\.
oo
'^^
V-
y
c- \> , ^' ' '
^^.^
''^^.^ <^^
\s^'
.^
%
'/^^.^f
•^«^ >
LES
FRERES GRIMM
LEUR VIE
ET LEURS TRAVAUX
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
CONTES
CHOISISDES FRÈRES GRIMM,
traduits de l'Allemand. 2me édition, Paris,Hachette.RÉSUMÉ ÉLÉMENTAIRE DE LA THÉORIE DES FORMES GRAMMATICALES EN
SANSCRIT. Paris,Durand, 1853.[Épuisé.)ÉTUDES SUR LES
VÉDAS. Paris, Durand, 1855. {Épuisé.)LES DERNIERS JOURS DE LA CHINE FERMÉE.
Paris, Durand, 1855 {Épuisé.)MÉMOIRES DE NICOLAS-JOSEPH FOUCAULT.
Paris, Imprimerie impériale, 1862 (Collection desdocumentsinédits surl'histoiredeFrance).DE LA SCIENCE DU LANGAGE ET
*DESON ÉTAT ACTUEL.
Paris, Durand, 1864.Saint-Germain.
—
TypographiedeL» Toison et C^.LES
Y^
FRÈRES GRIMM
LEUR VIE
ET LEURS TRAVAUX
P/VR
r» S
frédérigibXu^m
(ExtraitdelaBeuttc germaniqueetfrançaise, livraisondu!«'février 1864),
PARIS
CHEZ
A.DURAND, LIBRAIRE
7,
RUE
DES GRÈS, 71864
3¥^ Z f.
LES
FRÈRES GRIMM
LEUR VIE
ET LEURS TRAVAUX
Quand
latombe de
JacquesGrimm
est à peine fermée,on ne peu
seflatterde pénétrerimmédiatement
jusqu'aux détailsintimesde
sa vie etde
porterun jugement
définitifsur la carrièrequ'il a parcourue.L'Allemagne, ses antiquités, la
grammaire
et l'histoirede
sa lan-gue,
ontoccupé
l'existencede
cegrand
érudit : c'estaux
Alle-mands
qu'il convientde
l'apprécier; l'opinion des Français se for-mera
à la suite. Mais, pour lesAllemands eux-mêmes,
l'heurede
l'appréciationcomplèten'estpas encore venue.Ilstrouveront sans doute à propos de réunir d'abord lesœuvres
disperséesen
tant d'endroits, etde
publier tout ce qui se pourraramasser de
la correspondance, des notes*,de
ces mille productions qui,pour
n'avoirpas étédesti- néesà la publicité, n'endonnent que mieux
lamesure de
Técrivain et font connaîtrel'homme,
qu'onne
possède jamais tout entierdans
sesœuvres
officielles.L'Allemagne ne manquera
pas à ce devoir;l'oublien
seraitimpardonnable
envers celui qui a tant contribué àla révéler àelle-même
et à la fairemarcher
vers l'unitéqui est aujourd'hui lesuprême
idéalde
cettegrande
nation.Mais en attendant des publications
que
mille difficultés matérielles peuvent retarder longtemps, nous nelaisserons pastomber dans un
^On aretrouvéparmilespapiersdeJacquesGrimmunenote testamentaire depuis long- temps écrite,parlaquelleil exprimaitlavolontéqu'aprèssamort onbrûlât toussespapiers inachevéset sesexcerpta.Espéronsque, malgré lerespectdû àses intentions, ce sacrilège n'apasétéetneserapascommis.
r>
LES FRÈRES GRIMM.
silence
prématuré un nom
qui représente pourune
part si notable lèstravauxet lesaspirationsde l'Allemagne contemporaine.Quand un
chef de famille est mort, les voisins et lesamis
qui ont,pour
leur petite part, profitéde
sa vie et entretenu avec lui des relations cordiales, doiventau moins
à ses proches leurmot de
condoléance et leur visitede bon
souvenir. C'est dans ce sentimentque
nous allons essayerde rappeler ceque
nous savons et ceque
nous pensonsde
JacquesGrimm
etde
son frère, carlamémoire ne
doit pas séparerceux
qui vécurent dansune
union si intimeet dansune
tellecommu-
nautédetravaux. Quelques précieusescommunications
nouspermet-
tront d'apporter notre contingent à la publicationde
la correspon- dance,etdedonner
ainsi àcettenoticeun
intérêtparticulier,même au
delàdu
Rhin.Les frères
Grimm
naquirent tousdeux
àHanau,
Jacques-Louisen
i785, Guillaume-Charles en 1786, dansune
famille debonne
bour- geoisie.Leur
bisaïeul et leur grand-père avaient été pasteursde
rÉglise réformée (calviniste)du
pays. Ils perdirent debonne heure
(en 1796) leur père, qui était greffierde
la ville etdu
district.Leur
mère, fille d'un conseillerde
la chancellerie électorale, étaitune
personne très-distinguée,comme
la plupart desfemmes
qui ontdonné
lejour à deshommes
éminents. Ilseurent six frères, dontun
seul, je crois, atteignit l'âged'homme
: Louis-EmileGrimm,
néen
1790,mort
en 1863, futpemtre
et graveurrenommé;
il enseignapen- dant trente ans ledessin à l'Académiede
Cassel. Les galeries de l'é- lecteur de Hesse possèdent de lui plusieurs tableaux religieux pour lesquels lesconnaisseursontune
sérieuse estime.JacquesetGuillaume, aprèsavoir étéau collègeà Cassel, étudièrent le droità l'université
de Marburg, où
ils eurent pour professeur l'il- lustre Savigny.La méthode
historiqueque
leur maître appliquait à l'étudedu
droit romain, etoù
ildéployait autant les qualitésdu
phi- lologueet de l'archéologueque
cellesdu
jurisconsulte, exercèrentsans douteune
influence profondesurl'esprit desdeux
élèves.Sonantipa- thie pour lacodification, et sonamour du
droit coutumier leur firent peut-être ouvrirlesyeux
debonne
heure surledéveloppement
spontanéLES FRÈRES GRIMM.
