NOTES DE LECTURE
Transformations du travail dans le monde : informatisation des activités ou « informalisation » des conditions d’emploi ?
Par Jean-Luc METZGER
Les délocalisations expliquent-elles l’importance du chômage dans les pays du Nord ? Les transferts technologiques s’ajoutant aux investissements directs à l’étranger permettent-ils l’émergence d’un salariat qualifié et organisé dans les pays du Sud ? Assiste-t-on à une réelle redistribution des cartes entre pays développés et pays en voie de développement ? Quels rôles jouent les TIC dans ces transformations rapides ? Et que peut-on faire pour rendre la mondialisation plus juste ? Dans un ouvrage dirigé par Peter Auer, Geneviève Besse et Dominique Méda (2005), quinze chercheurs, économistes, juristes et sociologues cherchent à apprécier l’ampleur et la forme des effets de la mondialisation financière et du commerce international sur le travail.
On ne s’étonnera pas de constater que les réponses diffèrent selon les secteurs d’activité, les pays (voire les régions au sein des pays) et les types d’entreprises (locales, en joint venture, étrangères). Mais les réponses diffèrent aussi selon les auteurs. Ainsi, pour D. Cohen, plutôt globalement favorable à la globalisation, la question est moins celle des pertes d’emplois liées aux délocalisations, que celle du contrôle des flux de marchandises.
S’appuyant sur le cas de l’industrie de l’habillement, il montre combien les pays développés conservent la maîtrise des tâches à forte valeur ajoutée, comme la conception des produits et surtout celle des dispositifs de construction de la demande. Une telle maîtrise des donneurs d’ordres est d’ailleurs partiellement permise par les TIC qui permettent la fluidification de la chaîne de production des vêtements au rythme des variations incessantes de la mode. Encore faudrait-il ajouter que la conception de normes de production, des dispositifs de gestion et plus généralement, celle
de la division internationale du travail demeurent l’apanage des dirigeants des multinationales.
Dans le même ouvrage, B. Gestenberge et R. A. Roehrl soutiennent que les délocalisations depuis l’Union européenne vers les pays à moindre coût de main-d’œuvre restent faibles, mais de plus en plus d’emplois ainsi transférés sont qualifiés (compétences technologiques, linguistiques, aptitudes de communication). Il en résulte un risque d’exclusion accentué pour ceux qui ne disposent pas des compétences pertinentes. Mais, soutient M. Fouquin, si l’ouverture des marchés est un indéniable vecteur d’efficacité économique (concept qu’il faudrait prendre un peu plus le temps d’interroger), les inégalités se sont considérablement accrues. D’une part, les pays les plus pauvres s’appauvrissent (l’écart entre pays développés et en développement à doublé en vingt ans), tandis que, parmi les pays en développement, seuls certains s’en tirent plutôt bien (toujours en termes macro-économiques).
D’autre part, les inégalités internes s’accroissent entre régions ou provinces, entre villes et campagnes, entre hommes et femmes. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple emblématique, « alors que du temps de Mao, la Chine était l’un des pays les plus égalitaires du monde, la Chine de l’économie [socialiste] de marché est devenue aussi inégalitaire que les Etats-Unis » (p. 65). Enfin, ces aspects peu glorieux ne touchent pas que les pays en développement : l’usage des innovations technico-organisationnelles et juridiques (mise en concurrence avec les salariés des pays du Sud) a permis
« la détérioration des conditions de vie des travailleurs les plus modestes dans tous les pays de l’OCDE » (p. 67).
