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Oncologie : Article pp.118-124 du Vol.3 n°2 (2009)

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Texte intégral

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DOI 10.1007/s11839-009-0129-x

ARTICLE ORIGINAL /ORIGINAL ARTICLE

Le proche et les soignants

Healthcare personnel and patient families

M. Ruszniewski1

© Springer-Verlag 2009

RésuméÀ l’institut Curie, un poste de psychologue a été créé en 1995 exclusivement à l’écoute du personnel. La nature même de la maladie cancéreuse et les effets qu’elle provoque, les angoisses qu’elle génère jusqu’au risque létal amplifient la difficulté d’être soignant, en particulier en raison des mécanismes projectifs (prêter à l’autre ses propres sentiments, ses schémas familiaux, voire ses idéaux). En effet, si le temps est venu d’entendre en même temps et dans un même lieu, le malade et ses proches, loin de simplifier la tâche du soignant, la multiplicité de ces sollicitations à entendre et invitations à parler peut causer chez certains soignants un véritable désarroi, signe d’un malaise qu’il est nécessaire aujourd’hui d’analyser et de prendre en compte. Si prendre soin, c’est aussi et surtout reconnaître la place de chacun – malade, proches et soignants–, ces soignants doivent aussi pouvoir bénéficier d’un temps pour parler, car, le plus souvent, les problèmes de communication sont à l’origine de la souffrance des malades, des proches mais aussi des soignants. Prendre soin de l’autre implique prendre soin de soi: le psychologue, dans le cadre de cette fonction, à l’écoute des soignants doit travailler au plus près du réel, c’est-à-dire au plus près du vécu des soignants : dans le cadre de groupe de parole dédié exclusivement aux soignants de l’institut Curie, sont abordés leurs questions, leurs émotions, leurs affects, leurs ressentis lors de prises en charge plus ou moins complexes. Nous entendons, outre la charge émotionnelle liée à la prise en charge de plus en plus lourde à l’hôpital, leur désarroi face aux familles elles- mêmes en grande souffrance, souffrance se traduisant soit par une présence jugée trop invasive, soit à l’inverse absente. L’analyse d’une histoire clinique choisie comme exemple montre ainsi combien il est nécessairede prendre

du reculpour exercer cet art « du soin », et combien il est nécessaire d’ouvrir un espace protégé aux soignants pour leur redonner la parole et tenter par ce biais de favoriser une solidarité entre eux, leur permettre de mieux s’écouter sans se juger. Car, à force d’écouter le malade et le proche, d’être pris par leurs cheminements ou désirs contradictoires, les soignants ne parviennent plus à s’écouter eux-mêmes, à s’écouter entre eux, voire même peuvent-ils retourner leurs difficultés, malaise ou fatigue sur leurs collègues, créant du même coup des tensions entre soignants, entre équipes, entre services et parfois entre institutions. La présence d’un psychologue auprès des soignants a donc essentiellement cette fonction : les inviter à réfléchir sur l’impact de tous les aspects de leur travail, à la fois pour les patients, les proches et l’ensemble des soignants.

Mots clésPsychologue auprès des soignants · Relation soignant-soigné-proche · Désarroi des soignants · Groupes de parole

AbstractThe post of psychologist attending exclusively to Institute Curie personnel was created in 1995. The very nature of cancer and its effects, the anxiety that it causes and the risk of death, amplify the difficulties for healthcare personnel, particularly with respect to projection mechan- isms (attributing one’s own feelings, family patterns, or even one’s own ideals to others). Although it is now considered best practice to listen to the patients and their relatives at the same time and in the same place, this does not simplify the task for healthcare personnel, as the multiple requests to listen and invitations to speak can be very disturbing for some members of staff, whose distress can signal a malaise that must now be analysed and taken into account. While caring is also and above all recognizing the place of everyone concerned, whether patient, relative or health worker, healthcare personnel must also be given time to talk, as communication problems can often cause unnecessary suffering for healthcare personnel

1Psychologue auprès du personnel à linstitut Curie.

M. Ruszniewski (*)

Institut Curie, 26, rue dUlm, F-75246 Paris cedex 05, France e-mail : [email protected]

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as well as patients and relatives.Taking care of others also means taking care of oneself: the psychologist, in the context of this function of attending to healthcare personnel, must work as closely as possible to reality, i.e. as closely as possible to the everyday experience of healthcare personnel.