7 des institutions et desmœurs,
et sur la vitalité qui secache dans les couches profondes dessociétés.On
pourrait presquedireque
ce qu'ils ont cherché dans l'ancienneAllemagne,
ce sont la langue, la littéra- tureet les croyances coutumières.En
toutcas, on sait par le témoi-gnage de
Jacquesque, sousun
pareil maître, le droitromain
les avait séduits. Gela secomprend,
carledroitromain
esten grande
partieledéveloppement
hi^storique d'une jurisprudence.On ne
s'étonnera pasdavantage du
dégoûtqui les prit, lorsqu'on voulut les forcerà étudier leGode
Napoléon, qu'onintroduisait alorsdans la Hesse. Gette législa- tiontoutemoderne
et pratique nedisait rien à leur esprit entièrement tourné vers le passé. Il en résulta, toujours suivant Jacques, qu'ils perdirent leurtemps
etmanquèrent
leurs étudesde
droit *.En
1805,Savigny
fitun voyage
àParis,etilemmena
avecluiJacquesGrimm pour
l'aiderdanssestravaux. Ilne
s'agissait,sans doute,que
de consulter des manuscritsde la Bibliothèque impériale, si richeen
tout temps, mais pleineen
cemoment
des dépouillesde
l'Europe;car Paris était alors singulièrement
pauvre
en fait d'éruditscomme
nos
deux
Allemands.La
guerre, lesmathématiques
et les sciences physiques et naturelles y avaient tout absorbé.Le baron
Dacier, qui cumulaitlesfonctionsde
conservateur des manuscritsà la Bibliothèque etde
secrétaire perpétuel à l'Académie des inscriptions, ne pouvait avoir rien decommun
avecGrimm
etSavigny,non
plusque
l'honnête Mouchet, ancien secrétairedeLacurne
Sainte-Palaye,et alorsfactotumdu département
des manuscrits.Bouchaud,
le dernier des romanistes iVançaisdu
xvm*^ siècle, étaitmort
depuisun
an, et l'on ne voit pas avec quiSavigny auraitpu
s'entendresurl'histoiredu
droitromain au moyen
âge, qu'il préparait.Quant
àGrimm,
ce fut là, dit-oh, qu'ilcommença
à étudier l'ancienne littératureallemande.Evidemment
les manuscrits furent ses seuls guides, carRaynouard,
l'unique savant avec lequel il eûtpu
parlerdu moyen âge
et de la linguistique, était alors dans le feude sa poésie; ce fut précisément en1805
qu'il fitjouersa tragédie des Templiers,
fameuse en
ce temps-là ettombée
aujourd'hui dans l'oubli.En
attendantque
les papiers deGrimm
nousapprennent
la réalité sur sesrapportsavec lesérudits de Paris à son'RsdeaiifWilhemGrimm, vonJacobGriinin, p. 10.
8
LES FRÈRES GRIMM.
premier voyage, nous
sommes donc
dansune
complète ignorance des liaisons qu'il y put contracter, mais lepeu
de relations qu'ily eut par la suite nousamène
à supposer qu'il s'y renferma dans ses travaux sanscommuniquer
avec personne.A
son retour dans son pays de laHesse
électorale, JacquesGrimm
fut
nommé
surnuméraire au secrétariatde
la guerre, ce quinel'em-pêcha
pas de continuersesrecherchessur l'ancienne poésieallemande.Quoiqu'il n'eût rienproduit encore, ces nobles études luivalurentla protectiondel'historienJeandeMillier,à laquelleildut,en 1808, après
la création de l'éphémère
royaume
de Westphalie, d'êtrenommé
bi- bliothécaire particulierdu
roiJérôme
qui occupaitcetrône.L'adminis- tration françaisedéployatoutesa courtoisieen faveurdu
jeunesavant.Quand
ildemanda
enquoi consisteraient ses fonctions, onluirépondit :«
Vous
ferez mettre en gros caractères sur la porte : Bibliothèque particulièredu
roi. » C'étaitune
pension qu'on lui offrait; etàpeineun
an plus tard, le roiJérôme
luiannonça lui-même
qu'il lenommait
auditeur à son conseil d'Etat, ce qui portait ses appointements à4,000
francs, près de12,000
francs d'aujourd'hui, avecla différence destemps
et des heux.On
sera peut-êtreun peu
surprisde
la facilité aveclaquelle JacquesGrimm
avait accepté lesfaveursdes Français, lorsqu'onlevoitensuite saluer avec des démonstrationsde
joieleretourde l'Électeur.En
tout cas, nousne
lui ferons pasun
crime d'avoir applaudiau
départde
l'étranger, et nousne
trouverons pas étrange qu'il ait accepté,en
1813, lepostedesecrétairedelégation àla suite des envoyés hessoisau
quartier-généraldes alliés. Il revit ainsi Parisen 1814, et en pro-fita pour travailler encore
aux
manuscrits allemands de la bibliothè- que.De
là, ilassista auCongrès
deVienne
jusqu'en juin1815
;ne
perdant jamais devue
ses études, ilcommença, pendant
son séjour danscette ville, à s'initieraux
langues slaves. Puis la seconde inva- sion étant survenue, lesgouvernements
de la Prusse et de laHesse
profitèrent de la connaissance qu'il avait acquise des manuscritsde
notregrande
Bibliothèquepour
l'envoyery
reprendre les pièces dontla conquête nousavaitenrichis, de
même
qu'on les reprenaitdans nos musées. L'huissier qui avait fait les caisses à Cassel pour Paris lesLES FRERES
(iRIMM.refitàParis
pour
Cassel. Langlès, alorsconservateur des manuscrits, sedonna
le tort de perdre le sang-froid etinterdit àGrimm de
venir travaillerdans
cedépartement
qu'il dépouillait.L'Allemand
ne faisait après toutque
reprendre son bien; mais peut-êtrey
mettait-il en laforme un peu
trop de rudesse et d'airs vainqueurs. Il est facilede
fâcherles gens, lorsque,même
avec les meilleures raisonsdu monde, on
porte atteinte à leurcollection.Ce
fut dans cevoyage que Grimm
vit Parispour
la dernière fois.Rentré en
Allemagne
en 1816,on
lui offraitde
lenommer
secrétaired'ambassade
prèsde
lanouvelle diètede
Francfort,mais
ilaima mieux
renonceraux
fonctions administratives,pour
seconsacrer entièrement à sestravaux d'érudition, et,dans ce but, il accepta lamodeste
posi- tion de bibliothécaire en second à la bibliothèquede
Cassel, qu'ilgarda pendant
quatorzeans.C'est alors
que commence
sagrande
activité d'études etde
publi- cations,danslesquellesilfutsecondé par sonfrèreGuillaume.Ce
dernier n'avaitpasmené
àbeaucoup
prèsune
viesiaccidentée.De
longues attaques d'unasthme
compliqué d'une maladie decœur
avaientinterrompu
ses étu- des jusqu'en 1809,et,en 1814, ils'étaitfaitnommer simplement
secré- tairedelabibliothèquedeCassel,où
Jacquesvintle retrouver.A
partirde
cemoment,
lesdeux
frèresne
se quittèrent plus, etne
cessèrentde demeurer
etde
travailler ensemble.La
collaboration entreeux
avaitdéjàcommencé
auparavant.Leurs
débutsavaientété,pour
Guillaume,en 1811,une
traduction d'ancienschants héroïquesdu Danemark,
etpour
Jacques,en
1812,une
dissertation inséréedans
le DeutschesMusœum
de
Schlegel, sur la transmission mystérieuse des légendesde
peupleà peuple.La même
année, ilspublièrentensemble
Lesdeux
plus anciennes poésiesallemandesdu
viii^ siècle *. Ilscommencèrent
aussi la collection des contespopulaires {Kinderund Hausmdrchen)
qui porte leurnom,
révélant dèsl'originecettescrupuleuse attention
pour
leshumbles
tra- ditionsdescampagnes,
qui devait êtreun
des traitsessentiels de leur'Le Chant héroïque d'HildebrandetHadubrand, et VOraison de Weissenbrunn, Berlin, in'4«. Jacquesprouva quecesdeux morceaux, qu'on avait pris pour de laprose, sontde lapoésie parallitcration.
