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Article pp.165-168 du Vol.38 n°226 (2012)

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Texte intégral

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À la fin des années 1980, la publication de La logique de l’honneur de Philippe d’Iribarne a fait date pour les sciences de gestion. Ce n’était pas le premier ouvrage qui allait à l’encontre de la pensée domi- nante sur l’universalisme des bonnes pra- tiques de management, mais c’était un des premiers qui, par la profondeur de l’inves- tigation sur le terrain et la richesse de l’ana- lyse comparée, permettait aux lecteurs de donner du sens à leur expérience. Les logiques de l’honneur et du contrat, notam- ment, s’avéraient de puissantes clés de compréhension de l’univers des organisa- tions françaises et américaines. Elles ne figeaient pas la culture dans des clichés fixes mais éclairaient des situations très

différentes. Par exemple, les relations hié- rarchiques françaises étaient saisies dans leur diversité comme l’illustrent ces trois références : la relation cléricale, à l’image d’un maître et d’un compagnon du même métier ; l’obéissance aristocratique qui voue du respect à celui qui se distingue par ses accomplissements comme celle du sous-officier envers l’officier ; et enfin, la relation de cour qui, elle, met à mal la dignité du courtisan devenu servile par intérêt. La régulation contractuelle, prédo- minante aux États-Unis, permettait de rendre compte de rapports au travail dans lesquels les acteurs sont moins soucieux des rangs et des places mais plus vigilants sur la formalisation détaillée des objectifs

L’envers du moderne.

Conversations avec Julien Charnay

Philippe d’Iribarne

CNRS éditions, 2012, 200 p., 20 , ISBN : 978-2-271-07084-5

Comment peut-on être moderne ?

N O T E D E L E C T U R E

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et sur l’objectivité des évaluations, les tri- bunaux constituant un recours fréquent pour trancher les litiges.

Au moment où l’internationalisation des entreprises s’accélérait, La logique de l’honneur tombait à point et ouvrait un immense champ de recherche. S’efforçant de rendre compte de ce qui caractérisait le fonctionnement singulier des organisations et des sociétés dans chaque pays, Philippe d’Iribarne n’a trouvé ni en sociologie, ni en anthropologie de cadre théorique satisfai- sant pour appréhender cet « objet non iden- tifié ». C’est pourquoi, au fil de ses recherches, il a progressivement affiné le propos et forgé une théorie de la culture enracinée dans la crainte d’un péril majeur propre à chaque société (Penser la diversité du monde, 2008). Là encore, l’analyse est novatrice et éclairante. La crainte française de s’abaisser devant les puissances de l’ar- gent éclaire aussi bien la manière dont la candidature française à l’organisation des jeux Olympiques de 2012 a été présentée que le déficit de prestige des métiers com- merciaux en France. L’élargissement de la perspective à des aires géographiques nou- velles – Afrique subsaharienne, Amérique latine, Moyen-Orient, Chine – a contribué à l’approfondissement de la théorie. On mesure ainsi ce qui sépare la France d’autres pays dans lesquels la crainte domi- nante est relative à l’impureté (l’Inde), aux complots et aux intérêts dissimulés (Came- roun) ou au chaos (la Chine).

Ces travaux fondateurs sont aujourd’hui mis en perspective dans un nouvel ouvrage L’envers du moderne qui retrace le parcours du chercheur et le cheminement qui a pro- gressivement transformé un économiste zélé de la modernisation en sociologue sceptique du projet moderne. Au seuil de sa

carrière, Philippe d’Iribarne, jeune ingé- nieur versé dans l’économie, chargé de contrôler les houillères d’Aquitaine, ne peut que se rallier à la décision du gouvernement de fermer des mines dont la rentabilité était gravement compromise. Il ne peut cepen- dant rester insensible au point de vue des anciens mineurs qui vivent leur reclasse- ment dans une région éloignée comme une

« déportation ». Le tableau manichéen de l’archaïsme contre la modernité se brouille pour faire place à une vision plus nuancée.

Plus largement, les différentes entreprises pour imposer le progrès et la rationalité triomphante, qu’elles visent des organisa- tions particulières ou la société tout entière, se heurtent à des oppositions qui méritent d’être comprises plutôt que dédaigneuse- ment balayées. Il ne s’agit pas de vanter la tradition mais de constater ses forces de rappel, de souligner le clivage entre un dis- cours moderne et des pratiques sociales qui résistent. Le chercheur a ainsi pris ses dis- tances avec le mythe moderne de l’émanci- pation en mettant en évidence le hiatus entre le fonctionnement du corps social et celui du corps politique (Les immigrés de la République, Seuil, 2010). Au cœur même des multinationales qui se veulent l’incarna- tion d’un fonctionnement rationalisé que Philippe d’Iribarne a mis en évidence des univers de sens singuliers qui conditionnent la réception et la mise en œuvre des pra- tiques de management moderne. Trop sou- vent discréditées par une lecture simpliste en termes d’arrière-garde, les interprétations des acteurs sont le fruit de références cultu- relles transmises au fil de l’histoire. Ces der- nières s’avèrent d’ailleurs, pour un manage- ment informé, des ressources plutôt que des freins à la transformation des organisations (Cultures et mondialisation, 1998, Seuil).

166 Revue française de gestion – N° 226/2012

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L’intérêt de ce nouvel ouvrage est moins d’ajouter à l’œuvre intellectuelle déjà dis- ponible que de montrer la maturation de la pensée. La biographie permet de retracer le parcours, de découvrir comment s’est creusé le sillon et comment la pensée a cheminé au fil des expériences, des ter- rains et de l’enrichissement de différentes disciplines (économie, sociologie, philoso- phie politique). Ce livre présente ainsi un intérêt méthodologique. Force est de constater qu’en sciences sociales, les contributions significatives brassent large en ce qui concerne leur objet – rien de moins ici que le projet de saisir, dans les organisations et les sociétés, ce qui se

transforme et ce qui persiste sur de longues périodes – et puisent à différentes disciplines pour mieux appréhender un objet complexe. Ces constats ne manquent pas de nous interroger sur les conditions actuelles de production de la science, mar- quées par la prééminence des disciplines qui imposent leurs canons et, souvent, l’étroitesse des objets d’investigation.

Cette lecture sur la genèse d’une œuvre prolifique, novatrice et inclassable encou- rage les chercheurs à l’audace.

Sylvie CHEVRIER

IAE Gustave Eiffel Université Paris-Est Marne la Vallée Note de lecture 167

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