In talk groups devoted exclusively to healthcare personnel at the Institute Curie, health workers can talk about their questions, emotions, affects and feelings as they deal with more or less complicated cases. Apart from the emotional burden related to the increasingly complex management of patients in hospitals, healthcare personnel also express their consternation with respect to families experiencing major suffering, which is reflected either by a presence considered to be too invasive or, on the contrary, by their absence.

Analysis of a typical clinical history illustrates how healthcare personnel must keep a certain distance in order to treat the patient effectively and how it is essential to provide healthcare personnel with somewhere private where they can discuss their difficulties, thus encouraging a feeling of solidarity amongst healthcare personnel and enabling them to listen to each other more effectively without passing judgement. Because they spend so much time listening to patients and relatives and becoming involved in their various contradictory paths and desires, healthcare personnel are no longer able to listen to themselves or to each other, and they may even blame their difficulties, malaise or fatigue on their colleagues, thereby creating tension between members of staff, between teams, between departments and sometimes between institutions. The essential role of a psychologist attending to healthcare personnel is therefore to encourage them to consider the impact of all aspects of their work on patients, relatives and all healthcare staff.

KeywordsPsychologist attending to healthcare personnel · Healthcare personnel-patient-relative relationship ·

Distress of healthcare personnel · Talk groups

Ce texte a fait l’objet d’une communication lors du dernier congrès de la Société française de psycho-oncologie qui portait sur le thème : « Le proche, nouvel acteur du soin : rôles assumés, rôles assignés », les 7 et 8 décembre 2006 à Arcachon.

Si dans toutes les structures de soins, la présence des proches va de soi, dans les centres de cancérologie, cette présence est d’autant plus importante que la maladie (épreuve commune au malade et aux proches) y est toujours particulièrement dure : dès l’annonce du diagnostic qui laisse envisager une mort possible…Puis, dans la longue succession des soins qui confronte malade et proches à l’univers hospitalier inquiétant, parce qu’à l’agression des traitements se mêlent trop souvent l’agression des contacts

et celle d’une information pas toujours adaptée, ou en tout cas vécues comme telles…Ces difficultés vont s’exacerber en phase « palliative »…

Dans cette situation, des difficultés relationnelles vont survenir quelle que soit la bonne volonté du soignant, quels que soient les efforts d’organisation d’un hôpital surchargé de demandes. Côté patients, des améliorations ont été mises en place dans la plupart des centres pour que les malades soient mieux accueillis, mieux informés, mieux associés aux décisions qui les concernent, mieux soutenus psychologi- quement s’ils en ont besoin.

Ces améliorations reposent, entre autres, sur une meilleure connaissance de leurs mécanismes de défense, et de la façon dont les soignants peuvent les aider en connaissant et en respectant ces mécanismes. Mais le seul fait d’être mieux informé, d’être invité à poser des questions, à signer des consentements, fait entrer les patients dans un mode de relation où leur parole compte.

Ainsi, l’évolution de la prise en charge des malades atteints d’un cancer a amené les soignants à entendre la personne malade au-delà de la maladie, à traiter et à réduire la surdité relative. Surdité qui empêchait les soignants d’entendre le malade, mais surdité qui les empêchait aussi d’entendre ce qu’il en était de la souffrance des proches aux prises avec la maladie du malade-malade qu’on leur demande de soutenir, sans voir qu’on assène aussi aux proches des informations génératrices d’angoisse et d’in- compréhensions, tout autant que pour les malades eux- mêmes. Il faut donc aussi abandonner la surdité pour les proches, et cette nouvelle exigence est souvent probléma- tique pour le soignant.

Car, si le temps est venu d’entendre en même temps et dans un même lieu le malade et ses proches, loin de simplifier la tâche du soignant, la multiplicité de ces sollicitations à entendre et de ces invitations à parler peut causer chez certains soignants un véritable désarroi, signe d’un malaise qu’il est nécessaire aujourd’hui d’analyser et de prendre en compte.

Car, si prendre soin, c’est aussi et surtout reconnaître la place de chacun – malade, proches et soignants –, ces soignants doivent aussi pouvoir bénéficier d’un temps pour parler.

Et soigner peut engendrer d’innombrables paroles ! Mais qu’entend-on par parler ?