De son côté, moins enclin à souligner les bienfaits du doux commerce, T. Palley a calculé que les « pertes d’opportunité d’emploi » aux Etats-Unis, du fait du déficit de la balance commerciale avec la Chine, seraient d’environ 1 800 000. De plus, le rythme des délocalisations d’emplois à destination de la Chine et de l’Inde s’accélère et tout particulièrement dans les services. Ajoutons que ces transferts d’emplois sont le fait « de grosses entreprises, dont le capital est ouvert à l’actionnariat, qui sont extrêmement rentables et qui ont les pieds solides » (p. 91). Le phénomène est-il transitoire, va-t-il atteindre un seuil ? Difficile de l’affirmer, tant les mesures de libéralisation des économies et les utilisations si innovantes des TIC ont considérablement accru l’importance numérique de la main d’œuvre mondiale potentiellement en compétition, la faisant passer de 1,46 milliard de travailleurs à 2,93 milliards. Il en résulte une pression à la baisse sur les salaires, que renforce une fragilisation systématique des négociations
collectives. Car, quelle que soit l’ampleur exacte des pertes d’emplois, ce qui est incontestable, c’est la tendance des entreprises à brandir sans relâche la menace de délocalisation, réduisant ainsi la capacité des syndicats à défendre les salariés.
Plusieurs auteurs font également remarquer que l’on ne peut prendre en compte les seules délocalisations : celles-ci sont l’un des éléments d’une boîte à outils gestionnaire, comprenant les restructurations, (fusions, absorptions), le recours systématique à la sous-traitance, l’imposition de normes de qualité, etc., dont la combinaison engendre un impératif de flexibilité des travailleurs difficilement supportable. Peut-on, alors, comme l’évoquent les auteurs à propos des salariés du Nord, se contenter de chercher à organiser – via l’action publique – « le déversement » des salariés d’une entreprise à une autre, d’un secteur à un autre, comme si toute la réalité du travail pouvait se ramener à des calculs de flux de trafic ? Peut-on, par ailleurs, se contenter d’exiger des dirigeants des pays du Sud qu’ils fassent respecter des normes internationales de travail, souvent limitées à une liste de droits fondamentaux (comme le droit de se syndiquer ou le droit à l’éducation des enfants) ? D’autant que, comme le montre longuement B. Gazier, les politiques publiques pour aider les « victimes » de la mondialisation se sont jusqu’ici avérées peu efficaces et que leur financement ne peut qu’être remis en cause par la course au dumping fiscal qu’occasionne la compétition entre Etat.
Pour faire sensiblement progresser la gouvernance sociale mondiale, B.A. Langille expose l’intérêt de changer la structure des rapports entre organisations internationales, en donnant à l’Organisation internationale du travail la préséance sur l’OMC ou la BM. Ce qui impliquerait de permettre à la première d’agir sur les domaines réservés des secondes : les questions de taux de change, d’architecture financière et de politique économique. Ce qui implique également que le respect des règles du droit du travail soit soumis aux mêmes exigences que le sont les règles de la concurrence. Mais les plus farouches opposants à de telles évolutions ne sont pas nécessairement les dirigeants des pays développés. En effet, les gouvernements de certains grands pays en développement n’ont pour le moment vu aucune urgence à remettre en cause ce qui fait le fondement de leur avantage comparatif, à savoir l’ensemble des moyens permettant de maintenir à un niveau très faible le coût du travail.
Ceci dit, il ressort de la lecture des différents chapitres l’impression qu’une sorte de résignation s’est installée chez les experts : tous acceptent de laisser les gestionnaires et les entrepreneurs procéder aux restructurations et transformations du travail qu’ils jugent nécessaires, et préfèrent se contenter de chercher à rendre plus acceptables les conditions de travail et d’emploi des salariés du monde entier en imposant des garde-fous minimum. Mais il y a lieu de s’interroger sur la portée réelle d’une telle attitude. En rester là ne conduit-il pas à renforcer et à généraliser les moyens d’exercer systématiquement une pression à la baisse sur les coûts de production, augmentant la probabilité d’une course au « moins disant social » ? Pour avoir une idée de l’ampleur de l’imagination des managers en la matière, examinons plusieurs ouvrages sur le travail en Chine et en Inde, peut-être les laboratoires des futures normes de travail.