10
LES FRÈRES GRIMM.
molhodc ^ De 1813
à1816, ilspublièrent, sous le titre dWltdeutsche Walder(Silvedel'anciennelittérature allemande), et sous formepério- di(jue,un
recueilde textes etdedissertations surla langueet la litté- raturedu moyen
âge allemand. Cette publicationne
passa pasinaper- çue ; elle eut, après le Tartuffe de Molière, l'honneurdes critiques et des moqueries d'Auguste-Guillaume de Schlegel, bienque
lesdeux
frères appartinssent à l'école romantique dont il était lechef. Ilsne
s'en trouvèrent pas découragés, et donnèrent encore
ensemble
des extraits del'ancien Edda,un
recueilde légendes allemandes^, et enfin, en18:26,une
collectionde contessur lesElfesirlandais,d'après \esfairy legends deCroftonCroker,avecune
curieuse introduction surles Elfes.Cependant
JacquesGrimm
avait refusé, ainsique
Guillaume,une
positionqui leur fuî offerte à l'université deBonn
; les loisirs qu'il seménageait
ainsi, portèrent bientôt d'autresfruitsque
des publications secondaires.En
1819, il mit au jour le premiervolume
de lagram-
maire allemande, de laquelleon a ditavec raison qu'elleavaitmontré pour
la première foisaux
philologues étonnés ceque
c'est qu'une langue.C'était touteune
révolution,parla substitutiond'uneméthode
naturelle et comparative
aux
anciennes règles à priori, qui n'avaientguère
varié depuis lesgrammairiens
d'Alexandrieet deRome.
Toutes leslanguesgermaniques
considéréescomme
desdialectesd'uneseule, etminutieusement comparées
quant à leurssonset à leurs formes, demanière
à déterminer les loisdu
passage des unesaux
autres; lamême
étude appliquéeaux époques
successivesdechacune
d'elles, de façon à mettre en saillie leur histoire et les phases de leur vie, tel était leplannouveau que
l'auteur s'était imposé. Il necommuniquait
passeulementaux
lecteurs le résultat,de ses travaux; il travaillaitpour
ainsidiredevant eux, ne tirantjamaisses généralisationsque de
longues listes d'exemples puisésaux
sources authentiques.Le
livre n'y gagnait pas en légèreté; mais qu'importe dans les travaux de ce genre; il y gagnaitune
autorité qui,du
premier coup, lemettait,pour
Texactitudescientifique,aumêmerangqueri?ia?om/ecom;îff;TedeCuvier.Une
foisque
l'opinion areconnu un grand homme,
elle se plait à1On alieu decroireque GuillaumetravaillaplusqueJacquesà cetteprécieusecollection.
^DeiiUclijSarjen, Berlin, 1816-18, 2\.
LES FRERES URLMM.
Ille grandir encoreet à l'exagérer.
Un de
ses procédés estde
faire abstraction des précédents et d'imaginerque
l'idée nouvelle ajaillitoutà
coup
d'uncerveau fécond sansque
rien l'eût préparée.On Ta
faitpour
JacquesGrimm,
et ilne manque
pasde genspour
croireque
sagrammaire
fut l'effetd'un simplecoup de
génie sans antécé- dents. Mais ces sortes de miraclesne
résistent pas à l'examen, et cette foiscomme
toujours, quelleque
soit l'initiativedue au
géniede Grimm,
il est certain qu'il suivit à quelques égardsune
voie déjà tentée parun moins
habileque
lui;nous
voulons parlerde Ray-
nouard.La grammaire
deGrimm
estde 1819, et lagrammaire romane de Raynouard
datede 1816. L'idéede
cette dernière est en partie chimérique, dans la suppositiond'une langueromane
unitaire et pri- mordiale, identique avecle provençal ; maisune
fois cettechimère
écartée, et l'ouvrage priscomme une
simpleétudedu
provençaldans
sesrapports avec le latin d'oii il provient, et avec les langues néo- latinesdont il estle frère, on estfrappéde
lacoïncidence deméthode
entreRaynouard
et JacquesGrimm.
C'estlemême rapprochement
des sonset des formes grammaticales, lamême comparaison
des phases qui sesuccèdentetdes langues congénères considéréescomme
desdia- lectes d'uneseule,lemême
soinde ne
s'avancerqu'avecun
cortègede
preuves authentiques. Cettemarche
scrupuleuse, il est vrai,remonte
jusqu'au Glossairede Ducange
etau
Thésaurus d'Henri Estienne ;mais Raynouard
l'appliqua le premier à la justification des loisgrammati-
cales. Maintenant, peut-on douter
que
JacquesGrimm
aitconnu
cettegrammaire romane?
LesAllemands
érudits ont toujourseugrand
soinde
se tenirau
courantde
ce qui se publiaitde bon
etde neuf
chez les autres nations etnotamment
en France. D'ailleursGrimm
portaitun
intérêt spécial
aux
langues d'origine latine; ses travaux ontprouvé
qu'il les connaissait à fond, et
on
a la preuve qu'à cetteépoque même
il s'en occupaitdirectement, puisqu'on 1818, il publia
un
recueilde
vieillespoésies espagnoles K
Allons plus loin et reconnaissons
que
l'ouvragede Raynouard
et celuide Grimm
procèdent tousdeux
d'une idéecommune,
qui est l'application delaméthode
comparative à l'étudedes langues. C'estlàSilva de romances viejos, Vienne, 1818.