Est-ce que parler, c’est dire ? Et quoi ? Et à qui ? Quand on parle à l’autre, n’est ce pas avant tout se parler à soi-même et tenter de se faire reconnaître par l’autre ? Par ses collègues également.

Qu’est ce qu’on dit de soi quand on parle à l’autre ? Est-ce que quand je dis quelque chose, ce quelque chose est entendu par l’autre ?

Et parler n’est pas nécessairement attendre une réponse de l’autre. Entrent aussi en jeu dans ce mécanisme de la

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parole de nombreux types d’attitudes guidées par des processus défensifs, de part et d’autre, qui empêchent bien souvent au dire d’être entendu.

Une autre distinction à faire est entre écouter et entendre.

On peut écouter sans entendre, on peut aussi finir par entendre, alors qu’on n’écoute pas vraiment, c’est ce qui se fait d’ailleurs dans la majeure partie des dialogues. Car entendre l’autre, c’est essentiellement le reconnaître comme sujet et donc digne d’intérêt.

Mais peut-on entendre tout le monde ?

Il n’est pas inutile de préciser qu’il s’agit là d’une des difficultés majeures des soignants, car ce que l’on nomme triangulation idéale, équilibrée, des relations : à savoir les soignants qui se sentent assez libres pour parler tant avec les proches qu’avec le malade (et réciproquement), ensemble ou séparément, est un objectif très noble mais souvent difficile à atteindre.

Effectivement, la priorité est naturellement donnée au malade, mais bien souvent un brouhaha de paroles vient s’interposer entre lui et le soignant. Pourquoi ? Parce que, présents ou non physiquement, les proches sont là, faisant partie de l’univers du patient et influençant, d’une manière ou d’une autre, la qualité de sa relation aux soignants. Or, si le soignant parvient souvent à accepter et donc à respecter les mécanismes de défense du malade (comme la dénéga- tion : « je le sais, mais je ne veux rien en savoir », « dites- moi ce qui m’arrive, mais ne me désespérez pas »), parvient-il dans le même temps à entendre que le proche puisse lui aussi mettre en place ses propres mécanismes psychiques ? Il ne veut rien en savoir ou, en tout cas, ne rien dire au malade ou, à l’inverse, il veut tout dire, il réclame un énième traitement, alors que le malade chemine autrement, il peut même éviter le malade tant la confrontation à sa souffrance lui est insupportable.

Et puis, il y a le temps…

Le temps psychique pour intégrer une mauvaise nouvelle, pour se faire à l’idée que… n’est, en effet, pas nécessaire- ment le même pour le malade et le proche, et chacun d’eux cheminera à son propre rythme.

M. J.

Marié, avec deux enfants.

Quand on lui a donné son diagnostic, il était avec sa femme, cela a été un grand choc (son père et son grand- père sont morts de la même forme de cancer), et « il fallait d’abord le digérer »…son premier réflexe a été d’interdire à sa femme de parler de sa maladie : « c’est moi qui vais la gérer ». Il avait très peur qu’elle n’en parle autour d’elle,

et que cela ne lui laisse pas le temps de s’y préparer. Il se souvient avoir même été agressif dans cette période là avec elle, exigeant qu’elle lui demande son autorisation avant de dire à quiconque qu’il était malade. Cela lui a demandé environ six semaines avant de changer d’avis.

Mais il avait besoin de ce temps-là pour lui tout seul.

Seul à gérer cette information.

Les proches ont donc des besoins spécifiques et bien sûr singuliers pour chacun, qui, à défaut d’être entièrement pris en compte dans une relation avant tout dédiée au patient, doivent au moins être compris et respectés. Or, parmi les plaintes qui s’expriment de plus en plus « officiellement » de la part des proches, on retrouve presque uniquement, ou très majoritairement, des défauts de communication. Ces défauts sont attribués aux soignants, qui seront à leur tour confrontés douloureusement à ces plaintes, qu’ils n’ont souvent pas imaginées, et devant lesquelles ils restent parfois étonnés et impuissants.

Comment faire quand on est pris dans cet entrecroisement de discours malade-proche, où chacun vise à exprimer une souffrance et donc une demande à être prise en compte ?

Comment faire pour entendre que l’expression de la souffrance du proche a souvent comme origine la souffrance du malade ?

