Les pages les plus interessantes (263-279) sont celles dans lesquelles 1'auteur tente d'expliquer le röle que les revolutionnaires font jouer ä l'Antiquite dans leur action. Pour J. Bouineau, eile a servi ä critiquer et ä justifier. Les revolu- tionnaires font un grand pas en arriere pour mieux denoncer des siecles de tyran- nie et 1'evocation des Grecs et des Romains legitime la rupture qu'ils operent.
Dans cette ideologie des origines, n'apercevons pas une inquietude metaphysi- que, mais simplement un besoin d'identite politique. Le monde futur, que Fon voit encore sous les couleurs du passe, car 1'homme des Lumieres circule toujours dans un cercle, doit cependant presenter l'apparence d'une rationalite. Au siècle de l'Encyclopddie, le merveilleux n'est plus concevable ä 1'ancienne mode : il doit titre scientifique, c'est-ä-dire historique. Mais ce qui est le plus vrai dans 1'Anti- quite des revolutionnaires, c'est precisement l'illusion qu'ils y cherchent, plus que la realite : l'image deformee qu'ils nous en donnent sort de l'äme du xv111e siècle.
Certes, le lecteur pourra tirer profit des notes abondantes (164 p.) qui rassem- blent un grand nombre d'allusions ä 1'Antiquite faites par les revolutionnaires, mais 1'ouvrage de J. Bouineau lui laissera quelques regrets : une methode criti- quable, un travail inacheve et une langue difficile.
Michel PERTUE.
LITTERATURE ET HISTOIRE
« Problbmes et methodes de la biographie », Actes du colloque, Sorbonne 3-4 mai 1985, Sources. Travaux historiques, 3-4, 1985.
Malgre ce que pourrait nous faire croire l'essor recent du genre biographique, et les debats sur les significations de son succes, l'interet des historiens pour la bio- graphie nest pas une nouveaute. Il suffirait de se rappeler que certains des pre- miers travaux des historiens des Anna/es furent des ouvrages biographiques 1. Mais ces travaux n'impliquaient pas forcement une reflexion methodologique ou theo- rique propre ä la demarche biographique, ni une discussion sur sa valeur et ses limites cognitives, sur son statut epistemologique. En cela, l'histoire a accumule un grand retard par rapport ä d'autres disciplines comme la sociologic, 1'ethnolo- gie ou la litterature. Et c'est ä cette absence d'une reflexion d'ensemble que vient repondre le debat ouvert par le colloque sur les problemes et methodes de la bio- graphie organise par 1'association Histoire au Present et publie par la revue Sources.
1. Cf. Lucien FEBVRE, Le Probleme de l'incroyance au xvie siècle : la religion de Rabe- lais, Paris, Albin Michel, 1942 ; aussi, Un Destin. Martin Luther, Paris, P.U.F., 1968 (Ire ed., 1928).
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Reunissant des chercheurs confirmes et d'autres moins connus, les actes du colloque visent ä constituer, selon 1'intention explicite des organisateurs, « un reflet des interrogations soulevees face ä une pratique biographique demeuree empirique quand bien meme eile serait le fruit d'un "bricolage" parfois genial » (p. 5). D'oü la volonte de couvrir des periodes historiques diverses qui vont du Moyen Age ä Vichy ; mais aussi de s'ouvrir ä l'interdisciplinarite (Christian Michel, « La vie des artistes aux xviie et xviii siecles et 1'elaboration biogra- phique de l'histoire de l'art » ; Regis Michel, « L'illusion biographique ; psycha- nalyse et histoire de 1'art : un exemple d'obstacle epistemologique ») et de s'etendre le plus possible sur le vaste champ d'application des methodes biographiques dans 1'exercice contemporain de l'histoire : prosopographie, exemple, etude de cas, traitement quantitatif d'itineraires personnels, biographies croisees. Ce volume propose, egalement, une reflexion historique et actuelle sur la biographie, la signi- fication de son succes et ses methodes (Michel Trebitsh, « Les folies de Byron » ; Daniel Madelenat, « Situation et signification de la biographie en 1985 »). Outre les actes du colloque, ce volume comprend egalement toute une serie d'entre- tiens, d'articles et de notices de recherches en cours qui donnent une image assez exhaustive de I'etat actuel de la question.
Cette diversite permet de degager une serie de problemes theoriques et metho- dologiques qui sont au cceur de toute demarche biographique. Et tout d'abord, celui du rapport entre l'individu et la societe, l'individuel et le collectif, entre le specifique et le general. Ce probleme fait l'objet d'une interrogation qui tra- verse la plupart des interventions. Certains intervenants (Thierry Dutour,
« L'approche biographique des personnages secondaires » ; Bernard Pudal, « Les dirigeants communistes, 1934-1939 ; les raisons d'un detour sociologique, illus- tr es d'un exemple : Fernand Grenier ») approchent ce probleme en se servant des analyses sociologiques de P. Bourdieu qui reposent sur la distinction entre les deux aspects du social : histoire ä 1'etat objective et histoire ä 1'etat incor- pore, la premiere correspondant ä l'histoire qui s'est accumulee ä la longue dans les choses et les institutions, la deuxieme au corps socialise, l'individu 2. Une analyse qui vise ä depasser l'opposition individu-societe puisqu'elle considere le premier comme une forme du social. Dans son article de synthese, M. Trebitsch suggbre une approche qui s'inspire de la methode progressive-regressive de Sar- tre et de la vie en spirale. Jacques Verger aborde ce meme probleme ä travers la methode de biographies croisees (de saint Bernard et Abelard) qui offre Ia pos
-sibilite d'un eclairage pluriel et reciproque des personnages et de leur temps, du champ des possibles en dehors duquel la signification de l'action individuelle ne saurait etre comprise. En effet, dans un genre qui hesite entre la tendance ä accor- der ä l'individu une liberte souveraine et la tendance ä considerer celui-ci comme simple bpiphenomene des structures sociales, cet eclairage pluriel apparait comme indispensable. Pour plusieurs participant(e)s du colloque (Jacques Verger, art.
