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Quand le feu, l'air et la terre s'unissent pour créer... : l'exemple de la cuisson des poteries au Mali

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Academic year: 2022

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Quand le feu, l'air et la terre s'unissent pour créer... : l'exemple de la cuisson des poteries au Mali

MAYOR, Anne

MAYOR, Anne. Quand le feu, l'air et la terre s'unissent pour créer.. : l'exemple de la cuisson des poteries au Mali. In: Golay, Eric. Le feu: feu dévorant, feu domestique, feu sacré : publ. à l'occasion de l'exposition "Le Feu, Musée d'ethnographie, Genève, 31 mars-17

octobre 1999" . Genève : Musée d'ethnographie, 1999. p. 95-106

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:116578

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1 / 1

(2)

I' air ,et la terre pour creer ... :

l'exemple de la cuisson des poteries au Mali

Anne Mayor

"Quand la g/aise n'est pas encore mise au feu, l'ouverture de la poterie rappelle le pourtour de la lune; apres cuisson, elle est /'image du pourtour du so/ei/.

[ ... ] on pense que la lune est mains cuite que le soleil"

Ogotemmeli dans Griaule 1948

En de~a d'une certaine portee cosmogonique, si bien exprimee par le sage dogon OgotemmP.li, l;i cuisson des ceramiques reste essentiellement un savoir technique, necessitant la mai'trise experimentale de nombreux parametres.

Ces derniers sont souvent lies

a

l'environnement, comme c'est le cas de la qualite des argiles et des combustibles

a

disposition, OU du regime des vents et des pluies. Toute la difficulte consistc done

a

gerer ces parametres et

a

creer un feu tel que la temperature, la duree de combustion et l'apport d'oxygene soient favorables

a

l'obtention de poteries adaptees

a

la fonction et a l'esthetique desirees.

De nombreuses solutions differentes existent, et les choix operes ont toujours une composante liee au determinisme du milieu nature!, mais aussi une composante beaucoup plus aleatoire, d'ordre culture!.

I

(3)

Les recherches concernant la cuisson des poteries ont souvent ete menees par des archeologues, desireux de comprendre les modes de fabrication de ces objets. dont les vestiges abondent sur les sites archeologiques a partir du Neolithique, soit la periode qui voit

!'emergence des economies de production, y compris celle de la terre cuite. En Afrique, l'art de la ceramique est particulierement ancien, puisqu'on en trouve des traces datees du 9e millenaire av. J.-C. dans le Sahara central, plus humide

a

l'epoque qu'aujourd'hui (Rosel 1983). Ce foyer d'invention se situe done chronologiquement apres celui du Japon (le plus ancien est date de 1 O a 12.000 av J.-C.), mais avant la generalisation de cette technique au Proche-Orient, et bien avant son introduction en Suisse, vers 5500-5000 av. J.-C.'

Les demarches explorees par les scientifiques desireux de comprendre les techniques de cuisson se sont dirigees tant6t vers l'experi- mentation, tant6t vor3 doa analyooo do lo.boratoire (Picon 1992), tant6t enfin vers l'ethnoarcheologie, a savoir !'observation des pratiques ceramiques traditionnelles dans diverses populations rurales de la planete. L'equipe MAESAO du Departement d'anthropologie de l'Universite de Geneve, d1ngee par Alain Gallay et Eric Huysecurr1.

s'est lancee des 1988 dans l'etude ethnoar- cheologique des ceramiques au Mali1, Ces recherches ont conduit

a

une exposition en 1996-97, intitulee "Hier et aujourd'hui, des poteries et des femmes. Ceramiques traditionnelles du Mali" (Geneve: Museum d'histoire naturelle et Bamako: Musee National du Mali), ainsi qu'a plusieurs publications (voir notamment Gallay et alii 1996 et 1998). Une collection de poteries, comprenant plus de cent pieces representatives

des diverses traditions, est actuellement utilisee dans le cadre de l'enseignement dispense au Departement d'anthropologie et viendra

a

terme completer la collection africaine du Musee d'Ethnographie de Geneve.

Le contexte: geographie et methodologie.

Les observations que nous allons presenter 1ci ont ete effectuees entre 1988 et 1996 lors de six missions de terrain menees au centre du Mali Cette region sahelienne, traversee par le fleuve Niger et son affluent le Bani, se repartit en tn:iis zones geographiques distinctes (Fig. 1)

le Delta interieur du Niger: une vaste plaine 1nonclee annuellement par la crue du fleuve.

occupee essentiellement par des pecheurs l)Ozo et somono, des eleveurs peul et des nz1culteurs sonra'I et bambara.

