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LE MONDE D'AUJOURD'HUI
ON REPARLE DE FORMOSE
« Faudra-t-il mourir pour Formose ? » L'interrogation, posée au cours de ces dernières années par certains observateurs spécialisés dans les affaires asiatiques, semble faire place à une énorme farce chinoise auprès de laquelle les plus folles comédies que nous présente actuellement à Paris le « Théâtre d'Ombres de Pékin » pa- raissent bien fades.
On se rappelle que, de 1950 à 1955, la mer de Chine retentit périodiquement de farouches déclarations balancées au-dessus du détroit de Formose, soit par le gouvernement de Tchang Kal-Chek, soit par celui de Mao Tsé-Toung, le premier proclamant la reconquête imminent*» du continent par les forces nationalistes, le second annon- çant un prochain débarquement des troupes communistes dans l'île rebelle. De temps à autre, quelques bombes bien placées corsaient l'accent des frères ennemis, et lorsque la V I Ie escadre américaine s'installa en permanence entre les Pescadores et les Taschen on put redouter qu'une étincelle imprudente ne rallumât dans le Pacifique un foyer d'incendie trop gigantesque pour être circonscrit. Personne, en effet, ne s'y trompait : derrière la rivalité de Tchang et de Mao, deux grandes puissances s'affrontaient, susceptibles de déchaîner l'une contre l'autre toutes les forces de l'Orient et de l'Occident, Formose jouant ici un rôle de prétexte comme celle qu'on appela la belle Hélène au temps de la guerre de Troie.
L'attention des observateurs s'étant déplacée vers l'ouest au cours de ces deux dernières années, on ne parla plus beaucoup de Formose. Occupé à digérer sou continent, Mao Tsé-Toung s'était rendu compte qu'il avait des tâches plus urgentes à remplir que de tenter un impossible débarquement, avec des forces maritimes à peu près inexistantes, dans une île protégée par la flotte américaine.
.Washington, de son côté, n'avait aucune intention de lancer ses boys sur le continent jaune, et ne cherchait pas à cacher que l'aide finan- cière et militaire apportée à Tchang Kaï-Chek avait surtout pour but de garder Formose dans l'orbe stratégique des Etats-Unis.
Il semblait donc qu'une sorte de statu quo fût établi entre les adversaires, chacun se tenant sur une garde rigoureuse mais cette
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de faire placer, à Formose, des batteries d'engins téléguidés de type « Matador », dans des installations souterraines secrètement aménagées. E n soi, la nouvelle était banale. Disposant d'une chaîne de bases fortifiées qui assurent ses communications transpacifiques, il est normal que l'Amérique ait songé à reconvertir leur armement selon les impératifs d'une défense moderne. Mais, on comprend aussi que le gouvernement de Pékin ait aussitôt réagi en protestant contre ce qu'il nomme une « agression ».
En fait, si une agression est commise en ce moment c'est bien Pékin qui la dirige, mais avec des armes autrement subtiles que les
« Matadors » du Pentagone qui risquent fort d'être demain ineffi- caces, voire sans objet. Car s'il s'agit toujours pour Pékin de libérer Formose et de la faire rentrer dans le giron continental, on ne parle plus cette fois de bombardement ou de débarquement en force, mais de « libération pacifique ».
Qu'est-ce à dire ? Il s'agit ni plus ni moins d'une astucieuse et très secrète offensive diplomatique de Mao Tsé-Toung auprès de son « vieil ami » Tchang Kaï-Chek, pour rechercher les bases d'une réconciliation entre les deux Chines, sans plus se soucier de l'ONU que des Etats-Unis. La nouvelle est d'importance et se situe bien dans la tradition du jeu asiatique, voire, oriental. Encore que le fait ait été démenti par Formose, on peut tenir pour certain que des négociations ont été entamées depuis quelques semaines entre le gouvernement de Pékin et, sinon le gouvernement de Taipeh, du .moins certaines personnes- touchant ce dernier de fort près comme, par exemple, Tchang Ching-Kuo qui est le propre fils de Tchang Kaï-Chek. Sans que les Etats-Unis en aient été informés officielle- ment, mais il est probable que les services secrets de la Western Enterprise aient été au courant de l'affaire dès son début, des contacts discrets ont été pris vers le mois de janvier dernier entre différentes personnalités chinoises, les unes continentales, les autres insulaires, qui ont abouti aux propositions suivantes :
— Retour de Formose à la République Populaire de Chine.
