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Article pp.241-252 du Vol.127 n°2 (2006)

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Revue de synthèse : 5e série, année 2006/2, p. 241-252.

LE MARCHÉ DANS SON HISTOIRE

Dominique MARGAIRAZ et Philippe MINARD

Analyser « le marché dans son histoire », c’est d’abord interroger la catégorie de marché et l’usage qu’en font les historiens. La démarche ne va pas de soi, dans une discipline largement plus empiriste que théoricienne, qui emprunte le plus souvent ses concepts aux sciences sociales voisines. Or, dans les théories économiques, la catégorie de marché occupe une position assez paradoxale : considéré comme le mode de coordination essentiel entre les agents, et souvent même le seul considéré, le marché est au cœur des constructions théoriques, mais celles-ci se contentent souvent d’hypothèses bien réductrices pour le définir.

« Dans les approches dominantes, écrivent Benjamin Coriat et Olivier Weinstein, le marché est représenté comme un espace où se rencontrent offreurs et deman- deurs, suivant des mécanismes tels que s’y établissent des prix dits d’équilibre1. »

« Charmante fiction », assurément, que celle que nous propose la théorie standard dominante, d’essence néoclassique, au regard de laquelle la plupart des marchés que peut observer l’historien apparaîtront comme largement « imparfaits », faute de voir réalisées toutes les conditions que requiert le schéma théorique. On peut alors non seulement se demander quelle est l’efficace d’un modèle qui n’est jamais réalisé dans la pratique, mais aussi dans quelle mesure ce concept de marché peut éclairer les historiens de façon heuristique : à bien des égards, il apparaît comme un obstacle à l’analyse historique. De sorte que nombre de travaux récents s’en sont éloignés : les contributions rassemblées ici montrent la complexité des processus de construction des marchés, la pluralité et la variété des arrangements qui rendent possibles leur existence et qui permettent leur fonctionnement. Elles soulignent surtout la nécessité d’historiciser la catégorie de marché, à rebours de toute abstraction intemporelle, de tout schéma universel préconstruit.

1. Benjamin CORIAT et Olivier WEINSTEIN, « Institutions, échanges et marchés », Revue d’économie industrielle, n° spéc. : Dynamique des marchés, 107, 2004, p. 37-62.

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LE DÉPLACEMENT DES APPROCHES HISTORIENNES

La manière dont les historiens approchent le marché a changé, c’est l’évidence : on ne fait plus aujourd’hui la même histoire économique qu’il y a une cinquantaine d’années, à l’époque où s’affirmaient la force et la fécondité de l’école labrous- sienne. Les conceptions d’Ernest Labrousse, économiste venu à l’histoire2, qui dirigeait à la Sorbonne l’Institut d’histoire économique et sociale fondé par Marc Bloch en 1938, se combinaient à celles des Annales (sous-titrées « Économies, sociétés, civilisations »), dirigées depuis 1946 par Fernand Braudel. Elles se sont incarnées dans une grande entreprise éditoriale, l’Histoire économique et sociale de la France (4 tomes, en 8 volumes, finalement parus entre 1976 et 1982), tandis que paraissait parallèlement l’Histoire économique et sociale du monde, de même facture, sous la houlette de Pierre Léon.

Ces grandes synthèses résument bien les orientations historiographiques de cette époque. Il s’agit tout d’abord d’une histoire à la fois économique et sociale – ces deux aspects étant considérés comme inséparables (« le social, c’est le mode d’être de l’économique », dira Jean Bouvier) – avec, en arrière-plan, la perspective d’une histoire globale, capable d’expliquer comment le capitalisme s’est développé à l’échelle du monde entier3, mais aussi, tout autant, « comment naissent les révolutions4 ». En second lieu, les recherches sont orientées selon un double binôme. Le couple structures/conjoncture, d’une part, avec l’idée qu’une économie a la conjoncture de ses structures (comme on dit qu’un corps a l’âge de ses artères) : d’où le privilège accordé à l’approche par le mouvement des prix et le souci de constituer des séries (prix, salaires, profits, rentes, produits, échanges), dans la lignée de l’Esquisse labroussienne, pour rechercher ce que la conjoncture révèle des structures. L’intérêt porté aux séries et à leurs fluctuations, selon la méthode privilégiée de la moyenne mobile, explique le succès des analyses en termes de cycles (Juglar, Kondratieff, phases A et B de Simiand), tant vantées par Pierre Chaunu. D’autre part, le couple croissance/

crise constitue le pendant de l’attention portée à la conjoncture : d’où l’attache- ment à reconstituer la typologie des facteurs de crise et analyser les ressorts de la croissance.

2. Ernest LABROUSSE, Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au

XVIIIe siècle, Paris, Dalloz, 1933, rééd. Paris, Éditions des archives contemporaines, 1984 ; ID., La Crise de l’économie française à la fin de l’Ancien Régime et au début de la Révolution, Paris, Presses universitaires de France, 1944, rééd. 1990. Voir Maria-Novella BORGHETTI, L’Œuvre d’Ernest Labrousse. Genèse d’un modèle d’histoire économique, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2005.

3. Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Paris, Armand Colin, vol. I : 1967, vol. II-III : 1979.

4. Selon le titre du célèbre article d’Ernest LABROUSSE, « 1848-1830-1789. Comment naissent les révolutions ? », Actes du congrès historique du centenaire de la révolution de 1848, Paris, Presses universitaires de France, 1948, p. 1-29.

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L’histoire sérielle des prix (objet du premier travail de Labrousse) a donc joué un rôle décisif : « On ne dira jamais assez à quel point les prix ont contribué à transformer le métier d’historien5 », écrit Maurice Aymard. Les comptabilités de toutes sortes et les mercuriales ont permis d’établir des séries, faisant apparaître de nouvelles périodisations dont les théories des cycles pouvaient rendre compte de façon assez cohérente.

Les grandes collections publiées alors sous la houlette de ce qui allait devenir l’École des hautes études en sciences sociales manifestent clairement, par leurs intitulés, les préoccupations dominantes à l’époque : « Ports-routes-trafics » (1951- 1969, 28 volumes, plus 1 volume en 1988), « Monnaie-prix-conjoncture » (1952- 1973, 11 volumes) et surtout « Affaires et gens d’affaires » (1952-1973, 36 volu- mes). Même cette dernière collection – qui accueille avant l’heure des études de business history, analysant les dynasties marchandes, l’histoire des firmes et leur saga – s’inscrit dans la visée finale d’une reconstruction macroéconomique : il s’agit de comprendre les modalités d’accumulation du capital, industriel ou marchand, et ce sont là autant de jalons pour retracer l’histoire de la croissance économique d’ensemble. On voit par là aussi, bien sûr, combien l’histoire est fille de son temps : la crise des années 1930, puis l’onde d’expansion des Trente Glorieuses ont tour à tour interpellé deux générations d’historiens économistes.

Ce type d’approche a dominé jusqu’aux années 1960-1970. En termes de connaissances, l’accumulation fut impressionnante. Mais ce faisant, les historiens se sont trouvés confrontés aux limites du modèle sous-jacent, qu’ils avaient emprunté sans plus de précaution à la théorie économique dominante. Dans le schéma d’inspiration walrassienne, le marché est le lieu où se confrontent des offres et des demandes qui émanent d’individus rationnels, et qui portent sur des biens dont les qualités sont définies et connues de tous. Les prix à l’équilibre sont tels qu’ils maximisent, au bout du compte, le bien-être de chacun des acteurs du marché. Celui-ci apparaît donc comme une sorte de mécanique autosuffisante, autorégulatrice, indifférente à l’enracinement social des motivations, des besoins et des désirs qui orientent les préférences des échangistes. Autant d’hypothèses dont il était difficile de trouver confirmation dans les situations historiques observées : au regard de la théorie économique, on avait bien plutôt des marchés dits « imparfaits ». Or, c’était précisément ces « imperfections » dont il fallait rendre compte. La formalisation empruntée de façon implicite et mal contrôlée à la théorie de l’équilibre général s’avérait alors inutile, ou du moins faiblement explicative. Les historiens avaient besoin, qui plus est, de cadres conceptuels capables de prendre en charge tous les éléments contextuels qu’ils mettaient au jour : contexte social, institutionnel et culturel, voire politique, et pas seulement économique au sens étroit.

Pareille opération n’était envisageable que par un changement d’échelle. D’où un lent déplacement, manifeste dans les années 1980, amplifié ensuite, vers des études de type microéconomiques et non plus macroéconomiques. Aux séries

5. Maurice AYMARD, « La formalisation à l’épreuve de l’anachronisme. Les historiens et le marché », in Jean-Yves GRENIER, Claude GRIGNON, Pierre-Michel MENGER, éd., Le Modèle et le récit, Paris, Maison des sciences de l’Homme, 2001, p. 179-195 (ici, p. 183).