1?
LES FRERES GRIMM.
ce
que Grimm
avaitdû
rapporter de Paris en 1805; il y avait sans doute assisté au spectacle incomparable de cetteméthode
appliquéeaux
sciences naturelles par deshommes
telsque
Cuvier et Etienne Geoffroy Saint-Hilaire. Nul ne peut direqu'ily
eût portéune grande
attention; mais ilen avait respirél'air,et cela suffitKEn
1826, JacquesGrimm pubha
lesecondvolume de
sagrammaire,
et en 1828, sesAntiquités
du
droit allemand.Ce
dernier livre mettait dansun
reliefnouveau
le lien qui unit le droit à l'histoiredesmœurs
et à l'archéologie.Il montrait
combien
lesdocuments
d'apparence lamoins
juridique peuvent contenirde renseignements précieux pourle droit, surtout aux époques obscures et spontanées, et aussi quelle précieuse source d'expression poétique se cache dans les formules toutes populairesdu
droit coutumier, avant qu'iln'aitreçu l'empreinte desjurisconsultes.Les mœurs du moyen âge
allemand recevaient de cetteétudeune
lumière inattenduequi sereflétaitmême
surlesnations voisines.Chez
nous,M.
Micheleten profita quelques années plus tardpour
éclairer les originesdu
droit français, et dans lecharmant
et poétiqueouvrage qu'ilapubhésur
cesujet, ila traduitune
partie des Rechtsalterthîlmerde
JacquesGrimm. Une plume
si exercée pou- vait seule reproduire ces tournures colorées et concisesoù
laforme
n'est pasmoins
intéressanteque
le fond. JacquesGrimm lui-même
fut surpris de la fidélité et de la profonde intelligence de son traducteur.
L'amitié de
M.
Michelet nouspermet
decommuniquer
ànoslecteurs les fragments qui peuvent les intéresser dans la correspondancequi s'établit, à ce propos, entreGrimm
et lui.Au moment où
les Originesdu
droitfrançaisallaientparaître,Grimm,
quienavaitreçulesépreuves,luiécrivait :
« Gœttingue, 13mars1837.
» ....
On
peutnommer
votreouvrageune
refonteaugmentée
etper-'En1816, en mêmetemps quela grammairedeRaynouard, Bopp publiaitsonsj'stème comparéde conjugaison dansleslangues indo-germaniques; et cetouvragedoitencoreêtre noté, quoique moins directement,parmilesprécédentsdela grammaire deGrimm. Comp-
tons enfin l'ouvragede FrédéricSclilegelsur la langueet lasagesse des anciens Indiens, publié dOs1808,etqui estl'originede tout cemouvement.
LES
l'IlERES
lililMM. i:^lectioimée de
mes
Antiquitésdu
droitallemand.Vous
en avez à la fois élargi et simplifiéle plan. Sous cette forme, l'usageen estbeaucoup
plusfacile,et ce qu'ily
a de rudedans mon
livre, destinéilest vrai àune
autre classede
lecteurs, estheureusement
écarté.Vous y
ajoutez, en outre,tantde
chosesnouvellesetquivous appartiennent en propre,que
lepeu de
succès qu'a eumon
travail enAllemagne ne
préjuge rien sur la réussite'de votre livreen
France. Peut-être y trouvera- t-on encoreun
arrière-goûtallemand
qu'on voudrait en voir dispa- raître.Pour
moi,c'estun
méritede
plus; jene
connais personneparmi mes
compatriotes qui soit entré siprofondément dans mes
idées et dansmes
sentiments.Vous
avez saisi toutema
pensée, et senti avecmoi
ce quiflottait dansmon âme au
sujetde
nos antiquités. Jevous
en serrelamain
avec reconnaissance.En
vérité, je suis surprisde laprofondeintelligence
que
vousmontrez de
notrelangue, etde
la finesse aveclaquelle vous avez compris lesanciennesformules, souventécrites en des dialectes différents.... »Dans
son introduction,M.
Michelet adonné du
livrede Grimm une
appréciationque nous devons
à nos lecteurs :a
De
touteslesjurisprudences,laplusféconde,sanscomparaison, en formulespoétiques, c'estcellede l'Allemagne.Dès
1816, JacobGrimm,
le
Ducange
de notre temps,avait publiéune
courte,mais
intéressantedis- sertation, intitulée: Poésiedu
droit.En
1828, parutlegigantesqueouvrage
du même
auteuv: Antiquitésdu
droitallemand. Jamaislivren'éclairaplus subitement, plusprofondément une
science.Il n'y avaitlà niconfusion ni doute.Ce
n'était pasun système
plusou moins
ingénieux, c'étaitun
magnifiquerecueilde
formulesempruntées
à toutesles jurisprudences, à tous les idiomesde
l'Allemagne etdu
Nord.Nous entendîmes dans
celivre,non
les hypothèses d'unhomme, mais
la vive voixde
l'anti- quitéelle-même, l'irrécusabletémoignage
dedeux ou
troiscentsvieux jurisconsultes qui, dans leurs naïves et poétiquesformules,déposaient des croyances, des usages domestiques, des secretsmême du
foyer,de
la plus intime moralité allemande.Ce
livre aune
valeurimmense
en
lui-même,comme
révélationde
la poésie juridique d'un peuple;une
plusgrande
encore,comme terme de comparaison
avec celle de tous les peuples.Aucune
nation n'étant aussi riche ence genreque
14
LES FRERES
liRlMM.l'Allemagne, ce
que
les autres possèdent trouve presquetoujoursune
partie correspondantedans le recueil deGrimm,
et peut en recevoir confirmation, interprétation.Une
science nouvelle, indiquée parVico, estdevenue
possible : la symboliquedu
droit(pp.ii-iv). »Sur
cette introductionelle-même, voici ceque
JacquesGrimm
écri- vait àM.
Michelet, par le travers de ses ennuisde
Gœttingue, dont nous parlerons plus bas:«Gœttingue, 1*^décembre 1837.
» Monsieuretami,
» Jesuisvraimenten faute en vous remerciant si tard
de
l'aimable envoide
voslivres. Mais nous avons eu d'abordlafêtedenotrejubilé, puis j'ai faitun
petitvoyage
d'automne,j'aicommencé mon
coursd'hi- ver; ily
aeuenfinnostroublespolitiques,dont vous êtes assez informé,si dans les journaux vous
ne
passez pas les articles relatifs à l'Alle-magne.
