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L'évolution géohistorique de la Confédération
RAFFESTIN, Claude
RAFFESTIN, Claude. L'évolution géohistorique de la Confédération. In: Jean-Bernard Racine et Claude Raffestin. Nouvelle Géographie de la Suisse et des Suisses . Lausanne : Payot, 1990. p. 23-34
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II Claude Raffestin
L'évolution géohistorique
de la Confédération
Il n'y a pas davantage de destin «naturel» qu'il n'y a de frontières
«naturelles». Ce sont les acteurs qui sont prépondérants, et c'est leur action qui révèle la nécessité géographique. César l'avait fort bien com- pris: «... les Helvètes, en raison des conditions géographiques, sont de toutes parts enfermés... Cela restreignait le champ de leurs courses vaga- bondes et les gênait pour porter la guerre chez leurs voisins : situation fort pénible pour des hommes qui avaient la passion de la guerre. Ils esti- maient d'ailleurs que l'étendue de leur territoire, qui avait deux cent qua- rante milles de long et cent quatre-vingts de large, n'était pas en rapport avec leur nombre, ni avec leur gloire militaire et leur réputation de bra- voure. » Laissons de côté l'évocation de la notion d'espace vital avant la lettre... si chère à la géopolitique des années 1930... et qui connaît, aujourd'hui, un renouveau moins étonnant que préoccupant.
Une population s'organise, vit et se perpétue par et à travers la trans- formation d'un espace en territoire et aussi par la modification de ses propres rapports sociaux. La structure géographique d'une région, quant à son utilisation, est une variable dépendante de l'action humaine. Si, comme le dit Herbert Lüthy, «il est toujours tentant de projeter le résultat d'un développement avant son commencement et de trouver l'Histoire écrite d'avance sur la carte sans prendre en considération com- bien la carte elle-même a été transformée par l'histoire», il faut se méfier de ces belles images pourvoyeuses de mythes que sont les cartes. Non seu-
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UNE CONSTRUCTION TERRITORIALE LENTE ET DIFFICILE
lement la carte n'est pas le territoire, mais la valeur et la signification qu'une population accorde à celui-ci changent considérablement au cours du temps. Nous n'en voulons pour preuve que les Alpes qui effraient et font horreur au XVIe siècle mais qui sont exaltées au XVIIIe:
«Loin des occupations vaines et pénibles, loin de la fumée des villes, la tranquillité de l'âme habite dans ces lieux» (A. von Haller).
11 est souvent répété que «la Suisse est la création du col du Saint- Gothard tout comme l'Egypte est un don du Nil» (Gilliard). Les histo- riens affectionnent les formules frappantes et on ne saurait leur en tenir rigueur si elles ne cristallisaient pas des points de vue qui, à la longue, paralysent la réflexion. La métaphore est belle, mais elle écrase, à tort, le rôle des hommes. Les conditions naturelles sont certes contraignantes mais non déterminantes, et surtout pas dans la longue durée, car «l'his- toire est précisément ce par quoi il y a de la nécessité géographique»
(J.-P. Sartre).
Le rôle des hommes est essentiel. Elisée Reclus, l'inoubliable géo- graphe du XIXe siècle, l'avait vu, et fort bien dit, dans sa monumentale Géographie universelle.
Construction lente, sans nul doute, puisqu'elle se déroule sur presque six siècles, mais difficile aussi car liée aux grands courants de l'histoire politique européenne dans lesquels les grandes puissances de chaque époque interviennent. Disons, d'emblée, que cette construction territo- riale n'a rien de commun avec celle des pays voisins. La Confédération est d'abord, et avant tout, une agrégation qui passera par de multiples vicissitudes avant de parvenir à l'intégration de 1848. Agrégation de corps souverains, de communautés, de villes, de pays sujets d'un ou plu- sieurs cantons, agrégation qui défie la représentation cartographique!
C'est en somme le laboratoire du fédéralisme que cette construction sur l'acte de fondation de laquelle il y a déjà controverse. A cet égard, il est nécessaire de rappeler que les cantons sont des agrégations de communes et qu'il ne faut pas penser aux cantons dans leur forme actuelle. Lorsque nous évoquerons des cantons c'est évidemment pour simplifier le dis- cours.