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de prix, aux longues courbes de la rente, du salaire ou du profit, on préférait désormais l’analyse des acteurs, de leurs réseaux de connaissance et d’échange, de leurs décisions replacées dans le contexte précis de leur situation familiale, de leur outillage mental, etc. Les ressources offertes par la microstoria ont alors largement séduit. Pensons au succès du Pouvoir au village (ou plus exactement, selon le titre original, L’Héritage immatériel) de Giovanni Levi, offrant l’exemple d’une recons- titution minutieuse du marché de la terre à Santena, en Piémont, au XVIIe siècle6. Rente, salaire et profit étaient désormais considérés à hauteur d’homme, entendons à l’échelle de l’expérience individuelle des acteurs. Non pas que cette dimension ait été absente de la génération précédente de travaux (encore une fois, songeons à la collection « Affaires et gens d’affaires » ou à la série « Histoire des entreprises » lancée par Bertrand Gille au début des années 1960), mais la visée était autre : chaque monographie, locale ou d’entreprise, venait s’inscrire dans le dessein plus large d’une reconstitution d’ensemble. Ce qui est nouveau, au tournant des années 1980, c’est l’abandon de fait de cette perspective. Tout au contraire, les défenseurs de l’approche microéconomique considèrent que le cas particulier est en soi suffisamment signifiant : l’exemple parle pour la totalité. Bref, le recul de l’histoire quantitative s’accompagne d’un pari épistémologique : non pas que l’on postule la généralisation possible des cas particuliers observés ; on ne parlera pas d’une hypothétique exemplarité du cas, difficile à prouver, mais de sa signi- fication en soi. Tout simplement parce que l’on cherche à décrire des mécanismes, des fonctionnements, sans vouloir en faire la clé de dynamiques d’ensemble, ces dernières paraissant hors de portée. La question du passage d’une échelle à l’autre, du micro au macro, semble avoir été comme suspendue, ou remise à plus tard7. Dans ce déplacement du regard, les historiens ont rencontré, parmi les sciences sociales, de nouveaux interlocuteurs, soucieux de réintroduire dans l’analyse des comportements économiques les effets de croyance, d’information ou de connaissance : sociologie de l’action, économie des conventions, nouvelle socio- logie économique, économie de la décision, analyse des réseaux, etc. D’une certaine manière, tous ces courants ont focalisé leur attention sur les agents et leurs actions8. Ce supposé « retour de l’acteur » n’a pas été sans malentendus : pour certains, il traduisait principalement un changement d’échelle dans l’analyse ; ce choix épistémologique ne signifiait pas pour autant une adhésion explicite, que d’autres revendiquaient, aux postulats de l’individualisme méthodologique.

Mais pour les historiens, ce débat était redoublé par la nécessité d’éviter l’anachronisme : quels qu’aient été les comportements ou raisonnements prêtés à l’homo economicus, la question demeurait de leur permanence intemporelle ou de leur évolution diachronique.

6. Giovanni LEVI, Le Pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont au

XVIIe siècle, 1re éd. Turin, Einaudi, 1985, trad. franç. de Monique AYMARD, Paris, Gallimard, 1989.

7. Dans le monde anglo-saxon, les historiens économistes n’ont pas le même genre de réticence devant les macroreconstitutions. Il est vrai que l’histoire économique y est enseignée dans les départements d’économie, en général.

8. À titre d’exemple, on peut citer, entre autres, deux numéros spéciaux de la revue Genèses, coordonnés par l’ethnologue Florence WEBER, Ethnographie économique, 25, déc. 1996 et Comment décrire les transactions, 41, déc. 2000.

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HISTORICISER LE MARCHÉ

Le risque est grand en effet d’avaliser une représentation du marché parfaitement anhistorique. Paradoxalement, bien des historiens ont entériné la conception de certains économistes, qui manient la catégorie de marché comme si elle était un donné permanent, comme si les mécanismes qu’elle désigne étaient intemporels et jouaient de façon uniforme, indifférenciée, quels que soient les espaces, les lieux et les produits de l’échange. Implicitement, on a donc fait comme si « le marché » existait de façon séculaire (si ce n’est depuis la nuit des temps), et comme si l’on pouvait entendre par là toujours la même chose, le même méca- nisme ou ensemble de mécanismes : il suffirait en somme d’en reconstituer les variables pour saisir aussi bien les constructions structurelles contextuelles que les variations conjoncturelles.

Réagissant contre cette position, d’autres historiens spécialistes des époques anciennes ou médiévales, ont au contraire voulu montrer que « le marché » n’existait pas aux périodes considérées : entendons, les échanges ne s’inscrivaient pas dans le « pur » jeu de l’offre et de la demande, du fait du poids des impératifs moraux, sociaux ou religieux, ou du fait de l’intervention des pouvoirs politiques.

Ce faisant, on prenait comme critère un marché défini comme autorégulateur : pour Moses I. Finley et toute l’école dite « primitiviste », ou bien l’on pouvait parler d’économie de marché comme au XXe siècle, ou bien il n’y avait pas de marché du tout. Dans ces conditions, la conclusion s’imposait d’elle-même : l’économie antique ne pouvait évidemment pas être définie comme une économie de marché, puisque les échanges n’obéissaient pas au seul jeu de la concurrence

« libre »9.

Nous nous trouvons ainsi devant deux positions qui ressemblent à l’alternative réductrice du tout ou rien : pour les uns, quel que soit le contexte ou l’époque, les échanges ressortissent forcément au marché ; pour les autres, il est des périodes où le marché n’existe absolument pas. Mais dans les deux cas, la catégorie demeure non-interrogée, en même temps qu’elle est réduite à sa plus simple expression : une offre rencontrerait une demande, rien de plus. On reste alors prisonnier de cette absolutisation d’un marché autorégulateur « pur », inspirée de la théorie néoclassique, qui seul détermine le prix des marchandises10.

