La première mondialisation (1850-1914)

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Fiche 10 La première mondialisation (1850-1914) © D un od - To ut e re pr od uc ti on n on a ut or is ée e st u n lit .

Le stock d’investissement direct à l’étranger est élevé, culminant selon Bairoch en 1913 à 20-22 % pour l’Europe occidentale, l’Angleterre « banquier du monde » finance des projets de développement dans la plupart des zones (Amérique du Nord, Asie…). Les calculs de Flandreau et Rivière (1999) montrent qu’à l’époque le lien entre épargne nationale et investissement national est relativement distendu ce qui donne à penser que les investissements nationaux étaient largement financés par l’épargne étrangère.

Enfin, selon Obstfeld et Taylor (2004), en valeur absolue les soldes courants des pays les plus avancés sont historiquement élevés fin xixe, la forte mobilité des capitaux semblant autorisée un relâchement de la contrainte de soutenabilité des déficits courants des éco-nomies nationales à l’exemple de l’Argentine dont les soldes représentent en moyenne 18,7 % du PIB sur la période 1870-1889 et encore 6,2 % entre 1890 et 1913. Le degré d’in-tégration financière internationale atteint avant 1913 ne sera vraisemblablement dépassé qu’au milieu des années 1990.

La finance de l’époque est qualifiée de finance de développement au sens où les mou-vements internationaux de capitaux financent largement des projets d’infrastructures (chemins de fer, aménagements urbains…) et la mise en place d’unités de production (extraction minière…). Par opposition la finance actuelle est souvent qualifiée de finance de diversification au sens où la mobilité internationale des capitaux vise à réduire les risques à travers la diversification des portefeuilles des opérateurs.

3. L’INTERDÉPENDANCE DES ÉCONOMIES ET LA TRANSMISSION INTERNATIONALE DES CRISES

L’internationalisation des crises – depuis les crises anglo-américaines de 1825 et 1836 jusqu’à la crise Baring d’origine argentine en 1890 et la Roosevelt Panic de 1907 – est révélatrice d’une interdépendance croissante entre les économies nationales.

Ainsi la crise de 1857 débute à New  York lorsque l’on apprend le détournement par un employé de la plus grande partie du capital de la Ohio Life and Trust Company of New York. Cette banque avait emprunté à d’autres banques de la place qui elles-mêmes étaient débitrices en Angleterre. Par ricochet, des banques tombent en faillite à Philadel-phie, Liverpool, Glasgow puis en Scandinavie et, de là, à Hambourg.

De même, les répercussions mondiales de la guerre civile américaine (1861-1865) té-moignent de cette interdépendance. La hausse soudaine du prix du coton brut affecte aussitôt les industries textiles européennes, mais elle a aussi pour effet de déclencher un boom cotonnier mondial : la culture du coton s’étend en Australie (Queensland), en Inde (autour de Bombay, région de Maharashtra) et surtout dans toute la Basse Égypte où la culture du coton occupe environ 40 % de la surface cultivée. L’économie égyptienne connaît quelques années fiévreuses, avec une flambée des prix, des salaires, de la valeur des terrains, des taux d’intérêt, de la valeur des terrains. Mais les cours du coton chutent dès la fin de la guerre, et la retombée est brutale : panique financière en Australie, héca-tombe parmi les banques de Calcutta et Bombay, tandis que l’Égypte surendettée doit renoncer à la tentative de modernisation globale dont le boom cotonnier avait été le catalyseur. L’épisode a  néanmoins des conséquences irréversibles comme le recul des cultures vivrières en Égypte.

4. LA MISE EN ŒUVRE DE POLITIQUES D’OUVERTURE

Les vicissitudes de la politique commerciale ont eu un impact réel mais relativement limité sur l’ouverture des économies au xixe siècle.

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Le choix du libre-échange par l’Angleterre (démantèlement des corn laws en 1846, sup-pression des actes de navigations en 1849…), puis par les principaux pays d’Europe (dans un cadre négocié après la signature du traité commercial entre l’Angleterre et la France en 1860) accélère l’intensification des échanges (voir fiche 4). Mais le processus d’ouver-ture dans ses diverses dimensions – depuis les achats de matériel ferroviaire jusqu’au flux des touristes américains – était déjà bien engagé depuis 1850 au moins.

Quant au durcissement du protectionnisme en Allemagne (dès 1879), puis en France (avec notamment la loi Méline de 1892, complétée par la « loi du cadenas » de 1897) et dans la plupart des pays d’Europe sauf le Royaume-Uni, loin de s’identifier à un effon-drement de l’économie internationale comme plus tard après 1929, il n’exerce qu’un frei-nage temporaire sur la croissance du commerce mondial et n’entrave pas la dynamique d’ouverture.