Le pacte de 1291, vraisemblablement précédé par d'autres, est-il un pacte de réconciliation entre des montagnards querelleurs, une alliance locale à caractère conservateur ou une alliance politique pour défendre des libertés contre les Habsbourg? Nous ne conclurons pas plus que les historiens, mais, quoi qu'il en soit, cette incertitude permet des «lec- tures» fort diverses et des interprétations qui s'alimentent à des idéolo- gies opposées. Ceux qui voient dans les origines de la Confédération une noble lutte pour l'autonomie ont-ils plus tort ou plus raison que ceux qui y voient une affaire d'intérêts? Dire qu'il y a des deux ne nous avance guère et pourtant..., les textes sont aussi produits par des prétextes bons ou mauvais au regard de la postérité: c'est l'Histoire qui nous l'enseigne!
Déchiffrer cette énigme paradoxale qu'est la Confédération c'est savoir se mouvoir entre plusieurs mythes et les confronter à la réalité du moment, c'est encore savoir faire la part entre l'éphémère et le durable.
Introduction
Si des guillemets ont jamais été justifiés c'est bien dans ce cas! Nous sommes au XIIIe siècle, dans les Alpes centrales et, tant sur le versant Nord que sur le versant Sud, de grandes dynasties s'affrontent en de dures luttes politiques. C'est alors qu'une poignée d'hommes décident de manifester, par une alliance, un pouvoir proprement alpin. Commu- nautés de vallées, les Waldstätten contrôlent une infime partie de ce qu'on appelle aujourd'hui la Suisse. A l'aune actuelle cela représenterait un quinzième du territoire. Autant dire rien face aux puissances de l'époque. C'est pourtant à partir de ce noyau, et autour de lui, que la Confédération va commencer son processus d'agrégation. Que l'on choi- sisse la thèse de la «liberté montagnarde» ou celle des «intérêts monta- gnards» cela ne change rien au fait qu'une nouvelle territorialité poli- tique a émergé.
Jusqu'au XIIe siècle, ces communautés ont vraisemblablement connu un assez fort isolement, et l'économie de subsistance a dû préva- loir dans une très large mesure. Les relations essentielles ont lieu au niveau local, quelques-unes au niveau régional, fort peu au niveau inter- régional. L'enveloppe spatio-temporelle est donc réduite, relativement aux distances. L'autarcie économique l'emporte. Les besoins sont satis- faits, sans doute médiocrement, par des productions diversifiées sinon rentables : on fait des céréales à une altitude aujourd'hui inconnue de nos paysans, de la vigne bien sûr et encore de l'élevage. Ce n'est pas la richesse pour le gros de la population mais cela permet la vie ou au moins la survie.
Après le XIIe siècle, les relations se nouent avec les zones subalpines, avec le «plat pays» si l'on peut dire par opposition aux Alpes. Si les rela- tions se nouent c'est aussi qu'il y a un changement de territorialité écono- mique qui survient: les surfaces cultivées se réduisent au profit des prai- ries et des pâturages. On se tourne plus carrément vers l'élevage, et cette orientation a certainement été influencée par les moines, agents d'échange et animateurs du trafic (J.-F. Bergier). Dès lors, le niveau local est franchi, puis le niveau régional et enfin le niveau interrégional, car la spécialisation amorcée implique des complémentarités entre la montagne et la plaine: l'une devient vendeuse de bétail, de viande et de fromage, tandis que l'autre procure le blé et le sel. C'est par le sel, dont le rôle poli- tique n'est pas négligeable, que la montagne a longtemps été liée à la plaine. Indispensable pour le bétail, le sel est également nécessaire pour la conservation de certains aliments. Si la montagne a beaucoup joué sur l'autoconsommation, elle a dû échanger ses surplus contre ce qu'elle n'avait pas dont le sel entre autres.
Mais c'est l'approvisionnement en grains qui pose problème aux com- munautés alpines. A la fin du XIIIe, la «Suisse» originelle pour ne pas dire primitive compte pour son approvisionnement sur Bâle, Zurich et Lucerne. A la fin du XIIIe les échanges avec Zurich sont déjà significa- tifs, mais le marché par excellence sera Lucerne surtout après son entrée dans l'alliance en*1332.