cit. ; Remy Handourtzel, « Sur les trajectoires individuelles dans la vie politi-
2. Pierre BouRDIEU, « Le mort saisit le vif », Acres de la recherche en sciences sociales, 32/33, 1980 ; aussi, Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984.
que » ; Claire Sotinel, « Prosopographie et biographie » ; Hubert Bonin, « La biographie peut-elle jouer un role dans l'histoire economique contemporaine ? ») la prosopographie constituerait un moyen privilegie pour eviter ces deux tenta- tions, permettant de saisir ce qui dans les actes individuels, meme les plus singu- liers, releve d'une dynamique de groupe.
Un autre point de convergence dans les contributions, c'est la mise en cause de la narration chronologique lineaire qui, allant de la naissance jusqu'ä la mort, gomme dissonances et « trous » des sources dans une coherence superficielle et,
« comme si les faits parlaient d'eux-memes » ;, entretient la confusion entre suc- cession et causalite. L'adoption de modes plus dialectiques d'organisation du mate- riel biographique et de l'ecriture, qui int&grent consciemment les partis pris que suppose toute narration, semble faire un large consensus.
On peut regretter que cette mise en cause ne soit pas allee plus loin pour refle- chir sur les decalages entre une chronologie historique qui se situe « ä l'interieur d'un continuum homogene » et « la determination dialectique de la temporalite reelle, c'est-ä-dire le rapport vrai des hommes ä leur passe et leur avenir
»
4, pour interroger la pertinence et l'universalite des periodisations existantes ä partir du« vecu » concret (dans le sens sartrien du terme) des individus et des groupes.
Cette interrogation, qui s'est recemment developpee dans le domaine de l'his- toire des femmes 5, mais qui pourrait s'appliquer ä l'histoire d'autres categories sociales, renvoie en fait ä une reflexion sur le potentiel cognitif de I'approche biographique.
Pour la plupart des participant(e)s, la biographie constitue un outil precieux mais secondaire, une methode qui, pour reprendre Ia fameuse phrase de Levi- Strauss, mise en exergue par Felix Torres, « apprend plus et explique moins ».
Tout au plus, eile constitue une « solution de repli » face ä la « lassitude des decouvertes » (p. 147) de l'histoire serielle. Une reaction ä la dictature des struc- tures et de l'histoire abstraite qui se fait ä I'insu de ses acteurs et dont le pendant serait le retour A 1'evenement. Et on ne peut qu'etre d'accord, s'il s'agit d'une description d'une grande partie de la production biographique actuelle. Mais I'on peut se demander si cette reaction peut legitimer, comme semble le croire F. Tor- res, la recherche de « 1'information pure » ; et si, ce retour du Sujet et meme de 1'evenement, ne pourrait traduire, en meme temps qu'une « lassitude de la decouverte », un decouragement face aux limites explicatives de la longue duree, et de l'histoire des mentalites. Le choix entre « apprendre » et « expliquer » enferme l'historien(ne) dans un cercle vicieux d'oü il est difficile de sortir. C'est ce que suggerent, du moins, des travaux comme celui de Carlo Ginzburg qui oppo- sent ä la generalisation de la quantification abstraite, la valeur cognitive des expe- riences individuelles pour la comprehension d'une societe donnee. Le meunier
3. Franco FERRAROTTI, « Biography and the Social Sciences », Social Research, 50, 1985,
p. 62.
4. Jean-Paul SARTRE, Questions de methode, Paris, Gallimard, 1960, p. 128.
5. Cf. Natalie DAVIS, « Women's History in Transition ; the European Case », Femi- nist Studies, Spring/Summer, 1976. Joan KELLY-CADOL, « The Social Relations of the Sexes : Methodological Implications of Women's History », Signs, 4, 1976.
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Menocchio 6 ne constitue ni donnee demographique ni simple destin individuel mais, comme le remarque Michel Vovelle (« Du quantitatif ä l'etude de cas : Theodore Desorgues »), une experience individuelle qui remet en cause la defini- tion historique du champ des possibles au xvle siècle (en l'occurrence, l'impos- sibilite objective de l'incroyance, p. 194). Pour M. Vovelle, cette demarche n'est pas incompatible avec l'histoire serielle mais complementaire, permettant une analyse en profondeur A partir des experiences d'acteurs anonymes ou mineurs.
Une analyse qui part de la position que ces anonymes « temoignent et point seu- lement pour eux-memes » (p. 195). Dans ['approche biographique des anonymes ou des vaincus, M. Vovelle affirme etre en bonne compagnie. Et il a raison, non seulement pour ce qui est des historien(ne)s contemporain(e)s qui empruntent des chemins semb[ables, mais aussi parce que cette demarche a une longue histoire déjà en 1836, Pierre Leroux ecrivait dans l'Encyclopedie nouvelle :
« Ainsi, [...] nous avons ci-dessus consacre quelques lignes ä Maitre Adam Billaut, menuisier et poke mediocre du xvn' sibcle, tandis que nous n'avons pas meme ins- crit le nom de Billaut-Varennes. C'est qu'il nous a paru interessant de montrer ce que pensait le grand siècle des artisans qui s'avisaient d'avoir des idees ä eux et d'exprimer par fart leurs sentiments propres, tandis que le portrait de Billaut-Varennes, quelque imposante et originale que puisse titre sa physionomie historique, n'aurait donne lieu de notre part A aucune importante consideration philosophique qui ne puisse trouver mieux sa place ailleurs dans ce recueil » 7.
