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Oncologie : Article pp.59-60 du Vol.2 n°1 (2008)

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Texte intégral

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PETITES NOUVELLES DU CANCER

Avant la biopsie

A. Langer

Elle a rendez-vous a` cinq heures pour la biopsie, et a pris son apre`s-midi pour flaˆner. Le temps est beau – ciel bleu, soleil, fraıˆcheur de l’air – et elle se de´cide pour les quais de la Seine.

L’inquie´tude est la` (bien suˆr), petite boule au fond de la gorge, pastiche de la vraie, celle qu’on peut voir et toucher.

« De la taille d’une noix. » Ce n’est pas rien, dans une poitrine menue comme la sienne. Ces mots prononce´s en guise d’explication par le me´decin, avec le naturel qu’on prendrait pour de´crire a` une modiste ce qu’on de´sire –

« Faites-moi un surpique´ ici, la manche a` distance du poignet, des e´paulettes rondes et saillantes » – e´taient cense´s, en clarifiant la situation, la rassurer. Une noix, apre`s tout, ce n’est ni une orange ni un pamplemousse, fruits re´ellement terrifiants lorsque la terminologie scien- tifique les emprunte pour de´crire l’aspect d’une tumeur.

Instinctivement elle veut ve´rifier a` nouveau (tant de fois de´ja` elle l’a fait) la petite boule qui a fait irruption dans son sein et dans sa vie. Mais elle se rend compte a` temps que la rue n’est pas le lieu pour ce geste.

Stop. Tu es venue ici pour regarder, pour marcher, pour retrouver ce gouˆt des longues promenades que tu as ne´glige´ ces derniers mois. Traverse : regarde l’effet du soleil sur les quais.

Il e´tait vraiment e´tonnant. Comme dans ces peintures de Monet ou` une moitie´ de la meule est illumine´e, l’autre a` l’ombre, ainsi des deux quais de la Seine. D’un coˆte´, une berge riante, chaleureuse, des femmes et des hommes assis, le plus souvent en couple, pour profiter de ces moments de soleil. De l’autre, une rive froide, plus sombre, comme plonge´e dans l’oubli, ou` se tient assis un homme seul, en veste bleue, sa serviette pose´e sur le banc, tel un prince moderne he´sitant au seuil du chaˆteau endormi.

La Seine elle-meˆme est divise´e en deux par le soleil, une ligne droite, sans courbes, implacable : de ce coˆte´-ci, la lumie`re, la chaleur, la gaiete´ ; de l’autre, l’obscurite´, le froid, la tristesse. D’un coˆte´ la sante´, de l’autre la maladie ? Non, c’est trop simple : cette dualite´ n’est qu’une premie`re impression, certes frappante. Maud tourne a` droite dans une rue borde´e d’immeubles haussmanniens, d’un classicisme rassurant, puis la lumie`re du soleil re´apparaıˆt, intense, entre deux nuages. Le faisceau lumineux et chaud, frappant les immenses pierres de deux baˆtiments voisins, les rend presque blanches, teinte e´clatante inhabituelle en plein Paris, parenthe`se insolite vite referme´e par le retour des nuages. Les rues se succe`dent a` nouveau, et les e´talages des commerc¸ants : fruits et le´gumes, fromages, vins et spiri- tueux, lingerie, pressing...

Soudain, l’entre´e d’un immeuble contemporain : une porte vitre´e, un hall borde´ de miroirs, un marbre bon marche´ au sol, des ne´ons rectangulaires au plafond. C’est l’entre´e de l’immeuble qu’elle a habite´, enfant (enfin, pas celui-la`pre´cise´ment). Troisie`me e´tage a` droite, l’ascenseur est au fond, souvent en panne (elle e´tait reste´e enferme´e un jour en rentrant de l’e´cole, elle sonnait l’alarme et avait une envie impe´rieuse de faire pipi, et malgre´ elle quelques gouttes avaient coule´ lorsque les de´panneurs – l’un un demi-e´tage au-dessus, l’autre un demi-e´tage au-dessous – avaient enfin re´ussi a` de´bloquer l’ascenseur). Elle et Patricia, sa meilleure amie, dans le hall d’entre´e, attendant l’arrive´e de sa me`re qui venait la chercher apre`s une journe´e de jeux, de rires, de confidences complices.

Maud continue son chemin. Telle une bulle qui e´clate, un reˆve qui s’interrompt, une petite peau qu’on arrache, les fugaces images de son enfance s’effacent ; puis de´filent une e´picerie, un bar-tabac, un croisement de rues. Elle sait qu’elle retrouvera ces images dans ses reˆves, au de´tour d’une nuit, intactes. Patricia plus aˆge´e qu’elle de six mois, trois centime`tres de plus, arborant les deux meˆmes couettes maintenues par des e´lastiques bleus, la peau du visage a` jamais blanche, parseme´e d’impe´rissables taches de rousseur : Patricia fige´e, comme e´ternelle, dans ses reˆves. Patricia pour qui Maud est la copine de classe, droˆle,

Adriana Langer (*), radiologue De´partement de radiodiagnostic

Centre Rene´ Huguenin, 35, rue Dailly, F-92210 Saint-Cloud, France E-mail : [email protected]

Psycho-Oncologie (2008) 2: 59–60

©Springer 2008

DOI 10.1007/s11839-007-0044-y

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bonne e´le`ve, parfois lunatique. Elle n’est pas devenue architecte, elle n’a pas de rides, elle n’a pas de boule dans le sein. Patricia a toujours les meˆmes yeux bleus pour la regarder, la taquiner, et lui reprocher de ne pas l’appeler plus souvent.

Elle tourne a` gauche et de´couvre une succession de petites maisons, avec des jardinets devant, ferme´s par des grilles. Dans l’un d’eux, trois ou quatre de ces tulipes qu’elle aime tant, aux pe´tales meˆlant le blanc et le rouge, telle la robe andalouse d’une danseuse immobile qui serait teˆte en bas, et dont les bords cre´nele´s dessinent les contours ace´re´s de coupes e´panouies.

Un peu plus loin, l’une des meˆmes tulipes, dont les pe´tales ont perdu leur tonicite´ et fraıˆcheur. La diffe´rence est infime – quelques heures de vie la se´parent proba- blement de ses voisines – pourtant elle commence a` se fle´trir.

Juste apre`s, la meˆme fleur desse´che´e, portant difficile- ment son faible poids, penche´e de´ja` sur la terre, et puis, une dizaine de me`tres plus loin, une tulipe toute seule, toute rouge, debout, ouverte be´ante, comme fige´e en un cri muet.

« De la taille d’une noix. » C¸ a fait mal, c¸a va faire mal. Il est l’heure d’y aller.

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