CO On C^
WRP
n N°30
30| :
1993
co
1-4 4-1 AS
U
C
OI
01 F-*J-i
c
J-I
v0»
Perspectives
Documentaires enE» UCATI N
CO On C^
WRP
n N°30
30| :
1993
co
1-4 4-1 AS
U
C
OI
01 F-*J-i
c
J-I
v0»
Perspectives
Documentaires
enE» UCATI N
N°30
1993
Perspectives Documentaires
en Éducation
N°30
1993
Perspectives Documentaires
en Éducation
PERSPECTIVES DOCUMENTAIRES EN ÉDUCATION
estpubliétroisfoisparanparleCentredeDocumentationRecherchede
l'Institut NationaldeRecherchePédagogique
Conseillers à la rédaction
Jean-MarieBarbier,professeur auConservatoirenationaldesartset métiers-JackyBeillerot, professeur ensciencesdel'éducationàl'Université deParisX-Michel Bernard,professeur àl'UniversitédeParisII-
Alain
Coulon,professeurensciencesdel'éducationàl'UniversitéParisVIII-Françoise Cros,professeurensciences del'éducationàl'IUFM
deVersailles-Jean-ClaudeForquin,professeur en sciencesdel'éducationà
l'INRP- JeanGuglielmi, professeur ensciencesdel'éducationàl'Université deCaen,chefdu Centreacadémiquedeformationdespersonnels del'Éducation nationale-Geneviève
Lefort
-AndréeTiberghien,maîtrederecherche auCNRS-GeorgesVigarello,professeurensciencesdel'éducationà l'UniversitéParisVRédaction
Rédacteurenchef: JeanHassenforder Rédactriceenchefadjointe:ChristianeÉtévé
Secrétairesderédaction:Marie-FrançoiseCaplot, CatherineDesvé Équipederédaction:MarlèneBa,
Mathilde
Bouthors,Monique
Caujolle, Agnès Cavalier,Danielle
Dagorn, Nancy Frosio,Nelly RomeÉdition & Fabrication
Informatique:Jean-PierreHouillon
Maquettedecouverture:Jacques Sachs,PhilippeChampy
Saisie:Liliane Attali,JosetteCallé,Marie-FrançoiseCaplot,EdithSebbah Compositionetimpression:Instaprint,Tours
Lesopinions exprimées dans les articles n'engagent que la responsabilité des auteurs.
Lapartie bibliographique Ouvrages et rapportsest extraite de la banque dedonnées EMILE1(INRP-CDR).
Rédaction:CentredeDocumentationRecherchede
l'INRP
29,rue
d'Ulm,
75230Paris Cedex05-
Tél.:(1) 46.34.91,44 Abonnement:Servicedespublications
del'INRP
29,rue
d'Ulm,
75230ParisCedex05-
Tél.:(1) 46.34.90.81PERSPECTIVES DOCUMENTAIRES EN ÉDUCATION
estpubliétroisfoisparanparleCentredeDocumentationRecherchede
l'Institut NationaldeRecherchePédagogique
Conseillers à la rédaction
Jean-MarieBarbier,professeur auConservatoirenationaldesartset métiers-JackyBeillerot, professeur ensciencesdel'éducationàl'Université deParisX-Michel Bernard,professeur àl'UniversitédeParisII-
Alain
Coulon,professeurensciencesdel'éducationàl'UniversitéParisVIII-Françoise Cros,professeurensciences del'éducationàl'IUFM
deVersailles-Jean-ClaudeForquin,professeur en sciencesdel'éducationà
l'INRP- JeanGuglielmi, professeur ensciencesdel'éducationàl'Université deCaen,chefdu Centreacadémiquedeformationdespersonnels del'Éducation nationale-Geneviève
Lefort
-AndréeTiberghien,maîtrederecherche auCNRS-GeorgesVigarello,professeurensciencesdel'éducationà l'UniversitéParisVRédaction
Rédacteurenchef: JeanHassenforder Rédactriceenchefadjointe:ChristianeÉtévé
Secrétairesderédaction:Marie-FrançoiseCaplot, CatherineDesvé Équipederédaction:MarlèneBa,
Mathilde
Bouthors,Monique
Caujolle, Agnès Cavalier,Danielle
Dagorn, Nancy Frosio,Nelly RomeÉdition & Fabrication
Informatique:Jean-PierreHouillon
Maquettedecouverture:Jacques Sachs,PhilippeChampy
Saisie:Liliane Attali,JosetteCallé,Marie-FrançoiseCaplot,EdithSebbah Compositionetimpression:Instaprint,Tours
Lesopinions exprimées dans les articles n'engagent que la responsabilité des auteurs.
Lapartie bibliographique Ouvrages et rapportsest extraite de la banque dedonnées EMILE1(INRP-CDR).
Rédaction:CentredeDocumentationRecherchede
l'INRP
29,rue
d'Ulm,
75230Paris Cedex05-
Tél.:(1) 46.34.91,44 Abonnement:Servicedespublications
del'INRP
29,rue
d'Ulm,
75230ParisCedex05-
Tél.:(1) 46.34.90.81SOMMAIRE
ÉTUDES Itinéraires de lecture
Affronterlacomplexitéetlaconstructiondel'autonomieenéducation
parGeorgesLerbet 7
Itinéraires de recherche
-D'unparcoursà sesinterprétations
parJeanCardinet 37
-De lathéorieducapitalhumain
à uneanalysedel'économiedel'éducation
parJean-ClaudeEicher 53
Chemins de praticiens
-Diresonchemindepraticien ?
parMagali Chanteux 67
- La passiond'apprendre
parMichèlePrince-Clavel 87
Repères bibliographiques
L'orientationdesjeunesetdesadultes
parFrancisDanvers 109
Innovations et recherches
àl'étranger
par
Nelly
Rome 137BIBLIOGRAPHIE COURANTE
Ouvrages etrapports 169
Adressesd'éditeurs 207
Summaries 209
SOMMAIRE
ÉTUDES Itinéraires de lecture
Affronterlacomplexitéetlaconstructiondel'autonomieenéducation
parGeorgesLerbet 7
Itinéraires de recherche
-D'unparcoursà sesinterprétations
parJeanCardinet 37
-De lathéorieducapitalhumain
à uneanalysedel'économiedel'éducation
parJean-ClaudeEicher 53
Chemins de praticiens
-Diresonchemindepraticien ?
parMagali Chanteux 67
- La passiond'apprendre
parMichèlePrince-Clavel 87
Repères bibliographiques
L'orientationdesjeunesetdesadultes
parFrancisDanvers 109
Innovations et recherches
àl'étranger
par
Nelly
Rome 137BIBLIOGRAPHIE COURANTE
Ouvrages etrapports 169
Adressesd'éditeurs 207
Summaries 209
1
ETUDES
1
ETUDES
AFFRONTER LA COMPLEXITÉ ET LA CONSTRUCTION
DELAUTONOMIE EN ÉDUCATION
Georges Lerbet
Aussi loin que
jepeux
scruter mapropre histoire,
l'élé¬ment invariant que j'y
décèle estmon goût pour
la soupe.Non
pas ces soupessophistiquées, faites de produits rares. J'aime simplement
lasoupe ordinaire
: celle des paysansde
mon Berry. J'aime la soupede
légumes,detous les légumescommuns
que, seules,l'audace
etl'habileté culinaires
saventmélanger harmonieusement.