Privatisation de l’économie nationale : entre appropriation élitaire, spoliation et pédagogie du marché
Présentant les résultats d’une riche étude empirique dans les anciens bastions ouvriers de la Chine du Nord, A. Kernen (2004) rappelle que la transition du maoïsme au socialisme de marché a été très lente, graduelle, faite de la volonté de réformer l’économie tout en empêchant l’émergence d’acteurs autonomes susceptibles de menacer le monopole politique des dirigeants du parti. Les premières tentatives d’ouverture économique ont été envisagées comme des sortes d’expérimentations sociales : d’un côté, le gouvernement a rendu légale la petite entreprise commerciale, de l’autre, il a laissé planer un doute quant au traitement dont bénéficieront les nouveaux capitalistes. En sorte que, « progressivement, les petits privilèges liés à une fonction étatique se sont transformés en opportunités d’appropriation de pans entiers de l’économie d’Etat » (p. 44). Dans le même sens, l’autonomie de gestion progressivement accordée aux entrepreneurs des anciennes entreprises publiques va d’abord conduire à l’enrichissement personnel des dirigeants, par l’achat de biens de consommation de luxe ou par l’acquisition de fonds spéculatifs. C’est donc dans un sens très restreint qu’il y a eu privatisation des entreprises publiques et que ce phénomène s’est développé.
Si certains s’enrichissent et gagnent en autonomie, « le dépeçage progressif et spontané des entreprises d’Etat par des acteurs très diversifiés laisse toutefois transparaître sa structure profondément inégalitaire due au fait que le partage des dépouilles s’est fait au prorata du statut de chacun dans
l’entreprise » (p. 163). Avec le recul de plus de vingt ans de mise en œuvre des réformes, « on distingue mieux que les élites ont su tirer profit de ce nouvel agencement national et international pour la mise en place d’un nouveau type de gouvernementalité (…) [où] un ordre étatique se transforme pour se perpétuer » (p. 170). L’Etat ou les gouvernements locaux favorisent la constitution de groupes industriels de taille internationale, contrôle et oriente les flux d’investissements, y compris étrangers, et se redéploye dans le domaine social pour tenter de compenser les dégâts de sa politique.
C’est qu’en effet, des millions d’anciens ouvriers et employés d’Etat, licenciés ou mis à la retraite sans pension, vivent des situations dramatiques.
Pour donner une idée, en Chine, l’emploi public industriel est passé de 20 à 13 millions de personnes (entre 1978 et 2001). Les municipalités tentent progressivement d’institutionnaliser un système d’aide. Parmi ces mesures, certaines consistent à fustiger les attitudes des chômeurs qui ne chercheraient pas avec assez d’assiduité d’emploi ou qui n’accepteraient pas des postes déqualifiés à leurs yeux. Dans ce contexte, les migrants intérieurs (les ruraux cherchant dans les villes des opportunités d’emploi) sont la cible des discours racistes et sont présentés comme responsables de la dégradation des conditions d’emploi. C’est qu’à la suite des suppressions successives de sureffectifs dans les entreprise d’Etat, une nouvelle pauvreté s’est installée durablement, une grande partie des chômeurs ou intermittents n’ayant aucune chance de retrouver un travail stable. Certes, très souvent encore des révoltes particulièrement violentes éclatent, tandis qu’en grand nombre, des suicides traduisent une contestation de l’ordre. Mais, globalement, la multiplication des conflits ne débouche pas sur leur fédération et c’est toujours l’Etat qui contrôle le social, ainsi que les orientations de l’économie.
Des dispositifs de gestion pour accompagner les délocalisations
Si ces éléments soulignent le rôle de l’Etat sur la lente polarisation de l’économie chinoise entre une élite d’entrepreneurs liés au Parti et un peuple de migrants, chômeurs et travailleurs informels, l’ouvrage collectif de T. Nichols et S. Cam (2005) nous permet de connaître, de l’intérieur, les conditions de travail des ouvriers employés dans des usines possédées par des multinationales européennes. Plus précisément, le livre compare les évolutions du travail dans le secteur de la production d’électroménager en Grande-Bretagne, en Chine, à Taïwan, au Brésil et en Turquie. Le chapitre 4,
consacré à une ancienne usine chinoise possédée par une multinationale européenne, offre un condensé des transformations les plus avancées concernant ce secteur.