Comment faire avec le proche qui souffre de la souffrance de l’autre, et qu’il puisse être maladroit pour dire cette souffrance ?

Comment trouver encore ce temps qui fait si souvent défaut à l’hôpital ?

Comment trouver encore cette énergie psychique compte tenu de la charge de travail, du stress des consultations surchargées et composer parfois avec l’agressivité du malade et du proche ?

Parmi les comportements des proches, ce qui déstabilise le soignant dans sa tâche quotidienne est ce qui est bien souvent le plus éloigné de son mode de pensée ou plutôt de ce qui l’anime.

Par exemple :

l’absence de la famille (est-ce par peur, par indifférence ou encore est-elle en retrait pour respecter le malade qui ne désire pas l’inclure dans ce qui lui arrive ?) ; ou au contraire la présence quasi constante de la famille ; la famille qui vient rendre visite au malade et qui parle dans sa chambre sans l’inclure dans leur discussion, comme s’il n’existait pas ;

voire même des vœux de mort exprimés au lit du malade, ignorant sa capacité d’entendre ;

le proche qui parle au soignant à la place du malade ; le proche qui refuse de s’extraire de la chambre au

moment des soins ;

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Et tout ce qu’on peut imaginer se jouer dans la chambre du malade ou en consultation.

Malgré la volonté des soignants d’être de plus en plus sensibilisés à l’écoute de l’autre (formations à la commu- nication, comités d’éthique…), des plaintes comme celles qui suivent demeurent :

« Il manque à vos consultations, en plus de la médecine technique, de l’humanité pour le malade et de la considération pour l’accompagnant » ;

et encore :

« Tout au long du protocole de traitement à l’hôpital, nous avons eu cette absence d’explication et d’accompag- nement, que j’ai ressentie d’autant plus cruellement que les couloirs affichent l’éthique de l’hôpital entourant l’accueil du malade et de sa famille ».

Il s’agit donc aussi de soutenir et d’entendre les soignants. Ce sont souvent les médecins qui reçoivent des plaintes, parfois même assorties d’injures, et qui sont toujours au plus mal avec ces mots, sans le plus souvent en comprendre les raisons. Car, si l’on considère que le proche a besoin de se sentir reconnu dans sa place de proche jusqu’à éprouver la nécessité de poser par écrit sa décharge affective, qu’en est-il du soignant qui, comme tout un chacun, a besoin d’être entendu quand il se sent non reconnu, non respecté, voire blessé ? …

Il n’est pas inutile de rappeler que le dire du soignant est le plus souvent maltraité, inaudible :

par lemaladequi se défend d’une réalité qu’il n’est pas encore prêt à entendre et qui peut se plaindre, par ailleurs, d’être mal informé ;

par leprochequi va en faire de même en fonction de son propre cheminement psychique ;

mais aussi :

par lecollèguequi n’a pas le même ressenti ou le même avis (il arrive qu’en staff médical, le médecin ne parvienne pas à exprimer son avis s’il est contraire à celui de ses collègues, comme l’arrêt de traitements par exemple), en particulier face aux situations toujours plus complexes des phases palliatives…;

par lahiérarchiequi ne peut ou ne veut entendre l’usure, la charge de travail d’une équipe, faute de solution qu’elle ne détient pas ;

par l’institution hospitalière qui en demande toujours plus et avec de moins en moins de moyens.

Y a-t-il là un rôle particulier pour un psychologue, tourné vers les soignants pour amorcer une compréhension de ces difficultés, qui, à la fois, les conforte dans leur rôle de soignant avec ses limites propres, mais aussi leur montre la complexité de toutes ces réactions, notamment des proches, les incitant à une attitude de respect et à une possibilité de dialogue…

À l’institut Curie, un poste de psychologue a été créé, il y a un peu plus de deux ans, exclusivement pour être à l’écoute des soignants.

Cette distinction officielle entre l’unité de psycho- oncologie2, d’une part, et cette place de psychologue auprès des soignants que j’occupe actuellement, d’autre part, est fondamentale dans la définition de la spécificité de cette mission. Autrement dit, quand un soignant parle d’une situation, il n’entend que lui et ne peut entendre que lui.

Pour se saisir de ce psychologue qui n’est là que pour les soignants, je propose schématiquement trois voies d’accès : entretiens individuels, groupes ponctuels et groupes de parole réguliers.