Cesévénements
sont causeque
jevous écrirai aujourd'hui plusbrièvement que
jene me
l'étaispromis.» J'ai lu avec
un grand
plaisir l'introduction de vos Originesdu
droit. C'est
un morceau
plein d'intelligence et de délicatesse, danslapensée
comme
dansl'expression. Votre crainteque
le passéne me
fîtoublier leprésent était sans objet.
Les
inconvénientsdu temps
oiije visne m'en
font pas méconnaître les avantages. Maisma
vie presque entièreaété consacréeà l'antiquité, etmihi vetustas res scribenti nescio quopactoantiquus fitanimus. Il faut tolérer lapartialité qui en résulte,comme
il faut respecter lapartialité analoguequi faitqu'on exalteson pays au-dessus des autres. C'est pourquoi je ne vous reprocherai pas ce qui faità vosyeux
la différence entre l'esprit allemand et l'esprit français.Vous
auriez lamême
équité si je tentais àmon
tourune
appréciation quidifférâten quelquespointsde la vôtre. Cependant, àmon
avis, vousallez trop loin dans la notede
lapage
cxxi *, etvotrei Voici cettenote: « Laphilosophiefrançaise, c'est Deseartes.La poésie française, e'est Corneilleet Molière,RacineetBoileau, Voltaire encore, dans ses pièces légères. Voilà le vraifruitnationalet leplus exquis. Plusleparfumenestexquis, moins ilpeut êtregoûté
•del'étranger.Enivrésqu'ilssontdeleursvineusespoésies, ils n'apprécient paslanymplie tohre, lelimpide breuvage..,Cependant,lorsque,danscettelimpidité de langage, l'image se réfléchit parinstants,l'imagemobileetpassionnée^commedansLaFontaineetdansPascal, jene sat^heaucunmiroir plus dignedela penséehumaine.
LES FRÈRKS
(JRIMM. \'>éloge dela poésie IVançaise, depuis Corneille jusqu'à Voltaire,
mécon-
naît les progrès et les besoins
du temps
actuel, qu'autrement vous sentez sibien. Dois jevous répéterun aveu que
nousfaisonscommu- nément en Allemagne?
J'ai souvent ouvert, avec la meilleure volontédu monde,
Corneille, Racine et Boileau, et je sens tout ce quils ont détalent; mais jene
puis en soutenir lalecture, et ilme
paraît évi- dent qu'unepartiedes sentimentsles plusprofonds qu'éveillela poésie estrestéelettreclosepour
ces auteurs. Votre Introduction des Originesdu
droit est, àmon
sens, plus poétiqueque VArt
poétique de Boileau. »A
notre tour, nous croyonsque
c'est la notede M.
Micheletqui a raisoncontreGrimm,
et, sans professerpour
nos classiquesun
culte exclusif, nous supposonsque
ce dernierne
les entendait peut-être pas assez parfaitement pourles juger avec tantde
sévérité.Son
pointde
vue,comme
celui d'Auguste Schlegel, était trop éloigné de celui oùil faut se mettre
pour
apprécier cette littérature,où manque,
il est vrai,une
certaine richesse d'étoffe et d'inspiration etun
certain aban-don
poétique, maisoù domine
lamesure
et la raison pratique et claire.Gœthe
est le seulAllemand
qui, sansy
participer lemoins du monde, mais
àforcede puissance intellectuelle, ait équitablement jugé l'espritfrançais *.
Pendant
le séjour à Cassel, GuillaumeGrimm,
sans s'élever aussi hautque
son frère, publia, en 1821,une
dissertation sur lesRunes
allemandesqui a fixéce point d'archéologie, et, en 1829,un
précieux recueildesLégendes
héroïquesde
l'Allemagne,que
JacquesGrimm
estime
comme
sonœuvre
capitale;mais
sa santé débile l'empêcha toujoursde
songeraux
travauxde
très longue haleine ; et d'ailleurs,il avait
peu de
propensionpour
lesœuvres
philosophiquesetcompa-
ratives, et resta toujours
un pur
philologue allemand, plus disposé à recueillirdes légendeset à publier des textes qu'à se lancer dans lesgrandesgénéralisations scientifiques ^.
Les
deux
frères vivaient paisiblement etmodestement
à Cassel,où
' Voyezses Conversations avecEckermann, dansl'excellente traduction do M. Di'lerol.
2Voy. J.Grimm,Rede aufWilhdm Grimm,p. 23.
10
LES FRERES GRIMM.
Guillaume s'était marié, et ils y passaient les années
que
Jacques assure avoir été lesplus heureusesde
sa vie ', lorsqu'un de ces petits déboires qui prouventque
nul n'est prophète en son pays, les déter-mina
à quitter cette ville. Jacques, avons-nous dit, y était bibliothé- caire en second.Le
bibliothécaire en chefétant mort, en 1829, à sa placeetau
lieu de Jacques,on nomma un M. Rommel,
qui avait écrit l'histoirede
l'Électorat.Ce
titre étaitassurément peu
de choseà côtéde
ceux de son compétiteur,mais on
conçoitqu'il aitséduitdavantageun gouvernement
où, probablement, les érudits n'avaientpas voix au chapitre.Grimm,
assez justement blessé, accepta la position de pro- fesseur et de bibliothécaire qui lui était offerte à l'universitéde
Gœttingue. Depuislongtemps
lesdeux
frèresavaient des rapportsavec cette ville; c'était làque de
préférence ils pubhaient leurs travaux.Guillaume
y
suivit Jacques; ilfutnommé
sous-bibliothécaire, et, plus tard,en
1835, professeur extraordinaire àla faculté dephilosophie.Cette espèce d'exil leur fut d'abord assez dure; ils s'y firent ce- pendant. «
Le
paysde Gœttingue,
écrivait Tacques àun de
ses amis, est loin d'êtrecomparable
à celui de Cassel ; mais, après tout, c'est lemême
ciel et lesmêmes
étoiles, etDieu ne
nousaban-
donnera pas! » Jacques professaitetparlait enpublicpourlapremièrefois; il s'en tira avec
un grand
succès.Ceux
qui l'entendirent n'ont jamais oublié son accent passionné et pénétrant.Dans
ses discourscomme
dans sesécrits,il affectionnait les images;un
jourilcommença une
leçon par cesmots
: «La
pensée est l'éclair, la paroleestleton- nerre. » Il disait en parlant de l'allemand : «La
vieille langue estcomparable
àun
enfant, qui serait né avec des talents merveilleux, mais quine
les aurait pas encore développés; la nouvelle estun
homme
qui, avec desfacultés médiocres, enlesménageant
bien, suffit à toutes les circonstances. » Il fit des cours sur lagrammaire
alle-mande,
surles antiquitésdu
droitallemand, surlaGermanie de Tacite, et sur l'histoirede la littérature allemande. Les cours de GuillaumeGrimm
furentégalement
bien accueillis; sa manière de professerres- semblaitbeaucoup
à celle de son frère. Il fit des leçons sur plusieurs' Vov.,J. Grimm, Bpàpnuf Wilhem Grimm,p. 12.
