L’Usage raisonné des représentations spatiales dans un cadre participatif fut le thème retenu en 2005 pour la première Conférence québéco-française pour le développement de la géomatique (CQFD-Géo). Cette dernière rassembla du 30 mai au 2 juin 2005, à l’Université Laval, des chercheurs et doctorants en géomatique issus pour une part du Centre de recherche en géomatique (Québec, Canada), et pour une autre du groupement de recherche CNRS-SIGMA (France). Une partie des communications proposées firent l’objet d’un numéro spécial de la Revue internationale de géomatique (Lardon, Mainguenaud, Roche, 2006).
À l’époque, les travaux engagés en France depuis le début des années 2000 sur les « Modèles spatiaux pour le développement territorial » permettaient d’entrevoir des éléments de réponses dans trois directions complémentaires : (1) la production et l’usage des représentations spatiales dans des dispositifs expérimentaux confrontant le regards des praticiens et des chercheurs sur des questions de développement territorial (Lardon et al., 2001) ; (2) la participation et l’appropriation des approches par les acteurs mobilisés (Debarbieux, Lardon, 2003) ; et (3) l’usage et l’utilité des technologies de l’information (géographique en particulier) dans le domaine de l’action territoriale (Mainguenaud, 2002 ; Roche, Caron, 2004). Par ailleurs, les projets JOYSTIC1 et SECOURS2 financés dans le cadre du programme Société de l’information du CNRS, et réalisés dans le contexte du groupe de travail Gouvernance des territoires du GdR CNRS SIGMA-Cassini3 touchaient à leur fin.
L’idée de se donner les moyens d’un regard croisé France-Québec sur ces questions d’interactions autour des représentations spatiales et de concertation avec les acteurs de la gestion des territoires fut précisément à l’origine de CQFD- Géo 2005. Dès le début, il fut question d’en faire un forum d’échange biannuel, bénéficiant d’une rotation géographique. C’est ainsi qu’en 2007, la deuxième édition de CQFD-Géo fut jumelée au colloque SAGEO. Le réseau de centres d’excellence GEOIDE4 devint partenaire de l’événement, et permit ainsi à une dizaine de chercheurs canadiens de se rendre à Clermont-Ferrand du 18 au 20 juin 2007. La formule choisie fut un peu différente, et il fut décidé d’ouvrir la conférence à d’autres thèmes qui pouvaient trouver intérêt et pertinence dans une mise en perspective franco-québécoise. Un appel à sessions fut donc ouvert par les organisateurs de SAGEO. Nous avons répondu sur le thème de « La production et
1. Lardon S. (resp), Joystic : Usage raisonné des représentations spatiales comme objets intermédiaires dans les projets de développement participatif, PSI, CNRS, 2001.
2. Roche S. (resp), Secours : Développement et test d’une solution géomatique pour optimiser l’emploi des représentations spatiales dans le diagnostic de territoire, PSI, CNRS, 2002.
3. http://www.sigma-cassini.org 4. http://www.geoide.ulaval.ca
les usages des représentations spatiales dans les démarches participatives », dans la continuité logique de l’édition de 2005 et organisé le 20 juin un atelier d’une journée. En parallèle, les collègues Thierry Badard et Hervé Martin organisaient de leur côté un atelier traitant des SIG ubiquitaires et des SIG mobiles. Dans le prolongement, Mireille Batton-Hubert, Thierry Joliveau et Sylvie Lardon, co- organisateurs du colloque SAGEO 2007, montaient les 21 et 22 Juin 2007 à Saint- Étienne des ateliers chercheurs acteurs « Modélisation spatiale et décision territoriale participative », pour tester et mettre à l’épreuve l’usage d’une dizaine d’outils de représentation spatiale.
Acquis et perspectives de CQFD-Géo 2005
L’entrée par l’Usage raisonné des représentations spatiales dans un cadre participatif consistait en particulier à étudier les solutions (outils, méthodes, approches) permettant de favoriser la conception, le partage, l’usage, la communication et la traçabilité des représentations spatiales dans des démarches participatives de développement territorial. Les travaux présentés lors de cette première édition s’articulaient plus spécifiquement autour de la formalisation des raisonnements sur l’espace, laquelle est envisagée comme un facilitateur de la conception et de la communication des représentations spatiales. Les présentations de l’époque se répartissaient autour d’entrées méthodologique (avec la notion d’itinéraires), sémantique, technologique et humaine.
Au final cet ensemble de contributions (Lardon, Mainguenaud, Roche, 2006) avait permis de mettre en évidence le rôle de médiateur que jouent les représentations spatiales dans les interactions entre acteurs. Il apparaissait clairement combien ces représentations constituent un support pour élaborer un raisonnement sur l’espace et pour faciliter la participation des acteurs à des démarches collectives de développement territorial. Par ailleurs, le regard croisé porté sur ces questions avait permis de mettre en évidence la nécessaire synergie avec les acteurs qu’impose aux sciences géomatiques la complexité de l’action territoriale. Cette géomatique collaborative impliquait d’appréhender la participation comme une posture, dont les modalités pratiques devaient être adaptées à la diversité des situations de mise en œuvre.