Pour comprendre le travail dans l’usine contemporaine, il faut d’abord savoir que les ouvriers ont essentiellement à exécuter des tâches répétitives sur des lignes d’assemblage. Il faut noter ensuite la grande résignation chez les salariés : dans la région, le taux de chômage est tel qu’ils doivent supporter des conditions difficilement acceptables en Europe et pourtant largement meilleures que celles proposées dans les autres entreprises étrangères et de toutes façons préférables au travail informel. Ainsi, le salaire mensuel moyen (133 dollars) est bien supérieur à celui des emplois publics et privés.
Mais ce salaire est lié à la performance : 40 % constituent une base fixe, 30 % étant liés à la performance collective dans l’atelier et 30 % à la performance individuelle. « De la sorte, le jugement des managers est très important dans la détermination du salaire des ouvriers » (p. 109).
Il faut savoir également que cette entreprise présente des aspects très avancés pour le pays et la région : elle cotise à un fond social (retraite, chômage, santé) et elle a même accordé 5 jours de congés payés ! Mais, le temps de travail est annualisé pour coller le plus possible à la saisonnalité de la production. Ainsi, se succèdent des périodes où les ouvriers doivent travailler 11 heures par jour, 7 jours sur 7 (la période de charge dure maintenant 6 mois), sans heures supplémentaires, et des périodes où ils travaillent 4 jours par semaines, 5-6 heures par jour.
Autre spécificité, les contrats de travail à durée déterminée : seule une toute petite minorité des salariés possède un contrat à durée indéterminée, les autres sont réembauchés tous les deux ans (la moitié sont dans ce cas), tous les ans, voire moins pour les ouvriers temporaires (régulièrement recrutés sur des contrats de trois mois, renouvelés d’une année à l’autre, pour occuper des emplois faiblement qualifiés). Ce système permet non seulement d’assurer une flexibilité pour répondre à la saisonnalité de la demande, mais surtout d’exercer un contrôle sur la productivité des salariés : en effet, ne seront renouvelés que les contrats des salariés ayant donné satisfaction (productivité et comportement). « Ce qui fait du contrat de travail un levier important d’action pour le management, bien plus important encore que les 60 % de part variable dans le calcul du salaire » (p. 111).
Les auteurs abordent ensuite la question des modes de management et de l’utilisation des dispositifs de gestion. La qualité totale, la production à flux tendu, le travail en équipes, l’incitation à l’amélioration constante des processus, le juste à temps, la production à flux tendus et d’autres techniques de gestion sont bien connues des travailleurs de cette usine. De plus, l’entreprise étudiée « a sa propre méthode de qualité de la production, clé en main, développée par la maison mère européenne : elle est d’ailleurs considérée comme une partie importante de la culture d’entreprise. Cette méthode souligne l’importance du travail en équipes, dans le processus global de production, la communication, la coopération et l’amélioration continue du processus étant considérés comme des éléments essentiels » (p. 112). Les auteurs évoquent d’autres dispositifs dont l’accumulation finit par exercer une pression et un stress importants dont les ouvriers se plaignent… en vain. En sorte que « 94 % des enquêtés nous ont dit qu’ils ne souhaiteraient pas que leurs enfants fassent un travail comme le leur » (p. 114), tant ils sont persuadés d’être usés avant l’heure.
Enfin, on pourrait dire que le syndicat – dont 99 % des salariés sont membres – constitue un dispositif de gestion particulier : sa principale fonction étant de servir de relai pour les plaintes des salariés qui ne s’expriment pas directement, mais aussi d’informer la direction sur l’état général de l’opinion des ouvriers. Dans cette entreprise, le syndicat, dirigé par un ancien responsable de l’usine (du temps où elle était publique) par ailleurs membre du Parti, constitue un soutien sans faille. « Le syndicat n’a aucun impact sur des questions-clés qui concernent les travailleurs, telles que la durée du temps de travail et les contrats de travail : 77 % des salariés disent que s’ils avaient des griefs, ils en informeraient directement la direction, pas le syndicat » (p. 116-7).