La marge sud-ouest exondee: une region agricole exploitee principalement par des cultivateurs de mil bambara, bobo et sarakole.

La Mission Archeologique

& Ethnoarcheologique

suisse en Afrique de i'Ouest (MAESAO) est financee principalement par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNRS) et par la Fondation Suisse - Liechtenstein pour les recherches archeologiques suisses a

l'etranger (FSLA)

Fig 1

Carte du Mali central situant les groupes d'agri- culteurs et de pecheurs.

Les eleveurs peul occupent toute la zone, mais se trouvent en densite plus forte dans le Delta interieur du Niger (tire de Gallay, Huysecom, Mayor 1998)

(4)

Photo

Cuisson des poteries en four (village bambara de Koniegue)

Le "Pays dogon": un massif greseux forme d'un plateau accidente term1ne par une falaise et d'une vaste plaine sableuse qui s'etale jusqu'au Burkina Faso Les Oogon pratiquent surtout !'agriculture du mil, recemment completee par le maraichage des oignons.

Dans !'ensemble de la region. l'artisanat de la ceramique est l'apanage de femmes appartenant

a

une classe artisanale endogame (appelee parfois caste). Ce sont le plus souvent des filles et femmes de forgerons (notamment chez les Bambara et les Bobo et en partie chez les Somono et les Oogon). mais en milieu peul, elles appartiennent

a

la classe des tisserands, des cordonniers ou des bo1sseliers. Le cas du Pays dogon est tout a fail particulier puisque les femmes d'agriculteurs qu1 le desirent fabriquent egalement des ceramiques. mais avec une toute autre technique de montage que les femmes de forgero11s avec qu1 elles cohabitent.

Par a1lleurs. dans le Sarnyere (l'extreme nord du pays clogon). ce sont cles hommes qui pratiquent cet art1sar1at. une situation exceptionnelle due a des cont1ngences historiques tres part1cul1eres (Gallay et al11 1 981 ).

Les donnees concerna11t les modes de cuisson des poteries ne constituent en fail qu'une infime partie de notre documer1tat1on. l'etude etant centree sur les technicwes de fabrication, la consommation et la d1ffus1on des ceramiques, dans l'optique d'ident1f1er les relations entre les diff8rentes traditions styl1st1ques et les groupes ethniques C'est ainsi ewe nous n'avons pas systematiquement observe cette activite ni essaye de mesurer des temperatures ou des durees de cuisson. des clonnees par ailleurs difficiles a evaluer cle fac;:on pertinente.

Nos informations, concernant 24 curssons dans six groupes ethn1ques, combinees a six observations plus anc1ennes (Bedaux 1986;

Gallay 1970; Gallay et al1i 1981; Gard1 1985:

Raimbault 1980) permettent toutefois d'esquisser un tableau de la situation (Fig. 6 & 7). dans un endroit ou les traditions ceramiques sont restees particulierement vivantes en compara1son avec d 'autres regions d 'Afnque, OLJ cet art1sanat est en voie d'abandon face a la concurrence des recipients importes en metal. en fonte OU

en plastique.

Les dispositifs de cuisson:

architecture et localisation.

Au Mali central, ma1s egalement dans toute l'Afrique subsahar1enne trad1t1onnelle la cuisson des ceramiques se fa1t princ1palement dans des structures mettant les pots au contact direct du combustible. c'est-a drre qu·11 n'existe pas de fours

a

CUISSOll ind1recte. OU le feu est completeme11t 1sole des poterres (procede generalise en Europe des la periode romaine). Plusieurs structures tres clrfferentes coexistent neanmoins

I ,

(5)

COUPE DU DISPOSITIF DE CUISSON

VII

1m

La plus simple est formee d'un empilement, sur la surface du sol, des objets a cuire et des divers combu$tibles, formant une meule plus ou moins grande, mesurant de 0,70 a 10 m de diametre (Fig. 2). Une telle structure montre des avantages, notamment la simplicite d'utilisation et une grande -liberte dans le choix de son emplacement. Elle presente aussi des inconvenients-;-f;lrincipalement une forte exposition au vent, une consommation importante de combustible et de grandes variations de temperature entre l'exterieur et l'interieur de la meule. Dans notre zone d'etude, ce type de structure se retrouve tant dans le Delta interieur du Niger que dans sa marge exondee sud-ouest, et est utilisee dans tous les groupes ethniques observe8 (Peul, Somono, Bamboro., Bobo et Sarakole, Fig. 6 & 7).