Je n'ai pas vraiment le souci de faire
plaisir
àquelque exégète de l'espritenlivrant
cepetitaspect oral de moi-môme, cependant, plus j'y réfléchis etplus il me semblese révéler êtreun bonindicateur de ma façond'être : la soupe que j'aimeest, avant tout,cetaliment où, paradoxalement, onl'identifie d'autant mieux
quetout
se mêle commesi l'onétaitguidépar uneinvisibleMétis. Eneffet,le consom¬mateursetrouvedevantquelquechosed'apparence et de consistance homogène etvariée;comme dansunhologramme,ici,chaquecuille¬
réerend compte du tout,et,dansle même temps, lessaveursfineset nuancéeslaissentsupposerl'existenced'unegrande richesse decom¬
posants. Pour leprofane,
leur
association demeure indéfinissable maisl'habituédenosjardinssauralesdiscriminer. Au premier fumetItinéraires delecture
Perspectivesdocumentairesenéducation,n°30, 1993
AFFRONTER LA COMPLEXITÉ ET LA CONSTRUCTION
DELAUTONOMIE EN ÉDUCATION
Georges Lerbet
Aussi loin que
jepeux
scruter mapropre histoire,
l'élé¬ment invariant que j'y
décèle estmon goût pour
la soupe.Non
pas ces soupessophistiquées, faites de produits rares. J'aime simplement
lasoupe ordinaire
: celle des paysansde
mon Berry. J'aime la soupede
légumes,detous les légumescommuns
que, seules,l'audace
etl'habileté culinaires
saventmélanger harmonieusement.
Je n'ai pas vraiment le souci de faire
plaisir
àquelque exégète de l'espritenlivrant
cepetitaspect oral de moi-môme, cependant, plus j'y réfléchis etplus il me semblese révéler êtreun bonindicateur de ma façond'être : la soupe que j'aimeest, avant tout,cetaliment où, paradoxalement, onl'identifie d'autant mieux
quetout
se mêle commesi l'onétaitguidépar uneinvisibleMétis. Eneffet,le consom¬mateursetrouvedevantquelquechosed'apparence et de consistance homogène etvariée;comme dansunhologramme,ici,chaquecuille¬
réerend compte du tout,et,dansle même temps, lessaveursfineset nuancéeslaissentsupposerl'existenced'unegrande richesse decom¬
posants. Pour leprofane,
leur
association demeure indéfinissable maisl'habituédenosjardinssauralesdiscriminer. Au premier fumetItinéraires delecture
Perspectivesdocumentairesenéducation,n°30, 1993
8 AFFRONTERLACOMPLEXITÉETLACONSTRUCTIONDEL*AUTONOMIE/ G.LERBET
etàlapremière gorgée,
il
saisiralesliensqui
lesfontserencontreren desguirlandesgustatives quel'on
peutfiler
tellesqu'enelles-mêmes etdont onnepressentpaslafin, tantcessoupeslaissenttoujoursdes tracesdans l'assiette.Mon goût
pour
cessortesde soupesm'apparaîtencoreplusnette¬mentcomme unebonne caractéristique demoi-mêmequandje le dis¬
tingue
de cellesqui
melaissentplus indifférent.
J'aime beaucoup moins les soupes "élémentaires" oùl'on trouve
des morceaux de légumes mal écrasés. Ellesfont compliquéestout
en se prêtanttrop
facilementàdesdécompositionssimplifiées.Il leur
manquece"liant"
qui fait
la richesse del'indéfinissable
quand on faitl'effort
de la reconstructiondes saveurs.Si cepenchant
pour
lessoupescomplexes (1)meparaîttraduirele fonds même de mon penchantcognitif
pour les interrelations, pour les processus,lessystèmes bouclés etpourleconstructivisme autantqu'il traduit
mon aversionpour l'analytique strict etpour
le positi¬visme,
il
serait abusif de croire que cette constante a toujours été transparente dans mon esprit. L'exercice analogique auquel je melivre
icialargementcontribuéàcegainenluciditéenversmoi-même, comme c'est souvent le cas quand on accepte de jouerle jeu de sedire, voirede s'écrire.
Pourtant, je
n'aime
pasbeaucoup meraconter. Pasplus
que je n'aimeécouterlesconfidencesd'autrui.
Si j'opère cegenre d'écoute, ce ne peut être que dans un cadreoù les rôles sont définis par les quelques règles qui engagent et canalisent lespartenaires sans som¬brer
dans lesrèglementsqui rendent l'institué inerte. C'estainsi quej'ai
putravaillerenthérapieetquejelefaisaujourd'huiencoreen for¬mation, dans la vie professionnelle, dans des
institutions -
si peu structurées soient-elles-
oùles échéancessontposées. Enrevanche,je ne m'exprimepasdanslesdomainesplusautonomes dela viefami¬liale ou amicale où, souvent, seuleladisparition physique marquera le termeduparcours commun.
Cettefaiblepropensionàmedire etàmecomplaire dans l'évanes- cenceduverbe,marqueaussimafaçond'êtreau savoir.Ainsinesuis- jepasunfanatiquedescolloques oudesréunions de concertation. En revanche,
j'aime
prendreconnaissance des "actes" de ceux-là. En effet,jemesuisbien viteaperçuquej'enapprenais beaucoup surles sujets qui me concernent. Demême,en corollaire, jeme suisaperçu quemafaçonlaplusefficaced'enseigner consistaitàaccompagner les8 AFFRONTERLACOMPLEXITÉETLACONSTRUCTIONDEL*AUTONOMIE/ G.LERBET
etàlapremière gorgée,
il
saisiralesliensqui
lesfontserencontreren desguirlandesgustatives quel'on
peutfiler
tellesqu'enelles-mêmes etdont onnepressentpaslafin, tantcessoupeslaissenttoujoursdes tracesdans l'assiette.Mon goût
pour
cessortesde soupesm'apparaîtencoreplusnette¬mentcomme unebonne caractéristique demoi-mêmequandje le dis¬
tingue
de cellesqui
melaissentplus indifférent.
J'aime beaucoup moins les soupes "élémentaires" oùl'on trouve
des morceaux de légumes mal écrasés. Ellesfont compliquéestout
en se prêtanttrop
facilementàdesdécompositionssimplifiées.Il leur
manquece"liant"
qui fait
la richesse del'indéfinissable
quand on faitl'effort
de la reconstructiondes saveurs.Si cepenchant
pour
lessoupescomplexes (1)meparaîttraduirele fonds même de mon penchantcognitif
pour les interrelations, pour les processus,lessystèmes bouclés etpourleconstructivisme autantqu'il traduit
mon aversionpour l'analytique strict etpour
le positi¬visme,
il
serait abusif de croire que cette constante a toujours été transparente dans mon esprit. L'exercice analogique auquel je melivre
icialargementcontribuéàcegainenluciditéenversmoi-même, comme c'est souvent le cas quand on accepte de jouerle jeu de sedire, voirede s'écrire.
Pourtant, je
n'aime
pasbeaucoup meraconter. Pasplus
que je n'aimeécouterlesconfidencesd'autrui.
Si j'opère cegenre d'écoute, ce ne peut être que dans un cadreoù les rôles sont définis par les quelques règles qui engagent et canalisent lespartenaires sans som¬brer
dans lesrèglementsqui rendent l'institué inerte. C'estainsi quej'ai
putravaillerenthérapieetquejelefaisaujourd'huiencoreen for¬mation, dans la vie professionnelle, dans des
institutions -
si peu structurées soient-elles-
oùles échéancessontposées. Enrevanche,je ne m'exprimepasdanslesdomainesplusautonomes dela viefami¬liale ou amicale où, souvent, seuleladisparition physique marquera le termeduparcours commun.