Cette approche, il est vrai, pose d'autres problemes, notamment ceux de la gestion de l'unique et du comparable, de la definition de la norme et du cas extreme. Mais eile me semble fonder plus l'interet de 1'historien(ne) pour la methode biographique. Car, en partant des experiences concretes des individus, [ä oü ils se trouvent, et de leur univers social, eile pourrait aider ä la constitution des synchronies ä partir desquelles on pourrait repenser 1'abstraction de la lon- gue duree. Des synchronies qui seules peuvent nous aider ä etudier les manieres multiples dont les individus s'approprient le social, le mediatisent et le tradui- sent en projetant sur lui [a dimension de leur subjectivite. Dans ce cas, plutöt que de choisir entre « apprendre » et « expliquer », la methode biographique pourrait indiquer une vole pour comprendre I'etre humain dans l'histoire, non pas comme une « abstraction inherente ä 1'individu isole » mais, scion cette vieille sixieme these sur Feuerbach, comme « l'ensemble des rapports sociaux » 8.
Eleni VARIKAS.
6. Carlo GINZBURG, Le Fromage ei/es vers. L'univers d'un meunier du xvie siècle, Paris, Flammarion, 1980.
7. Pierre LERoux, Encyclope die nouvelle, Paris, J. Aicard, 1836, t. 2, p. 685.
8. Karl MARX, « Theses sur Feuerbach », CPuvres choisies, Paris, Gallimard, 1963, p. 162.
« L'illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63, juin 1986.
« L'illusion biographique » : tel est le titre deliberement « desenchante » qui, en pleine vogue des « recits » ou « histoires de vie », a ete donne ä ce numero special de la revue Actes de la recherche en sciences sociales. La distance affi- chee par ce titre ne dolt rien ä l'humeur ni ä un parti pris methodologique hostile au « quotidien », au « singulier », au « qualitatif », au « micro »... mais seule- ment aux exigences d'une posture epistemologique plus generale déjà eprouvee sur d'autres domaines (dont ceux qui se pretent ä un traitement « quantitatif ») : il s'agit de soumettre cet objet qu'est la « vie », une « vie »,
a
l'operation de critique sociologique des instruments mis en oeuvre par la connaissance du monde social, et par suite, de se donner une chance d'echapper ä l'alternance periodi- que des slogans « epistemologiques » contradictoires (ex. le « vecu » contre la« theorie », ou inversement).
Le contexte de 1'apparition, du succes, puls du declin de la methode biogra- phique en sociologic est eclaire par Particle de Howard S. Becker. Situant cette methode dans le projet intellectuel de 1'ecole de Chicago elabore dans les annees vingt, l'auteur montre comment la biographie apparaissait ä Robert E. Park et aux autres membres de 1'ecole comme le moyen privilegie pour reconstituer morceau par morceau 1'univers complexe de la « ville ». L'attention assez caracteristique de I'$cole envers les figures de deviants et de marginaux a favorise la prise en compte de significations vecues qui, le plus souvent, echappent aux procedures routini- sees de description sociologique ajustees aux exigences de mise en forme propres ä differentes bureaucraties (administration, recherche...) et aux exigences de pro- duction de « resultats ». En effet, ä travers des cas concrets, la methode biogra- phique a permis de devoiler tout un monde de pratiques et d'interactions plus ou moins officieuses et a pu contribuer, ä sa manibre, ä affranchir de ce qu'on pourrait appeler le « prejuge de la personne singuliere ».
Contre ce prejuge, precisement, est dinge Particle de Pierre Bourdieu donnant son titre ä l'ensemble du numero de la revue. Si le « recit de vie » peut etre con- sidere comme un « artefact », c'est dans la mesure oü le recit est lui-meme cons- titutif de l'unite et de I'identite du « soi » qu'il se donne pour täche de « decrire ».
Contre toute tentation realiste, le sociologue invite ä realiser une analyse des ins- truments de construction sociale de l'identite. Parmi ceux-ci figure en pre- mier lieu le nom propre qui doit ses caracteristiques de « designateur rigide » (cons- tance ä travers une multiplicite d'univers sociaux possibles) ä un certain nombre de conditions institutionnelles de possibilite, en particulier l'institution d'un « etat- civil ». De facon generale, les descriptions dont les recits de vie sont un cas parti- culier, enferment des procedures sociales de codification qui generalement tenues comme « allant de soi » passent inapercues. Le sociologue ne saurait entretenir l'espoir de voir la « realite » en eliminant l'effet de ces procedures mais vise, au contraire, ä les prendre en compte pour tenter de situer les singularites rencon-
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trees dans un espace scientifiquement construit, et socialement ordonne de
« trajectoires » 1 .