Dès lors que les échanges se multiplient, les routes, surtout celles des cols, deviennent indispensables. Parmi ces routes, le Simplon, mais sur- tout le Saint-Gothard, vont jouer un rôle politico-économique de premier
L'évolution géohistorique de la Confédération
AUX ORIGINES DE LA «SUISSE»
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L'ÉLARGISSEMENT DE LA CONFÉDÉRATION:
LES VIII CANTONS
ordre. L'ouverture du Gothard est non seulement un événement écono- mique, mais encore politique. La géographie politique de la région s'en trouvera transformée. Quand et par qui le Gothard a-t-il été ouvert? La date est incertaine: pour certains le Gothard était déjà utilisé vers l'an 1000, pour d'autres il faudrait attendre jusqu'au XIIe siècle. En tout cas, le Gothard est commercialement significatif entre 1200 et 1230. L'initia- tive de son ouverture est probablement lombarde:,«Ce sont les mar- chands de Milan qui, au XIIIe siècle, ont construit la route, révolution- naire alors, du Saint-Gothard» (F. Braudel). Si, vers le nord, la nouvelle Confédération jouera sur les alliances pour contrôler les débouchés de la fameuse route, vers le sud elle pratiquera les conquêtes.
A la fin du XIIIe siècle, les Waldstätten ne contrôlent, certes, qu'une petite maille territoriale mais située sur un grand axe européen avec un nœud stratégique, le Gothard.
Pourtant routes et passages ne prennent toute leur valeur que par les villes. La renaissance urbaine qui s'est amorcée au XIe s'est maintenue à un rythme soutenu : « Des 30 villes existant vers 1200, il se forme vers 1300 un dense réseau de 190 villes, étendu sur tout le pays» (H.C. Peyer). La fondation d'une ville est un acte politique. Les Zähringen, à la fin du XIIe, feront surgir Fribourg et Berne entre autres. En Suisse occidentale ce sont les comtes de Savoie qui implanteront des places fortes, comme dans le canton de Vaud par exemple.
Ce développement urbain utile aux cantons primitifs va se traduire politiquement par un élargissement de l'alliance du côté des villes.
Engagés dans un jeu de bascule, dans une stratégie paradoxale entre les Habsbourg et l'Empire, les Confédérés cherchent à affermir leur struc- ture territoriale du côté de Lucerne qui était l'étape nécessaire d'où par- tait et où aboutissait le trafic du col. Ne pas être sûr de Lucerne c'était se condamner à voir le ravitaillement du Gothard paralysé.
La bourgeoisie lucernoise favorable aux Waldstätten finira par con- clure une alliance avec les Confédérés en 1332. On peut, dès lors, valable- ment parler du lac des Quatre-Cantons. Sans nul doute, l'élément urbain va conférer un caractère nouveau à l'alliance.
Non seulement l'enveloppe confédérale est élargie, mais elle s'ajoute un système urbain qui incitera ultérieurement d'autres villes à s'y agréger.
Ce fut le cas de Zurich en 1351, même si les liens avec les Confédérés furent, au début, plutôt lâches. Avec Zurich, l'axe du développement de l'alliance est nord-sud et c'est important car Zurich était, déjà, un centre du trafic transalpin non négligeable.
L'année suivante, en 1352, ce furent Zoug et Glaris qui rejoignirent les Confédérés. Leur adhésion ne se fit pas sans difficulté en raison de tensions diverses. Leur alliance définitive ne devait être acquise respecti- vement qu'en 1365 et 1386. C'est assez dire le caractère déjà «offensif»
des confédérés qui «arrondissent» la maille, autant qu'ils le peuvent, par des territoires limitrophes. Il est loisible de dire que les frontières de la Introduction
Illustration tirée de la Cosmographie de Sebastian Münster.
Confédération sont vraiment dans ce cas des «isobares politiques»
(J. Ancel).
Avec l'entrée de Berne, en 1353, dans l'alliance, la maille confédérale est pratiquement doublée mais surtout l'expansion se fait vers l'ouest et le nord-ouest. Berne, fondée par Berthold de Zähringen en 1191, dans un site de méandre qui est une véritable fortification naturelle, possède une situation géographique qu'il faut bien qualifier d'exceptionnelle. En effet, étant située à la charnière de la Suisse occidentale et de la Suisse orientale, elle commande la circulation des routes dans le Moyen-Pays.
Au moment où Berne entre dans l'alliance, elle abrite environ 3000 habi- tants.
Ainsi, au milieu du XIVe siècle, soixante ans après le pacte, l'assiette territoriale de la Confédération est consolidée et les trois villes de Lucerne, Zurich et Berne sur le versant nord constituent des «bastions», des points d'appui stratégiques tant du point de vue économique que poli- tique. Ainsi, en 1385, la Confédération, territorialement, a grossièrement la forme d'un croissant dont la pointe nord est occupée par Zurich et la pointe nord-ouest par les confins de Berne.