LES FRÈIIKS
(illIMM. 17inonumonts
do l'ancienne littérature allemande, telsque
les Nihe- lungen.Le
séjouràGœttingue
Putbrusquement
interrompu à la lin de1837
parun événement
politique.Le
roi Guillaume IV d'Angleterre, qui était aussi roi de Hanovre, avait accordé, en 1833,une
constitution libérale à ce dernierroyaume.
Mais à sa mort, en 1837, lesdeux
cou- ronnes furent séparées et celle deHanovre
échutau duc
deGumber-
land.
Ce
frère de Guillaume étaitun
exalté toryde
la vieille roche, partisan, non-seulementde
l'aristocratie, maisde
la féodalité, qui n'était pas alors et n'estpasmême
aujourd'huiun
vainmot
dans lenord de
TAUemagne.
Sous le prétexte de quelques misérables irrégu- larités dans la réceptionde la constitutionde 1833
par les Etats, lenouveau
roi, Ernest-Auguste,ne
se crut pasobligé de la reconnaître, et, poussé parun
ministredévoué au
partiféodal, il l'abolit expressé-ment
parun
décretdu
\^^novembre
1837, et rétablit l'ancien étatde
chosesoù
la noblesse territoriale était toute-puissante.Une
protesta- tion énergiques'éleva aussitôtde l'universitédeGœttingue.
Elle était signée de sept professeurs, Jacques et GuillaumeGrimm,
Ew^ald, qui enseignait l'hébreu,Dahlmann,
lessciences politiquesetéconomiques, Gervinus, lalittérature et l'histoire,Weber,
laphysique, et Albrecht,le droit. Les
Grimm,
qui se trouvaient ainsimis
en avant, n'étaient pourtant pas deshommes
politiques ; ilss'étaient toujours vantés d'un patriotisme pur de toute attacheaux
partis. S'ils eussent inchné d'un côté, c'eût été plutôt de celui des conservateurs, enleur qualité d'an- ciens romantiques, car l'écoleromantique
allemande rêvait volontiers le retour aumoyen
âge. Mais leur conscience futsimplement
ethon-nêtement
révoltée par lesmanques de
foi et debonne
foi d'Ernest- Auguste. Il y avait, d'ailleurs,une
question juridique dans l'abo- lition delaconstitution par ordonnance, et l'on sait qu'enAllemagne
les universités jouent
un
rôle analogue à notre courde
cassation.La
protestation universitaire futdonc
autre chose qu'uncoup
de tête, et elle s'explique Irès-régulièrement. Il va sans direque
legouvernement
n'en tint pas [compte. Les sept professeurs furentimmédiatement
destitués (11décembre
1837), etDahlmann,
Ger^\)i
LES FREllES laUMM.
vinus et Jacques
Grimm,
qui avaient publié la protestation, durent quitterleroyaume
sous troisjours. Les étudiants lesaccompagnèrent
jusqu'àlafrontière, et résolurent entreeuxde ne
pasredemander aux
professeurs les honoraires payés d'avancepour
les cours qui se trou- vaientainsi fermés, carles professeursallemands sont rétribués direc-tement
par les élèves. Six étudiants noblesetféodaux exigèrent seuls leurremboursement. Comme on
pouvaitle prévoir, cette effervescence finit parune
émeute.Le
15décembre,
les étudiants s'étant réunis enmasse
pour saluer les quatre professeurs destitués qui n'avaient pas encorequitté la ville, la forcearmée
intervint,blessa quelques jeunes gens, en arrêta plusieurs autres, et lemouvement
finit, faute d'être soutenu par la population.Revenons aux Grimm. Nous
avonsvu
avec quel calme,au
milieumême
des événements, Jacques écrivait àM.
Michelet. Il se retiraimmédiatement
à Gassel. Guillaume, qui étaitrestéà Gœttingue, pro-bablement pour
terminer leurs affaires, le rejoigniten octobre 1838,et, jusqu'en 1841, ils continuèrent paisiblementleurs travaux. Ils les avaient fort avancés depuis 1830. Guillaume avait multiplié ses publi- cations
de
textes. Jacques avaitdonné
lesIIP et IV®tomes
de saGrammaire. Ce
dernier volume, qui s'occupaitde
lasyntaxe des lan- gues germaniques, avaitune
importanceparticulièrequi n'apasencore diminué aujourd'hui; car l'étudecomparative des syntaxes estgénéra- lement négligée desnouveaux
philologues, exclusivement renfermés dans l'examen desmots
isolés etde leur formation *.Grimm
alaisséce travail inachevé; il s'estarrêté aprèsl'étude de laproposition simple, sansaborder encoreles propositionscomplexes
ouincidentesoù
gisent tantdedifficultés.A
lamême
époque, il publiasonéditiondu
ReinhartFuchs
(leroman
de Renart),accompagnée
d'une précieuse dissertation sur ce sujet si'Seul depuisGrimm,M,Régnier a abordécevastesujetdans sonÉtudesurl'idiomedes Védas. Ce travail,qui malheureusementn'apas encoreété continué, nous promettaitune syntaxe comparative des langues indo-européennes que, plusque personne,M. Régnierest enétatdemeneràbonnefin, etquiseraitlecomplémentindispensable delaGrammairede Bopp.
LES FRÈRES
(iRlMM. Il)cher au
moyen
âge, sur l'origine, ledéveloppement
et le caractère spécial des légendesoù
lesanimaux
jouent le principal rôle, et surla nécessitéde
les distinguerdes fablesproprement
dites, aveclesquelleson
les confond à tort.Enfin,
dans
lemême
temps, Jacques ouvrit encore,en donnant
lapremière édition de saMythologie allemande,
une
voie nouvelle après saGrammaire
et ses Antiquités du droit.La
portéede
cetouvrage
dépassaitde
bien loin le terrainpurement germanique.