Deux raisons, entre autres, expliquent cela. En premier lieu, c’est ce que l’on pourrait appeler « l’aporie Polanyi » : si le marché existe, ce ne peut être que sous sa forme autorégulatrice « moderne », débarrassé de toute interférence dite

« non-économique ». On sait que dans La Grande Transformation, Karl Polanyi opposait les sociétés anciennes, marquées par la réciprocité et la redistribution

9. Moses I. FINLEY, L’Économie antique, 1973, Paris, Minuit. Voir le dossier coordonné par Jean ANDREAU dans les Annales. Histoire, sciences sociales, 5, 1995, p. 947-1078.

10. Jean-Yves GRENIER, « Économie du surplus, économie du circuit. Les prix et les échanges dans l’Antiquité gréco-romaine et dans l’Ancien Régime », in Jean ANDREAU, Pierre BRIANT et Raymond DESCAT, éd., Économie antique. Prix et formation des prix dans les économies antiques. Entretiens d’archéologie et d’histoire, Saint-Bertrand-de-Comminges, Musée archéologique départemental, 1997, p. 385-404.

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(ce qu’il appelait l’embeddedness ou enchâssement de l’économie dans la société), aux sociétés modernes du XIXe siècle, dominées par l’économie de marché, c’est-à-dire par le désencastrement de l’économie, son autonomisation : le marché y domine tous les autres modes d’allocation, qu’il s’agisse de biens ou de services. Le concept d’encastrement, ou intrication de l’économie et de la société, est assurément heuristique et utile, face à un certain « économicisme », mais la représentation d’une coupure radicale, au tournant des XVIIIe et

XIXe siècles, paraît bien réductrice : d’un côté, Polanyi surestime l’encastrement de l’action économique dans les sociétés précapitalistes, et de l’autre, il sous-estime, tout comme les économistes néoclassiques, son intrication dans les sociétés modernes. Or, comme le souligne Mark Granovetter, « on peut étudier la façon dont l’échange, la redistribution et la réciprocité interagissent entre eux et se complètent comme mode d’allocation des ressources dans toutes les sociétés11 » : c’est affaire de degré, et non de principe.

En second lieu, faute d’avoir interrogé la catégorie de marché, on est conduit à confondre deux choses : l’existence, dans les sociétés anciennes, d’échanges qui fonctionnent selon des mécanismes de marché (à définir, et qui ne sont pas forcément toujours identiques), et le fait qu’à un moment donné, la forme marchande de l’échange soit devenue le paradigme dominant de l’organisation sociale.

C’est cette confusion qui, par exemple, a provoqué un certain malentendu autour du concept d’« économie morale » proposé par Edward P. Thompson12. Les émeutes de subsistances et opérations de taxation populaires, observées au

XVIIIe siècle en Angleterre ou en France, obéissaient à une logique de défense communautaire et mettaient en œuvre une certaine conception de la justice, fondée sur le droit à la subsistance : loin de piller les greniers et de voler les grains ou les farines, la foule les vendait à prix taxé, considéré comme le « juste prix ». La peur de manquer, la crainte du « complot de famine » et de l’accapare- ment menaient aussi à des actions pour empêcher le départ de convois vers l’extérieur. Ainsi, la foule oppose à la libre circulation marchande une logique de stockage et de taxation qui est à la fois morale et communautaire. Mais cela n’autorise pas à parler d’un refus du marché. Car les communautés villageoises n’ignorent pas, ni ne refusent le principe de marché, qu’elles pratiquent régulière- ment, à l’échelle locale, sur la place de marché (pour reprendre la distinction utile

11. Mark GRANOVETTER, « Introduction pour le lecteur français », in Le Marché autrement.

Essais de Mark Granovetter, Paris, Desclée de Brouwer, 2000, p. 39.

12. Edward P. THOMPSON, « The moral economy of the English crowd in the

XVIIIth century », Past & Present, 50, février 1971, publié en français in Edward P. THOMPSON, Valérie BERTRAND, Cynthia A. BOUTON et alii, La Guerre du blé au XVIIIe siècle, Montreuil, Éditions de la passion, 1988, p. 31-92. Toutefois, Thompson ne parle pas d’une « économie morale populaire » au sens où l’entendent les préfaciers du recueil et de la traduction, Florence Gauthier et Guy-Robert Ikni. Voir le retour sur la fortune du concept, vingt ans après, par Thompson dans le recueil Customs in common, Londres, Penguin, 1991, p. 259-351, et John BOSHTEDT, « The moral economy and the discipline of historical context », Journal of Social History, 26, winter 1992, p. 265-284.

