Premier terrain : des publics et une installation numérique

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ÉTUDES DES INTERACTIONS DES PUBLICS AVEC DES INSTALLATIONS D’ART NUMÉRIQUE

3. Le festival @rt outsiders à la MEP

3.1. Premier terrain : des publics et une installation numérique

Après avoir présenté le festival @rt outsiders 2004 et notre place au sein de cette manifestation, nous précisons la manière dont nous avons mis en œuvre notre recueil de données.

3.1.1.L’édition 2004 du festival

Nous replaçons d’abord le festival @rt outsiders dans son contexte historique et thématique pour mieux comprendre la particularité de l’édition de 2004.

3.1.1.1. Cadre historique et thématique

Manifestation reconnue dans l’univers de la création contemporaine et numérique (Beaux Arts Magazine, Art Actuel, parisart103…)104, le festival @rt outsiders105 a été créé par Henry Chapier et Jean-Luc Soret en 2000. Il a lieu tous les ans pendant trois semaines environ, vers septembre octobre ou novembre, à la MEP (Maison Européenne de la Photographie) à Paris, pendant que d’autres expositions photographiques ont lieu. Chaque année, cette manifestation à caractère international propose une exposition et des conférences dédiées aux nouvelles formes de la création contemporaine et à leurs rapports avec les sciences et les technologies. Après avoir assisté à l’exposition de 2002 sur le bio-art, et celle de 2003 sur l’art spatial, notre intervention a eu lieu en 2004, du 15

103http://www.paris-art.com/numerique/numerique/1939/marcel-li.html

104Cf. Annexe 1.

105 http://www.art-outsiders.com

septembre au 3 octobre, le thème portait alors sur la censure. Depuis, @rt outsiders perdure, en 2007 la thématique retenue est celle des territoires invisibles, et "L’art interpolaire" en 2008 traite du rapport entre art et environnement.

3.1.1.2. Résistance – Tantale : l’unique installation du festival

Pour la première fois en 2004, il n’y a qu’une seule installation proposée aux publics : Résistance – Tantale, 2004 de Marcel-li Antunez Roca106. Membre fondateur de la Fuera del Baus, il est particulièrement connu pour ses performances mécatroniques et ses installations robotiques. Marcel-li Antunez Roca était déjà présent à l’édition 2003 du festival @rt outsiders pour sa collaboration au projet d’art spatial DEDALUS. L’installation numérique Résistance – Tantale est accompagnée d’une conférence sur le thème de la censure qui a eu lieu à deux reprises107. Nos observations et entretiens ont donc porté sur l’unique installation du festival @rt outsiders 2004.

Il nous faut préciser l’explication donnée par Jean-Luc Soret de n’exposer qu’une installation. Deux raisons ont été avancées : la concordance temporelle avec la Nuit Blanche108 et Villette Numérique. L’installation de Marcel-li Antunez Roca est mise dans la vitrine de la MEP lors de la Nuit Blanche109 pour permettre aux nombreux publics de cette soirée d’expérimenter cette installation. C’est la première année qu’@rt outsiders participe à la Nuit Blanche. Mais 2004 est surtout l’année de la deuxième édition de Villette Numérique, biennale dédiée à l’art numérique que nous étudions dans le chapitre suivant. Villette Numérique est notamment composée du festival Villette Émergences110, un espace aux marges de la programmation générale, à tendance plus expérimentale. Il s’agit d’une sorte de laboratoire sur les pratiques artistiques numériques. Marcel-li Antunez Roca est assez présent dans ce lieu, il y expose une dizaine d’installations numériques et réalise deux performances numériques jouées à

106 http://www.marceliantunez.com/tikiwiki/tiki-read_article.php?articleId=6

107 Pour plus d’informations, voir : http://www.art-outsiders.com/archives4/default.htm

108 Cf. Annexe 2.

109 Créée en 2002, la Nuit Blanche a lieu le premier week-end d’octobre dans tout Paris où se dessine un parcours artistique nocturne dédié à l’art contemporain durant toute une nuit.

110 Cf. Annexe 3.

plusieurs reprises. Précisons que Villette Émergence et @rt outsiders sont en partenariat lors de ces évènements. La particularité de l’édition 2004 s’explique par l’événement mis en place lors de la Nuit Blanche et particulièrement par la concordance avec Villette Numérique qui permettait, en quelque sorte, à @rt outsiders d’alléger sa programmation en renvoyant vers les productions de Marcel-li Antunez Roca à Villette Émergence. Aucune information n’a été pensée pour avertir les publics du festival, si ce n’est l’apparition des logos sur les documents de communication qui témoignent de la collaboration entre les festivals.

3.1.2.Notre rôle d’observateur impliqué

Suite à quelques contacts avec les organisateurs du festival, Jean-Luc Soret est devenu notre interlocuteur principal. Il a rapidement accepté notre présence durant toute la durée du festival et nous a donné l’autorisation d’interviewer les visiteurs dans l’enceinte de la MEP.