Plusieurs solutions ont ete adoptees pour tenter de reduire les desavantages evoques ci-dessus.

Quelques groupes construisont, sur le perimetre de la meule, une petite levee de terre melee aux cendres des cuissons anterieures. D'autres protegent la partie inferieure du tas a !'aide de grands tessons maintenus verticaux par des perches, au moins jusqu'a ce que ces dernieres tombont, consumees par le feu dA cuisson. Cette protection amovible est non seulement efficace contre le vent, mais elle contribue aussi a reguler la temperature dans la meule (Fig. 5).

Une autre solution largement pratiquee consiste

a

proteger la meule en !'installant dans une fosse plus ou mains vaste et soignee. Cette fac;on de faire s'observe dans le Nord du Delta chez les Peul et les Bambara emigres, ainsi que dans tout le pays dogon. Ces tosses circulaires souvent peu profondes peuvent, a l'instar des meules au sol, recevoir une protection supple- mentaire avec une levee_d_e_terre ou une couronne de tessons. A Tireli sur le plateau dogon et a Tandi dans le Sarnyere (deux cas particuliers ou ce ne sont pas des gens de caste qui pratiquent

~--~~...;..JOO;..;,__<l00.-'--_50~0-600 700 800 900 1000

&

Temperatures recorded (°C)

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Fig. 2

Mise en place d'une meule au sol chez les SarakolEt de Mourdiah, avec bois (No 1 ), chaume de mil (No 4), paille fine (Nos 2 et 7) et bale de mil (No 8) (tire de Gallay 1970).

Fig.!>

Variations de temperatures pour cinq dispositifs de c~isson equivalents a ceux presents au Mali. L'aire hachuree comprend plus de deux tiers des donnltes et les chiffres en coin indi·

quent le nombre do cas recenses (tire de Gosselain 1992).

(6)

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Four bamba111 ~ Konleg!M

Fig. 4

Plan, vue et coupe de fours a cuisson directe chez les Bambara de Douga Kongo et Koniegue (documentation MAESAO).

l'artisanat de la ceramique), les tosses de cuisson sont plus importantes, mesurant jusqu'a 1 m de profondeur et 4 m de diametre. Elles sont en outre etayees d'un mur de pierre, ce qui en fait des structures fixes (Fig. 3).

Un autre type original de fosse est utilise chez les Bobo. II s'agit de deux tranchees perpendi- culaires de 3 m de long, 25 cm de large et 35 cm de profondeur se recoupant en leur milieu: L'espace libere au centre de cette croix accueille le tas de cuisson, forme de quelques poteries recouvertes de grands tessons.

Les branches d'arbres alimentant le feu sont introduites au fur et

a

mesure de la combustion par les extremites des tranchees, permettant ainsi une bonne adequation entre la quantite de combustible et la duree de la cuisson souhaitee.

Ce dispositif fournit par ailleurs une excellente protection contre le vent, permettant une grande maltrise de la temperature. Malgre cela, son utilisation reste tres localisee.

Entin, la structure la plus elaboree se presente sous la forme d'une enceinte circulaire constituee d'un mur en briques de terre crue de 20-25 cm d'epaisseur et 80 cm de haut, recouvert d'un crepi d'argile. Sa base est interrompue par plusieurs ouvertures. de 4

a

10 selon le diametre qui varie de 1 ,60

a

3,40 m. Des poteries dont le fond a ete decoupe renforcent ces sortes de tuyeres, qui serviront

a

introduire les branches dans le four. A l'interieur de la structure, des piliers ou supports d'argile, parfois recouverts

d'une plate-forme de grands tessons, permettent de surelever le tas des poteries

a

cuire par rapport au foyer, constamment remanie par !'introduction des nouveaux morceaux de bois. Le sommet du tas de cuisson est en outre recouvert de tessons jointifs, de fac;:on

a

laisser passer le moins d'air possible (Fig. 4). Ces fours

a

cuisson directe sont utilises uniquement dans la marge sud-ouest du Delta par les Bobo et les Bambara. lls n'existent done ni dans le pays dogon, ni dans le Delta interieur du Niger. Dans cette derniere region, les inondations liees

a

la crue annuelle seraient probablement trop destructrices dans les zones d'activite possibles, les rares hauteurs exondees etant reservees

a

!'installation des habitations. Selon certains informateurs, ces constructions auraient anciennement ete inspirees par les fours de metallurgie utilises localement par les forgerons.