Cettefaiblepropensionàmedire etàmecomplaire dans l'évanes- cenceduverbe,marqueaussimafaçond'êtreau savoir.Ainsinesuis- jepasunfanatiquedescolloques oudesréunions de concertation. En revanche,
j'aime
prendreconnaissance des "actes" de ceux-là. En effet,jemesuisbien viteaperçuquej'enapprenais beaucoup surles sujets qui me concernent. Demême,en corollaire, jeme suisaperçu quemafaçonlaplusefficaced'enseigner consistaitàaccompagner lesITINÉRAIRESDELECTURE 9
autres dans leur propredémarche,sansfaire desdiscours trop longs maisen lesaidantàproduire.
Produiredu savoir demeure doncla façonpersonnellelaplus effi¬
cacede meformer.Nonpasquejelacroieexclusive et générale,mais c'estcellequi meconvientetc'estpour
lui
revendiquer uneplace au soleil de l'éducation quejeme suislonguementbattu dans la margi¬nalité séquente de l'écolela plusclassique. Ma démarche de lecteur s'inscrit au
cur
même de cette entreprise intellectuelle et person¬nelle et, comme
il fallait s'y
attendre, elle vavite
se changer en démarched'auteur,oùleslecturesconstituent despartenairesquiali¬mententundialoguecritiqueetréactifintériorisé.
De la lecture à récriture
Quand
j'étais
enfant, je n'étais pas un grosconsommateur
de livres ;je ne me précipitais passurles journaux ou sur tout cequi auraitpu metombersouslesyeux danslarue ou ailleurs. Il fallaitme forcer pourque je lise cequi devaitêtre lu enprimaire
ou au lycée jusqu'enclasse de troisième. Cen'est pas de moi-même que j'allais aux romans. Leurshistoires m'ennuyaient ;je voulais tout de suite être dansle sujetetjelisaisbienvitela fin pourque ma curiositéfût
assouvie. En bref, j'étais un lecteur"utilitaire"
qui a développé une pragmatique de la lecture dontje veuxdire
quelquesmotsqui
me paraissentêtreéclairantspourlasuite decetexte.Si jeme suismis à
lire
en seconde, lors de mon entrée à l'École Normale d'instituteurs, c'estavant tout parce quej'avais du temps imposéenétudes. C'estaussiparcequej'avaisàcur
denepasm'en laissercompterparlesmanuelset que jevoulaislire
enentiercedont onmeproposaitdesextraits. À partirdelà,j'ai prisl'habitudedelire
en ayant de quoi écrire à côté demoi, pour prendre des notes(cita¬
tions, table des matières...) et surtout
pour
reconstruire la pensée sous-jacente, en faisant souvent des petits schémas fléchésqui
me permettent dem'approprier
du sens en leproduisant
comme je l'entends.Depuis lors,
j'ai
accumulé ces notes. Au début,j'ai rempli
des cahiers puis, rapidement, j'ai faitdes fichesqui constituent ce "dic¬tionnairetoutàpartsoi" qu'évoquait Montaigne (Essais,
livre III,
cha-ITINÉRAIRESDELECTURE 9
autres dans leur propredémarche,sansfaire desdiscours trop longs maisen lesaidantàproduire.
Produiredu savoir demeure doncla façonpersonnellelaplus effi¬
cacede meformer.Nonpasquejelacroieexclusive et générale,mais c'estcellequi meconvientetc'estpour
lui
revendiquer uneplace au soleil de l'éducation quejeme suislonguementbattu dans la margi¬nalité séquente de l'écolela plusclassique. Ma démarche de lecteur s'inscrit au
cur
même de cette entreprise intellectuelle et person¬nelle et, comme
il fallait s'y
attendre, elle vavite
se changer en démarched'auteur,oùleslecturesconstituent despartenairesquiali¬mententundialoguecritiqueetréactifintériorisé.
De la lecture à récriture
Quand
j'étais
enfant, je n'étais pas un grosconsommateur
de livres ;je ne me précipitais passurles journaux ou sur tout cequi auraitpu metombersouslesyeux danslarue ou ailleurs. Il fallaitme forcer pourque je lise cequi devaitêtre lu enprimaire
ou au lycée jusqu'enclasse de troisième. Cen'est pas de moi-même que j'allais aux romans. Leurshistoires m'ennuyaient ;je voulais tout de suite être dansle sujetetjelisaisbienvitela fin pourque ma curiositéfût
assouvie. En bref, j'étais un lecteur"utilitaire"
qui a développé une pragmatique de la lecture dontje veuxdire
quelquesmotsqui
me paraissentêtreéclairantspourlasuite decetexte.Si jeme suismis à
lire
en seconde, lors de mon entrée à l'École Normale d'instituteurs, c'estavant tout parce quej'avais du temps imposéenétudes. C'estaussiparcequej'avaisàcur
denepasm'en laissercompterparlesmanuelset que jevoulaislire
enentiercedont onmeproposaitdesextraits. À partirdelà,j'ai prisl'habitudedelire
en ayant de quoi écrire à côté demoi, pour prendre des notes(cita¬
tions, table des matières...) et surtout
pour
reconstruire la pensée sous-jacente, en faisant souvent des petits schémas fléchésqui
me permettent dem'approprier
du sens en leproduisant
comme je l'entends.Depuis lors,
j'ai
accumulé ces notes. Au début,j'ai rempli
des cahiers puis, rapidement, j'ai faitdes fichesqui constituent ce "dic¬tionnairetoutàpartsoi" qu'évoquait Montaigne (Essais,
livre III,
cha-10 AFFRONTERLACOMPLEXITÉ ETLACONSTRUCTIONDEL'AUTONOMIE/ G.LERBET
pitre XIII)
àun
autreproposetquisont, chezmoi, plusqu'un
passe- temps.Direquejevisde fiches seraitabusif;
dire
quejepenseenécrivant, et quelesfichessont lapartdesinformationsquej'exploite singuliè¬rement dans le monde que je reconstruis,
pour
penser, me semble plus judicieux. II fauty
associercequi vient dudedans de soi-même, ce symbolique et cet imaginaire que le savoirscolaire-
"épistémé"-
néglige trop, voire scotomise, pour que tout cela prenne corps en desconnaissancesetenunsavoir consistants.Commeje
l'ai
laisséentendredepuisledébutdecetexposé, jem'en tiens au monde extérieur, social,pour
structurer ma vie communi¬cable. Aussi, je vais m'appuyersur des repèrescommuns, chronolo¬
giques,
pour distribuer
le sens que je donne à mon parcours de lecteur, même si les bouclesrécursivesvont
rendre à ce parcours chronologique un tracésinueux et parfois anachronique, indicateur demon autonomie.Dans les pages qui vont suivre, je vais donc esquisser ce qui me semble,aujourd'hui, devoirêtreretenu. Certes, danslareconstruction
à laquellejeme suislivré,
il y
a l'effetimportant dumontageaposte¬riori. Cettereconstructionn'échappedonc pas aux refoulements, aux besoinsde gratifications etaux autres processus bien décrits par la psychanalyse.Comme danstouteécrituredel'histoire
-
icidesonhis¬toire, fût-elle intellectuelle
-
on risquede faire la partbelle à ce qui convient. Jeme suis pourtant efforcé delutter
contre ce penchantpour
la complaisance. J'ai alorsmené lalutte
sur deux terrains.Commejel'écrivais plushaut,lepremieraconsistéàexcluredudis¬
courstout cequi était intimedans la mesureoù cen'était pas,à mes yeux, forcément enrelation manifeste avecl'objet dece textequi est
du
domaine del'éducation
priseau sens large. Le secondterrain
génèreplus
directement cette tentative : c'est celui de l'abstraction logique. Elle concerne la dialectique de mon histoire vécue et des idéesque je me suis appropriées encroisant lecture et écriture. La conséquence du choix de me situer surce second terrain est que jevais chercher
àdégager,
aufil
des pages,l'organisation
des"axiomes" fondateursde mavisiondel'éducationet delaformation.