Malgré tout, cette entreprise offre l’une des formes les plus avancées en matière d’application du droit du travail en Chine et les emplois sont très prisés.
L’« informalisation » du travail comme innovation gestionnaire ?
Enfin, et c’est tout l’intérêt de ce livre riche en détails sur la réalité du travail, T. Nichols et S. Cam (2005), dans le chapitre conclusif, montrent combien les caractéristiques de l’usine sino-européenne présentent des points communs avec celles des autres pays en développement, laissant ainsi entendre qu’il existerait bien un processus de convergence concernant les
formes contemporaines d’organisation et de conditions de travail. Ces résultats peuvent être rapprochés de ceux qu’Y.-A. Fauré et alii (2005) ont obtenus en comparant des clusters1 au Brésil (secteurs du textile, de l’habillement et du pétrole), en Inde (le travail du cuir et la fabrication de chaussures au Tamil Nadu, industrie textile à Ahmedabad, secteur automobile au Tamil Nadu, l’industrie pharmaceutique au Gujarat) et au Mexique (les maquilladores du secteur électronique, les clusters du secteur du cuir et de la chaussure, les micro-entreprises des régions d’Aguacalientes et de Veracruz).
Ces trois pays « émergents » ont plusieurs points communs. Ils ont tous connu une économie fermée et centralement dirigée : « les politiques rigoureuses de protection des marchés intérieurs ont produit d’évidents résultats quant à la formation de régions à vocation manufacturière, parfois spécialisées, dans lesquelles l’essentiel des investissements publics et privés sont concentrés » (Gujarat et Tamil Nadu en Inde ; Etats de Sao Paulo, Rio de Janeiro et du Minas Gerais au Brésil ; Mexico au Mexique). Les politiques de substitution aux importations ont produit à la fois des régions industrielles et des « milieux d’entrepreneurs manufacturiers privés nationaux ». Ces milieux industriels et d’affaires sont le plus souvent en étroite interdépendance avec les pouvoirs politiques centraux (à travers leurs associations professionnelles, ils participent à l’élaboration des politiques économiques nationales). Simultanément, un autre sous-groupe d’entrepreneurs, dans chaque pays, se développait à un niveau régional, souvent composé de micro et petites entreprises qui s’emparaient des créneaux délaissés. Les auteurs y voient l’importance des configurations du champ du pouvoir locales.
A contrario, il y a de grandes différences entre ces trois pays, parce qu’ils ne sont pas entrés dans la globalisation de la même manière : assez tôt et brutalement au Mexique (dès 1965, puis s’accélérant au début des années 1980), ce qui a conduit à une dépendance accrue vis-à-vis des Etats-Unis et à des stratégies complexes mêlant haute technologie et travail informel ; plus tardivement et de façon plus contrôlée au Brésil où s’opposent les Etats et, les macro-agglomérations aux productions manufacturières très spécialisées ; en Inde, l’ouverture a également commencé plus tardivement (milieu des années 1990), s’est déroulée à un rythme compatible avec la préservation du
1. Le cluster est une sorte de configuration locale d’entreprises intervenant dans un même secteur d’activité ou « complexe d’activités géographiquement concentrées ».
tissu industriel local, ce qui a conduit à un renforcement des spécialisations antérieures, ainsi qu’à une concurrence entre Etats, atténuée semble-t-il par des politiques centrales de rééquilibrage.