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proposée par Steven Kaplan)13. Ce à quoi elles résistent, en revanche, c’est à la perspective d’un changement d’échelle du marché frumentaire : entendons par là, d’une part, le passage d’un marché principalement local à des circulations interrégionales plus lointaines et, d’autre part, la primauté de la logique marchande individuelle sur les engagements communautaires. Il ne s’agit donc pas du refus sommaire d’entrer dans le marché – la chose est accomplie depuis longtemps –, mais de la résistance à un changement d’échelle dans la marchandisation, jugé déstructurant pour la communauté. Autrement dit, s’affrontent ici plusieurs conceptions de l’échange marchand et des limites qu’il convient de lui assigner.

Pareil souci d’historiciser la catégorie de marché et d’identifier les différentes pratiques sociales de l’échange conduit ainsi à déplacer les perspectives, dans trois directions au moins. Tout d’abord, les débats autour de la notion polanyienne d’embeddedness ont conduit à un effort pour mieux articuler les pratiques et les représentations du marché, l’économie politique savante et les philosophies spontanées des simples praticiens. D’où une attention plus grande portée au développement de ce que William M. Reddy a appelé la « culture de marché14 ».

Ensuite, les historiens se sont efforcés de mieux articuler l’analyse de la production et celle de la consommation, par exemple à travers la notion de confiance, de classifications et de signes de qualité15. Enfin, renouant avec le legs braudélien, une attention plus grande est à nouveau portée aux différences d’échelles des échanges.

HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES CONTRE LE MYTHE DU MARCHÉ AUTORÉGULATEUR

Les contributions rassemblées dans ce numéro permettent d’appréhender plus précisément ces orientations, ainsi que l’apport des autres disciplines au regard de l’historien. Elles s’inscrivent ainsi dans un moment critique, où plusieurs courants de réflexion dans le champ des sciences sociales se retrouvent dans le projet d’une interrogation de la catégorie de « marché ». Cette convergence est au demeurant difficile à analyser, car si elle apparaît comme le résultat de cheminements et de débats internes aux disciplines, elle est aussi le fruit

13. Steven KAPLAN, Les Ventres de Paris. Pouvoir et approvisionnement dans la France d’Ancien Régime, 1re éd. Ithaca, NY/Londres, Cornell University Press, 1984, trad. franç. de Sabine BOULONGNE, Paris, Fayard, 1988, p. 15-20.

14. William M. REDDY, The Rise of market culture. The textile trade and French society, 1750- 1900, Cambridge/Paris, Cambridge University Press/ Maison des sciences de l’Homme, 1984.

15. Alessandro STANZIANI, éd., La Qualité des produits, XVIIIe-XXe siècles, Paris, Belin, 2003 ; Philippe MINARD, « L’inspection des draps du West Riding of Yorkshire, ou le jeu des normes au XVIIIe siècle », in Gérard BÉAUR, Hubert BONIN et Claire LEMERCIER, éd., Pour une histoire de la fraude et de la contrefaçon, Actes du colloque de l’Association française des historiens économistes, Paris, 3-6 nov. 2004, Genève, Droz, 2006 (à paraître) ; Dominique MARGAIRAZ, « Nomenclatures et classifications dans le dispositif du maximum général de 1793-1794 », in Nomenclatures et classifications. Approches historiques, enjeux économiques, Versailles, Éditions de l’Institut national de la recherche agronomique (Actes et communica- tions, 21), 2004, p. 97-118.

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d’échanges, de flux dont l’histoire intellectuelle et institutionnelle sera peut être un jour élucidée, mais dont la lisibilité est plus confuse dans le présent de la page en train de s’écrire. Une chose est sûre : les signes de renouveau observables à cet égard dans la sphère de l’histoire économique ne s’ordonnent pas selon un trajet linéaire clairement identifiable d’emprunts univoques. De même, les remises en cause actuellement en cours dans le champ des études médiévales et modernes ne sauraient se lire comme le fruit d’une appropriation différée des postulats et des démarches anthropologiques, d’abord appliqués avec le succès que l’on sait aux économies anciennes.

Le débat, rouvert dans les années 2000 par plusieurs publications de fort retentissement, met en lumière les doutes, le long cheminement érudit et réflexif dont Raymond Descat fait à son tour la démonstration dans son texte, au prix duquel certains historiens de l’Antiquité s’efforcent de se dégager d’une ortho- doxie anthropologique et d’articuler un modèle qu’ils jugent plus puissant, parce que plus apte à intégrer la diversité des formes de l’échange dans les sociétés dont ils traitent16. La réintégration du marché dans l’économie des sociétés anciennes ne marque donc pas un retour ou une inflexion vers une lecture économiciste de celles-ci. Au plus près des sources, et plus subtilement, l’argumentation conduit à dessiner une figure originale du marché dans son arti- culation aux formes sociales et politiques d’organisation de la cité. À distance de la représentation d’un marché autonome et autorégulé, la configuration décrite met en évidence le rôle du politique dans la construction et la délimitation d’un espace du marché. En démontrant que la cité n’est pas exclusivement orga- nisée en référence à l’idée d’autosubsistance et de redistribution, mais qu’elle admet une combinaison complexe, politiquement et institutionnellement construite, des formes et des finalités de l’échange, c’est donc bien la vision d’une économie politique qui est ici proposée.