Maissilesaxiomes de mavies'imposenten des sortesd'invariants progressivement et partiellement élucidés, comme jem'impose en tant qu'être irréductibleà autrui,ces axiomes ne sont ni exclusifsni exhaustifs. Ils ne sauraient être exclusifs parce quecela supposerait 10 AFFRONTERLACOMPLEXITÉ ETLACONSTRUCTIONDEL'AUTONOMIE/ G.LERBET
pitre XIII)
àun
autreproposetquisont, chezmoi, plusqu'un
passe- temps.Direquejevisde fiches seraitabusif;
dire
quejepenseenécrivant, et quelesfichessont lapartdesinformationsquej'exploite singuliè¬rement dans le monde que je reconstruis,
pour
penser, me semble plus judicieux. II fauty
associercequi vient dudedans de soi-même, ce symbolique et cet imaginaire que le savoirscolaire-
"épistémé"-
néglige trop, voire scotomise, pour que tout cela prenne corps en desconnaissancesetenunsavoir consistants.Commeje
l'ai
laisséentendredepuisledébutdecetexposé, jem'en tiens au monde extérieur, social,pour
structurer ma vie communi¬cable. Aussi, je vais m'appuyersur des repèrescommuns, chronolo¬
giques,
pour distribuer
le sens que je donne à mon parcours de lecteur, même si les bouclesrécursivesvont
rendre à ce parcours chronologique un tracésinueux et parfois anachronique, indicateur demon autonomie.Dans les pages qui vont suivre, je vais donc esquisser ce qui me semble,aujourd'hui, devoirêtreretenu. Certes, danslareconstruction
à laquellejeme suislivré,
il y
a l'effetimportant dumontageaposte¬riori. Cettereconstructionn'échappedonc pas aux refoulements, aux besoinsde gratifications etaux autres processus bien décrits par la psychanalyse.Comme danstouteécrituredel'histoire
-
icidesonhis¬toire, fût-elle intellectuelle
-
on risquede faire la partbelle à ce qui convient. Jeme suis pourtant efforcé delutter
contre ce penchantpour
la complaisance. J'ai alorsmené lalutte
sur deux terrains.Commejel'écrivais plushaut,lepremieraconsistéàexcluredudis¬
courstout cequi était intimedans la mesureoù cen'était pas,à mes yeux, forcément enrelation manifeste avecl'objet dece textequi est
du
domaine del'éducation
priseau sens large. Le secondterrain
génèreplus
directement cette tentative : c'est celui de l'abstraction logique. Elle concerne la dialectique de mon histoire vécue et des idéesque je me suis appropriées encroisant lecture et écriture. La conséquence du choix de me situer surce second terrain est que jevais chercher
àdégager,
aufil
des pages,l'organisation
des"axiomes" fondateursde mavisiondel'éducationet delaformation.
Maissilesaxiomes de mavies'imposenten des sortesd'invariants progressivement et partiellement élucidés, comme jem'impose en tant qu'être irréductibleà autrui,ces axiomes ne sont ni exclusifsni exhaustifs. Ils ne sauraient être exclusifs parce quecela supposerait
ITINÉRAIRESDELECTURE 11
que
j'ai
atteint le"vrai"
dansleur
exposition. Ils ne sauraient être davantage exhaustifs parce quel'exhaustivité impliquerait
que ce"vrai"
personnel serait absolu,pur
et sans tache, etqu'il ferait
del'homme
l'égaldu divin.
Or, on saitbien, depuis Gôdel, que cette vision exhaustive nesaurait êtrequ'uneillusion
d'où le doute serait absent.Monaxiomatiquepersonnelledemeuredonc ouverte.Voir
les choses autrement reviendrait à s'y réduiresoi-même absolument ou réduirelemondeàsoi ;cequi risqueraitde faire levidedesoi! Cette axiomatique personnelle, que je prétends développer maintenant, va s'arc-bouter sur cequi me paraît constituer les temps forts de mon expérienced'acteur,de lecteuretd'auteur.J'aidécouvertMontaignelors du premier trimestrepasséà l'Ecole Normale etdepuis lors,
il
ne m'a jamais quitté. J'auraisbeaucoup àdire surcetteattirance et même sur cette affection, pour mon vieux maître spirituel girondin. Je ressens ses écrits comme une véritable coïncidence avec mes propres réflexions. Cette coïncidence s'étend aussiàma quêted'unstyle deviecommeonpeutenchercherquand on setrouvepourlapremière fois dansun groupe qui, parla promis¬
cuité de chaque promotion, aide à accéder au sevrage
familial
des parents.Montaigne
fut
mon compagnon de lecture. Dès 1953, j'ailu
les Essais et le Voyageen Italie. J'ai apprisparcur
deschapitresentiers de ceux-là au pointqu'encoremaintenant jepeux enchaînerdespas¬sages.Depuiscesmoments où
il
fallait meublerlesheuresd'études,laphilosophie
que Montaigne a de la vie est devenue largement la mienneparlafamiliaritéquej'aientretenueavecelleetdontjeneme suis pasdéparti.On comprend aisément larupturequeproduisirentcestextesavec tout ce que j'avais pu
lire
jusqu'alors. J'avais beaucoup pris goût àRabelais. Les poètes
du
seizième siècle mecharmaient, Villon
m'émouvait autantpar lefond que parla forme de ses vers. Mais je nelesreconnaissaisqu'intellectuellementetesthétiquement sanstou¬
tefoisêtretouchéauplus profonddemasensibilité.
Chez
Montaigne
jetrouvais l'homme,
la personne.Derrière
l'uvre,
il m'engageait. Enfin,aveclui,
j'avais affaireàdesécritsqui n'étaient pas, en dernière instance, que de simples jeux littéraires.Sans queje puisse le
dire
commeaujourd'hui,
je parlais alors de"savoirautonome", de savoirquimeconcernait quand j'étais amenéà traduire ceque je pensais etque je retenais sans
difficulté.
Dans leITINÉRAIRESDELECTURE 11
que
j'ai
atteint le"vrai"
dansleur
exposition. Ils ne sauraient être davantage exhaustifs parce quel'exhaustivité impliquerait
que ce"vrai"
personnel serait absolu,pur
et sans tache, etqu'il ferait
del'homme
l'égaldu divin.
