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Les recherches menées dans notre laboratoire ont en particulier comme objectif l'isolement d'anticorps neutralisant les toxines botuliques. En effet, le botulisme n'est rencontré dans notre pays que rarement, les caractéristiques des toxines botuliques en font une

arme biologique potentielle. Les toxines sécrétées par Clostridium botulinum sont ainsi

classées par le CDC parmi les agents biologiques de catégorie A, c'est-à-dire parmi les agents les plus à risque d'être militarisés. En effet, sous forme de complexes les toxines botuliques sont relativement simples à produire et stables, ce qui facilite leur dissémination par nébulisation, ou leur introduction dans le réseau d'approvisionnement en eau potable, par

exemple. (Baldwin, Bradshaw, Johnson, & Barbieri, 2004; Brandau et al., 2007; F. Chen et

al., 1998; Encinar et al., 1998; Kazdobina, 1995)

Un article de 2005 présente les conséquences qu'induirait l'introduction de toxine botulique dans les stocks de lait aux Etats-Unis d'Amérique. (Wein & Liu, 2005) Cette hypothèse correspond à l'un des trois scénarios bioterroristes les plus redoutés, avec une

attaque avec le virus de la variole et une nébulisation des spores de B. anthracis. (Eubank et

Liu, 2005) La chaine agroalimentaire du lait permet de contaminer facilement de grands volumes de lait à différentes étapes, par exemple lors du stockage du lait en provenance de différentes fermes dans des silos de 200 000 litres ou lors du transport dans les camions dont la capacité est d'environ 20 000 litres (Figure 71). La pasteurisation (77 °C, 15 s) est conçue

pour préserver les qualités nutritionnelles du lait, et Wein et al estiment que seuls 68,4 % de

la toxine seraient inactivées par ce processus. La pasteurisation par ultra haute température, permettrait d'inactiver totalement la toxine, mais ce procédé utilisé en France n'est pas

employé par tous les pays. Wein et al estime qu'en moyenne, 3 litres de lait sont consommés

en 84 h par trois adultes et un enfant, ce qui explique qu'une contamination du système d'approvisionnement peut affecter un grand nombre de personnes. En se basant sur une

estimation de la DL50 de la toxine botulique par voie orale à 1 µg.kg-1 pour un adulte et

0,43 µg.kg-1 pour un enfant (S. S. Arnon, 2001; K F Meyer & Eddie, 1951; Morton, 1961), la

modélisation effectuée par Wein et al estime que jusqu'à 568 000 personnes pourraient être

atteintes en disséminant 10 g de toxine botulique dans le lait pasteurisé (Figure 72). Ces

données ont néanmoins été pondérées par une étude de 2010, qui montre que le processus de pasteurisation pourrait détruire 99,99 % de la toxine pure et 99,5 % de la toxine sous forme de

complexes. (Weingart et al., 2010). Si le botulisme est traité à temps, sa mortalité reste faible,

même si son traitement nécessite de long mois d'hospitalisation dans un service de soins intensifs et l'utilisation de traitements rares et coûteux. En cas d'intoxication massive, la prise en charge de toutes les victimes serait extrêmement difficile, voire impossible, donc le risque d'une mortalité élevée ne peut être écarté.

Figure 71 : Chaine agroalimentaire du lait aux Etats-Unis d'Amériques.

Les vaches sont traites deux fois par jour. Le lait récolté est stocké dans des silos de taille limitée dans les fermes. Chaque jour des camions citernes de 20 000 litres récoltent ce lait, qui est stocké par les coopératives, dans des silos de 200 000 litres. Ce lait est alors acheminé par camion citerne jusqu'aux usines de transformation. Adapté de Wein et al. (Wein & Liu, 2005)

Figure 72 : Conséquence de la contamination du lait par la toxine botulique.

Ces courbes représentent une estimation du nombre de personnes pouvant être intoxiquées par la toxine botulique dans le cas de la contamination de la chaine agroalimentaire du lait, aux Etats-Unis d'Amérique. Cette estimation est basée sur une absence de tests de détection. Résultats représentés en fonction du temps après contamination, et en fonction de la quantité de toxine botulique utilisée pour contaminer le lait. Tiré de Wein et al. (Wein & Liu, 2005)

La première utilisation de la toxine botulique comme arme biologique remonterait à la seconde guerre mondiale, durant laquelle des résistants tchèques l'auraient utilisée pour assassiner le général nazi Reinhard HEYDRICH (1904-1942) au cours de l'opération

anthropoid. (Berche, 2009; Mobley, 1995) En effet, des grenades enduites d'une colle contenant la toxine botulique avaient été fournies aux résistants par les services secrets anglais. Le 27 mai 1942, lorsque le résistant tchèque Jan KUBIS (1913-1942) lança une de ces grenades, plusieurs fragments atteignirent Heydrich. Ce dernier fut hospitalisé mais, alors que son opération s'était correctement déroulée, il présenta en moins de 24 h des signes de paralysie et mourut en huit jours, à la suite du botulisme semble-t-il.

La toxine botulique a aussi été utilisée en avril 1990 par la secte Aum Shinrikyō. Trois véhicules avaient été équipés pour répandre la toxine en différents endroits du Japon. Un des véhicules répandit la toxine dans Tokyo, un autre vers la ville de Yokohama et la base navale américaine de Yokosuka et un troisième dans la zone de l'aéroport international de Narita.

L'attaque n'a fait aucune victime car la souche de Clostridium botulinum que la secte avait

isolée à partir du sol présentait une faible virulence, et avait été produite en trop faible quantité. Malgré cet échec, la secte Aum Shinrikyō utilisa de nouveau la toxine botulique le 9 juin 1993 à Tokyo, lors du mariage du prince Naruhito, mais la secte avait fait l'acquisition d'une souche non virulente. Finalement, cette même secte est suspectée d'avoir essayé d'assassiner un avocat en 1994 en introduisant la toxine botulique dans une boisson. Une nouvelle fois, la souche acquise n'a présenté aucune virulence. (Ballard, Pate, Ackerman, McCauley, & Lawson, 2001)

En parallèle de l'utilisation de la toxine botulique par des groupes terroristes, plusieurs pays l'ont militarisée. En effet, il a été estimé qu'entre 1990 et 1995, l'Irak aurait produit annuellement 6 000 litres de toxine botulique, et l'aurait placée dans différents missiles. Entre 1932 et 1945, l’unité 731 de l’armée japonaise établie à Ping Fang (en territoire chinois alors occupé), aurait exposé des prisonniers et des civils chinois à des agents biologiques, et en particulier aux clostridies sécrétant des toxines botuliques.