3.1.2.1. Libre dans l’anonymat

Concrètement, notre nom a été marqué sur un cahier au niveau du personnel d’accueil à l’entrée de la MEP, afin de pouvoir accéder gratuitement au festival dont l’entrée est commune avec les expositions photos. Nous n’avons eu aucun badge ou papier officiel, et nous n’avons été présenté à personne dans le cadre du festival. Nous n’avons pas été non plus en contact avec Jean-Luc Soret. Nous l’avons simplement croisé deux ou trois fois dans les locaux de la MEP, lors des conférences par exemple. Cet anonymat est très bénéfique et confortable pour notre recueil de données. En effet, n’ayant pas de place formelle dans l’organisation du festival, nous sommes dégagés de toute contrainte pour nous consacrer pleinement à notre activité de recherche. Nous avons l’aval pour être sur place autant de temps que nécessaire, observer les visiteurs et enregistrer leurs propos. Cette position nous offre une grande liberté d’action sur le terrain : libres d’organiser nos journées, libres d’expérimenter le dispositif à notre guise, libres d’observer pendant des heures, libres d’interviewer n’importe quel visiteur du festival, libres de faire semblant d’être nous-même un visiteur, libres de rencontrer de manière informelle du personnel…

3.1.2.2. Une place stratégique

Nous avons eu l’occasion de parcourir l’ensemble de la MEP, mais l’unique installation numérique du festival se situant au troisième étage en sous-sol, nous passons la plupart de notre temps à proximité de l’espace dédié à Résistance – Tantale. L’œuvre est disposée dans une pièce sombre pour une meilleure lisibilité de la projection, la pièce est desservie par un court couloir qui part de la cafétéria. La cafétéria de la MEP ressemble à un petit salon de thé, assez intimiste, dans laquelle il ne doit pas y avoir plus d’une dizaine de tables. Un seul et même barman, toujours présent, pour servir les boissons et pâtisseries, et, observer les visiteurs.

Cet emplacement atypique de l’unique installation du festival @rt outsiders 2004 a vite pris l’allure de place stratégique, de notre point de vue d’observateur. Tout d’abord, la cafétéria de la MEP est le point de passage incontournable pour accéder à l’installation numérique. Il suffit de se placer dans la cafétéria pour voir entrer et sortir tous les visiteurs d’@rt outsiders. De plus, les conditions dans lesquelles se trouve Résistance – Tantale ne se prêtant pas à discussion, salle sombre et retirée du bruit, la cafétéria semble être le lieu idéal pour rencontrer ces visiteurs. Nous passons donc la plupart du temps à la même table, située juste à l’entrée de la pièce qui accueille l’installation. Nous nous trouvons dans de bonnes conditions pour le recueil de données. Les visiteurs ne nous remarquent pas et nous bénéficions d’un confort matériel idéal : table pour prendre des notes, banquettes et chaises pour s’asseoir, peu de bruit pour l’enregistrement des interviews, ambiance calme et agréable. De plus, cette position nous permet d’entendre ce qui se passe dans la pièce et d’y jeter un œil pour éventuellement entrer si des visiteurs ont une attitude qui nous semble intéressante. Nous sommes également bien placés pour saisir les réactions des visiteurs sur l’installation lorsqu’ils sortent, et nous pouvons à ce moment-là soit entrer avec eux dans une discussion informelle, soit les inviter à s’asseoir à notre table pour les interviewer.

La localisation de l’installation numérique nous a également permis d’entrer facilement en contact avec l’unique barman de la cafétéria qui est devenu notre informateur clé sur ce terrain d’observation. Au cours de nombreuses discussions informelles, il partage avec nous son sentiment sur l’installation, les publics, leur participation, la fréquentation, l’agencement… Il nous donne la possibilité de prendre du recul par rapport à notre implication dans l’observation, de remettre

en question certaines idées qui nous apparaissent spontanément. Et il nous permet aussi d’être au courant des évènements marquants lorsque nous ne sommes pas sur le terrain.

3.1.3.Le recueil et la sélection des données

Comme nous l’avons largement explicité dans le chapitre II, notre démarche est d’abord empirique. Les données recueillies sur le terrain induisent leur catégorisation, cela veut dire que nous ne partons pas recueillir les données avec une grille pré-construite, ou une hypothèse à valider ou à infirmer. Les outils méthodologiques que nous employons sont alors de type ethnographique : journal de bord, entretiens qualitatifs non directifs-actifs, observation et observation-participante. Centrées sur les visiteurs, ces méthodes nous permettent de saisir leur sentiment privé, leur subjectivité et d’approcher le phénomène dans son essence.

3.1.3.1. Les entretiens non directifs-actifs

Les entretiens sont non directifs pour recueillir les sentiments intimes des visiteurs, leurs opinions privées et personnelles sur l’installation numérique. En interviewant les visiteurs, nous cherchons à éclaircir deux points : leur perception de Résistance – Tantale et leur vécu personnel avec cette installation.

Nous choisissons de mener des entretiens non directifs-actifs parce que nous avons suffisamment de connaissances sur le dispositif artistique : installation exposée, festival @rt outsiders, structure d’accueil et domaine de l’art numérique. Actifs, ces entretiens nous donnent la liberté de mieux rebondir sur les propos de l’interviewé et d’adapter notre discours pour éclaircir ou développer certains points.