— Tchang Kaï-Chek devient vice-président de la République Chinoise, et est nommé gouverneur de Formose, région autonome.
— Les troupes de Formose restent sous le commandement de Tchang Kaï-Chek. Les fonctionnaires civils ou militaires désirant rentrer en Chine continentale y recevront des postes et promotions appropriés. La liberté de croyances religieuses sera assurée.
— Les produits de Formose seront considérés comme chinois pour les questions douanières et se verront donc ouvrir aussitôt le marché continental.
— En revanche, la délégation de Formose à l'ONU se retirera et sera remplacée par une délégation désignée par Pékin.
Ces propositions, comme on pense, tournent la tête à un certain nombre de Formosans qui ne sont pas sans se rendre compte que leur île n'est plus guère qu'un bastion de la défense occidentale.
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Prisonnier de son personnage, et de celui de son épouse, il est pro- bable que Tchang Kaï-Chek ne se prête pas avec complaisance aux subtiles manœuvres du continent et qu'il veuille continuer à jouer son rôle, quitte à mourir sur son rocher en jetant un dernier anathème contre les Soviets. Car Tchang rejette systématiquement la respon- sabilité de son propre drame politique et militaire sur les Russes et prend bien garde de ne jamais parler de ses frères chinois. Sait-on exactement ce qui se passe dans le coeur de ce vieil homme jaune qui fut avant 1927 un des chefs révolutionnaires de son immense pays ? Au fur et à mesure que les années passent et que s'évanouit le mirage de l'impossible reconquête, n'est-il pas d'abord et avant toute idéologie, un Chinois, ce qu'il a toujours été et qui lui fit naguère accueillir et subventionner Ho Chi Min contre la France dont il était cependant l'allié ? Mao Tsé-Toung et Chou en-Laï sont-ils seulement ceux qui bousculèrent son armée sur un prodigieux parcours de défaites, ou bien leurs visages n'évoquent-ils pas pour lui, au soir de sa vie, les regards des compagnons qui allaient bouleverser un monde ? E t comment ne penserait-il pas à la sœur de sa femme, cette Sun Chang l i n qui fut hier Mme Sun Yat Sen, c'est-à-dire l'épouse du fondateur de la République, et qui occupe aujourd'hui des fonc- tions de premier plan dans le gouvernement communiste de Pékin ? Sans doute, Tchang Kaï-Chek s'est-il déjà taillé dans l'histoire une sorte de statue le représentant comme le héros de l'anti-commu- nisme, et nous concevons difficilement, de ce côté-ci de la terre, qu'il veuille la renverser avant de mourir. Mais c'est là un raisonnement d'Occidental. Qui aurait pu nous faire croire que le Glaoui, déjà, touché par la mort et le sachant, se serait prosterné aux pieds du plus fort au lieu de laisser intacte, pour l'histoire sinon pour lui- même, l'image d'un vieux féodal rebelle et faiseur de rois ?
' Admettons cependant que le vieux lutteur chinois demeure conforme à son personnage. Faudra-t-il croire que ceux qui l'entou- rent auront la même intransigeante vertu ? Quand, dans les der- nières semaines de l'année 1949, Tchang Kaï-Chek arriva à Formose avec ses ministres, ses soldats, ses fonctionnaires, et l'invraisemblable cohue des marchands qui transportaient leur or avec eux, une âpre volonté de bataille animait cette foule de fuyards qui n'avaient quitté leur patrie que pour y revenir un jour avec des bras mieux armés, si l'on excepte ceux qui s'étaient embarqués avec la seule pensée de garer leur fortune. Pendant les premières années, on travailla dans l'enthousiasme car le gouvernement nationaliste voulait faire de Formose une province modèle afin qu'elle fût pour le continent un exemple d'autonomie, un symbole de liberté et de démocratie asiatique. Il était vital pour le Kouomintang de réussir à Formose car c'était sa seule raison d'espérer un retour sur le conti- nent. Aussi bien, les réformes administratives furent-elles nombreuses et suivies rapidement de réalisations économiques et agraires telles que la réduction des fermages, la vente des terres arables publiques, et une répartition plus équitable de la propriété terrienne. Face à la
menace communiste qui mettait l'accent sur le succès de la réforme agraire opérée sur le continent chinois, les nationalistes devaient faire les mêmes efforts et prendre des mesures identiques pour rallier à eux les huit millions d'habitants qu'ils contrôlaient direc- tement à Formose. Il fallait aussi redresser une économie dévastée par la guerre, faire face à de graves problèmes de reconstruction impossibles à résoudre sans aide étrangère, et enfin transformer l'île en citadelle. On s'y employa avec la collaboration des dollars, des techniciens et de l'armement américains, si bien qu'en quelques années tout l'équipement réalisé par les Japonais pendant le temps de leur occupation (1894-1945) fut remis debout, et même singuliè- rement développé sur le plan de la défense nationale.