Ainsi ce numero d'Actes, s'il comporte quelques articles pouvant eire lus comme des « recits de vie » (cas de fils de pasteurs, d'un artisan, d'un ouvrier, d'un toxi- comane,...), propose surtout, y compris dans le cas de ceux-ci, une reflexion sur les instruments symboliques de construction de l'identite. L'aveu ritualise dans la pratique de la confession et dans des pratiques laIcisees plus recentes, dont Alois Hahn esquisse l'histoire sociale, a contribue ä assurer la constance de la
« personne ». Renversant le point de vue du sens commun, l'historien de la con- fession montre ä quel point « l'interiorite » (« fame ») est coextensive ä des exer cices methodiques et systematiques d'auto-examen. Pour entreprendre une his- toire sociale des formes de rapport ä soi qui est ä l'horizon des reflexions et des analyses presentees dans le numero, il faudrait pouvoir decrire tout le continuum qui s'etablit entre des situations d'aveu negocie — mettant en relation des parte- naires dotes d'une competence ä peu pres identique — et des situations de classe- ment sans appel telles que celles decrites par Gabrielle Balazs et Jean-Pierre Faguer ä propos des sections d'education specialisees : dans ce cas limite, 1'evaluation des individus est transferee des enseignants ä des experts (medecins, membres d'administrations) qui visent ä classer des « cas » scion des taxinomies soustrai tes ä la critique (« affaire psychotique negligee » ... encore que « en education physique, il est meconnaissable ; il joue au ballon il est tres eveille » ; « eile est tres manipulatrice... son fiance ne la supporte plus » ; etc.).
Le mode de constitution du sujet de la parole est indissociable des « modes de sollicitation » du discours tels qu'ils se revelent dans l'etude faite par Michael Pollak (en collaboration avec Nathalie Heinich) des recits de temoignage de sur vivants de camps d'extermination nazis.
A
un pole : la deposition judiciaire dont la forme et la fonction codifiees pour 1'etablissement de la « verite devant 1'his- toire » (ex. identification du bourreau) imposent un certain refoulement des affects personnels. A 1'autre pöle : les temoignages spontanes de caractere personnel dont, paradoxalement, le nombre apparait « relativement restreint ». D'oü la question:pourquoi le silence face ä 1'horreur ? Celui-ci, pourtant ne doit rien ä 1'oubli
« je me rends compte que je n'ai rien oublie, et que tout est present comme au moment oü je l'ai vecu », dit ä Pollak l'une des femmes dont il a obtenu, non sans difficulte, le recit. Ce qui fait probleme n'est pas le souvenir mais la trans- missibilite d'une experience traumatique d'autant plus difficile ä verbaliser que les conditions de communication sont elles-memes fortement problematiques comme dans le cas evoque ici de Ruth A., allemande et juive, ayant choisi mal- gre tout, c'est-ä-dire malgre le conflit des groupes d'appartenance, de se fixer ä Berlin apres l'holocauste 2. Le silence, loin d'être defaillance (« il n'y a rien
1. Sur ce point, on trouvera dans Homo Academicus de Pierre BOURDIEU (Paris, Minuit, 1984) ä la fois une presentation des principes d'analyse et une grande abondance d'illustrations.
2. On peut rapprocher ce silence, et le caractere problematique du discours, des analyses des paroles d'immigres recueillies par Abdelmalek Sayad (cf. notamment, « Elghorba : le mecanisme de reproduction de l'immigration », Actes de la recherche en sciences sociales,
ä dire »), apparait comme une reponse quasi « rationnelle » (si le terme a un sens ici) de l'individu pour parvenir ä gerer une identite socialement acceptable ; Ie refus de parler est la seule action possible sur les autres quand le soi qui pourrait leur titre propose court le risque d'apparaitre litteralement inoui. Ce materiel recueilli par Pollak et les analyses proposees par lui constituent la meilleure illus- tration de ce que peut titre pour un sociologue le souci de l'ecoute.
Louis PINTO.
Metamorphoses du rdcit de voyage. Actes du colloque de la Sorbonne et du Senat (2 mars 1985), recueillis par Francois MOUREAU, avec une Pref. de Pierre BRUNEL. Paris/Geneve, Champion/Slatkine, 1986. 15 x 22,2, 176 p., fig., index (« Litterature des voyages », I).
Cet ouvrage collectif, consacre aux metamorphoses du recit de voyage, est un bei exemple d'un travail collectif reussi. Ce theme est si riche qu'il ne peut que toujours eveiller des appetits comparatistes ä la recherche de nouveaute et d'ori- ginalite. Les horizons semblent toujours titre repousses, ä mesure que 1'on defri- che des domaines jusqu'alors inexploites ou peu approfondis. Or, c'est precise- ment le sentiment qu'on eprouve, apres avoir lu ce recueil d'etudes aussi savan- tes qu'agreables ä lire. Comme le titre 1'indique, les auteurs se sont attaches ä dresser une Sorte de panorama en evolution des formes prises par des recits con- sacres ä la recension de voyages reels ou imaginaires. L'ecriture, comme le souli- gne Pierre Brunel, est desormais le support mimetique du voyage, au point de devenir parfois un voyage authentique : le deplacement dans l'espace et le temps n'etant plus que Ie pretexte d'un voyage plus secret.