C'était,non
pas encorelamythologie comparative, à laquellele Rigvéda seul apu
servir
de
centreetde
base, mais l'introduction dessuperstitions etde
l'élément populaire dans cet ordrede
recherches, qui, jusque là,ne
s'était exercé
que
surles hvres et lesdocuments pour
ainsi dire offi- ciels. Les superstitions et les croyances populaires d'aujourd'huine
sont, leplus souvent,que
des débris des religions passées.En
Alle-magne comme
ailleurs, le christianisme n'a pas fait table rase des croyances qui l'avaient précédé; il en a adopté quelques-unes en les transformant\ et n'apaseu
la forced'anéantirentièrementla plupartde
celles qu'il a repoussées; elles n'ont disparu de la surfacede
la société,que
pour se concentrerdans
ses bas-fonds, sousforme
d'expressions proverbiales,de
contes,de
légendes enfantines etde
superstitions locales,que
le peuple répète sansen comprendre
l'ori-gine et le sens primitif.
De
cette richemine de documents,
intacte jusqu'àlui,Grimm
a extrait desmythes nouveaux
et inconnus.Depuis
son apparition, sa Mythologie a fait loipour
l'étude des croyancesgermaniques
; etmême
elle n'offreguère moins
d'intérêtpour
laFrance que pour
l'Allemagne, car,une
expérience personnellenous permet
de l'affirmer, sipeu que
notre oublieux pays aitconservéde
traces de ses antiques croyances, ces débris informes concordent presqueconstamment
avec lessuperstitions, lescoutumes
et les légen- des de l'Allemagne, et c'est lacomparaison
avec ces dernières, bien^Parexemple lesmythes deFreya sont devenusen Scandinavie des légendes de sainte Gertrude;lanuit magique du 1" maia éléconsacrée, enAllemagne, àsainte Valpurge, tandisque dans lavie réelleetinsignifiante decettepauvre nonne (voyez lesBollindisles, février),on chercheraitvainement unrapportà cettenuit mystérieuse; demêmelanuitdu solstice d'été a étéconsacrée àsaintJean.etc.
20
LES FUKRES
(iKlMM.mieux
conservées et bienmoins
frustes, quipermet
derestitueraux
nôtres leursformesetleur senspnmitifs *.La
destitution des frèresGrimm,
àGœttingue,
avaitému
l'Alle-magne
entière. L'opinion publique leur renditen respect et ensym-
pathie plus qu'ils n'avaient perdu ; mais il est permis de croireque
leur positionde fortune étaitassez précaire.Ce
fut pourcette raison^ qu'ils acceptèrentla propositionque
leur fit alors lagrande
librairieWeidmann,
de Leipzig,et quils se résolurent à publierun
diction- nairecomplet et historiquede lalangue allemande. Sans les exigencesde
leursituation, l'énormitéde labesogne
leseût fait reculer, etilseussent préféré cent fois continuer leurs travaux
de moins
longue haleine, où lechangement de
sujets les délassait etleur tenaitlieude
repos.L'état de l'esprit etdes affairesde Jacques
Grimm, un
an après son retour à Gassel, est clairement dépeint danscettelettre qu'il adressait àM.
Michelet.. Cassel, 25novembre 1838.
»
Monsieur
et ami,»
La
vieagitéeque
jemène
depuisun
anme
servira d'excusepour
le retard
que
j'aimis
à répondre àvoslettressi sympathiques et qui m'ontdonné
tantde
joie etd'encouragement. J'espérais toujoursvousannoncer
bientôt quelque chose dedécisifpourmon
avenir; maisjus- qu'ici rienne
s'est fait, et, suivant toute apparence, il en sera encore ainsipendant un
certain temps. Cependant, depuisun
mois,me
voilà réuni àmon
frère et àmes
livres, ici, dans cette ville oii nous avons toujours vécu avant les dix dernières années, etoù nous nous retrou- vons plusdans nos habitudes qu'à Gœttingue.Nous
avons repris cou- rage, et nous allonsemployer
les loisirs qui nous sont faitsmalgré
nous, àdestravaux que, très-probablement, nous n'aurionspas entre-•Dan«ino?Mythesdufeu, nous avons indiqué uncertainnombre de ces ressemblances, parexemplelebaptême des vaches par la baguette,lescroyancesrelativesaugui,auxfeux de ]a«aint Jean,etc.
-Jac^ue GrimmlelaisseclairemententendredanslapréfaceduDictionnairp.
LES FRERES GRni
M. 21 priss^m
l'événementqui a troublé notre vie.Ce
qui va surtout nous occuperpendant une
série d'années, c'estun
dictionnaire completde
lalangue allemande en septgrosvolumes, plutôt surle plan
de
l'Aca-démie
délia Cruscaque de
l'Académiefrançaise. Cet ouvrage, indispen- sable pour notre langue, ne viendra pas encore trop tard, et j'espère qu'il viendra juste àtemps pour
l'étranger.En
considération de ce dernier pointde vue, le sens desmots
seradonné
en latin, eten fran- çaisquand
la languemorte ne
s'yprêtera pas.Tous
les écrivains des troisdernierssiècles, à partirde Luther, seront extraits,—
naturelle-ment
parun grand nombre de
collaborateurs,—
ce qui feraun amas de
matériaux vraiment étonnant.» D'autresplans aussi recevrontleur exécution.
La Grammaire
sera terminée et en partie refaite; et cet hiverj'imprimeraima
collectionde documents
juridiques * endeux
gros volumes. Je pourraim'en
ser- vir pouraugmenter mes
Antiquités dit droit, et votre livre, dont lesuccès
me
faitgrand
plaisir, m'excite encoreà d'autresprojets.»
M. Marmier,
quiestvenu me
voirdernièrement
etque
j'ai chargéde mes compUments
à votre adresse, adû
vous direque
j'avais passél'été en différents endroits, surtout à Erlangen, Leipzig et léna. Je voudrais revoir Paris; peut-être
mes
affairesme
le permettront-elles l'annéeprochaine. Je suis bien touchéde
la partque
lesétrangers ont priseàmon
sort.Combien
chezeux
j'auraisà voir et àapprendre de
chosesnouvellesetinattendues.»