Cette enumeration met en lumiere la variete des solutions adoptees dans une region pratiquant l'artisanat de la poterie de fw,:u11 ancest1·a1e, et r>P-rmet de relativiser le qualificatif d'"elementaire"

ou de "rudimentaire" generalement utilise pour designer ces techniques de cuisson au contact direct du conbustible. En fait, si les Somono semblent toujours utiliser les meules au sol et les Dogan toujours les meules en fosse, d'autres groupes en revanche. comme les Bambara et les Bobo, recourent parallelement

a

deux OU trois modes de cuisson differents, l'un d'entre eux restant la simple meule au sol.

Dans certains villages bambara en effet,

I

(7)

les fours sont allumes pendant la saison des pluies, tandis que les meules au sol sont utilisees en saison seche. Si cette derniere technique ne presentait que des inconvenients, elle aurait deja ete remplacee par les structures connues plus elaborees. Le contraire semble plut6t se produire: la plupart des-fours sont en ruines ou en passe d'etre abandonnes, alors que la meule au sol est_ Ja __ _solution technique en vigueur dans les centres de production quasi industrielle. II s'agit par example de !'atelier bambara de Kalabougou, qui comprend des meules de 450 poteries et ecoule plus de 2000 ceramiques par semaine sur le marche de Segou et jusqu'a Bamako (Raimbault 1980).

II s'agit aussi des ateliers somono comme celui de Tongorongo pres de Mopti (Gardi 1985) ou celui de Kakagnan, dont l'aire de cuisson est occupee par plusieurs meules de plus de 100 poteries, permettant une enorme production diffusee en pirogue dans tout le Delta interieur du Niger, do Mopti

a

Niafunke. Cette technique simple et efficace permet en effet de cuire une grande quantite de recipients a la fois et, bien maltrisee, ne provoque pas forcement plus de casse que d'autres dispositifs plus sophistiques.

Oans !'immense majorite des cas, les structures de cuisson sont installees en peripherie du village, pas trap pres des habitations de peur des risques d'incendie et pas trap loin, de fa9on a faciliter le transport des poteries et la surveillance de la cuisson. Cette distance varie de quelques metres a plusieurs dizaines de metres. Dans le

Delta, on trouve ainsi souvent les meules de cuisson au bord du fleuve ou pres d'une mare assechee jouxtant le village. Cette activite se pratique alors essentiellement en saison seche, lorsque les eaux se sont retirees. Dans certains cas, la cuisson peut avoir lieu directement dans la cour de la potiere, notamment dans les concessions peul caracterisees par un vaste espace central, abritant egalerri_f!l!l.! __ !~ pet it betail pendant la nuit. Dans ces circonstances, les meules restent toutefois de dimensions modestes. A la peripherie du Delta, les aires de cuissons sont souvent caracterisees par une tres forte accumulation de cendres et de tessons de ceramiques aux abords immediats des villages, et plus specifiquement tout pres des quartiers de potieres. Les fours, quant a eux, se situent sur une legere butte a l'exterieur du village. En effet, si ces structures de terre crue ne craignent pas le vent, elles sont en revanche facilement endommagees par les inondations locales possibles en saison des pluies.

La construction des meules :

aspects techniques, sociaux et rituels.

La fa9on de construire un tas de cuisson varie en fonction de plusieurs parametres, dont les principaux sont la disponibilite en bois, la structure de cuisson, le nombre de poteries et !'atmosphere de refroidissement desiree (oxydante: pots oranges ou reductrice: pots noirs). II est a noter qu'a part le bois, que les potieres doivent parfois acheter vu sa rarete dans cette region

Fig. 3

Mise en place d'une meule en fosse chez les Dogon du Sarnyere, avec bois, bouses sechees, bale et paille de mll (tire de Gallay et Sauvain-Dugerdil 1961).

(8)

sahelienne, tous les combustibles utilises sont des sous-produits de l'economie locale, que ce soient les excrements seches d'animaux, les chaumes de riz ou de mil coupes dans les champs apres les recoltes ou recuperes sur les toitures endommagees de greniers, ou encore la bale de riz ou de mil, ramassee sur les lieux ou les femmes pilent les cereales. Le processus de cuisson est done couteux en energie et en temps, mais peu ou pas en argent.