Le protectionnisme favorise en Allemagne, aux États-Unis et au Japon l’émergence d’économies nationales puissantes et leur industrialisation rapide, qui leur permet de participer largement au nouvel élan des échanges mondiaux au seuil du xxe siècle. Ces exemples nationaux tendent à prouver la pertinence d’une stratégie de contrôle de l’ou-verture pour des pays initialement en retard de développement (Becuwe et Blancheton, 2013). Loin de s’effacer devant l’intensification des échanges, les États-nations struc-turent puissamment la première mondialisation.

5. UNE OUVERTURE ÉCONOMIQUE CROISSANTE, UNE DYNAMIQUE D’INTÉGRATION

L’internationalisation ne se limite pas à sa dimension commerciale.

Les flux migratoires intercontinentaux atteignent un maximum historique qui ne sera jamais plus retrouvé. À l’époque les mouvements de personnes qui obéissent à des mo-tifs essentiellement économiques ne font pas l’objet de contrôle. Entre 1860 et 1914 plus de 40 millions d’Européens émigrent principalement vers les États-Unis ; au cours de certaines décennies en Irlande (1881-90) ou en Italie (1901-10) les taux d’émigration dé-passent largement les 10 %.

Les avancées de l’intégration financière internationale influencent les flux réels : les in-vestissements directs à l’étranger sont par la suite à l’origine de flux de marchandises. Le coefficient d’ouverture des économies nationales donne une expression synthétique de cette dynamique globale (tableau ci-dessous). Pour l’Europe occidentale, à prix cou-rants le ratio passe de 11,2 % en 1860 à 18,3 % en 1913 et à prix constants, il fait plus que doubler sur la même période passant de 6,3 % à 13,9 %. Il atteint vers 1913 un point culminant qui n’est dépassé qu’à la fin du xxe siècle (voir fiche 44).

Exportations de marchandises sur PIB pour l’Europe occidentale

1860 1890 1913

À prix courants d’après Paul Bairoch 11,20 % 14,90 % 18,30 % À prix constants d’après Angus Maddison 6,30 % 10,10 % 13,90 % La réduction des écarts de prix permet également d’appréhender de manière synthétique la dynamique d’intégration à l’œuvre à l’époque. Une tendance de fond à la réduction des écarts est observable : selon O’Rourke et Williamson (1999) les écarts entre les prix des grains en Angleterre d’un côté et en Suède et au Danemark de l’autre passe de 30-40 %

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en 1870 à environ 10 % en 1913, de même en 1870 le blé était vendu 57 % plus cher à Li-verpool qu’à Chicago, en 1913 la différence n’était plus que de 15 %. Entre 1873 et 1913 l’écart sur le prix de la jute entre Londres et Calcutta passe de 35 % à seulement 4 %. Le différentiel de prix du coton entre Londres et Bombay chute, sur la même période, de 57 % à 20 %.

Repères chronologiques • 1844 : invention du télégraphe par Morse

• 1846 : suppression des corn laws en Grande-Bretagne

• 1860 : traité commercial entre la France et la Grande-Bretagne • 1869 : inauguration du canal de Suez

• 1870 (années)  : généralisation du monométallisme or et établissement progressif de l’étalon-or classique

• 1890 : crise Baring

L’étalon-or désigne le système monétaire international en vigueur entre les années  1870 et 1914. Ses mécanismes de fonctionnement ont permis de garantir à l’époque la fixité des cours de change et la stabilité des prix.

Point clé

1. L’ÉMERGENCE HISTORIQUE DE L’ÉTALON-OR DANS LES ANNÉES 1870

Jusque dans les années 1870, deux systèmes monétaires coexistent le monométallisme or et le bimétallisme (double référence à l’or et à l’argent). L’étalon-or classique émerge dans les années 1870 et reste en vigueur jusqu’en 1914 lorsque les pays engagés dans le conflit mondial sont contraints de proclamer le cours forcé de leur monnaie.

Le choix de l’Allemagne d’opter pour l’étalon-or en 1873 paraît décisif du point de vue de sa généralisation. Pour Eichengreen : « Le réseau d’externalité qui avait un temps mainte-nu le bimétallisme en place s’est alors mis à pousser les autres pays en direction de l’or. » (1997) Une réaction en chaîne se produit initiée non pas par la liquidation d’argent opérée par l’Empire allemand mais par l’incitation que pouvait avoir un pays à adopter un étalon monétaire partagé par ses principaux partenaires commerciaux et financiers. Les princi-paux partenaires économiques de l’Allemagne l’adoptent (Pays-Bas, pays scandinaves…). Ils sont bientôt suivis, de fait, par les pays de l’Union latine (Belgique, France, Italie…). L’étalon-or progresse ensuite à la périphérie de l’Europe, en Russie, au Japon, en Amé-rique latine. L’appartenance à l’étalon-or apparaît comme un signe de développement, une marque de « civilisation » pour reprendre le terme de l’économiste autrichien C. Menger.