L'ensemble de toutes ces communications est reparti en quatre volets themati- ques et complementaires. C'est tout d'abord aux illustrations qui ont ete faites pour divers textes plus ou moins celebres, que s'interessent les premiers interve- nants. Philippe Mesnard a dü se mesurer avec un corpus important car, comme on le suppose aisement, le Devisement du monde de Marco Polo a ete l'objet de nombreuses copies manuscrites, enluminees pour la plupart avec plus ou moins de talent. L'auteur en retient specialement deux, l'une provient de la B.N. et l'autre de la Bodleian d'Oxford. Cette etude d'iconographie comparee apporte un eclai- rage interessant sur les rapports du texte et de I'image, et ce, notamment, ä pro- pos du probleme souleve par la representation de scenes exotiques. L'artiste est souvent contraint de completer lui-meme, afin de faire voir d'une maniere expli- cite et coherente, alors que le texte ne donne pas tous les renseignements neces-
2, mars 1975). Parmi les differences notables avec 1'experience de la deportation saisie dans le cas de Ruth A., figure le caractere collectif du travail de transfiguration symboli- que (omissions, attenuations) destine ä rendre acceptable pour le groupe tout ce qu'il y a d'inacceptable dans ce pole d'identite douloureux que resume ce mot de « France ».
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saires ä la coherence de ('image. Cet effort d'imagination offre pour nous l'avan- tage de pouvoir saisir exactement la representation que l'on avait alors de l'Orient, Orient d'ailleurs peu realiste et tres mythique. Autres types d'illustrations, mais plus recents et faits selon le procede de la gravure, ceux auxquels Madeleine Blondel s'interesse : les illustrations des hommes volänts dans les recits imaginaires.
Notamment celles que l'on troyve dans les impressions successives du roman de Retif de la Bretonne, la Decouverte australe, et de celui de Robert Paltock, Peter Wilkins. Grace ä ces gravures, il est possible de preciser pour cette époque, ('echo qu'ont pu trouver, dans l'imagination litteraire, les progres techniques et l'evo- lution de Ia sensibilite.
C'est ensuite aux « anamorphoses » du recit de voyage que sont consacrees les etudes suivantes. Le roman de Cyrano de Bergerac, L'Autre Monde, est 1'occa- sion de remarques judicieuses de la part de Jacques Prevost. II apparalt en effet que, dans ce voyage libertin qui est propose au lecteur, Ie cheminement tradi- tionnel se trouve inverse, car le moi du narrateur se desintegre ä mesure que la demonstration s'effectue. Methode plaisamment pedagogique qui veut faire rea- liser ä I'homme, qu'ä son echelle, la verite n'existe pas. Car, ne nous y trompons pas, ce libertinage n'a pas pour objet la religion en soi, mais cette infatuation de l'homme ä vouloir etablir, et par cela meme ä vouloir posseder la Verite.
Mais c'est vers de tous autres horizons que I'on s'evade avec le travail de Jac- ques Hure. II decele pour nous, I'etroite complementarite qui existe entre le Voyage en Orient de Gerard de Nerval et Aurelia. Cette relation est déjà perceptible dans le voyage de Nerval, car il n'obeit plus aux canons du genre qui, de Volney ä Barres, se sont progressivement etablis. « L'Orient n'est plus 1'Autre, mais soi », comme le dit justement l'auteur, car pour Nerval, les tribulations ont déjà com- mence avant le voyage reel de 1840, ce sont celles de la maladie. Le Voyage en Orient devient alors une phase d'epure, tandis qu'Aurelia doit titre envisagee comme le « jardin du Roi », phase ultime, selon la mystique iranienne, ä laquelle on parvient apres la traversee du desert.
Autres transmutations interessantes, Gelles que le poete bresilien Oswald de Andrada opera, en sortant de I'oubli les relations que les explorateurs et les pion- niers du Bresil avaient ecrites aux xvie et xvn° siecles. Le poete revivifie littera- lement ces textes en leur donnant une actualite poetique. Ces ecrits du passe se trouvent revitalises en servant de fondement ä une litterature nationale et « moder- niste ». Erdmunte Wenzel-White est parvenu ainsi ä nous montrer les avatars de la redecouverte de recits de voyage neutres qui, integres ä une entreprise litt6- raire pure, participent de la decouverte d'un langage poetique authentiquement inspire.
Les recits de voyage sont aussi de ces miroirs ä facettes qui reflechissent l'image initiale, ils 1'approfondissent ä l'infini par les enrichissements glanes au gre des peregrinations. Aussi est-ce sous le titre clef — reflections — que sont regrou- pees les participations suivantes. Madeleine Therrien nous montre ainsi ä quelles conclusions paradoxales parvient Beat de Muralt dans sa Lettre sur les voyages, car aprbs avoir voyage lui-meme, il est arrive ä en conclure que voyager n'est qu'une distraction. Les tribulations detournent de la connaissance de soi : l'homme est naturellement attire par des civilisations plus sophistiquees et donc plus corrom-
pues. Meme 1'evasion par la lecture est reprehensible. Seule la visite des gens de merite justifie un deplacement ; tout comme est conseill6 le voyage dans le passe qui pousse 1'homme ä un retour aux sources, ä un retour ä des valeurs plus essen- tielles. Rousseau saura evidemment donner plus d'ampleur aux vues de son compatriote.
C'est ironiquement la lecon qu'auraient dü tirer les epigones tardifs de Rous- seau qui, accables par le « mal du siècle », n'en viendronL plus ä concevoir le voyage que comme l'ultime recours pour tromper un ennui incurable. Le voyage est 1'occasion d'un reue sans fin qui distrait d'une realite sans agrement, mais qui, par-lä meme, detourne de toute action positive. Le modele type de ce genre de recit est un ouvrage collectif, que nous presente d'une maniere fort alerte Pierre- Christian Taittinger, et dont le titre est en lui-meme revelateur : Voyage oü il vous plaira. Heureusement, l'humour vient temperer ce qu'il pourrait y avoir de trop grincant ; la griffe de Musset se fait bien lä sentir.