Les nationalistes n'en vivaient pas moins comme des émigrés, c'est-à-dire avec des regrets, des rancœurs, des jalousies, des lassi- tudes qui s'amplifiaient au fur et à mesure que les années passaient et que s'amenuisait l'espérance d'un retour triomphal dans la mère patrie, laquelle ne se faisait pas faute d'inonder Formose d'une habile propagande radiophonique menée par d'anciens nationalistes passés à l'ennemi. Les cinq cent mille soldats qui avaient suivi leur général dans l'aventure, soit par fidélité, soit pour sauver leur tête, pour- suivaient bien un entraînement rigoureux et s'exerçaient jour et nuit au tir réel, mais peut-on garder l'arme au pied, pendant huit années consécutives, une armée de métier à laquelle on promet sans les tenir des revanches victorieuses, qu'on n'utilise pas, et dont les hommes ne bénéficient d'aucune promotion ? Si fidèles soient-ils restés à leur vieux chef, comment ces hommes n'entendraient-ils pas le chant des sirènes prometteuses de pardon et de grades...
Il est évident que la position des Etats-Unis, qui n'ont décidé- ment pas de chance avec la Chine nationaliste, serait fortement affectée par un accord réalisé entre Pékin et Taipeh, non pas t a n t à cause des sommes énormes qui ont été engouffrées par le Congrès à Formose, mais parce que le Pentagone a inclus l'île dans ses plans stratégiques et a posé comme axiome qu'elle ne devrait jamais tom- ber aux mains d'un ennemi éventuel. Séparée de la Chine par un détroit dont la largeur minimum ne dépasse pas 150 kilomètres, située au sud du Japon et au nord des Philippines, l'importance stratégique de l'île avait été admirablement comprise par les Japonais qui en avaient fait le tremplin de leur politique d'expansion militaire.
Dans le fameux plan qu'il avait proposé à l'empereur, le général Tanaka s'était ainsi exprimé : « La conquête du monde exige d'abord celle de l'Asie. La conquête de l'Asie celle de la Chine ; la conquête, de la Chine celle de la Mandchourie et de la Mongolie ; la conquête de la Mongolie celle de Formose ». Dans ce dessein, les Japonais avaient établi une base offensive très perfectionnée d'où leurs forces aéro- navales pouvaient contrôler les mers méridionales chinoises, sur- veiller la partie occidentale de l'Océan Pacifique et garder les com- munications entre la Chine et les pays du Sud-Est asiatique. Au cours de la deuxième guerre mondiale, Formose fournit ainsi au Japon
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une excellente base pour ses opérations dont celle des Philippines ne devait pas être la moins cruelle pour les Américains.
Forts de cette leçon, on comprend que les Etats-Unis se soient solidement implantés dans l'île, et il faut peut-être voir, dans la récente mise en place des fusées « Matadors », une réplique à l'offensive diplomatique de Pékin à l'effet de souligner une fois de plus la ferme intention que précisait le général Eisenhower en 1955 : « Dans l'intérêt de la paix, les Etats-Unis doivent éliminer tout doute concernant leur détermination de combattre, si nécessaire, pour conserver l'atout vital que représente pour le monde libre une Formose libre ». Il sera curieux de considérer le développement de cette affaire, t a n t du côté de Washington que du côté de Pékin, sans oublier Moscou qui invoque la libre circulation de ses navires de Vladivostok au golfe du Tonkin, ni même Londres qui s'est déjà dissocié des entreprises américaines dans cette région du Pacifique où son désir de paix est fort étroitement hé à des intérêts commer- ciaux puisque ses cargos vont de Hong Kong aux ports chinois sans se soucier des querelles qui peuvent opposer Mao Tsé-Toung à Tchang Kaï-Chek et aux Américains. Les ultra-modernes fusées téléguidées du Pentagone auront-elles raison du vieux cheval de Troie désormais dans la place ? La question a d'autant plus d'importance que le fameux cheval pourrait fort bien s'identifier au propre fils du maré- chal Tchang Kaï-Chek !
BERNARD SIMIOT.
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