Or, on saitbien, depuis Gôdel, que cette vision exhaustive nesaurait êtrequ'uneillusion
d'où le doute serait absent.Monaxiomatiquepersonnelledemeuredonc ouverte.Voir
les choses autrement reviendrait à s'y réduiresoi-même absolument ou réduirelemondeàsoi ;cequi risqueraitde faire levidedesoi! Cette axiomatique personnelle, que je prétends développer maintenant, va s'arc-bouter sur cequi me paraît constituer les temps forts de mon expérienced'acteur,de lecteuretd'auteur.J'aidécouvertMontaignelors du premier trimestrepasséà l'Ecole Normale etdepuis lors,
il
ne m'a jamais quitté. J'auraisbeaucoup àdire surcetteattirance et même sur cette affection, pour mon vieux maître spirituel girondin. Je ressens ses écrits comme une véritable coïncidence avec mes propres réflexions. Cette coïncidence s'étend aussiàma quêted'unstyle deviecommeonpeutenchercherquand on setrouvepourlapremière fois dansun groupe qui, parla promis¬
cuité de chaque promotion, aide à accéder au sevrage
familial
des parents.Montaigne
fut
mon compagnon de lecture. Dès 1953, j'ailu
les Essais et le Voyageen Italie. J'ai apprisparcur
deschapitresentiers de ceux-là au pointqu'encoremaintenant jepeux enchaînerdespas¬sages.Depuiscesmoments où
il
fallait meublerlesheuresd'études,laphilosophie
que Montaigne a de la vie est devenue largement la mienneparlafamiliaritéquej'aientretenueavecelleetdontjeneme suis pasdéparti.On comprend aisément larupturequeproduisirentcestextesavec tout ce que j'avais pu
lire
jusqu'alors. J'avais beaucoup pris goût àRabelais. Les poètes
du
seizième siècle mecharmaient, Villon
m'émouvait autantpar lefond que parla forme de ses vers. Mais je nelesreconnaissaisqu'intellectuellementetesthétiquement sanstou¬
tefoisêtretouchéauplus profonddemasensibilité.
Chez
Montaigne
jetrouvais l'homme,
la personne.Derrière
l'uvre,
il m'engageait. Enfin,aveclui,
j'avais affaireàdesécritsqui n'étaient pas, en dernière instance, que de simples jeux littéraires.Sans queje puisse le
dire
commeaujourd'hui,
je parlais alors de"savoirautonome", de savoirquimeconcernait quand j'étais amenéà traduire ceque je pensais etque je retenais sans
difficulté.
Dans le12 AFFRONTERLACOMPLEXITÉETLACONSTRUCTIONDEL*AUTONOMIE
/
G.LERBETmême temps, le restedelalittérature gardait,chez moi, uneconnota¬
tion
scolaire qui la plaçaità l'extérieurde mon esprit.Quoiqu'on endît
et quoi qu'on fît, quand je parlais desautres auteurs et de leurs textes,je ne lestraitais
finalement qu'en élève et pas en mon nompropre.
C'est, je crois, de cette rencontre
littéraire
avec Montaigne que m'estvenuel'expérience assezlucidede l'engagementintellectuel et personnel àdesniveauxvariésdesavoirsavec,enconcomitance, une production desens plusou moinsforte selon cequejem'approprie.Jeressentis cela sinettement quejecommençaisà pouvoirenparler.
Et cetteexpérience
fut
confortéeplus tard quand je découvris, en 1962,l'autre
auteurqui
a joué le même rôle queMontaigne : Cari Rogers,dontil
serabientôtquestion.Dansmon esprit,
il
existe un parallèle évident entrel'uvre
deMontaigne
et celle de Rogers : même humanisme personnaliste, même empathie si fortement exprimée qu'ellerésonne en moi sans aucuneffort. Dans ledomainedelaformation,jelesconsidère,l'un
et l'autre,commelesélucidateurs de la mienne(2).MontaigneetRogersm'ont
servidereferents puissants.Ilsontété lesdéclencheurs authen¬tiques de maréflexion.
Montaigne
fut
donclegrandmaîtrespiritueldemaformationetde mongoûtpour
la formation. Mais si sa rencontrelittéraire eut lieu dans le cadreinstitutionnel
de l'École normale, elle aurait pu aussi bien seproduire
dansun
autre établissement du second degré. En effet,il n'y
eut pas d'intention professoraleparticulière pourqueles normaliensprivilégient
Montaignedansleur expérienceetdansleur
réflexionde futursmaîtres d'école. Accidentdonc. Accidentheureux etsingulierdontl'effetnetint,pour
unebonnepart, qu'àdesprédis¬positions intellectuelles et affectivesdu récepteur du message à tra¬
versle temps.
C'estqu'à
l'EN,
la stratégie pédagogique était desplusclassiques : nousvivionsdesleçons magistrales et nousfaisions ensuitedes exer¬cicesetdescompositions,ces bellespratiques héritéesdesjésuiteset reprises par les tenants de la
"laïque".
Enphilosophie,
ce genre d'éducation me devint vite insupportable.Je décidaidonc de nepas être autrementattentif
à des cours oùil
s'agissait passivement de consommerdu savoir pré-digéré. J'optai doncpour lire
lesauteurs dontj'avaisentenduparlerdans lesmanuels.C'estainsiquejedécou¬vris
et que je mepris
de passion pour deux philosophes français :12 AFFRONTERLACOMPLEXITÉETLACONSTRUCTIONDEL*AUTONOMIE
/
G.LERBETmême temps, le restedelalittérature gardait,chez moi, uneconnota¬
tion
scolaire qui la plaçaità l'extérieurde mon esprit.Quoiqu'on endît
et quoi qu'on fît, quand je parlais desautres auteurs et de leurs textes,je ne lestraitais
finalement qu'en élève et pas en mon nompropre.
C'est, je crois, de cette rencontre
littéraire
avec Montaigne que m'estvenuel'expérience assezlucidede l'engagementintellectuel et personnel àdesniveauxvariésdesavoirsavec,enconcomitance, une production desens plusou moinsforte selon cequejem'approprie.Jeressentis cela sinettement quejecommençaisà pouvoirenparler.
Et cetteexpérience
fut
confortéeplus tard quand je découvris, en 1962,l'autre
auteurqui
a joué le même rôle queMontaigne : Cari Rogers,dontil
serabientôtquestion.Dansmon esprit,
il
existe un parallèle évident entrel'uvre
deMontaigne
et celle de Rogers : même humanisme personnaliste, même empathie si fortement exprimée qu'ellerésonne en moi sans aucuneffort. Dans ledomainedelaformation,jelesconsidère,l'un
et l'autre,commelesélucidateurs de la mienne(2).MontaigneetRogersm'ont
servidereferents puissants.Ilsontété lesdéclencheurs authen¬tiques de maréflexion.
Montaigne
fut
donclegrandmaîtrespiritueldemaformationetde mongoûtpour
la formation. Mais si sa rencontrelittéraire eut lieu dans le cadreinstitutionnel
de l'École normale, elle aurait pu aussi bien seproduire
dansun
autre établissement du second degré. En effet,il n'y
eut pas d'intention professoraleparticulière pourqueles normaliensprivilégient
Montaignedansleur expérienceetdansleur
réflexionde futursmaîtres d'école. Accidentdonc. Accidentheureux etsingulierdontl'effetnetint,pour
unebonnepart, qu'àdesprédis¬positions intellectuelles et affectivesdu récepteur du message à tra¬
versle temps.
C'estqu'à
l'EN,
la stratégie pédagogique était desplusclassiques : nousvivionsdesleçons magistrales et nousfaisions ensuitedes exer¬cicesetdescompositions,ces bellespratiques héritéesdesjésuiteset reprises par les tenants de la
"laïque".
Enphilosophie,
ce genre d'éducation me devint vite insupportable.Je décidaidonc de nepas être autrementattentif
à des cours oùil
s'agissait passivement de consommerdu savoir pré-digéré. J'optai doncpour lire
lesauteurs dontj'avaisentenduparlerdans lesmanuels.C'estainsiquejedécou¬vris
et que je mepris
de passion pour deux philosophes français :ITINÉRAIRESDELECTURE 13
Bergson et Bachelard. Le professeuravait dû nous parlerde
l'intui¬
tion etdela durée. Jelisaisalors Essaisurles donnéesimmédiates dela conscience,L'évolutioncréatrice,MatièreetmémoireetLesdeuxsources de lamoraleet delareligion. J'enretins,dèslors,uneouverture surla sub¬
jectivitéet surla qualité. Ellesm'ont mieux armé envers la mesure quandelleestconsidéréecommel'accèsexclusifàlaconnaissance(3).