Si jusqu'alors, tout le monde s'est arrete aux recits de voyage pour eux-memes, Jean-Michel Racault, quant ä lui, se penche sur la fonction reelle des prefaces de ces textes. Il cherche precisement ä cerner 1'enjeu de celles-ci dans les utopies de la fin de 1'Age classique. Certes, elles ont le role traditionnel qu'on leur sait, avec toutefois quelque chose de plus actif dans ce contexte romanesque. Elles aident, en fait, ä ancrer la fiction dans une narration qui pretend au realisme.
Avec parfois un jeu qui s'etablit sur ce qui ressortit au reel et ce qui est pure fiction. Il se cree, comme le dit 1'auteur, « une ambiguite du mentir vrai », car la nature meme de l'utopie est de devoiler ironiquement une realite critiquable.
Il eOt ete difficilement concevable d'envisager une approche generale des aspects du recit de voyage sans faire une place ä Jules Verne. Christian Robin a juste- ment voulu voir quelle etait exactement la part de 1'exploration dans 1'extrapola- tion des Voyages extraordinaires. Grand voyageur lui-meme, Verne fut aussi pas- sionne par les relations des grands explorateurs. Apres les avoir devorees, il les resuma en une volumineuse Histoire des grands voyages et des grands voyageurs.
C'est une dimension importante qu'il faut garder ä 1'esprit pour comprendre l'uni- vers vernien, car c'est ce puisement ä la source qui permet cette integration par- faite du merveilleux scientifique ä un recit toujours nerveux et palpitant.
Differents le sont totalement les recits d'Osbert et Sacheverell Sitwell. Leur forme se moule sur 1'essai, aussi la nature de la litterature de voyage se trouve- t-eile modifiee. Reine Bienvenu fait bien sentir que le traditionnel voyage dans 1'espace se double ici d'un voyage subjectif. Celui-ci a pour support la digres- sion, laquelle confere au texte une grande plasticite de structure. Souplesse de forme dont la demarche est similaire ä celle du monologue interieur, ce qui, aux yeux de Reine Bienvenu, est bien la marque d'un apparentement ä la « revolu- tion romanesque » du xx° siècle.
Les derniers textes cherchent finalement ä retrouver les « espaces restructu- res » des recits de voyage. Au sujet d'Erec et Enide, Bernard Gicquel met bien en evidence que le periple du chevalier courtois est aussi une evolution morale sous la conduite apostolique de saint Paul, lui-meme grand pelerin de I'Eternel.
Or cette complementarite entre le voyage reel et la metamorphose interieure n'exis- terait plus comme avant, depuis que le monde s'est ouvert toujours un peu plus
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ä l'exploration exploitante de l'homme. Pour Francois Moureau, seul le voyage interieur, malgre la psychanalyse, a pu encore echapper ä une saisie rationalisa- trice qui le vouerait aussi ä la disparition lente. Mais si les continents sont desor- mais voues ä 1'activite productive de l'homme, il subsiste cependant ces terres mythiques aux vastes horizons que constitue la litterature.
Philippe BONOLAS.
De Lessing ä Heine. Un siècle de relations littdraires et intellectuelles entre la France et 1'Allemagne. Actes du colloque tenu ä Pont-ä-Mousson (sept. 1984), publie sous la dir. de Jean MOES et de Jean-Marie VALENTIN, offerts A Pierre
GRAPPIN pour son soixante-dixieme anniversaire. Paris, Didier Erudi- tion/Universite de Metz, 1985. 15,4 x 23, 340 p., index.
Entre Lessing et Heine se situe la periode la plus feconde de la litterature alle- mande, celle en tous cas qui a vu naItre les oeuvres canoniques des Lumieres, du Romantisme, du Classicisme, pour ne pas parler de la philosophie idealiste.
Cette periode, au cours de laquelle I'Allemagne affirme son identite nationale et culturelle, est marquee en outre par une reference permanente ä la France et ä la Revolution. Mais si les germanistes francais ont souvent concentre leurs tra- vaux sur ce phenomene, le merite du recueil edite par J. Moes et J.-M. Valentin est de montrer le chemin qui reste ä parcourir. En prönant le recours ä des metho- des d'investigation 'lus diversifiees empruntees notamment ä 1'historiographie, en relativisant les h'Frarchies traditionnelles entre auteurs, en reinserant les per- sonnalites eminentes dans des reseaux au fonctionnement complexe, en revelant l'interet de sources contigues au champ litteraire pour l'exploration de ce champ lui-meme, il devrait contribuer ä encourager les interets convergents qui, au-delä des controverses ponctuelles, legitiment une discipline. « Un des points centraux de ce livre est justement de depasser le stade d'une lecture banalement mimeti- que des textes. A plusieurs endroits, on a tenth de mettre au jour des reseaux insuffisamment signales, non pas ceux seulement des relations personnelles aux- quelles le temps, surtout en son age romantique, attacha tant de prix, mais bien davantage ceux que tissent les convergences structurelles... » (p. 10). Les cultu- res sont des systemes complexes dont on ne peut percevoir les relations qu'ä tra- vers ces reseaux. Cc cadre theorique appelle une nouvelle forme d'erudition qui ne se ruffit pas ä elle-meme mais est destine ä nourrir l'analyse de strategies intel- lectuelles globales : « Bien des prises de position donnees pour neuves en Alle -magne, devront desormais titre considerees comme des combats d'arriere-garde dont la cause, en France, etait entendue. Inversement, le souci constant de se demar- quer de l'heritage Louis-quatorzien et de ses prolongements conduit localement ä valoriser des auteurs ou des oeuvres dont la posterite n'a parfois qu'ä peine retenu le nom » (p. 12).