Or, c’est précisément la nécessité théorique de rompre avec les présupposés d’autosuffisance et d’autorégulation du marché, si embarrassants pour l’historien, qui est affirmée parallèlement au sein même de la discipline économique. De façon manifeste, le propos est au cœur de la démarche conventionnaliste, articulée sur la notion de « convention marchande »17. Celle-ci se donne en effet pour objet l’analyse des fondements et de la genèse de l’accord qui, au sein d’une société donnée, institue et légitime le marché, ainsi que la description des objets auxquels s’applique cette convention fondatrice, ou encore celle des règles par lesquelles elle s’objective auprès des acteurs, constituant pour eux le cadre normatif et cognitif disponible pour s’informer, décider et agir.

16. Voir en particulier Alain BRESSON, La Cité marchande, Pessac, Ausonius, 2000, et Christophe PÉBARTHE, « La cité et le marché », infra, p. 453-460.

17. Revue économique, n° spéc. : L’Économie des conventions, t. XL, 2, mars 1989 ; Robert SALAIS, « Approches économiques et historiques du marché », Genèses, 1, 1990, p. 162-170 ; ID., « À la recherche du fondement conventionnel des institutions », in Robert SALAIS, Élisabeth CHATEL et Dorothée RIVAUD-DANSET, dir., Institutions et conventions, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales (Raisons pratiques, 9), 1998, p. 255-292.

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À partir d’autres prémisses, un même dessein critique anime nombre des auteurs des quelques quarante contributions au recueil publié récemment sous les auspices de l’Association Charles-Gide pour l’étude de la pensée économique, sous un titre suggestif : Histoire des représentations du marché18. Par le canal de l’histoire des représentations alternatives du marché ou par celui d’une réflexion sur le présent de leur propre discipline, s’exprime l’impératif de mise à distance et de retour sur la représentation dite standard du marché concurrentiel, à la fois « incroyablement précise » mais « paradoxalement impuissante à rendre compte du marché »19, c’est-à-dire des processus conduisant à l’équilibre postulé, ou des mécanismes qui rendent l’échange possible en dehors de celui-ci. Le constat d’impuissance théorique dressé par Roger Guesnerie ou Jean Cartelier a certainement de quoi décourager l’historien soucieux de trouver dans les sciences économiques des outils rigoureux d’analyse des types spécifiques de rapports économiques propres aux sociétés du passé20. En insistant sur l’extraordinaire pouvoir normatif de la représentation standard du marché – en décalage avec son faible pouvoir explicatif des situations réelles – et sur les liens de dépen- dance dans lesquelles celle-ci se trouve à l’égard d’une philosophie politique – l’individualisme possessif, dotant les individus d’une identité abstraite et d’une rationalité unique – les auteurs cernent cependant clairement les enjeux épistémo- logiques du moment, cristallisés autour de la figure du marché. Ces enjeux engagent non seulement la question du statut de leur propre discipline dans le champ des sciences sociales et de la nature des connaissances qu’elle produit, mais également celle des rapports aux disciplines amenées à connaître et faire usage du concept de marché, en particulier le droit et l’histoire21.

Au-delà de ses implications dans la sphère de la science économique, cette invitation à sortir de l’idéologie ne peut laisser les historiens indifférents, ni rester sans effets sur la définition de leurs propres objectifs de travail. Car l’objectivation du geste par lequel l’autonomisation de l’économie, en tant que discipline, s’est construite sur le postulat de l’autonomie de son objet – un savoir autonome sur un objet autonome – ne doit pas conduire à la délégitimation de l’histoire économique et à la négation ou la dilution de son objet, mais bien plutôt à la recherche des voies et des outils pertinents pour saisir dans l’histoire les faits économiques et leurs dynamiques, dans toute leur complexité. Cela implique, en premier lieu, une remise en cause des partages entre histoire des faits et histoire de la pensée, encore très puissants aussi bien dans le champ de

18. Guy BENSIMON, éd., Histoire des représentations du marché, Paris, Michel Houdiard Éditeur, 2005.

19. Jean CARTELIER, in ibid., p. 774 et 775.

20. Roger GUESNERIE, « Réflexions sur la concrétisation de l’équilibre économique », in ibid., p. 49-63, et Jean CARTELIER, « Qui veut faire l’ange fait la bête ou l’image du marché dans la théorie économique », in ibid., p. 774-785.