Cependant, malgré la diversité des contextes, un élément s’avère partout structurant : il s’agit des articulations entre industriels, établissements d’enseignement supérieur et pouvoirs publics, articulation dont le contrôle repose sur la capacité d’influence démesurée des décideurs locaux, surtout ceux des grandes entreprises. Ce qui peut déboucher aussi bien sur la montée en sophistication technologique que sur l’ « informalisation » des petits artisans. Nous retrouvons alors la question des coûts sociaux de ces ajustements locaux, dans le cadre de la compétition Sud-Sud, et de ses effets sur la main d’œuvre : « vagues importantes de reflux de l’emploi et d’une précarisation croissante des conditions de travail, du moins pour ceux qui obtiennent ou conservent un emploi », précarisation dont témoignent aussi bien la « formidable rotation dans les postes » que de l’ « informalisation » galopante des activités.
Ainsi, pour prendre le cas des industries pharmaceutiques indiennes confrontées à la mise en œuvre des accords du GAT-OMC sur les brevets (à partir de 2005), Y.-A. Fauré et alii montrent que « les entreprises les plus en vue du secteur, et qui font figure de pionniers sur le terrain technologique et de la qualité, sont en position de tirer de grands avantages des opportunités que recèle le marché mondial des médicaments génériques. Elles ont développé leurs investissements en R&D au cours des dernières années en prévision des changements annoncés. A l’autre bout du paysage économique, des milliers de petites et micro entreprises obtenant des marges extrêmement resserrées et s’adressant essentiellement aux marchés locaux, continuent à gérer leurs affaires de manière traditionnelle.
Tout compte fait, les auteurs rejoignent les résultats mis en évidence à propos de l’Inde par Parry et alii (1999). Pour les auteurs, en effet, en s’appuyant sur plusieurs études empiriques dans différents secteurs d’activité, il convient de ne pas séparer travail informel et travail formel comme s’il s’agissait de deux mondes incommensurables. En réalité, les deux sphères sont intriquées, il existe une sorte de continuum de l’un à l’autre. Toutefois, une part importante des travailleurs informels sont des migrants ruraux qui doivent conserver des liens avec leur village d’origine.
Et s’ils conservent ce type de liens, ce n’est pas par atavisme ou parce qu’ils seraient incapables de s’adapter à une situation nouvelle, mais parce que les
salaires sont bien trop bas et le temps de travail trop fragmenté pour qu’ils puissent s’implanter durablement dans les sites où ils trouvent à s’employer.
En d’autres termes, c’est bien le signe de l’adaptation à une offre de travail (précaire et mal payé), inscrites dans les impératifs de la compétition mondiale, qui les conduit à bouger régulièrement, à compter sur le soutien de leur famille et de leur village, qui les conduit à paraître instable, alors que c’est l’organisation du travail qui l’est. C’est ici souligner combien le
« développement » du capitalisme en Inde et plus généralement dans les grands pays en développement, n’a pas procédé selon les mêmes étapes qu’il le fit en Occident aux XVIIIe et XIXe siècles. En d’autres termes, loin d’annoncer l’ère du salariat, la vague d’industrialisation contemporaine correspond plutôt à « l’informalisation » de la main d’œuvre.
Si, partout, s’affirme « la réduction des moyens d’intervention des Etats sur leur économie, (…) la globalisation n’est pas toujours la seule cause des mutations décrites » : il faut aussi reconnaître « le rôle majeur des acteurs locaux, milieux d’opérateurs économiques et autorités politiques notamment, ainsi que celui des institutions qu’elles forgent » (Fauré et alii, 2005). Et l’on doit noter une dimension particulièrement stratégique, à savoir le contrôle de l’interface « entre le local et le global, aux plans technique, commercial, financier, culturel, social ».
Des technologies pour accéder à la connaissance ou pour sélectionner les mieux éduqués ?