Précisément, l’accompagnement des dynamiques de développement territorial et la facilitation des interactions entre acteurs par la géomatique imposent la mise en œuvre d’outils et de dispositifs de gouvernance territoriale. En 2005, à l’issue de CQFD-Géo, deux perspectives étaient envisagées dans ce sens, qui devaient participer de la formalisation d’une science de l’ingénierie territoriale : l’accent mis sur la formation d’une part, et en particulier la formation au raisonnement spatial en s’appuyant sur des expériences variées (jeux collaboratifs, ateliers participatifs, etc.) ; la mise en place de dispositifs d’intervention en situations réelles d’autre part, lesquels permettant de tester les hypothèses de recherche dans le contexte d’un véritable partenariat entre acteurs et chercheurs.
Les apports de CQFD-Géo 2007
Dans le cadre de cette deuxième édition, jumelée avec la dernière journée de la conférence SAGEO, les réflexions croisées engagées en 2005 ont été poursuivies sur la base des perspectives présentées ci-dessus. La lecture croisée franco-canadienne des questions de production coopérative et d’usage collectif des représentations géospatiales dans les démarches participatives s’est articulée autour des trois thèmes suivants : (1) Public Participation GIS (PPGIS) ; (2) démarches participatives de production de données géographiques et (3) formation au raisonnement spatial.
Les deux premiers articles portent précisément sur le premier thème. Turkucu et Roche (« Classification fonctionnelle des Public Participation GIS »), proposent une analyse des expériences PPGIS à partir d’une classification fonctionnelle bâtie sur une grille construite sur la base d’une démarche collective. Ils mettent en évidence la dimension contingente de ce type de projets et en proposent un observatoire en ligne.
Tang et Coleman (« GeoDF: Bridging the communication gap in online participatory planning »), présentent un projet de recherche-action de type PPGIS, développé avec la ville de Frederiction au Nouveau-Brunswick, pour supporter les projets d’aménagement participatif. L’objectif consiste à mobiliser les technologies Web géospatiales en vue de faciliter la communication entre le public et les acteurs de l’aménagement.
Les deux articles suivants sont associés au deuxième thème. En particulier, Noucher, « Coproduction de données géographiques : du compromis au consensus…
différencié », propose des éléments de réflexion pour la conception et l’instauration de processus de concertation et de décision participatifs en matière de coproduction de données géographiques. Il confronte des retours d’expériences pratiques de consultant à des réflexions plus conceptuelles sur les enjeux socioconstructivistes, stratégiques et cognitifs de ces processus. L’objectif consiste en particulier à proposer une alternative aux logiques de consensus et de compromis, alternative dénommée le consensus différencié. Joerin et Rondier (« Le Socioscope, des géoindicateurs pour aider au diagnostic ») portent leur attention sur la mise en œuvre de systèmes d’indicateurs. Ils proposent dans un premier temps des éléments de réflexion sur l’utilité de ces systèmes dans la perspective de l’aide au diagnostic de territoire. Un exemple concret développé sur l’île de Montréal permet de préciser en quoi la construction d’indicateurs renvoie au regard porté par les acteurs sur une réalité territoriale complexe et comment ce type de système peut accompagner l’élargissement des représentations en situation d’interaction.
Alors que ces quatre premiers articles renvoient chacun à leur niveau à la seconde perspective dessinée à l’issue de CQFD-Géo’05, les trois derniers articles constituent autant de réponses à la première perspective. Ce faisant, ils s’inscrivent selon des entrées différenciées dans le troisième et dernier thème de CQFD-Géo’07 : la formation au raisonnement spatial. Lardon et al. (« Jeu de construction de territoire »), relatent une expérience collaborative de jeu de territoire visant à
analyser les interactions qui se jouent autour de représentations spatiales collectivement élaborées et à tester un dispositif d’observation des dynamiques d’apprentissage dans les processus de construction de projets de territoire. En ce sens, ce papier s’inscrit en droite ligne dans les propositions élaborées en 2005, le jeu ici relaté ayant été précisément joué lors de la conférence CQFD avec les participants. Joliveau et Genevois, (« Travail collaboratif et information géographique pour l’enseignement secondaire ») présentent l’expérimentation d’une plate-forme pédagogique collaborative en ligne organisée autour d’outils SIG et destinée aux élèves de lycée. Ils explicitent ainsi le nouveau contexte sociotechnique qui accompagne le développement rapide des outils collaboratifs et personnels Web 2.0 du type globe virtuel et proposent les principes de plates-formes éducatives de travail géocollaboratif. Enfin, dans le dernier article, Batton-Hubert, Joliveau et Lardon (« Modélisation spatiale et décision territoriale participative ») présentent la synthèse des ateliers SAGEO. Ces ateliers ont permis de tester l’appropriation par les acteurs d’outils d’aide à la décision territoriale proposés par des chercheurs.