Les trois premieres contributions (R. Krebs, J.-M. Valentin, J. Lacant) met- tent ces considerations ä 1'epreuve d'une analyse des ruptures et decalages entre le theatre francais et le theatre allemand au xv[II° sibcle. Les deux suivantes
(J.-M. Paul et P. Oury) evoquent en parallele, toujours pour le xvlue siecle, les courants materialistes et mystiques en France et en Allemagne. E. Genton esquisse I'histoire de l'idee de Sturm und Drang en France. J. Moes et G. L. Fink ont cerne la place de Montesquieu respectivement chez Justus Moeser et chez Her- der. En parlant du Journal zur allgemeinen Literatur de von Murr, G. Van de Louw a precise la fonction des revues dans la diffusion d'une litterature etran- gere. Tandis que Jean Clediere montre ä partir d'un ecrit du juriste Danz quelle comprehension le Saint Empire avait de lui-meme au debut de la Revolution, P.-A. Bois analyse ä partir d'un roman du franc-mason allemand Knigge une perspective specifique sur la Revolution francaise et ses « limites ». L'Essai sur
!'esprit et !'influence de la Reformation de Luther (1803) par Charles de Villers a joue dans la constitution de stereotypes sur I'Allemagne et la France un role que montre J. Deliniere. E. Tunner a dresse un tableau des relations de Rahel Varnhagen et de ses amis francais. A. Banuls et Jean Murat ont aborde 1'ceuvre de Heine, le premier en proposant un choix de nouvelles traductions — qui rap- pelle opportunement le poids de cette mediation incontournable entre les cultu- res —, le second en deconstruisant les cliches de Novalis que Heine a repandus dans la litterature francaise. Enfin, M. Espagne et M. Werner ont analyse la con- joncture intellectuelle francaise dans son incidence sur une premiere reception de la philosophic allemande, de 1815 ä 1848. Ce recueil n'ayant aucune ambition ä 1'exhaustivite, il serait vain d'en enumerer les inevitables lacunes. Esperons en revanche que les nouvelles tendances methodologiques qui s'y dessinent sauront s'affirmer.
Jean-Pierre LEFEBVRE.
Jean-Pierre MOREL, Le Roman insupportable. L'Internationale litteraire et la France (1920-1932). Paris, Gallimard/NRF, 1985. 14 x 22,5, 488 p.
(« Bibliotheque des idees »).
Le Roman insupportable de Jean-Pierre Morel est un livre d'histoire litteraire qui traite des avatars de la politique ideologique des communismes sovietique, allemand et francais, confrontes aux questions que leur pose 1'existence de la lit- terature et des ecrivains.
La periode retenue s'etend de 1920, apres la victoire de 1'Armee Rouge et l'ins- tallation definitive du pouvoir communiste en Russie, ä 1932, annee d'un tour- nant decisif : le parti sovietique dissout I'Association des ecrivains proletariens, prend le contröle direct des questions litteraires et organise lui-meme !'ensemble des ecrivains dans une association nationale.
C'est dire que la question du pouvoir — pouvoir du parti sur la societe, sur les ecrivains, pouvoir au sein du monde intellectuel, ... — va dominer cette etude qui prend la forme d'une chronique tres precise, minutieuse meme, des combats d'un groupe d'ecrivains communistes pour imposer leurs theses en U.R.S.S. et dans l' Internationale...
532 REVUE DE SYNTH$SE : IV, S. NO' 3-4, JUILLET-DECEMBRE 1987
L'auteur, professeur de litterature comparee ä l'Universite de Nantes, fait preuve d'une grande agilite pour nous faire suivre dans leurs moindres detours les manoeu- vres et contre-manceuvres des differents acteurs de ce drame et les enjeux litte
-raires ou politiques de leurs positions.
Mais si Le Roman insupportable, issu d'une these d'Etat, s'appuie sur une solide erudition, sa lecture nest jamais fastidieuse grace ä la clarte et ä la sobriete de 1'ecriture. De plus, Jean-Pierre Morel affirme un tonique refus du commentaire lenifiant et aseptise, donne nettement son avis apres avoir indique les elements du dossier qui etayent son point de vue. Il reus- sit ainsi ä transformer une these de qualite en un livre agreable et meme passion- nant ä lire.
Au point de depart des rapports entre communisme et litterature se situent les articles de Trotski, regroupes en volume sous le titre Littdrature et Revolution (1922-1924). Trotski definit une nouvelle categoric d'ecrivains : les compagnons de route artistiques de la Revolution. Homme de culture, le Commissaire du Peuple ä la Guerre manifeste une intelligence certaine des nuances qui existent dans le milieu litteraire sovietique, mais il est aussi l'homme de pouvoir qui estime que
« faxe de la Revolution » doit s'imposer ä la litterature, etant bien entendu que la direction du Parti dispose seule de la comprehension d'ensemble du processus historique. Il ne condamne pas la modernite romanesque, mais sa predilection pour les « grandes formes », plus aptes ä brosser un tableau d'ensemble, le con- duit ä considerer les tentatives nouvelles d'ecriture romanesque comme margina- les et finalement retardataires par rapport aux necessites historiques. Ses criti- ques ä I'egard de L'Annee nue de Pilniak ne peuvent que decevoir ceux qui con- servent l'espoir — toujours decu — d'une symbiose entre les avant-gardes litte -raires et politiques.