De fa9on generale, on n'utilise pas de bois dans le nord du Delta interieur du Niger, region tres pauvre en vegetation arboree. Ce combustible est done remplace par la bouse sechee des vaches et des anes presents en grand nombre dans les villages peul et bambara du Nord. Seuls les Somono utilisent quasi systematiquement le bois, en depit des difficultes d'approvisionnement. En revanche, dans la zone exterieure au Delta, legerement plus arboree, toutes les cuissons font appel au bois, meme s'il faut marcher plus d'une heure et domio pour s'en procurer, comme

a

Tireli (Bedaux 1986).

Les fours et les tosses en croix sont des dispositifs qui impliquent que la cuisson soit effectuee uniquement avec des branches d'arbres (Fig. 4). C'est peut-etre l'une des raisons qui explique leur faible attrait, meme si la quantile de bois utilisee est certainement moins grande que dans un tas de cuisson au sol, non protege.

f.paille de mil

Les meules en fosse ou au sol, quant

a

elles,

font majoritairement appel a une combinaison de plusieurs materiaux. La fa9on de proceder la plus repandue consiste a empiler des combus- tibles de plus en plus fins : d'abord un lit de bouse sechee et/ou de bois, sur lequel les

ceramiqu~s crues sont soigneusement installees, parfois calees a l'aide de morceaux de terre, de bouse, de tessons ou de poids en terre cuite;

puis LITI8'1Jrosse epaisseur de combustible herbace (paille de mil, de riz ou de graminees sauvages) ; puis au sommet une couche de bale de cereales (Fig. 2). Cette derniere couverture relativement compacte limite les effets du vent et retient la chaleur au centre du tas. II est interessant de noter que les ateliers de type industriel, au sein desquels les meules contiennent plus de 100 poteries, adoptent un dispositif tres simple ne necessitant que du bois et de la paille. II est par ailleurs tout

a

fait possible de cuire des poteries dans une meule uniquement constituee de combustible grassier, sous forme de bouse, de bois ou d'ecorce. C'est la solution pratiquea dans certains vill'a.ges bobo, bambara et dogon, ou le nombre de vases dans le tas de cuisson oscille entre trois et une vingtaine. Ce procede n'est cependant pas envisageable dans la region pour des productions plus importantes, vu la pauvrete du couvert vegetal. On voit ainsi, pour ces dispositifs les plus simples, la diversite possible dans le choix des combustibles et dans leur agencement relatif, allant du depot de buches en couronne jusqu'a l'empilement soigne de cinq materiaux differents.

I

(9)

Comme nous l'avons vu dans divers milieux, une potiere seule peut mener

a

bien la constitution d'un tas de cuisson dans le cas de petite meules ne depassant pas 50 poteries.

Mais dans la majorite des cas, cette activite requiert la collaboration de plusieurs femmes, habituellement une potiere aidee de ses filles et belles-filles. Des enfants participent aussi souvent au transport du combustible et des poteries crues. A Kakagnan, pas mains de 20 femmes, plusieurs fillettes et esclaves ont travaille ensemble pour construire une vaste meule.

L'intervention des hommes, en revanche, semble tres rare mais significative. Dans le premier cas. observe dans le village bambara de Koniegue, c'est un forgeron qui a procede

a

la

refection du four abime. Le lendemain, ii a preside au debut de la cuisson, en remplacement de sa femme blessee

a

la main. Dans les deux autres cas, des villages fortement islamises, l'un peul (Sare Maia) et l'autre somono (Sahona), les maris des potieres sont intervenus pour mettre le feu au tas de cuisson. Si dans le premier cas nous pensons

a

une integration interessante du couple forgeron-potiere face au four pretendument issu des traditions metallurgiques, en revanche dans les deux derniers cas, c'est le role dirigiste de l'homme pr6n6 par !'Islam qui semblP. rlut6t se reveler. La situation est evidemment differente au Sarnyere dogon, ou ce sont les hommes qui fa<;:onnent les poteries. Ce sont done eux aussi qul s'occupent de les cuire, soit le chef de famille aide de ses deux tils et de son ancien esclave (Gallay, et alii 1981 ).