Pendant trois quarts de siècle, la Confédération va procéder par des moyens mi-pacifiques, mi-belliqueux à des accroissements territoriaux:
«Les florins d'or bon poids, amassés grâce à l'esprit d'épargne et d'industrie, très bourgeois, des villes suisses, ont pesé dans la balance du destin national aussi lourd que les piques et les hallebardes...»
(N. Morard). Achats et prêts hypothécaires tout autant que pressions et conquêtes contribueront à rassembler patiemment les pièces du puzzle helvétique. C'est ainsi que l'Argovie devint un bailliage en 1415, que la Léventine en 1439, après plusieurs tentatives infructueuses, renforça la
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DES VIII AUX XIII CANTONS
Diète de Baden, 1531.
position d'Uri sur la route du Gothard et qu'enfin la Thurgovie fut conquise en 1460.
C'est dans un contexte de grande politique européenne, qui va des guerres de Bourgogne aux guerres d'Italie, que la Confédération va accueillir les nouveaux candidats à l'alliance. En 1481, à l'ouest, Fri- bourg, même si c'est d'une manière timide, entre dans la Confédération comme Soleure également. Vingt ans plus tard, en 1501, c'est au tour de Bâle et de Schaffhouse de rejoindre les Confédérés qui contrôlent ainsi des lieux clés sur le Rhin. Enfin, en 1513, Appenzell à l'est complète fort opportunément l'alliance en direction du Rhin et du lac de Constance.
A la paix perpétuelle de 1516, la Suisse, cartographiquement parlant, présente une physionomie assez proche de celle que nous connaissons. En gros bien sûr, car, dans le détail, il reste encore beaucoup à faire. Cette Suisse est même vers le sud plus développée qu'elle n'est aujourd'hui car si en 1516 on lui a reconnu la possession de Bellinzone, de Locarno, de la Maggia, de Lugano et de Mendrisio (en somme le Tessin), on lui a cédé, pour le compte des Ligues rhétiques, Chiavenna, Bormio et la Valteline.
En revanche l'Ossola, qui faisait rêver les Valaisans, lui échappe.
Dès lors, en 1536, les cantons souverains, cantons campagnards et cantons villes, les pays sujets d'un seul canton et les bailliages com- muns réalisent une. continuité du Rhône et du Léman jusqu'au lac de Constance. Ils contrôlent par ailleurs la route du Gothard jusqu'au Tessin. A l'extrémité sud-occidentale, Genève est un allié, ainsi que le Valais et les Ligues rhétiques au sud et au sud-est.
L'enveloppe spatio-temporelle n'est certainement pas achevée, mais elle possède une forme qui ne nous dépayse plus. Institutionnellement,
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elle est et demeure complexe en raison de l'enchevêtrement des formes d'Etats et de souverainetés. Finalement, la construction est un triptyque qui comprend trois confédérations: les XIII cantons, le Valais et les trois Ligues rhétiques que complètent des sujets et des alliés (comme Mulhouse au nord de Bâle).
Territorialité politique complexe mais fragile aussi, qui favorisera bien sûr les conflits et les querelles qui ne manqueront pas de surgir à l'occasion de la Réforme et de la guerre de Trente Ans.
Après les guerres d'Italie, la Suisse s'est acheminée vers une neutralité de fait, mais, en même temps — et c'est un point d'une extrême impor- tance — à partir de 1521, un accord «ouvrait aux recruteurs français l'accès du premier marché d'hommes de l'Europe» (N. Morard).
Pourquoi «premier marché d'hommes de l'Europe»? Parce que la Suisse qui compte, vers 1580, 1100000 habitants, est incapable de nourrir toute sa population, même si le territoire économique s'est trans- formé en se spécialisant, relativement du moins, du point de vue agricole, la notion d'industrie est encore ignorée et si Saint-Gall exporte son lin, Berne, Bâle et Zurich travaillent essentiellement pour leur arrière-pays naturel (M. Körner). Les capitaux existent mais on est plus intéressé aux rentes et à la terre qu'à la «production».