21. Dans le même volume, on lira en écho les contributions de Hugues BOUTHINON- DUMAS, « L’appréhension du marché par le droit », ibid., p. 755-773 et celui d’Alain GUÉRY,

« Les historiens, les marchés et le marché », ibid., p. 786-802. Sur le concept de marché dans le champ du droit, voir Marthe TORRE-SCHAUB, Essai sur la construction juridique de la catégorie de marché, Paris, LGDJ, 2002.

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l’histoire que dans celui de l’économie22, mais passe aussi, en second lieu, par la réflexion sur la nécessité, tout autant que sur les conditions, d’une appropriation des outils théoriques propres à interroger les propriétés des formes spécifiques d’échange subsumées sous le concept de « marché »23. Car la conséquence logique du refus de tenir la rencontre entre une offre et une demande pour un processus naturel, spontané, abstrait, universel et autosuffisant, mais au contraire pour socialement, politiquement et institutionnellement construit, est l’obligation de s’interroger sur la nature et les propriétés, historiquement changeantes, des variables qui le font advenir. Il revient alors à l’historien d’identifier, d’analyser, d’inscrire dans le temps et l’espace ces différents « régimes de marché ».

LES HISTORIENS ET LE MARCHÉ AUJOURD’HUI

Les contributions qu’on va lire procurent des éclairages différenciés sur diverses configurations de marché, et ont en commun d’interroger la dimension, instituée avant d’être institutionnelle, du marché. Chacune s’inscrit ainsi à sa manière dans une perspective critique à l’égard de la représentation autosuffisante de celui-ci, sans pour autant délaisser toute référence aux dynamiques des marchés.

Mais, très représentatives en cela des orientations développées en France aujourd’hui, après l’histoire labroussienne et en marge, sinon en opposition avec la new institutional economic history promue principalement aux États-Unis dans des départements d’économie, ces contributions témoignent de l’attention privilégiée portée aux conditions d’existence et de fonctionnement d’une sphère de marché, aux différentes échelles auxquelles celle-ci se structure. Le risque est évidemment d’abandonner purement et simplement le terrain des dynamiques et de manquer l’articulation entre structures et mouvement historique – question demeurée comme une pierre d’achoppement de l’analyse labroussienne des prix.

Les axes forts autour desquels s’organisent les différents textes offrent ainsi une déclinaison, ordonnée selon le niveau et l’échelle d’approche, de la catégorie du marché. Au niveau le plus fondamental, et à l’échelle macrosociale, il s’agit d’appréhender le marché comme sphère instituée. En liant genèse de la démo- cratie et genèse du marché, le texte de Raymond Descat remonte aux origines mêmes de l’institution de la sphère marchande, et met en évidence l’impropriété historique que constitue la figure canonique de l’opposition entre l’État et le marché. Il va plus loin en suggérant que les formes d’organisation économiques et politiques sont étroitement associées et dépendantes les unes des autres.

L’espace géographique et social des échanges est symboliquement et concrètement

22. Dans le sens de cette remise en cause, voir par exemple le livre de Monica MARTINAT, Le Juste Marché. Le système annonaire romain aux XVIe et XVIIe siècles, Rome, École française de Rome, 2004, et Jean-Yves GRENIER, L’Économie d’Ancien Régime. Un monde de l’échange et de l’incertitude, Paris, Albin Michel, 1996.

23. Voir la manière dont Jean-Pierre HIRSCH expose sa « boîte à outils » in Les Deux Rêves du commerce. Entreprise et institution dans la région lilloise (1780-1860), Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1991, p. 437-446.

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délimité ; il obéit à un certain nombre de règles, de régularités sanctionnées par l’institution politique, à commencer par la monnaie. C’est à ce même niveau qu’on peut situer la problématique de Mathieu Arnoux, s’intéressant aux fonde- ments sociaux et culturels de la dynamique de croissance médiévale, caractérisée par une phase d’essor économique puis une phase de « surprenante résistance » aux calamités des XIVe et XVe siècles, à l’issue desquelles la société européenne est en mesure de s’imposer comme puissance mondiale dominante. À l’origine de cette « grande divergence », il rencontre la genèse d’une « méta-convention » au fondement d’un système social en devenir : un accord sur la place et la valeur positive qu’il convient d’accorder au travail, ouvrant la possibilité d’un essor des forces productives et de l’épanouissement d’une économie d’échanges monétarisés. Au cœur de la figure classique de la croissance médiévale, il découvre ainsi les dynamiques d’affirmation d’une « société de marché », fondées sur la reconnaissance institutionnelle et symbolique d’un espace social et géographique de production et d’échange. L’expression spatiale de ce choix de société, sur laquelle Alain Guerreau attirait naguère l’attention24, reconnaissable au quadrillage de lieux d’échange et de redistribution ayant pour vocation d’encourager et de protéger la production, le travail, le commerce, apparaît comme le lieu géométrique où se donne à lire l’articulation entre le marché-rencontre et le principe de marché, entendu ici comme principe d’échanges entre équivalents.