Tout
à vous,Jacques
Grimm. »Les
deux
frèresse mirentdonc courageusement
à leur dictionnaire.Les travaux préparatoires
en
étaientdéjà entamés, lorsqu'en 1841, sur lesconseils d'Alexandrede Humboldt,
le roi de Prusse Frédéric- GuillaumeIV, dilettante passionnépour
tout ce qui regardait l'érudi- tion allemande, les appela à l'Académiede
Berlin. Ilsy
trouvèrent àla fois
une
positionéminente
etlapossibilité deremonter en
chaire, si l'envieleuren
prenait 2, car le titre d'académiciendonne
à Berlin le* Weisthûmerm
^Us nefirentde coursque pendant unpetitnombred'années, car jamaisilsn'avaienteu ni J'un ni l'autre un grand goût pour le professorat, tout en y réussissant comme nous l'avons vu.
1
32
LES FRÈRES GRIMM.
droitd'ouvrir descours. Bien qu'il n'en soit pasen
Allemagne comme
en France, oùtoutelavieintellectuelle est concentréeà Paris, ils reçu- rentcependantà Berlinlesurcroîtd'ardeur
que communiquent
lesgrands centres littéraires. Ilsy vécurent à côtéde
la célèbre Bottine,veuve
de leurami Achim
d'Arnim, et la sociétéde
cettefemme
aucœur chaud
età l'imagination vive futpour eux
à la foisune grande
jouis- sance etune
puissante excitation au travail.Peu
detemps
après son arrivée à Berlin, Jacques écrivaitencoreàM.
Michelet * :« Monsieur et ami,
» L'occasion
que
je trouvede
vous envoyer la dissertation quiaccompagne
cettelettreme
rappellevivement combien
j'ai laissépas- serdo temps
sans vousdonner
demes
nouvelles.On
pourrait croireque
jedédaigne l'intérêtque
vous m'aveztémoigné
et qu'ainsije n'en suispasdigne. Mais n'en craignez rien;comme
ditGœthe,
les fleursde
la reconnaissance pousserontsurun
sol plustranquille. Notrenou-veau déplacement de
Gassel dans ce payspassablement sablonneux2,m'a
causébeaucoup
dedérangement.
J'espèreque
nous en seronsrécompensés,
et dès aujourd'hui je dois reconnaîtreque
j'en tirede
sérieuxavantages.Dieu m'a
laissémon
frèrebien-aimé, qui a été long-temps
etgravement malade
cet hiver.Nous sommes
tellement accou-tumés
àvivreetà travailler ensemble,que
jene
puis songer à ceque
jeserais devenu, sijem'étais trouvé seul.Nous
travaillons àun
dic- tionnaire completde lalangue allemande.La
préparation desmaté-
riauxnousdonne beaucoup
de peine; il nousfaut avoir recours àune
fouled'auxiliaires, qui souventnous laissentdans l'embarras. Jusqu'icinous
n'avançonsque
lentement; mais dans les années qui vontvenir,si
Dieu
nousdonne
lasanté, nous ironsdeux
ou trois fois plus vite.'Cettelettrene porteni lieu ni date,mais ilestévidentparlecontenuqu'elleaétéécrite de Berlin, en 1842.
2 Cetteexpression un peu dédaigneuse ne faitque traduire lesentiment deregretavec lequellesdeuxfrèresavaientquittéCasselet lepeu de goûtqu'ils avaient pour leur nou- vellerésidence.Maisilss'y trouvèrentbientôtsibieninstallésqueleurssentimentsà l'égard de Berlin changèrent absolument et que Guillaume, quiavait été dans l'origine leplus opposédesdeuxàcedéplacement,fitl'élogedelavieà Berlin devant touslesétrangersqu'il rencontrait.Voy. lapage32de la notiôe que M. HermannGrimm a publiée, àla suitedu discoursde JacquesGrimmsursonfrère.
LES FRERES
(ÎRIMM. 2;i» Outrecela, j'ai
mené
àfinune
collectionde documents
juridiques descampagnes S
en trois grosvolumes
; j'aidû me donner beaucoup
demal pour en
réunir les matériaux épars. Il ya plus de mille pièces détachées,de
valeur inégale, mais toutes, si jene
m'abuse, pleines d'intérêtpour
notreancien droit. Si fortque
le sujetvous intéresse, ce recueil vous serviraitpeu
tel qu'ilest aujourd'hui; j'attendslapubli- cationdu
quatrième'volume
quiva
suivre, etoù
jedonnerai des disser- tationsetdes éclaircissements,pour
vousenvoyer
tout ce fatras d'un seul coup...» J'aireçu le
cinquième volume
de votreHistoire de France, etj'ad-mire
lavaleur croissantede
cetingénieuxouvrage
qui n'estpas encoreparvenu
àla moitié.Votrehistoirede
la Pucellem'a paru
la partiela plusimportante etla plus instructive.»
En
dehors devotrelivre, jen'entendspas direqu'il se fassegrand'- chose enFrance
sur lemoyen
âge... Pourquoi ne publie-t-on pas lespoèmes de
Chrétiende
Troyes? Ily
auraiténormément
à en tirer^... »A
Francfort,en
1846, la vénérable salledu Rœmer
reçut le con- grès des germanistes {Germanisten Versammlung), qui préludaitsansle savoir à des réunions d'un caractère plus accentué.Les deux
frèresne
pouvaientmanquer
de prendre part à cemouvement de
la natio- nalitéallemande,qu'ilsavaient tantcontribuéà susciter.A
l'ouverturemême du
congrès, ledoyen
des poètes allemands, le vieux LouisUhland
prit la parole. « Ilme
semble, dit-il,que
nousdevons
d'abord procéder sans retard au choix d'un président.On m'a exprimé
levœu,
auquel je m'associede
toutmon cœur, de
voir le choix tom- ber surun homme
qui, depuisbien desannées
déjà,tient tous les filsde
l'histoire allemande; plusieursde
ces fils sontmême
sortispour
lapremièrefois de sa main, par
exemple
lefil d'orde
la poésie, qu'il a su glisser jusque dans la sciencedu
droit allemand,que
l'on avait*Dorfweîsthûmer»
2Le regret qu'exprimait J. Grimm en 1842 pourraitencore être repété aujourd'hui.
M. Michelant, delaBibliothèque impériale, a depuis longtemps préparécette publication, dont cheznousl'Étatseulpeutfairelesfrais; maisd'inexplicablesobstacles sesontopposés jusqu'iciàce qu'ilyfûtdonnésuite.Ces retards sont d'autant plusregrettables qu'il s'agi deremettre en lumière unevraie gloirenationale,undes écrivains par lesquels, à uneer-