Dès lors, il y a un trop-plein d'hommes. Autrefois, on aurait pu choisir l'expansion par les conquêtes, encore que la leçon de César semble avoir été suivie puisque les Suisses, dans leurs courses même les plus vagabondes, n'ont que timidement franchi les obstacles naturels qui déli- mitent le territoire actuel. Mais, depuis les guerres d'Italie, il n'en est plus question, surtout avec la neutralité de fait.
L'enveloppe spatio-temporelle étant trop petite, il faut l'élargir, à l'Europe, voire au monde, et «louer», sinon vendre, la seule ressource abondante, les hommes: c'est-à-dire du «travail». Il s'agit de faire une plus-value sur ce travail: on loue du travail avec le produit duquel on se procurera des ressources qui permettront d'alimenter la population qui
«produira» des hommes. La solution a donc été le service étranger. Entre le XVIe et le XVIIe siècle on trouvera au service de la France, de la Papauté, de l'Espagne, des princes allemands et d'autres pays, 400000 mercenaires.
Ces fameuses «capitulations militaires» sont de véritables traités de commerce aussi, puisqu'elles prévoyaient des privilèges commerciaux comme le sel à prix réduit, l'exemption de taxes douanières et d'impôts.
On a prétendu que jusqu'au milieu du XVIIe la balance était positive grâce au service étranger. Cela rapportait de 40000 à 50000 écus d'or au soleil aux trésoreries publiques, sans compter les pensions privées versées aux classes dirigeantes. On a également pu dire que «le service étranger et les pensions constituent la source principale dans la formation des grandes et des très grandes fortunes suisses» (M. Körner).
Par ailleurs, les levées d'hommes, contrôlées par les gouvernements, financées par eux et placées sous le commandement d'officiers d'origine urbaine, contribuent à l'assujettissement renforcé des campagnes relayé aussi par le Verlagssystem.
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Départ du soldat suisse mercenaire.
Gravure coloriée de Sigismond Freudenberg.
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D'UNE «SUISSE CENTRALISÉE»
À L'ACTE DE MÉDIATION
Ainsi la première forme d'économie vraiment internationale de la Suisse a été représentée par la «location de travail».
Au XVIIIe le service étranger ira en s'affaiblissant et les banques prendront le relais avec les capitaux. Relais d'abord timide mais doublé ensuite par les Etats riches, comme Berne et Zurich, qui prêteront respec- tivement à l'Angleterre, aux Pays-Bas et à la France. Par l'argent et leur commerce, les Suisses vont se créer une enveloppe spatio-temporelle dont la limite théorique n'est rien moins que le monde.
Confinée dans une enveloppe, trop exiguë pour son dynamisme, la Suisse, déjà sous l'Ancien Régime, s'est constitué une enveloppe euro- péenne d'abord, et intercontinentale ensuite, à partir du travail et du capital.
Minée par le conservatisme et les contradictions d'une part, par les conflits confessionnels et les querelles internes d'autre part, la Suisse d'Ancien Régime, tombera comme un château de cartes devant les armées françaises.
La République helvétique imposée par la France révolutionnaire en 1798 est un redécoupage territorial qui trace d'une plume un peu trop sûre d'elle plusieurs siècles d'histoire: «II n'y a plus de frontières entre les cantons et les pays sujets, ni de canton à canton. L'unité de patrie et d'intérêt succède au faible lien qui rassemblait et guidait au hasard des parties hétérogènes, inégales, disproportionnées et asservies à de petites localités et à des préjugés domestiques. On était faible de toute sa fai- blesse individuelle, on sera fort de la force de tous. » (1er alinéa du texte de la Constitution). Changement de pouvoir, changement de maillage...
Des regroupements de communes vont donner naissance à de nouveaux assemblages et découpages.
Introduction
Qu'est alors devenue la Suisse retaillée à l'aune révolutionnaire?
Genève fait partie du Département du Léman, Neuchâtel demeure princi- pauté prussienne, l'ancien évêché de Bâle, un peu plus que l'actuel canton du Jura, devient le département du Mont-Terrible. L'enveloppe générale délimitée par les frontières n'est donc pas très différente, mais là ne s'est pas arrêtée la furia francese. Le découpage administratif intérieur est complètement remanié et, si on l'observe d'un peu près, on découvre qu'il est loin d'être innocent. L'orgueilleuse Berne est cassée en deux morceaux, Berne proprement dite et l'Oberland; la Suisse primitive est rassemblée en une seule maille: les Waldstätten. Le Tessin actuel com- porte deux cantons: Bellinzone et Lugano. Un canton, la Linth, regroupe Glaris et une partie du Saint-Gall d'aujourd'hui, tandis que le reste de Saint-Gall est regroupé avec Appenzell pour donner le Säntis. Enfin un étroit canton d'orientation nord-sud est constitué entre l'Argovie et Zurich: Baden. Pour couronner le tout la capitale de la République est implantée à Aarau!