C’est à un autre niveau et à une autre échelle d’analyse qu’Alessandro Stanziani place son propos. En s’interrogeant, en longue durée, sur les facteurs de coordina- tion des acteurs sur les marchés, il revient sur une problématique, celle de la qualité, largement explorée par les courants néo-institutionnalistes. Cependant, l’origina- lité du propos, qui se démarque nettement de ceux-ci, tient à la fois aux hypothèses de travail retenues et à la méthodologie mise en œuvre. Les premières refusent de tenir les signes de qualité conventionnellement négociés et sanctionnés institution- nellement pour des réalités extérieures aux marchés. Bien au contraire, dans la lignée des travaux d’André Orléan, François Eymard-Duvernay, Robert Salais, et dans le prolongement de ses propres travaux, Stanziani s’emploie ici à démontrer comment ces signes contribuent à alimenter une dimension consubstantielle de l’échange, la confiance. Lorsque la distance, l’anonymat ou encore la nature même des biens échangés ne permettent plus de fonder la confiance sur des liens d’inter- connaissance ou des effets de réputation, l’objectivation des signes de qualité dans des normes institutionnalisées, assorties de dispositifs de recours en cas de non-respect des engagements contractuels, s’avère indispensable pour prévenir les comportements opportunistes, assurer la coordination des acteurs et la stabilité des marchés. L’originalité méthodologique quant à elle tient à la mobilisation des contentieux, qui permet d’appréhender les attentes comme les stratégies des acteurs.

En descendant à l’échelle d’une microanalyse, il s’agit donc de saisir non seulement les comportements des acteurs, mais encore d’élucider la nature de l’un des vecteurs constitutifs des mystérieuses « forces du marché » : c’est en somme considérer le marché comme sphère d’interaction sociale.

24. Alain GUERREAU, « Avant le marché, les marchés : en Europe, XIIIe-XVIIIe siècle », Annales. Histoire, sciences sociales, 2001, t. LVI, 6, p. 1129-1175.

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Les textes de Patrick Verley et de Pierre Gervais s’attachent eux aussi, par d’autres voies, à réduire la distance entre échelle microsociale et échelle macro- sociale d’analyse, entre analyse des dynamiques de marché et analyse des conduites des acteurs. En se situant à l’échelle d’un marché, celui des produits de luxe aux XIXe et XXe siècles, et en instituant la catégorie comme marqueur de la division internationale du travail et des échanges, Verley combine une approche propre à révéler les cohérences économiques (que supposent l’exploitation d’avantages comparatifs dans la structuration des échanges internationaux) et une approche des stratégies et des comportements des acteurs. L’enjeu est double : d’une part, montrer comment les seconds sont toujours normés ou orientés par les premières, qu’ils contribuent en même temps à consolider ou à faire évoluer ; d’autre part, mettre en évidence les particularités des facteurs et des mécanismes propres au marché du luxe, qui concourent à cette structuration et à cette spécia- lisation, non réductibles à un modèle unique de détermination. Cette même idée de différenciation des marchés, de portée heuristique et méthodologique, soutient la contribution de Gervais. Le vaste panorama historiographique qu’il dresse de façon dynamique, en replaçant chacun des courants qu’il évoque dans les enjeux intellectuels, méthodologiques et politiques au cœur desquels ils s’inscrivent, ne peut manquer de faire écho au propos de Descat. Comme ce dernier, il suggère les voies d’une sortie par le haut des impasses auxquelles conduisent selon lui, tant l’usage non critique d’un modèle unique du marché, fût-il sophistiqué dans sa version néo-institutionnaliste, que le déni de pertinence de la notion appliquée aux économies préindustrielles. Il en souligne avec force les enjeux pour l’histo- rien, et configure ainsi les objectifs propres qui devraient être les siens : saisir dans la particularité du fonctionnement marchand et l’épaisseur de l’archive l’expression de règles plus générales, non pas intemporelles et a-spatiales, mais circonscrites dans le temps et l’espace. Ainsi, s’ébauche une alternative aux propositions de lecture anthropologique ou économique du marché. Ce dossier n’a pas d’autre ambition que de contribuer à en préciser les contours.

Dominique MARGAIRAZ et Philippe MINARD*

* Dominique MARGAIRAZ, professeur d’histoire moderne à l’université de Paris I (IDHE- UMR 8533, 17, rue de la Sorbonne, 75231 Paris Cedex, [email protected]), a récemment publié François de Neufchâteau. Biographie intellectuelle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2005.

Philippe MINARD, professeur d’histoire moderne à l’université de Paris VIII (IDHE- UMR 8533, 2, rue de la liberté, 93526 Saint-Denis Cedex, [email protected]), a codirigé avec Steven Kaplan, La France, malade du corporatisme ? XVIIIe-XXe siècles, Paris, Belin, 2004.

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