Jesuis redevable à Bachelard
d'avoir
pu supporterles inepties de l'enseignementscientifiqueen classede "sciencesexpérimentales" où lespseudo-expériences de physique,de chimieet debiologieétaient pré-programméesaupoint
que lacuriosité des résultatsétaitsi déri¬soire qu'ellerendaitcestravauxassimilablesà des actesdemagie ou
à du grand spectacle. Je dois beaucoup au Nouvel esprit scientifique dontjeconsulteles fiches delectureenécrivantceslignes.Je
lui
dois en particulier la reconnaissance d'uneappropriation-reconstruction du savoirplutôt
qued'une simple contemplationextérieure del'objet comme l'enseignement tendait à le laissercroire. Mais cette dialec¬tiquesujet-objet danslaméthodescientifiquedont l'appréhensionfut,
pour
moi, libératrice vis-à-visdu carcan scientiste, n'aurait peut-être pas pu s'actualiser sans la découverte conjointedu
Bachelard de l'imaginaire quiassocieraison etimagination.Lapsychanalysedufeuet surtoutL'eauetles rêvesdemeurentdesouvragesdéterminants. C'est grâceàeux quej'ai oséêtremoi-même, penserl'objeten mepensant et,parlà, nepassubirlesleçonsetl'écoleengénéraldanslatradition
didactiqueherbartienne.Je dirai peu dechoses del'année suivante, celle
dite
de formation professionnelle(4).Jeme suisbeaucoupennuyé.Jefaisaislaclassede tempsà autre touten suivant descourscomme parexempleen psy¬cho-pédagogie(5). Jen'enairienretenud'intéressantsicen'estpeut- être quel'écart entre lepassagesurleterrain etlesthéories présentées dissonait dans la perspective d'une pragmatiquede l'éducation (6) qui m'intéressait. Nous passâmesdelongs moments sur le"jeu chez
l'enfant",
nous entendîmesparler
de Montessori et deDecroly...,
maisje ne me sentis pas encouragé à allery voir
de trop près à ce moment-là.Ces longs moments de leçons sur l'école modernem'ont
aidé, en partie, à esquisser intérieurement, ladistinction
entre le didactiqueinformantet lepédagogiquerelationnelquej'ai formalisée plustard. Dans lemême temps,lecroisement decevécu et lalecture decesauteurs, comparée à celle de lalecture de Montaigneacontri¬bué à générer cette
distinction.
Elle s'est renforcée quandj'ai
euITINÉRAIRESDELECTURE 13
Bergson et Bachelard. Le professeuravait dû nous parlerde
l'intui¬
tion etdela durée. Jelisaisalors Essaisurles donnéesimmédiates dela conscience,L'évolutioncréatrice,MatièreetmémoireetLesdeuxsources de lamoraleet delareligion. J'enretins,dèslors,uneouverture surla sub¬
jectivitéet surla qualité. Ellesm'ont mieux armé envers la mesure quandelleestconsidéréecommel'accèsexclusifàlaconnaissance(3).
Jesuis redevable à Bachelard
d'avoir
pu supporterles inepties de l'enseignementscientifiqueen classede "sciencesexpérimentales" où lespseudo-expériences de physique,de chimieet debiologieétaient pré-programméesaupoint
que lacuriosité des résultatsétaitsi déri¬soire qu'ellerendaitcestravauxassimilablesà des actesdemagie ou
à du grand spectacle. Je dois beaucoup au Nouvel esprit scientifique dontjeconsulteles fiches delectureenécrivantceslignes.Je
lui
dois en particulier la reconnaissance d'uneappropriation-reconstruction du savoirplutôt
qued'une simple contemplationextérieure del'objet comme l'enseignement tendait à le laissercroire. Mais cette dialec¬tiquesujet-objet danslaméthodescientifiquedont l'appréhensionfut,
pour
moi, libératrice vis-à-visdu carcan scientiste, n'aurait peut-être pas pu s'actualiser sans la découverte conjointedu
Bachelard de l'imaginaire quiassocieraison etimagination.Lapsychanalysedufeuet surtoutL'eauetles rêvesdemeurentdesouvragesdéterminants. C'est grâceàeux quej'ai oséêtremoi-même, penserl'objeten mepensant et,parlà, nepassubirlesleçonsetl'écoleengénéraldanslatradition
didactiqueherbartienne.Je dirai peu dechoses del'année suivante, celle
dite
de formation professionnelle(4).Jeme suisbeaucoupennuyé.Jefaisaislaclassede tempsà autre touten suivant descourscomme parexempleen psy¬cho-pédagogie(5). Jen'enairienretenud'intéressantsicen'estpeut- être quel'écart entre lepassagesurleterrain etlesthéories présentées dissonait dans la perspective d'une pragmatiquede l'éducation (6) qui m'intéressait. Nous passâmesdelongs moments sur le"jeu chez
l'enfant",
nous entendîmesparler
de Montessori et deDecroly...,
maisje ne me sentis pas encouragé à allery voir
de trop près à ce moment-là.Ces longs moments de leçons sur l'école modernem'ont
aidé, en partie, à esquisser intérieurement, ladistinction
entre le didactiqueinformantet lepédagogiquerelationnelquej'ai formalisée plustard. Dans lemême temps,lecroisement decevécu et lalecture decesauteurs, comparée à celle de lalecture de Montaigneacontri¬bué à générer cette
distinction.
Elle s'est renforcée quandj'ai
eu14 AFFRONTERLACOMPLEXITÉETLACONSTRUCTIONDEL'AUTONOMIE/ G.LERBET
repéré
qu'il y
avait peu dechosesà attendredes "pédagogies" dites nouvelles ouactives.En effet, sansfaireun
grandeffort théoriquequi doit
beaucoup à ma lecture précoce de Rousseau et àmon aversionpour
sesidéesquandellessontprisestropausérieux,jecomprisque ces pédagogies nereposaient pas sur quelquechose debien solide.Faute de
pouvoir
être la panacée comme lecroyaient certains col¬lègues aussi généreux
qu'utopistes,
elles reposent, selonmoi,
au mieux sur un voyeurisme inavouable qui s'appuierait surlemythe d'uneconnaissanceobjective del'élève, et aupire surun projet idéo¬logique
:contribuer,
par l'école, à construire un homme nouveaupour
une sociéténouvelleparadisiaquequi ferait l'économiedes rap¬portsdarwiniensdu vivant etde
leur
contrôle par ledroit. De cette année,dite
deformation professionnelle, il
ne me resteplus aujourd'hui
quel'uvre d'Alain
qui soit solidementancréedansmon esprit. J'aibeaucoup appréciél'humour
caustique de ses Propos et aussi quelques formulesque je porte depuis lors, à chaque instant, comme autant decléricalismes (7) religieux ou politiques, et queje rappelledemémoire : "L'espritnedoit
jamais obéissance", "les pen¬séesdesautres,... voilàlesennemisdu chef."
Fautede trouver moncompte dansl'enseignementquim'étaitdis¬
pensé,jeconsacraidoncmon annéeàmecultiverdans laperspective de
faire un mémoire terminal
pastrop "bateau".