Je travaille aussi à l’institut Curie avec un médecin3qui est chargé par la direction d’examiner les plaintes des patients et des proches ; et nous considérons ensemble qu’outre la nécessité de comprendre ce qui a pu engendrer la plainte d’un malade ou de sa famille, il s’agit aussi d’entendre les effets sur les soignants aux prises avec de telles plaintes.

Loin de moi l’idée de vous soumettre la moindre recette qui, même si elle était applicable, serait inévitablement vouée à l’échec parce que plaquée. Il me revient plutôt de tenter d’ouvrir un champ de réflexion autour de ce qui peut apparaître comme difficultés majeures dans la prise en charge d’un malade, et donc aussi de ses proches, pour permettre au soignant de se constituer des repères.

Il ne faut pas perdre de vue que la nature même de la maladie cancéreuse et les effets qu’elle provoque, les angoisses qu’elle génère jusqu’au risque létal favorisent la mésentente, puisque nous sommes au cœur de mécanismes projectifs (prêter à l’autre ses propres sentiments, nos schémas familiaux, voire nos idéaux).

J’ai pour habitude, dans le cadre de ma fonction, de travailler cette question au plus près du réel, c’est-à-dire au plus près du vécu des soignants. Dans un groupe de parole sont abordées les questions des soignants, les émotions, les affects, les ressentis lors de prises en charge plus ou moins complexes, et j’entends que depuis un certain temps est évoquée de façon quasi systématique la présence plus ou moins invasive des proches ou, parfois, leur absence.

Un autre cadre de réflexion existe aussi en dehors de l’institution, à savoir des groupes Balint, où se réunissent des soignants ne travaillant pas ensemble, qui viennent faire état des mêmes préoccupations. Je vais m’aider d’une histoire clinique telle qu’elle m’a été rapportée au sein d’un groupe Balint pour rendre compte de la complexité des relations soignant-proche et tenter de clarifier certains ressorts des relations croisées qui sont à l’œuvre.

2Sous la responsabilité actuelle du Dr Sylvie Dolbeault.

3Le Dr Janine Dumont.

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Un médecin reçoit un courrier d’une épouse qui transite par la direction de l’hôpital six mois après le décès de son mari. Une lettre très violente quasi haineuse, évoquant la brutalité et l’absence d’humanité du médecin. La lettre affirme, entre autres, que ce médecin aurait non seulement désespéré son époux en lui laissant entendre qu’il allait mourir, mais qu’en plus il en aurait tiré une certaine jouissance.

Le groupe Balint permet au médecin dans un premier temps de tenter de se souvenir de ce qui a bien pu se passer.

Elle reprend schématiquement cette histoire clinique qu’elle divise en deux temps essentiellement : il s’agit d’un malade en phase palliative de son cancer, et ce médecin d’une unité mobile de soins palliatifs est appelé pour évaluer la douleur.

Elle évalue et ajuste la prise antalgique. Le malade parle peu, mais elle le sent assez angoissé.

La première rencontre avec l’épouse se fait à la demande du médecin. Elle propose au malade de rencontrer son épouse, malade qui initialement ne souhaitait pas que celle- ci l’accompagne.

Le médecin se souvient : « cela va gêner notre entretien si mon épouse est présente lors de la consultation », ce à quoi le médecin lui répond qu’elle peut sortir de la chambre lors de sa consultation, mais qu’elle pourra la voir ensuite, si elle le souhaite.

Dans une salle, assise sur deux chaises face-à-face le médecin et l’épouse :

(Le médecin) : « connaissez-vous la situation médicale de votre mari ? »

(Réponse de l’épouse) : « il n’y a pas besoin d’être médecin pour comprendre qu’il va très mal » (le patient était alité et très cachectique).

(Le médecin) : « comment vivez-vous cela ? »

(Réponse) : « cela a toujours été difficile avec mon mari.

Il n’a jamais su aimer personne ni s’occuper de sa famille.

Il a des relations très difficiles avec sa mère qui est une personne épouvantable comme lui »… silence.

Et un peu plus loin dans l’entretien

(Le médecin) : « avez-vous besoin d’un soutien psycho- logique ? »

(Réponse) : « j’en ai déjà connu, je me débrouille toute seule».