Bien entendu, il existe des contre-exemples à ce processus de destruction d’emplois relativement qualifiés au Nord, de destructions d’emplois peu qualifiés au Sud, destructions suivies de l’introduction de nouveaux emplois au Sud, moins nombreux et plus précaires. C’est le cas, par exemple, des équipementiers automobiles en Inde qu’a étudiés M. Tewari (2005). L’auteur soutient la thèse suivante. Les résultats positifs de l’industrie automobile indienne, dans le contexte de compétition internationale intense, ne s’explique pas exclusivement par la libéralisation du secteur ni par l’arrivée des grandes firmes de dimension internationale, mais plutôt « par quatre facteurs-clés : tout d’abord, la gestion particulière du processus de déréglementation selon un certain « tempo » de la part de l’Etat indien. Par rapport à beaucoup de pays ayant supprimé de manière hâtive leurs droits de douane, les réformes indiennes ont été beaucoup plus posées et ont revêtu un caractère plus stratégique. Deuxièmement, les politiques nationales passées
et les compétences spécifiques qu’elles ont contribué à établir représentent un atout précieux (…) notamment dans le domaine de la fabrication des équipements informatiques intégrés. Troisièmement, (…) [il faut tenir compte] d’un nouveau mode d’insertion des fournisseurs de taille moyenne, que les grandes entreprises d’assemblage ont transférés de leur pays d’origine au sein de l’économie indienne ». Enfin, les associations patronales, très dynamiques, ont agi activement pour remettre à niveau le secteur automobile, notamment en termes de qualité, de cohérence globale de la production, de respect des délais, etc.
Plus précisément, « la déréglementation du secteur a été plus lente et plus mesurée que dans d’autres pays, son rythme tranchant de manière importante avec la réduction rapide des droits et tarifs douaniers consolidés qu’ont supporté plusieurs autres régions du monde. (…) L’ouverture du secteur automobile indien s’est accompagnée d’une libéralisation très graduée et progressive des importations ainsi que d’exigences importantes en matière de contenu national des productions ». C’est ici redonner tout son importance aux choix politiques et réaffirmer l’existence de marges de manœuvres au niveau des gouvernements.
Par ailleurs, les transformations de l’industrie automobile mondiale ont été supportées par la diffusion des TIC pour les tâches de conception, de gestion et d’approvisionnement à l’échelle internationale, ce qui a constitué une opportunité pour les entrepreneurs du Tamil Nadu qui ont su utiliser ces technologies pour d’autres fins que celles initialement prévues par les donneurs d’ordre, comme par exemple, toucher de nouveaux clients, démarcher de nouveaux marchés, améliorer les relations entre eux. Bien entendu, l’existence de réseaux d’établissements universitaires de technologies a facilité la conversion aux TIC. En somme, les investissements directs à l’étranger ne se transforment en processus vertueux de développement, qu’à certaines conditions dépendant des décisions des pouvoirs publics. Par ailleurs, ces processus vertueux doivent se traduire aussi en termes d’acquisitions collectives de compétences (technologiques, inventivité), transférables à d’autres secteurs (capital humain).
Mais il ne faudrait pas en déduire trop rapidement qu’il suffit de favoriser l’installation d’équipements et de réseaux pour qu’aussitôt le développement économique s’accompagne d’effets sociaux bénéfiques. Il faut tenir compte de toutes les compétences collectives préalables. C’est ce qu’examine M. Warschauer (2003) en s’appuyant sur de nombreuses tentatives en Inde,
en Chine, en Egypte et aux Etats-Unis pour combler le « digital divide ».
L’auteur nous encourage à nous débarrasser de cette expression qui laisse penser que l’essentiel réside dans la fourniture d’équipements, de logiciels et qui donne à penser que le fossé est infranchissable. Or, « d’un point de vue politique, l’objectif d’introduction/utilisation des TIC par des groupes marginalisés n’est pas de combler un fossé, mais plutôt de prolonger- approfondir un processus d’intégration » (p. 8). Dit autrement, la question du développement social doit être envisagée sous l’angle de l’intégration des TIC dans les communautés, les institutions et les sociétés.
Or, ce qui est structurant pour savoir tirer profit des TIC, c’est le degré d’instruction, le niveau de culture générale, étant entendu que cette notion doit inclure le contexte social de la pratique, de la mise en œuvre de cette capacité.
