Editorial
Le hasard du temps, un retard technique involontaire, un ensemble de circons- tances, ont retarde la parution du dernier numero de 2004 de Douleur et Analgesie. La redaction de I'editorial se fait souvent en dernier, apres une lecture attentive des textes paraftre.
Entre-temps est survenue la catastrophe du 26 decembre 2004.
Le tsunami a fait environ 150000 morts en I'espace de peu de temps, sur une etendue de plusieurs milliers de kilometres. Les consequences ont ete telles que bien des gens d'ici ont eu au moins une connaissance, un ami ou quelqu'un de leur famille qui a ete pris dans I'horreur.
La nature a montre sa puissance, au-dela de la mort, il reste maintenant la souf- france des survivants, le souvenir de ce qu'ils ont perdu et parfois m6me la culpabilite d'avoir et6 parmi les survivants.
II devenait a mon sens difficile, dans une revue consacree a la douleur, mais aussi a la souffrance, de ne pas en parler.
Les vagues ont laisse leurs empreintes, sur le terrain, dans la vie des gens, dans les memoires collectives et individuelles, la disproportion est telle par rapport aux souf- frances de notre quotidien que celles-ci en deviennent parfois derisoires.
Les medias en ont parle avec abondance, avec plus ou moins de retenue ou de delicatesse, les politiciens s'en sont m61es, pas toujours avec tact, tandis que les popula- tions locales sont restees remarquables de dignite, attentives a aider au mieux les vacan- ciers, alors que les diverses organisations humanitaires dans le monde ont reussi a recueillir en un temps record des sommes encore jamais 6gal6es.
Le silence retombe tout doucement, alors que tout reste ~ faire. Sur place, tout est desolation, les 6pidemies guettent, le manque d'eau potable est dramatique, les voies de communication sont detruites, sans parler des maisons effondrees, des ecoles dispa- rues, des dispensaires touches.
Le silence qui va suivre sera peut-r I'oubli, ce qui serait insupportable.
L'oubli.
Qui sait que dans le monde, 6 jeunes de moins de 25 ans sont contamines chaque minute par le HIV et que 8000 personnes par jour meurent du SIDA. L'Organisation Mondiale de la Sante estime que neuf sur dix des personnes qui ont besoin d'urgence d'un traitement du VIH n'en ben6ficient pas. Entre cinq et six millions de personnes mourront dans les pays en developpement au cours des deux ans ~ venir si elles ne sont pas placees sous traitement antiretroviral.
Mais le m6dicament a un coot et le brevet est une institution bien defendue.
Aujourd'hui, le paludisme fait deux millions de morts par an. Toutes les trente secondes, il tue un enfant.
Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur archives-dea.revuesonline.com 177
Mais comme dit Medecin sans Frontiere: pourtant, mourir du paludisme ne devrait pas #tre une fatafit# : un medicament existe...
800 000 a un million de personnes ont 6te massacrees dans le genocide du Rwanda.
Mais la communaute intemationale n'a pas ete tres rapide pour intervenir.
Le Congo est tristement celebre pour le nombre de ses morts dans ses conflits au XX e siecle.
Mais personne ne s'en souvient.
Je m'apprCte a quitter ma fonction de redacteur responsable de cette revue cre6e il y a 16 ans avec des amis. La medecine a une dimension humaniste importante, celle- ci est de plus en plus oubliee, souvent sous la pression des politiciens soucieux de rentabi- lite et d'economie. N'oublions pas que la douleur, les souffrances, les problemes de soci6te concernent aussi le medecin.
Et pourquoi ne pas dire d'abord ?
J'ai la chance de tres bien connaftre le sud-est asiatique, d'y avoir beaucoup d'amis. J'ai des amis occidentaux qui ont aussi et6 pris, avec violence, dans la vague du tsu- nami, a Phuket et au Sri Lanka. Heureusement ils ont survecu.
J'ai vu beaucoup de catastrophes dans ces pays, je n'ai pas pu m'empr de penser ces derniers jours: et s'il n'y avait eu aucun mort de chez nous, seulement 150000 morts de ces pays, aurions-nous reagi de la m#me maniere ?
Poser la question est peut-#tre dejD y repondre.
Je tenais ~ rendre hommage ici a tous les morts de la catastrophe du tsunami, aux survivants, aux famines et aux proches dans la peine, aux populations locales des- quelles je me sens tres proche depuis bien Iongtemps.
Peter Rosatti Borex, janvier 2005
Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur archives-dea.revuesonline.com 178