Autre entretien

Le médecin frappe et entre dans la chambre du malade.

L’épouse est dans la chambre au chevet de son mari.

Elle se lève et se place en retrait, loin du lit. Elle ne

participe pas à la discussion mais semble attentive à ce qui se dit.

Le patient a moins mal, le traitement antidouleur semble équilibré, mais le malade entraîne vite la discussion sur un autre terrain que la douleur. Il pose des questions assez nettement, il parle de son inquiétude, il emploie des mots simples et assez directs pour parler de l’avancée de la maladie et de ce qu’il ressent. Le médecin l’accompagne durant cet échange qui dure un certain temps. Il lui fait comprendre qu’il entend son inquiétude sans faussement le rassurer. L’épouse est toujours en retrait, présente et absente.

Et donc six mois plus tard la lettre

Voici quelques éléments d’analyse tirés en groupe Balint de cette histoire clinique qui, comme toute histoire, est unique et singulière.

Le plus intéressant peut-être est que le médecin a gardé de cette histoire le souvenir d’une prise en charge assez simple, assez idéale : des douleurs bien soulagées ; un patient qui chemine, qui évolue et qui pose des questions que jusqu’alors il ne parvenait pas à exprimer et qu’il n’était sûrement pas encore prêt à énoncer. Bref, pour le médecin, le binôme médecin-malade avait bien fonctionné : « ça ne s’était pas si mal passé ». Puis, quand elle revient sur l’épouse, elle se souvient avoir été surprise par la brutalité des paroles de cette femme sur un homme, son patient, le mari de cette femme. Elle se souvient avoir été comme emportée dans la logique de son jugement sur cette femme.

Elle s’est retrouvée comme un réceptacle embarrassé, voire interdit, aucun mot ne lui vient, et encore moins une parole de compassion du style : « ça doit être dur ». Le médecin réalise alors avoir à son insu jugé cette femme, jugé cette femme comme insupportable. Elle a donné la priorité à la relation médecin-malade, spontanément, inconsciemment : d’un côté, un homme qui lui parle et qu’elle accompagne, de l’autre, son épouse qui fait part de sa relation de couple difficile, et qu’elle ne parvient pas à entendre.

Quels repères tirer d’histoires semblables ? Premier repère : le jugement

Et de façon plus générale : comment écouter sans prendre partie ? Et comment ce jugement se met-il en place ?

Le malade qui arrive dans nos services vient aussi avec son histoire familiale qui, comme dans toute famille, a connu des équilibres ou des déséquilibres familiaux antérieurs à la maladie. De façon inconsciente, le soignant peut prêter à l’autre ses propres sentiments, ses propres

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schémas familiaux qui sont autant de résistances pour accompagner. Ces derniers peuvent être aussi des jugements de valeur sur tel ou tel membre de la famille (il ou elle est trop fusionnel, trop distant, trop anxieux, violent, indiffé- rent, harcelant, trop aimant ou encore formidable).

Deuxième repère

C’est aussi ne pas se bloquer par un idéal d’harmonie familiale, voire professionnelle. Parfois, cela ne triangule pas entre le malade, le proche et le soignant. Car, si entendre l’autre c’est aussi tenter d’établir une relation de confiance, cette confiance ne se décrète pas, elle se découvre et s’éprouve au fil des rencontres. Elle peut donc aussi se perdre, car rien n’est jamais établi.

Troisième repère

Il est nécessaire d’adopter une attitude de la plus extrême neutralité. Comment alors ne pas faire l’impasse sur le poids des mots ? Mots qui peuvent entrer en résonance avec les propres signifiants et l’histoire du soignant, provoquant ainsi la mise en place de mécanismes de défense empêchant toute écoute ou risquant au contraire une trop grande empathie produisant les mêmes effets de surdité. C’est, pour le soignant, écouter le malade et le proche mais également son propre transfert de soignant, parfois hostile, agacé, agressif, indifférent, touché, fuyant, impatient…

Ne pas juger, ne pas prendre partie, pour parfois trouver encore de l’énergie et de la disponibilité que le soignant n’a pas toujours à l’hôpital, et proposer, s’il semble souhaitable, un relais vers un psychologue, et que cela ne soit pas entendu comme un rejet (on se débarrasserait de celui qui nous parle) mais comme une aide.