Les pratiques rituelles, magiques ou religieuses en relation avec cette activite semblent rares, mais peut-etre ont-elles souvent echappe aux observateurs etrangers vu leur fugacite. Nous

avons toutefois ete temoins de cinq pratiques rituelles, l'une dans un village musulman somono, trois dans des villages dogon et une_d~ un village bambara, ces derniers lieux etant parmi les rares de la region

a

garder partiellement des coutumes animistes. A Sahona, le mari de la potiere, marabout repute, a place dans le tas de cuisson une boulette d'argile sous la premiere poterie, et deux autres

a

la base du tas, diametralement opposees. A Niongono egalement, la potiere a furtivement glisse un petil objet sous le premier recipient du tas, tout en recitant quelques prieres. Une fois la meule terminee, elle a tourne autour tout en l'aspergeant rituellement d'eau, de far;on

a

"arreter le vent l1Ui souffle''. A Ka In Ouro, la potiere a dispose, sur le lit de paille formant la base de la structure, un tesson empli de feuilles d'oignons sechees, auxquelles elle a mis le feu tout en recitant des prieres pour la reussite de la cuisson.

A Dimmbal en revanche, c'est en mettant le feu

a

la meule que la potiere a demande pardon aux gris-gris portes par les spectateurs, une precaution essentielle selon elle

a

la reussite de la cuisson. Dans le village bambara de Koniegue, la potiere a jete un peu d'eau devant chaque tuyere du four au moment ou les dernieres branches finissaient de se consumer. Tous ces

Photo

PotiEtres aidees de leurs lilies et belles-lilies pour acheminer les poteries crues et les combustibles, puis amenager le dispositif de cuisson (village somono de Kakagnan)

(10)

Photo

Production intensive en

gestes sont executes pour conjurer le sort et s'allier les genies de la brousse pour la reussite de !'operation, que ce soit au debut ou

a

la fin -- --- - ae la construction du tas, juste avant l'action incertaine du feu et du vent, ou avant de retirer les pots incandescents du feu. Nous n'avons toutefois pas reussi

a

obtenir des explications quant

a

des significations plus profondes. II est certain que toute la region est en grande partie musulmane depuis plusieurs decennies et que les pratiques magiques sont de plus en plus dissimulees ou abandonnees.

La cuisson proprement dite :

dun~e, temperature et atmosphere.

meules au sol comptant

plus de 100 poteries (village somono de Bango)

La duree du proc8de qui mime la poterie de l'etat cru

a

l'etat cuit est difficile ;:i <iuantifier de fac;;on precise, meme en utilisant des thermo- couples. En effet, la cuisson des ceramiques se definit par une succession de trois phases:

d'abord le petit feu (soit le debut de la montee de temperature, ou une partie de l'eau restee dans l'argile crue s'evapore), puis le grand feu (soit la fin de l'echauffement et le maintien de la temperature

a

son maximum, entralnant

!'evaporation de l'eau intra-cristalline et la decomposition des mineraux argileux), et enfin

le refroidissement. Cette evolution peut varier, dans le Cadre des meules OU fours

a

CUiSSOn directe, entre une demi-heure et plusieurs heures. S'il est aise d'identifier--le debut de la c.;uisson, ii est en revanche souvent extremement difficile de determiner quand elle se termine. En effet, dans la plupart des situations que nous avons observees au Mali, la mise

a

feu intervient en fin de journee, entre 15 et 19 heures,

a

savoir des que le vent faiblit. La potiere surveille le debut de !'operation (le petit feu) en rajoutant parfois un peu de combustible du cote ou le vent souffle. ff est essentiel que le feu prenne lentement (on ne souffle jamais dessus) pour que les-cemmiques n'eclatent pas. Tres vite, elle abandonne les lieux pour n'y revenir que le lendemain, afin de retirer les pots des cendres refroidies. Combien de temps a dure la cuisson?

Quelques heures sans plus de precision ...

La temperature est aussi ardue

a

mesurer dans ces dispositifs, car elle differe beaucoup selon les endroits des prises de mesures (Gosselain 1992). Pour une structure de meule au sol, la temperature peut varier entre 300°C et plus de 1000°C, bien qu'elle oscille generalement entre 600 et 950°C. Les ecarts sont toutefois plus yr ands dans une structure de moulo nu sol non protegee que dans une meule en fosse couverte de tessons. Enfin, un four

a

cuisson directe peut permettre de depasser les 1000°C, mais n'atteint pas forcement ce maximum (Fig. 5).