2. UN RÉGIME DE MONNAIE MARCHANDISE : LA GARANTIE DE LA STABILITÉ DES PRIX

À l’époque, l’or circule sous forme de lingots et de pièces et possède un pouvoir libéra-toire illimité dans les paiements. Chaque monnaie possède une définition métallique. La livre sterling vaut ainsi 7,32 grammes d’or, le franc français 0,29 gramme. Les billets et la monnaie scripturale dont l’usage se répand lentement sont convertibles en or auprès du système bancaire.

La Banque centrale ne peut émettre de billets qu’au prorata de ses réserves métalliques. Deux lignes de conduite sont possibles. La couverture métallique de l’émission peut être intégrale, cette stratégie est connue sous le nom des currency principle. Elle peut être par-tielle (banking principle) sachant que la loi du reflux ne conduit pas tous les opérateurs à demander simultanément la conversion en or de leurs billets.

Le fait que les autorités monétaires ne puissent pas modifier arbitrairement les contre-parties de la base monétaire garantie la stabilité de la valeur interne de la monnaie. Entre 1870 et 1913 l’indice des prix à la consommation passe en France et au Royaume-Uni respectivement de 94,1 à 100 et de 108 à 100.

3. UN RÉGIME DE CHANGES FIXES EXTRÊMEMENT CRÉDIBLE

Le système d’étalon-or est un régime de changes fixes dont la force réside dans la crédibi-lité. L’or est un instrument des paiements internationaux. On peut considérer qu’il s’agit

L’étalon-or

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Fiche 11 L’étalon-or © D un od - To ut e re pr od uc ti on n on a ut or is ée e st u n lit .

d’une sorte de monnaie mondiale puisqu’il a un pouvoir libératoire à l’échelle planétaire. Les monnaies s’échangent entre elles à des parités fixes, crédibles au sens où les agents les croient fixées pour toujours. Ainsi le pair entre la livre et le franc s’établit d’après la définition métallique de chaque monnaie à 25,22 francs pour une livre.

Les limites de fluctuations des cours de change sont enserrées entre des points d’or ap-pelés point d’entrée et de sortie de l’or. Ces points fixent des limites au-delà desquelles les opérateurs ont intérêt à utiliser l’or dans les paiements internationaux plutôt que les devises.

• Le point de sorties d’or fait référence à une situation où l’importateur d’un pays préfère régler ses fournisseurs étrangers en or (quitte à s’acquitter de coûts de transactions (transports et assurance)) plutôt que d’acquérir des devises sur le marché des changes.

• Le point d’entrée fait référence à une situation où l’exportateur préférerait se faire payer en or plutôt qu’en devises.

4. LE PRICE SPECIE FLOW MECANISM : UNE GARANTIE DE RÉÉQUILIBRAGE AUTOMATIQUE DES BALANCES DE PAIEMENT ?

Le price specie flow mecanism (modèle Hume-Ricardo) propose une vision théorique des mécanismes de rééquilibrage des balances de paiements au sein de l’étalon-or. Des mécanismes de marché corrigent automatiquement les déséquilibres. Un déficit extérieur de la France vis-à-vis de la Grande-Bretagne doit être soldé par un transfert d’or (de la France vers la Grande-Bretagne) qui influence mécaniquement les bases monétaires, les masses monétaires et les niveaux des prix à travers une approche quantitative. En France le transfert d’or vers la Grande-Bretagne conduit à une contraction de la masse moné-taire et une baisse du niveau général des prix alors qu’en Grande-Bretagne l’arrivée d’or entraîne une progression du niveau des prix. Cette double dynamique des prix est censée restaurer la compétitivité française. Pour les économistes classiques la baisse et la hausse du niveau des prix sont neutres sur l’activité interne car elles ne modifient pas la structure des prix relatifs.

La réalité historique n’est pas conforme au modèle Hume-Ricardo, certains accommode-ments aux règles du jeu prévalent. Le maniement des taux d’escompte par les Banques centrales (notamment par la Banque d’Angleterre) et une certaine coopération entre elles leur permettent d’éviter des transferts de métaux (travaux de Bloomfield, 1959).

5. LES EXIGENCES DE L’ÉTALON-OR

Le fait que les autorités ne puissent pas modifier les contreparties de la base monétaire peut poser un problème d’approvisionnement insuffisant de l’économie en liquidité. Par chance au cours de la période les découvertes de métal ont permis de répondre aux be-soins de l’économie mondiale.

Les mécanismes de l’étalon-or neutralisent les instruments de politiques économiques et sont par conséquent associés à une relative instabilité de l’activité. La politique de change est d’abord vide de sens puisque la crédibilité de l’étalon-or exclut la dévaluation. Dans un environnement de forte mobilité internationale des capitaux les marges de manœuvre de politique monétaire sont extrêmement réduites.

L’étalon-or est associé à des préférences de politiques économiques particulières  : les objectifs de stabilité sont préférés aux objectifs d’activité. En ce sens, l’étalon apparaît comme le miroir des conditions d’exercice de la démocratie à l’époque, peu encline à tenir compte des intérêts des classes populaires.

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