J'avaisvu
que Marivaux étaitauprogrammedel'ENSdeSaint-Cloud;sansl'espoir depouvoir m'y
présenterencestemps deguerred'Algérie, j'estimais cependant intéressant de me plonger dans la culture opportunedu
moment.Jefisdoncun
travail surLemarivaudage.Jen'eusqu'un
goût modérépour
l'auteurmalgré ma familiaritéavecsonuvre
théâtrale et romanesque. En revanche,jefus davantage intéressé par lacritique littéraire,dont jeperçus la rigueur formelleetla relativité historique enallant deGustaveLarroumetà Marcel Arland, parexemple. Mais cette expériencem'apprit surtout
sur moi-même : en écrivant des savoirs significatifs,jecompris quej'apprenaissurtoutenlesprodui¬sant etquecetapprentissage meconcernaitglobalement en tantque personne et pas seulementcommel'élève d'alors ou comme l'ensei¬
gnantquej'allais devenirbientôt.
Mon partiétaitpris.Enseigner etapprendreétaientenmoides pro¬
cessus interconnectés queje me proposais de mener de front autant quelavieme lepermettrait.
14 AFFRONTERLACOMPLEXITÉETLACONSTRUCTIONDEL'AUTONOMIE/ G.LERBET
repéré
qu'il y
avait peu dechosesà attendredes "pédagogies" dites nouvelles ouactives.En effet, sansfaireun
grandeffort théoriquequi doit
beaucoup à ma lecture précoce de Rousseau et àmon aversionpour
sesidéesquandellessontprisestropausérieux,jecomprisque ces pédagogies nereposaient pas sur quelquechose debien solide.Faute de
pouvoir
être la panacée comme lecroyaient certains col¬lègues aussi généreux
qu'utopistes,
elles reposent, selonmoi,
au mieux sur un voyeurisme inavouable qui s'appuierait surlemythe d'uneconnaissanceobjective del'élève, et aupire surun projet idéo¬logique
:contribuer,
par l'école, à construire un homme nouveaupour
une sociéténouvelleparadisiaquequi ferait l'économiedes rap¬portsdarwiniensdu vivant etde
leur
contrôle par ledroit. De cette année,dite
deformation professionnelle, il
ne me resteplus aujourd'hui
quel'uvre d'Alain
qui soit solidementancréedansmon esprit. J'aibeaucoup appréciél'humour
caustique de ses Propos et aussi quelques formulesque je porte depuis lors, à chaque instant, comme autant decléricalismes (7) religieux ou politiques, et queje rappelledemémoire : "L'espritnedoit
jamais obéissance", "les pen¬séesdesautres,... voilàlesennemisdu chef."
Fautede trouver moncompte dansl'enseignementquim'étaitdis¬
pensé,jeconsacraidoncmon annéeàmecultiverdans laperspective de
faire un mémoire terminal
pastrop "bateau".
J'avaisvu
que Marivaux étaitauprogrammedel'ENSdeSaint-Cloud;sansl'espoir depouvoir m'y
présenterencestemps deguerred'Algérie, j'estimais cependant intéressant de me plonger dans la culture opportunedu
moment.Jefisdoncun
travail surLemarivaudage.Jen'eusqu'un
goût modérépour
l'auteurmalgré ma familiaritéavecsonuvre
théâtrale et romanesque. En revanche,jefus davantage intéressé par lacritique littéraire,dont jeperçus la rigueur formelleetla relativité historique enallant deGustaveLarroumetà Marcel Arland, parexemple. Mais cette expériencem'apprit surtout
sur moi-même : en écrivant des savoirs significatifs,jecompris quej'apprenaissurtoutenlesprodui¬sant etquecetapprentissage meconcernaitglobalement en tantque personne et pas seulementcommel'élève d'alors ou comme l'ensei¬
gnantquej'allais devenirbientôt.
Mon partiétaitpris.Enseigner etapprendreétaientenmoides pro¬
cessus interconnectés queje me proposais de mener de front autant quelavieme lepermettrait.
ITINÉRAIRESDELECTURE 15
Alarentréesuivante,il m'étaitconfiéuneclassedeCE1-CE2. Faire mon travail consciencieusement me laissait néanmoins assez de temps libre
pour
que j'envisage de faire des études universitaires à ma façon.Une vision de l'éducation et de la formation
C'estquandjequittai l'Indre pourleLoiret,l'annéesuivante, queje préparai sérieusement "Propédeutique Lettres" à la Sorbonne.
Commej'enseignais,jen'allais qu'à quelques cours de méthodologie littéraire,le jeudi,jourdecongédel'époque, etje rédigeaisautant de devoirs quejele pouvais,à mon compte eten suivant, au plus près, cegenrelittéraire qu'est la dissertationdont, enfin (8), un professeur de Khâgneexpliquait le fonctionnementaux instituteurs qui,comme moi, voulaientsecultiver.
Lesdeuxannéesde licencequi suivirentsepassaientparcertificats.
Ellesnem'ontpaslaissédesouvenirimpérissablequi marqueraitune bifurcation dansl'itinéraire demes idées. Ellescorrespondent surtout
àunepériodedeconfortationintellectuelle.
Aprèslesétudeslittéraires enpropédeutique,je ne savaispas trop quelle licence préparer. Mon détachement au CNPS de Beaumont- sur-Oise,pour devenirenseignanten classedeperfectionnement, joua un rôle déterminant. J'y rencontrai, en effet, deux personnes qui allaient influer surmon choix.
René Zazzo venait fairedes conférences aux stagiaires. Sa grande honnêteté intellectuelle et son attitude scientifique transparaissaient dans sesexposés. À l'entendre, je me mis à penserque cette façon d'êtreausavoirquel'on construit,étaitconvaincante. Sansqu'il n'en sut jamais rien, évidemment,
il
avait marquéd'une
pierre blanche mon univers en construction, d'une façon suffisamment adéquate àmon espritpourmepropulserversdeschoix.
Lasecondepersonne joua un rôleplusexplicite. Il s'agitde Michel Lobrot,quivenaitd'êtrenommé auCNPSetquinousinitiait à la psy¬
chologie sociale,en cet automne de 1958. Je m'ouvris à lui du choix quejedevais opérer. Sansvouloir m'influencer, il me fit sentirl'inté¬
rêt decette discipline encorejeune enFrance. Je m'inscrivis doncen
"psychologie sociale" et en "psychologie de l'enfant et de l'adoles¬
cent.".Enfait,commeeut pudireH.E.Simon(9),j'opérailechoixqui
ITINÉRAIRESDELECTURE 15
Alarentréesuivante,il m'étaitconfiéuneclassedeCE1-CE2. Faire mon travail consciencieusement me laissait néanmoins assez de temps libre
pour
que j'envisage de faire des études universitaires à ma façon.Une vision de l'éducation et de la formation
C'estquandjequittai l'Indre pourleLoiret,l'annéesuivante, queje préparai sérieusement "Propédeutique Lettres" à la Sorbonne.
Commej'enseignais,jen'allais qu'à quelques cours de méthodologie littéraire,le jeudi,jourdecongédel'époque, etje rédigeaisautant de devoirs quejele pouvais,à mon compte eten suivant, au plus près, cegenrelittéraire qu'est la dissertationdont, enfin (8), un professeur de Khâgneexpliquait le fonctionnementaux instituteurs qui,comme moi, voulaientsecultiver.
Lesdeuxannéesde licencequi suivirentsepassaientparcertificats.