L’usage de ces outils (jeux de reconstruction spatiale, SIG et analyse multicritère, automate cellulaire, simulation paysagère 3D…) a été expérimenté collectivement dans ces ateliers pour une diffusion auprès des praticiens. Cette exploration permet d’envisager un élargissement des référentiels et de donner des clés d’interprétation et de traduction des différents outils de représentation proposés.
Les échanges France-Québec réalisés à l’occasion de la seconde édition de CQFD- Géo, en partie rendus dans ce numéro spécial de la Revue internationale de géomatique, sous le titre Représentations spatiales dans les démarches participatives : Production et usages constituent une nouvelle étape vers la formalisation d’une science de l’ingénierie territoriale. Si les représentations spatiales, objets intermédiaires, constituent des supports privilégiés des interactions entre acteurs, leur production et usages dans un contexte de réflexion collective participent surtout d’une réduction de la complexité des processus territoriaux à l’étude. Les articles présentés ici mettent en évidence que ces représentations sont utiles et pertinentes à analyser, davantage sous l’angle de leur processus de production collectif, que comme les résultats finis de ces processus. Différentes postures, mobilisant différentes méthodes, différents outils sous- tendus par différents modèles ont été présentés et testés dans des contextes faisant participer ensemble acteurs et chercheurs. Dans cette perspective, le génie géomatique tel qu’il est explicité et enseigné à l’Université Laval (ou à University of New Brunswick - UNB) converge avec les travaux à orientation plus thématique des équipes françaises pour dessiner un peu plus précisément les contours des sciences de l’ingénierie territoriale.
La troisième édition de CQFD-Géo devrait se tenir à l’automne 2009 à Québec.
Elle sera l’occasion de remettre en perspective ces réflexions dans de nouvelles directions données par les projets de recherche financés dans le cadre de la phase IV du réseau Géoide et localisés à l’Université Laval. Les convergences technologiques de la mobilité et de la réalité augmentée et leur impact sur le domaine du jeu et de l’apprentissage des compétences spatiales constituent l’une des perspectives
envisagées pour explorer sous un angle différent cette question de la production et de l’usage des représentations spatiales. Le renouvellement de la problématique de la qualité des données, envisagée sous l’angle de la responsabilité engagée par les acteurs dans la production et l’usage des représentations spatiales est une autre perspective offerte par ces projets. Jeux, compétences spatiales, mobilités, réalité augmentée, qualité et responsabilité professionnelle, autant d’outils et de concepts qui permettront d’avancer encore davantage dans notre compréhension des sciences de l’ingénierie territoriale.
Sylvie Lardon INRA & AgroParisTech-ENGREF UMR Métafort, Clermont-Ferrand, France [email protected] Stéphane Roche Centre de recherche en géomatique Université Laval, Québec, Canada [email protected]
Bibliographie
Debarbieux B., Lardon S. (dir.), Les figures du projet territorial, Paris, l’Aube-Datar, 2003.
Lardon S., Maurel P., Piveteau V. (dir.), Représentations spatiales et développement territorial, Paris, Hermès Sciences Publications, 2001.
Lardon S., Mainguenaud M., Roche S. (dir.), « Représentations spatiales et participation », Revue internationale de géomatique, vol. 16 , n° 2, 2006.
Mainguenaud M. (dir), Langage pour SIG. Conception, développement et IHM, Paris, Hermès Sciences Publication, Traité IGAT, 2002.
Roche S., Caron C. (dir.), Aspects organisationnels des SIG, Paris, Hermès Sciences Publications, Traité IGAT, 2004.
COMITÉ DE LECTURE
Bénédicte Bucher – Laboratoire COGIT, IGN, France
Bernard Debarbieux – Département de géographie, Université de Genève, Suisse Patrick Caron – UMR Thétis, CIRAD-TERA, Montpellier, France
Jean-Paul Cheylan – CNRS, Montpellier, France
Nicholas Chrisman – CRG & Réseau GEOIDE, Université Laval, Québec, Canada Robert Feick – Department of Geography, University of Watterloo, Canada Grégoire Feyt – IGA, Université Joseph-Fourrier, Grenoble, France
François Golay – EPFL/LaSIG, Lausanne, Suisse
Sylvie Lardon – UMR Métafort, INRA/ENGREF, Clermont-Ferrand, France Robert Laurini – INSA & Université de Lyon 1, Lyon, France
Florence Leber – CNRS/ENGEES, Strasbourg, France Michel Mainguenaud – INSA, Rouen, France
Pierre Maurel – UMR Thétis, Cemagref, Montpellier, France Stéphane Roche – CRG, Université Laval, Québec, Canada Marie-Hélène de Sède-Marceau – Université de Besançon, France Christiane Weber – LIV & Faculté de géographie, Strasbourg, France