Mais il conteste la notion de litterature proletarienne.
Il n'en va pas de meme d'un petit groupe qui s'exprime ä partir de 1923 dans la revue Na postu qui s'appellera ensuite Na literaturnom postu. (Au creneau lit- teraire) et s'organise dans l'Association des ecrivains proletariens (VAPP puls RAPP). Le RAPP se fait vite remarquer par son gout de la polemique tranchante et sa pretention ä regenter la vie litteraire. Ce noyau de militants, qui estime que 1'organisation doit preceder Ia creation, est anime par de jeunes ecrivains comme Averbach (1903-1939), apparente ä Sverdlov et Iagoda, Libedinski (1898-1959) et plus tard Fadeiev (1901-1956). Na postu defend avec acharnement non seulement 1'existence, mais la suprematie de la litterature proletarienne dont la base serait constituee par les « rabcors », les correspondants ouvriers de la presse commu- niste. Its parviennent progressivement ä reduire 1.'influence des groupes rivaux et ä s'imposer au sein du Bureau international, forme en marge du IVe Congres de I'Internationale.
En France, oü la direction du PCF semble trop accaparee par d'autres soucis pour intervenir directement, la litterature proletarienne est egalement defendue, mais dans un esprit tres different. Des ecrivains comme Poulaille ou, de maniere plus libre, Louis Guilloux, insistent sur la valeur de 1'experience de la vie ouvri&re eile-meme. Clarte et son directeur Barbusse se placent davantage dans le sillon de la litterature democratique et progressiste heritiere de Zola. Les surrealistes, enfin, essaient de representer l'esprit de la Revolution par la modernite de leurs formes artistiques, ce qui les apparente, d'une certaine maniere, aux tentatives
de MaIakovski et du Front Gauche comme l'analyse avec beaucoup de finesse Jean-Pierre Morel.
Dans un premier temps, l'homme de confiance du Komintern en France sem- ble etre Barbusse. Il est le premier ä presenter un plan coherent pour organiser le ralliement des intellectuels au communisme. Mais son projet, qui aboutit en 1928 ä la creation de Monde, est pris dans la tourmente de ces annees de conflits exacerbes au sein du mouvement communiste international. Barbusse defend une litterature populaire, moquee des surrealistes, mais qui dispose d'un public impor- tant et peut se reclamer de la grande tradition du realisme frangais du x ^xe siècle.
Cependant, la nouvelle ligne de I'Internationale, classe contre classe, hostile aussi bien au fascisme qu'au « social-fascisme », place rapidement I'auteur du Feu en porte ä faux. De plus, les Sovietiques rompent definitivement avec les ten- tatives d'elaboration des formes romanesques plus modernes. Pilniak, pour L'Aca- jou, ou Zamiatine, pour Nous autres, sont denonces comme representants d'une litterature bourgeoise et ennemis de l'Union sovietique. Les ConquErants de Mal- raux sont assimiles ä un « pamphlet aventuriste », ä une « sensation petite- bourgeoise » qui neglige Ie mouvement des masses. Döblin est accuse avec Ber- lin Alexanderplatz de se perdre dans les details et d'illustrer ainsi la phase finale de la decadence de la litterature bourgeoise. En retour, Döblin ironise sur les pre- tentions de ses adversaires qui saluent « 1'essor puissant de la litterature revolu- tionnaire proletarienne » et dbnonce la mainmise d'un appareil sur la vie intel- lectuelle : « La realite, ils la detestent. Ces materialistes historiques proprets n'osent pas s'approcher de la realite. Its croient avoir tout fait quand ils ont brandi au-dessus de la realite leurs petits drapeaux rouges pour enfants » (cite par J.-P. Morel, p. 275).
Proust, dont 1'oeuvre avait cependant ete accueillie aver sympathie par L'Huma- nite en 1922, et surtout Joyce, representent alors le symbole du psychologisme bourgeois, du subjectivisme ou de 1'objectivisme, scion les cas, qu'il convient de combattre sans reläche. Ce refus de la modernite conduit ä un refus du roman qui explique le titre de 1'ouvrage et qu'explicite fort bien Jean-Pierre Morel : « Pas de roman sans un desir de savoir, une "curiosite insatiable" (y compris pour l'inu- tile, l'inoui et le fantastique), qui emporte 1'auteur et le lecteur au-delä des idees revues ou imposees — d'oü le reproche de « subjectivisme » qu'on est conduit ä lui faire, des lors qu'on refuse l'interrogation individuelle au profit des certitu- des toutes faites du parti et de ses militants. Mais pas de roman non plus si l'inter- rogation ne s'applique pas ä toutes sortes d'opinions, d'informations, de con- naissances qui lui opposent la resistance d'un materiau precis — d'oü le repro- che d"objectivisme", c'est-ä-dire, au fond, le refus de toute interrogation, au profit d'une doctrine toute faite, devenue peu ä peu raison d'8tat. »
La mise au pas du monde litteraire se realise au Congres international des ecri- vains revolutionnaires de Kharkov (novembre 1930). MaIakovski s'est suicide en avril, Monde est denonce comme « le grand bazar de l'ideologie » et Aragon, venu au Congres avec Georges Sadoul dans des conditions encore peu eclaircies, accepte de condamner les « erreurs » des surrealistes et de s'engager dans une defense enthousiaste de la politique stalinienne : c'est la periode de Front rouge, de I'eloge du G.P.U...