S'il est vrai qu'un nouveau maillage peut casser un ancien pouvoir, les Français font, dans ce cas, la preuve de leur ignorance ou de leur hâte, car on ne casse pas aussi aisément des traditions, une territorialité vécue et enracinée, en somme l'assiette territoriale d'une population. Et ils le savent bien, eux qui ont découpé des départements dans les anciennes provinces... mais en respectant les limites de celles-ci.
Faut-il dire que cette République, qui durera cinq ans, sera un échec?
Maintenue par la force des baïonnettes françaises elle n'entraînera pas l'adhésion des Suisses et, en 1803, Napoléon, plus conscient que ses pré- décesseurs de la nécessité du fédéralisme, imposera l'Acte de Médiation qui permit le retour aux structures cantonales classiques. Les nouveaux cantons tels que Saint-Gall, Argovie, Thurgovie, Tessin et Vaud auront un régime de démocratie représentative. De 1810 à 1814, le Valais deviendra le département du Simplon car la route du col est essentielle à la politique italienne de Napoléon.
En d'autres termes, la Médiation a fait la part des choses entre l'ancien et le nouveau et, tant bien que mal, l'équilibre put se rétablir.
Cette période de trente-trois ans est, en fait, une marche vers l'inté- gration, vers ce que d'aucuns ont appelé la création du «marché commun» helvétique avec la constitution de l'Etat fédéral moderne.
Territorialement, en 1815, la Suisse accueillit trois nouveaux cantons : le Valais, Genève et Neuchâtel, ce dernier simultanément prussien, et cela jusqu'en 1857, date à laquelle le roi de Prusse renoncera à ses droits. La Confédération des XXII cantons était née. La Valteline sera définitive- ment perdue pour la Suisse. Cela dit, le Congrès de Vienne créa deux pro- blèmes territoriaux. Le premier intéresse l'ancien évêché de Bâle qui fut remis à Berne en dédommagement de la perte du canton de Vaud, c'est-à- dire l'actuel canton du Jura, francophone et catholique. Il faudra que les Jurassiens attendent jusqu'au 1er janvier 1979 pour que naisse légale- ment leur canton.
L'évolution géohistorique de la Confédération
DE LA RESTAURATION À 1848
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Au chapitre des problèmes territoriaux, il convient d'ajouter, pour mémoire, la question des zones franches: zone franche gessienne et savoyarde issue du traité de Turin de 1816 et instituée pour désenclaver Genève, zone de Livigno, en Italie, enserrée entre le Val Müstair et le Val Poschiavo reconnu en 1805 par le Royaume d'Italie créé par Napoléon, mais dont les origines juridiques remontent au XVIe siècle, et enfin zone franche de Samnaun, érigée en 1893 par le Conseil fédéral en raison de son enclavement géographique.
On notera, enfin, que si les frontières ont été stables elle n'en ont pas moins connu des rectifications de détail pour faciliter ou améliorer l'exis- tence des communautés frontalières.
A l'avers d'une représentation scientifique correspond toujours un envers frappé au coin de la quotidienneté. Ce côté pile des choses est le plus souvent fait de lieux communs, de poncifs et de mythes aussi, qui ali- mentent l'imaginaire dont se nourrit une collectivité affamée d'identité.
Les «invariants» de l'imaginaire sont produits par la société qui se regarde, mais aussi par les sociétés qui la regardent. Cela donne des cari- catures auxquelles s'alimentent des jugements multiples. Déformantes, ces caricatures sont plus importantes qu'on ne le croit, car, au même titre que les boutades, elles contiennent des parcelles de vérité qui relèvent d'une analyse sociologique à laquelle il convient de consacrer quelques pages car, comme le dit fort justement Georges Duby: «Ce n'est pas en fonction de leur condition véritable mais de l'image qu'ils s'en font et qui n'en livre jamais le reflet fidèle, que les hommes règlent leur conduite.
Ils s'efforcent de la conformer à des modèles de comportement qui sont le produit d'une culture et qui s'ajustent tant bien que mal au cours de l'histoire, aux réalités matérielles.»