Et, autre repère…

Je voudrais aussi parler du risque, inhérent à nos métiers, métier d’écoute et de relations.

En effet, dès qu’il y a relation, il y a risque. Il y a risque, car il y a des mots, des paroles qui s’échangent, chargées de doutes, d’affects…Il y a du transfert et du contre-transfert qui rendent la relation fondamentalement acrobatique et oserais-je dire parfois bancale.

Alors, les mots, chargés d’émotions, d’espoir, de colère, ces mots qui disent la souffrance, la révolte, l’apaisement. Ces mots, ils sont toujours vrais, même dans le mensonge flagrant, même dans l’ambivalence, ces mots disent la vérité d’un homme, une personne qui parle là, maintenant avec moi.

Dès qu’il y a relation, il y a risque de malentendu, car comme nous l’avons vu, ce que nous disons n’est pas

nécessairement ce que l’autre entend. C’est la richesse du langage que de provoquer le glissement de sens.

Sans cette possibilité de rater l’autre, aucune chance de le rencontrer. Entrer en relation, c’est prendre un risque mais un risque qui mérite d’être pris.

Ne pas juger, prendre des risques, accepter les conflits de certaines histoires familiales et parfois prendre la décision de ne pas s’impliquer, c’est pour les soignants trop souvent une tâche insurmontable.

Il s’agit donc aussi d’accepter nos limites : si le malade et les proches ont des droits, ils ont aussi des devoirs. De même que les soignants, s’ils ont des devoirs, ont également des droits.

Ne pas accepter l’irrespect et, en particulier, refuser certaines dérives ou perversions (attitude raciste ou xénophobe par exemple, gestes déplacés, maltraitances verbales en général). Le respect mutuel est sûrement un mot-clé pour éviter la maltraitance au sein du triangle malade-proche-soignant ;

accepter aussi de ne pas être toujours au mieux de sa forme ;

accepter de ne pas avoir les mêmes capacités d’écoute envers chacun ;

accepter aussi que malade et proches préfèrent certains soignants à d’autres ;

accepter que chacun (malade, proche et soignant) ne chemine pas au même rythme ;

accepter et comprendre qu’écouter l’autre prend du temps, temps qui manque de plus en plus cruellement à l’hôpital ; donc cesser de se culpabiliser de ne jamais en faire assez

ou assez bien.

C’est pourquoi, il est si nécessaire de prendre du recul pour exercer cet art et, en particulier, d’ouvrir un espace protégé aux soignants pour leur redonner la parole et favoriser une solidarité entre eux, leur permettre de mieux s’écouter sans se juger. Il semble parfois qu’à force d’écouter le malade et le proche, d’être pris par leurs cheminements ou désirs contradictoires, les soignants ne parviennent plus à s’écouter entre eux, voire même retournent-ils leurs difficultés, malaise ou fatigue sur leurs collègues, créant du même coup des tensions entre soignants, entre équipes, entre services et parfois entre institutions.

Pour conclure, je voudrais reprendre une parole de Freud qui évoque trois métiers impossibles : éduquer, gouverner et psychanalyser.

Y aurait-il un quatrième métier impossible ? Soigner ? Soigner y compris quand on ne peut plus guérir ? Alors prendre soin au lieu de soigner mais de qui ? Et comment prendre soin ?

Par ailleurs, la place du proche n’est-elle pas aussi difficile ? On demande au proche d’être « nouvel acteur du soin », mais en même temps de s’effacer parfois et de

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soutenir toujours, sans vraiment tenir compte de ses propres besoins.

Pouvons-nous accepter, proches et soignants, avec une certaine humilité, que nous pouvons juste tenter d’être

« suffisamment bons » ?

Déclaration de conflit d’intérêt :L’auteur déclare ne pas avoir de conflit d’intérêt.

Références

1. Ruszniewski M (1995) Face à la maladie grave. Dunod 2. Ruszniewski M (1999) Le groupe de parole à lhôpital. Dunod 3. Joseph-Jeanneney B, Bréchot J, Ruszniewski M, Jacob O (2002)

Autour du malade : la famille, le médecin et le psychologue 4. Balint M (1966) Un médecin, son malade et la maladie. Payot, Paris 5. MUzan M (1977) De lart à la mort. Gallimard, Paris

6. Manonni M (1991) Le nommé et linnommable. Denoël, Paris

Références

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