« Etre éduqué a toujours été lié au fait de maîtriser les processus au moyen desquels l’information culturellement signifiante est codée » (p. 41). Plus précisément, nous rappelle l’auteur, « l’acquisition de l’instruction, comme l’accès aux TIC, nécessite un ensemble de ressources. Cela comprend des dispositifs physiques (livres, magazines, journaux, revues, ordinateurs) ; un contenu pertinent transmis via des dispositifs ; un usage approprié des savoirs, connaissances et attitudes ; enfin, la communauté pertinente et le soutien social adéquat » (p. 44). En somme, « l’acquisition de l’instruction est une question, non seulement de cognition – ou même de culture, mais aussi de pouvoir et de politique. En cela, l’accès à l’instruction rencontre l’inégale opportunité de suivre l’école, l’inégale distribution des ressources dans le système éducatif, ainsi que le fait que la conception des cours et les pédagogies entre plus ou moins en phase avec certains groupes sociaux ». De la même manière, l’acquisition de l’accès aux TIC est une question « non seulement d’éducation, mais aussi de pouvoir » (p. 46). Cela se voit de façon particulièrement crue dans le cas des pays en développement pour lesquels :
« premièrement, l’accès à internet ne concerne qu’un très faible pourcentage de la population ; deuxièmement, l’utilisation est hautement stratifiée et concentrée parmi une élite essentiellement masculine, jeune et habitant les plus grandes villes ; troisièmement, (…) aucune de ces nations ne peut espérer fournir l’accès à internet à la majorité des citoyens dans les décennies à venir » (p. 61-2). Quant à l’idée de combler ces inégalités en développant l’enseignement à distance, elle ne peut que conduire à l’aggravation des inégalités. Car les seuls cours en ligne qui s’avèrent efficaces sont ceux qui sont les mieux dotés en accompagnements et en interactions avec les enseignants. Le risque est alors d’accentuer les inégalités de départ en faisant
suivre aux étudiants à bas revenus des cours à bas coûts, c’est-à-dire sans soutien, donc avec une forte probabilité d’abandon.
Finalement, qu’ils se montrent critiques vis-à-vis des transformations contemporaines du travail dans une économie globalisée ou qu’ils brossent les grandes lignes d’une gouvernance mondiale du travail, ces ouvrages montrent en creux la nécessité d’inventer de nouveaux dispositifs de gestion, en envisageant l’efficacité et la performance, non plus du point de vue d’une rationalité en surplomb, mesurable à l’aune d’indicateurs comptables, mais d’une intégration sociale respectueuse des contextes locaux. Ce qui requiert, d’une part, l’émergence d’une multitude de contre-pouvoirs autonomes permettant de compenser le poids démesuré pris par les acteurs économiques mondiaux et leurs auxiliaires locaux. Et d’autre part, de réorienter les apports de la sociologie, fut-elle « professionnalisée », pour qu’elle soit réellement au service du lien social et de l’émancipation dans les organisations.
LISTE DES OUVRAGES CITÉS
AUER P., BESSE G., MÉDA D. (2005), Délocalisations, normes de travail et politique d’emploi. Vers une mondialisation plus juste ?, La Découverte.
FAURÉ Y.-A., KENNEDY L. et LABAZÉE P. (2005), Productions locales et marché mondial dans les pays émergents. Brésil, Inde, Mexique, IRD-Karthala.
KERNEN A. (2004), La Chine vers l’économie de marché. Les privatisations à Shenyang, Karthala.
NICHOLS T., CAM S. (2005), Labour in a Global World, Palgrave Macmillan, Houndmills.
PARRY J. P., BREMAN J., KAPADIA K. (1999), The Worlds of Indian Industrial Labour, New Delhi, Vedams Books.
TEWARI M. (2005), « Investissements direct étranger et transformation du secteur automobile indien. Le cas des fournisseurs au Tamil Nadu », FAURÉ Y.-A., KENNEDY L. et LABAZÉE P., Productions locales et marché mondial dans les pays émergents. Brésil, Inde, Mexique, IRD-Karthala, p. 157-198.
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