L'atmosphere constitue le troisieme element important de la cuisson. Une atmosphere dite

"oxydante" presente un exces d'oxygene et le fer contenu dans l'argile se trouve sous forme d'hematite rouge. Une atmosphere dite "reductrice"

presente un exces de carbone et un deficit

I

(11)

d'oxygene, le fer apparait alors sous forme de magnetite noire. L'atmosphere influence done directement la couleur finale de la poterie. Dans les meules et fours

a

cuisson directe, l'atmosphe(e est toujours reductrice pendant la cuisson, car le bois brOie en degageant une fumee abondante,

creant un exces de carbone. En revanche,

!'atmosphere du refroidlssement peut etre oxydante ou n'lrluctrice. Quand le combustible est consume, l'alr charge d'oxygene entre en contact avec les poteries et l'atmospilere deviant oxydante.

Dans cette situation, les poteries sont orange.

parfoiS grises

a

l'lnterieUr de fa tranche, OU

avec des taches noires aux endroits ou l'air n'a pas pu acceder. Si une couche epaisse de bale de mll ou d'un autre materiau tres fin empeche l'oxygene de penetrer

a

l'interieur du tas

a

la fin

de la combustion, !'atmosphere reste reductrice jusqu'a la fin et le carbone noircit completement les poteries. Une autre maniere d'obtenir un refroidissement reducteur conslste a interrompre la cuisson apres 30-40 minutes, sortir les vases

incandescents et les enfouir sous Lin tas de bale de mil jusqu'a ce qu'ils deviennent noirs.

- L'obtention d'une atmosphere oxydante t~nt au cciurs de la c.:uisson que du refroidissement est possible uniquement avec un four

a

cuisson indirecte, inconnu en Afrique noire.

Ces techniques ayant un resultat esthetique direct sur les poteries, elles ont un pouvoir culture!

discriminant plus fort que le choix du combustible ou de la structure de combustion. En effet, Jes Bambara du Nord, Jes Peul, Jes Somono·et Jes Dagon non forgerons ne pratiquent que le refroidissement en atmosphere oxydaote. J.,es Dogon forgerons couplent cette technique avec un refroidissement reducteur OU Jes ceramiques sont etouttees dans leur tas de cuisson originel.

Les Bobo et Jes Bambara de la marge sud-ouest combinent quant

a

eux le refroidissement oxydant avec un refroidissement reducteur opere en dehors du tas de cuisson originel. La seule exception

a

ce tableau tranche est marquee par quelques potieres peul qui semblent avoir emprunte la technique du refroidissement r8ducteur chez Jes Dogan et la pratiquent

a

petite echelle dans le Delta interieur du Niger.

II est enfln inleressant de notor qua certaines potierns du pays jouent avec Jes atmospheres et Jes couleurs en posant soigneusement Jes poteries ouverture contre le sol, ce qui empeche l'oxygene d'entrer par-dessous et produit des recipients orange

a

l'exterieur et noirs

a

l'interieur.

Aucun des ces trois parametres, duree, temperature et atmosphere de refroidissement, ne semble jouer clairement de role dans le taux de reussite de la cuisson. Le precede, mene tant en meules au sol ou en fosse qu'en four,

Photo

Poteries noires obtenues apres un refroidissement en atmosphere rOductrice (village bobo de Kio)

(12)

Fig. 6. Le Delta interieur du Niger:

Village

1. oaramane 2: keiief1'Z~1 3. Slnd~Ue A.-Senor.

5. Sare Maia

6. Mopti1 7. Kakagnian

8. Kakagnian 9. Bango 10-11 . Kobassa 12. Tongoronga2 13. Sahona

Fig. 6 & 7 (page sulvante) Tableaux recapitulatifs des 30 dispositils de cuissons documentes au Mali.

Atmosphere de refroidis- sement: Ox= oxydante1

Red 1-reductrioc dans le tas de cuisson original, Red2= reductrice ii l'exti!rieur du tas.

Sauf mention. Jes produc- trices sont des femmes de forgerons.

En blanc: meule au sol, en gris clair: meules en fosse, en gris fonce:

presence de fours.