Ellesnem'ontpaslaissédesouvenirimpérissablequi marqueraitune bifurcation dansl'itinéraire demes idées. Ellescorrespondent surtout
àunepériodedeconfortationintellectuelle.
Aprèslesétudeslittéraires enpropédeutique,je ne savaispas trop quelle licence préparer. Mon détachement au CNPS de Beaumont- sur-Oise,pour devenirenseignanten classedeperfectionnement, joua un rôle déterminant. J'y rencontrai, en effet, deux personnes qui allaient influer surmon choix.
René Zazzo venait fairedes conférences aux stagiaires. Sa grande honnêteté intellectuelle et son attitude scientifique transparaissaient dans sesexposés. À l'entendre, je me mis à penserque cette façon d'êtreausavoirquel'on construit,étaitconvaincante. Sansqu'il n'en sut jamais rien, évidemment,
il
avait marquéd'une
pierre blanche mon univers en construction, d'une façon suffisamment adéquate àmon espritpourmepropulserversdeschoix.
Lasecondepersonne joua un rôleplusexplicite. Il s'agitde Michel Lobrot,quivenaitd'êtrenommé auCNPSetquinousinitiait à la psy¬
chologie sociale,en cet automne de 1958. Je m'ouvris à lui du choix quejedevais opérer. Sansvouloir m'influencer, il me fit sentirl'inté¬
rêt decette discipline encorejeune enFrance. Je m'inscrivis doncen
"psychologie sociale" et en "psychologie de l'enfant et de l'adoles¬
cent.".Enfait,commeeut pudireH.E.Simon(9),j'opérailechoixqui
16 AFFRONTERLACOMPLEXITÉETLACONSTRUCTIONDEL'AUTONOMIE/ G. LERBET me convenait le mieux. Jene
suivis
pas beaucoup de cours cette année-là encore, pasplusquejenelefiscelled'après;heureusement, j'avaislachancededisposerde ceuxpubliésdansleBulletindepsycho¬logie. Deplus, l'enseignement
du
CNPS deBeaumontavait constitué une bonneintroduction
à laformation universitaire
envisagée ;il avait
favorisé cettefamiliarité
conceptuellequi
pèse silourd pour produire un
sens propre, enoffrant
le soubassement nécessaire àtouteculturespécialiséeenconstruction.Jelusbeaucoupd'ouvrages.
Jefis desfichessurchacund'eux etsurtouslesenseignements trou¬
vés dans le Bulletin. Toutcela
m'enrichit
intellectuellement sansme marquerbeaucoup. En revanche, c'est l'enseignement de Piaget que j'avaisla chance depouvoir
suivre lejeudi après-midi, qui melaissa leplusde traces:il portait
surl'imagementale(10).Est-ce parce queje pris l'habitudederencontrer, pourla première fois, la
plupart
des enseignants, lejourde l'oral de chaquecertificat, que jene m'en souviens pas? c'est peu probable. Le fait est, cepen¬dant,quejene mesouviensvraimentquedecelui que
j'ai
passéavec Piaget.Il fut d'un
style trèsdifférentde tousles autres.Piagetne me posa pas de questions surson enseignementmaisil
commença par me demander qui j'étais. Je lui décrivis mesconditions de travail et j'évoquai devantluicequej'avaisprisencompte desesouvrages que j'avais lus (grosso modo ceuxqui
traitaientde l'épistémologiegéné¬tiqueetquifurent publiésentre1936et 1955).Je
lui
disaussicombien j'avaisétéattentif
àson rare texte deméthodologiequiestenpréface de la Représentation du monde chez l'enfant (11). Jelui
fis partde mes difficultés cliniques quandj'avais cherchéàeffectuer,avecmesélèves declassedeperfectionnement,des manipulationsprisesparmi celles qu'il avait décrites dans ses travaux. Nous discutâmes un bon momentdu statutde l'élève, sujet-objet de la recherche cognitive.Jelui
disaussi quej'avais trouvéde grands écartsdansles stades,sur¬tout
chezmes élèves "caractériels". J'osaisparler d'hétérogénéitédes performances au point de m'interrogeràhaute voix, surcesrepères globaux d'équilibre structurelque sontles stades,aumoins dansma population. Piagetm'écoutaavecuneattentiontrèsbienveillanteetil medit
quecesobservations avaientsansdouteàvoir
aveclespertur¬bations caractérielles. Ce futla seule véritable occasion que j'eus de parler àceluidontles travauxmesemblentsi fondamentauxdans la pensée contemporaine. Au-delà du professeur-examinateur, j'avais trouvé un hommeàl'écoute de l'autre,fût-ceun jeuneétudiantdont
16 AFFRONTERLACOMPLEXITÉETLACONSTRUCTIONDEL'AUTONOMIE/ G. LERBET me convenait le mieux. Jene
suivis
pas beaucoup de cours cette année-là encore, pasplusquejenelefiscelled'après;heureusement, j'avaislachancededisposerde ceuxpubliésdansleBulletindepsycho¬logie. Deplus, l'enseignement
du
CNPS deBeaumontavait constitué une bonneintroduction
à laformation universitaire
envisagée ;il avait
favorisé cettefamiliarité
conceptuellequi
pèse silourd pour produire un
sens propre, enoffrant
le soubassement nécessaire àtouteculturespécialiséeenconstruction.Jelusbeaucoupd'ouvrages.
Jefis desfichessurchacund'eux etsurtouslesenseignements trou¬
vés dans le Bulletin. Toutcela
m'enrichit
intellectuellement sansme marquerbeaucoup. En revanche, c'est l'enseignement de Piaget que j'avaisla chance depouvoir
suivre lejeudi après-midi, qui melaissa leplusde traces:il portait
surl'imagementale(10).Est-ce parce queje pris l'habitudederencontrer, pourla première fois, la
plupart
des enseignants, lejourde l'oral de chaquecertificat, que jene m'en souviens pas? c'est peu probable. Le fait est, cepen¬dant,quejene mesouviensvraimentquedecelui que
j'ai
passéavec Piaget.Il fut d'un
style trèsdifférentde tousles autres.Piagetne me posa pas de questions surson enseignementmaisil
commença par me demander qui j'étais. Je lui décrivis mesconditions de travail et j'évoquai devantluicequej'avaisprisencompte desesouvrages que j'avais lus (grosso modo ceuxqui
traitaientde l'épistémologiegéné¬tiqueetquifurent publiésentre1936et 1955).Je
lui
disaussicombien j'avaisétéattentif
àson rare texte deméthodologiequiestenpréface de la Représentation du monde chez l'enfant (11). Jelui
fis partde mes difficultés cliniques quandj'avais cherchéàeffectuer,avecmesélèves declassedeperfectionnement,des manipulationsprisesparmi celles qu'il avait décrites dans ses travaux. Nous discutâmes un bon momentdu statutde l'élève, sujet-objet de la recherche cognitive.Jelui
disaussi quej'avais trouvéde grands écartsdansles stades,sur¬tout
chezmes élèves "caractériels". J'osaisparler d'hétérogénéitédes performances au point de m'interrogeràhaute voix, surcesrepères globaux d'équilibre structurelque sontles stades,aumoins dansma population. Piagetm'écoutaavecuneattentiontrèsbienveillanteetil medit
quecesobservations avaientsansdouteàvoir
aveclespertur¬bations caractérielles. Ce futla seule véritable occasion que j'eus de parler àceluidontles travauxmesemblentsi fondamentauxdans la pensée contemporaine. Au-delà du professeur-examinateur, j'avais trouvé un hommeàl'écoute de l'autre,fût-ceun jeuneétudiantdont