Tous les entretiens se sont déroulés dans la cafétéria, où nous pouvons facilement interpeller les visiteurs à leur sortie de la pièce. Notre discours est à peu près le suivant : Bonjour, je m’intéresse à la relation entre l’art numérique et les publics. Je vais sur des expos pour rencontrer les visiteurs, ce n’est pas nécessaire d’être spécialiste. Je fais cela dans le cadre d’une thèse en communication, ce n’est ni pour l’artiste, ni pour la structure. Si vous pouvez m’accorder un peu de temps pour me confier votre ressenti, vos propos seront rendus anonymes, vous pouvez parler librement.

Tout simplement, racontez-moi ce qu’il s’est passé dans la pièce, c'est-à-dire votre expérience avec l’installation. Concrètement ce que vous avez fait et comment vous vous êtes sentis ? Qu’est-ce que vous avez vécu ?

Ayant choisi de réaliser ces entretiens sur le lieu d’exposition111, nous savons que les visiteurs ont peu de temps à nous accorder. Cependant nous bénéficions d’une proximité temporelle, spatiale et émotionnelle de leur relation avec l’installation. Nous choisissons donc de privilégier l’entretien in situ, au détriment de la durée. Nous réalisons donc dans ces conditions vingt-trois entretiens non directifs-actifs de cinq minutes pour les plus brefs à vingt minutes pour les plus longs. Seulement six d’entre eux sont intégralement enregistrés, les dix-sept autres sont pris en notes. Nous pensions au départ enregistrer l’intégralité des entretiens, mais une fois sur le terrain, il nous a semblé plus opportun de prendre des notes. Outre la contrainte de la durée de l’entretien, rencontrer les publics sur le lieu d’exposition nous a aussi confronté à des entretiens de groupe.

Certains sont venus seul visiter l’exposition, mais la plupart sont a minima deux ou plus. Écrire le discours donne aux interviewés le temps de la réflexion et le rythme du tour de parole. Autrement dit, comme nous privilégions le recueil de l’expérience sur le moment, le fait de voir l’intervieweur écrire les propos permet aux interviewés de construire le fil de leur pensée et de se répondre sur des thèmes. Lors des entretiens enregistrés, les interviewés sont plus déconstruits, reviennent même parfois sur leurs propos, et lorsqu’ils sont deux ont tendance à se couper la parole.

Nous avons rencontré des interviewés assez différents, l’intégralité de nos entretiens est en annexe 4. Les résultats de notre recueil, interviews et observations mis à jour un peu plus bas, sont ensuite exploités à l’aide de l’analyse sémiotique situationnelle.

3.1.3.2. L’observation et l’observation-participante

L’observation est particulièrement adaptée à ce genre de situation. Comme nous l’avons dit précédemment, nous nous trouvons dans une position idéale pour regarder et noter ce qui se passe : détachés de toutes contraintes et bien situés par rapport au dispositif artistique.

111Cf. 2.3.1.1. Les terrains de recherches.

Notre activité d’observateur consiste à conduire un travail minutieux de description du dispositif artistique tout entier. Il y a d’abord l’environnement, le lieu d’exposition, la taille de cet espace, la disposition, l’éclairage, le son, l’ambiance, l’accès, les indications de médiations. Nous décrivons ensuite l’installation numérique elle-même : son aspect, les médias et matériaux utilisés, son fonctionnement. Et enfin nous nous attachons à décrire les comportements des visiteurs en interaction avec l’installation numérique dans cet environnement.

Pour réaliser la description de l’environnement et de l’installation, nous avons mis en œuvre ce que nous nommons une expérimentation subjective. Ancrée dans des principes phénoménologiques, cette expérimentation consiste à vivre soi-même l’interaction au dispositif tout en essayant de décrire ce vécu. Nous expérimentons le dispositif artistique lors de notre première venue sur le terrain, afin d’éviter que notre regard soit faussé par des interprétations déjà construites.

En pratique, il faut être attentif à noter sur un cahier de bord tout ce qui se passe sur les plans physique, mental et émotionnel au cours de cette expérimentation.

Aussi, pour la description des comportements des visiteurs, nous avons pratiqué de nombreux moments d’observation dite participante. Dans ce cas, nous jouons le jeu de simple visiteur de l’exposition, et nous nous mêlons aux autres. Nous avons partagé plusieurs situations de ce type avec des visiteurs. Nous avons choisi de ne pas interviewer ces visiteurs pour rester jusqu’au bout dans notre rôle d’observation-participante et ne pas les déstabiliser en changeant de personnage. Bien entendu, ces temps sont suivis de prises de notes dans le journal de bord pour recueillir les interactions vécues avec les autres visiteurs et pouvoir repérer par la suite nos sentiments de subjectivité inhérents à notre implication dans la situation d’observation.

L’observation, l’expérimentation subjective et l’observation-participante sont très complémentaires des entretiens non-directifs. Ces derniers nous permettent de confirmer ou d’ajuster les informations relevées pendant l’observation. Nous utilisons directement ce recueil de données dans le point suivant lors de la description phénoménologique du dispositif artistique numérique étudié.

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