Groupe ethnique Dispositif de cuisson Combustible Nb de Atmosphere vases

Bambara Nord '• Meule en fosse Bouse de vache - paille - bale de mil 20-50 Ox Bambara Nord Meule en fosse legere Bouse - paille -.bale de mil 20-50 Ox Peul · (tisserand) Meule en fosse legere Bouse - paille -baie· de mil 20-50 Ox

'(ful~- Meule en fosse (protegee Bouse d'ane+chevre -b"a:le ·cte!Ylif-:-·- 2e=w--Red1 (ou Ox)

d'une petite levee de terre)

reuillas · ae

ronierellil (techn. dogon) Peul (tisserand) Meule au sol (protegee Bouse de vache + ane - paille de riz - 20-50 Ox

d'une petite levee de terre) crottin de mouton pile

Peul (tisserand) Meule au sol Bouse de vache - bois - paille Ox

Peul (tisserand) Meule au sol Bale de riz -paille de riz 5-20 Red1 (ou Ox) (idem)

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~-

Somono Meule au sol (D : 5m) Bois -paille de riz > 100 Ox

So mono Meule au sol Bois -pail le > 100 Ox

Somo no Meule au sol Bois -bouse -paille - bale de mil + riz 50-100 Ox So mono Meule au sol (D : 8-10m) Bois - paille >100 Ox

Somono Meule au sol Bouse - paille 20-50 Ox

ne produit habituellement qu'un tres faible nombre de dechets, quelques poteries tout au plus. Le seul cas ou un tiers du tas de cuisson etait casse a ete explique par la presence d'une rafale de vent peu apres l'allumage. La duree de vie des vases apres cuisson ne semble pas non plus depencJre ue la cuisson. [n effet, uno anr1lyse statistique (Mayor 1994) a montre que les poteries qui duraient le plus longtemps Uusqu'a une centaine d'annees) etaient les productions somono et bobo, les premiers utilisant seulement des meules au sol et les seconds combinant les meules au sol, les tosses en croix et les fours.

L'etude a montre que la duree de vie etait en fait essentiellement dependante de la technique de montage, de la fonction (utilisation culinaire ou non) et de la taille du recipient, et non de la cuisson.

1 Gardi 1 985 2 Gard; I 985

Conclusion

Ce rapide tour d'horizon des techniques tradi- tionnelles de cuissons ceramiques au Mali montre la complexite et la variete des choix possibles, et revise certains prejuges negatifs prevalant face a ces structures rle combustion

a

cuisson directe. Ces ~ernieres ont prouve leur efficacite durant des millenaires et restent adaptees jusqu'a nos jours a une production domestique en milieu rural. Une menace pese toutefois sur ces traditions, du moins dans la zone sahelienne, c'est la rarefaction du bois, due

a

sa surexploitation principalement pour les taches culinaires, et

a

l'assechement pro- gressif de la region. Mais ceci nous mene vers un autre debat ...

I

(13)

Fig. 7. La peripherie du Delta: le pays dogon et la marge delta·ique exondee sud-ouest:

Village Groupe ethnique Dispositif de cuisson Combustible Nb de Atmosphere

vases

14. Dimmbal Dogon Meule en fosse legere Bois (esquilles de baobab + souches) 5-20 Ox (ou Red1)

(plaine) (protegee de tessons)

15-16. Ka In Dog on Meule en fosse legere Paille de mil - bouse -bois -paille fine - 20-50 Ox

Ouro (plaine) (D: 2,50m) bale de mil <5 R1

17. Niongono Dog on Meule en fosse legere Bois -ecorce -paille de mil -bale de mil 5-20 Ox (ou Red1) (plateau)

l'

18. Tireli3 Dog on Meule en fosse muree Bouse-bois-ecorce-bale de mil >100 Ox

(plateau) (non forgeron) (D: 4m,

H :

1m)

19. Tandi4 Dogon (hommes Meule en fosse muree Bois - bouse + copeau -bale et chaume 20-50 Ox (Sarnyere) non forgeron) (D-o-2-a 4m, H: 1m) de mil

- - -

20-22 Kio Bobo Meule au sol (protegee de Bouse d'ane -Bois + ecorces <5 Ox

!Assons, I) : 0,70 a 1,50m) 5-20 /<5 Red2

23-24. Fio 1 . Bois -ecorces

.2. -

25. Koniegue

26. Douga Kongo

27-28, Nienemou 1. -

2. Bois -ecorces

29. KalabougouS Bambara Sud Meule au sol (D : 4 a 6m) Bois - paille fine >100 Ux OU HedL'

30. Mourdlah/ Sarakole Meule au sol (D: 4,50m) Bois -paille de m1l -pa1lle tine -bale de mil >100 Ox Goumbou6

3 Bedaux 1 986 4 Gallay et alii 1981 5 Ra1mbault I 980 6 Gallay 1970

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