La Marine et le « Tanquetazo* » du 29 juin 1973
Le vendredi 29 juin 1973 un groupe putschiste passe à l’action, et ceci pour la pre- mière fois. A 8h30 une colonne de 16 tanks quitte le régiment des blindés n°2 de Santiago, parcourt la rue Santa Rosa, prend position face à La Moneda et ouvre le feu. Le putsch avait été organisé par des officiers de rang moyen de l’Armée de terre, liés au groupe Patria y libertad et dirigés par le colonel Roberto Souper qui commandait les blindés.
La garde des carabiniers du palais résiste et riposte. Le commandant de l’Armée, Carlos Prats, parvient quant à lui à mobiliser quatre régiments loyaux qui encerclent les mutins. A 11h10, animé d’un courage exceptionnel, le général Prats s’avance vers les tanks rebelles, accompagné du major Zavala. S’adressant aux soldats de chaque tank en particulier, il leur ordonne de se soumettre. Les quatre premiers tanks se rendent. Arrivé face au cinquième, l’officier responsable refuse d’obtempérer et menace le général de sa mitraillette. Le major Zavala saute aussitôt sur le char, pointe son pistolet sur la tête de l’officier et lui arrache son arme. Le gé- néral Prats s’approche des autres tanks jusqu’à obtenir la soumission du colonel Souper. Seulement trois tanks s’échappent et déambuleront néanmoins dans les rues durant quelques heures1, dans l’intention sans doute d’attaquer la résidence présiden- tielle. Le prestige du général Prats en sera renforcé, annulant ainsi la tentative de le discréditer organisée deux jours auparavant.
Cette tentative de putsch laissera un solde de vingt deux morts et un nombre indé- terminé de blessés. Parmi les tués se trouve le journaliste suédois-argentin Léonardo Henrichsen. Dans une séquence devenue célèbre, celui-ci filme ceux qui, d’un ca- mion, donnent l’ordre de tirer et l’abattent*. Les dirigeants de Patria y libertad, dont Pablo Rodríguez, se réfugient à l’ambassade de l’Equateur.
Le Tanquetazo marque la fin d’une époque. Depuis deux générations, les Chiliens ne connaissaient pas de mouvement militaire de cette ampleur et jamais jusqu’alors des militaires n’avaient tiré contre le Palais présidentiel. Le coup d’État cesse d’être une éventualité évoquée de manière abstraite dans les rapports et analyses politiques.
Désormais toute personne transite par le centre de Santiago peut observer les traces de centaines d’impacts de balles et d’obus qui ont fait impact sur les quatre façades de La Moneda.
L’appel à occuper les centres de travail, lancé par la Centrale unique des travailleurs, est largement suivi, avec une combativité inouïe. Universités, lycées et services de l’administration publique seront également occupés. La réaction de la gauche est si
* Tanquetazo (« coup de tank »), expression qui désigne la tentative de putsch du 29 juin 1973.
1 Discours d’Allende la nuit du 29-6-73, in [Soto, 1998, 186-193].
* Le 27 octobre 2005, les fils de Henrichsen ont déposé plainte pour crime auprès du second tribunal judiciaire de Santiago. Mais la juge Romy Rutherford, chargée de l’affaire, a différé provisoirement le cas « par manque d ‘antécédents ». La plainte vise le sous-officier retraité de l’Armée, Héctor Hernán Bustamente Gómez, qui a été identifié. [La Nación, 2-06-06]
impressionnante qu’elle a sans doute atteint ce jour-là son point culminant. Un exemple, probablement généralisable, est celui fourni par José Manuel Molina, diri- geant du MIR, chargé de la zone nord de Valparaiso. Il se rappelle l’apparition de centaines d’organisations dans son secteur :
« D’un jour à l’autre des centaines d’organisations ont surgi : comités de coordination, habitants des quartiers populaires de concert avec les ouvriers, comités de défense, orga- nisations que nous avions toujours tenté, en vain, de promouvoir et d’organiser ».
Dans le quartier populaire de Playa Ancha, à Valparaiso, les ouvriers de la construc- tion, conjointement avec les habitants, forment un « comité coordonnateur » ; un au- tre voit le jour sur le chantier naval Las Habas. Les ouvriers organisent la garde des centres de production et tentent de s’armer avec les moyens du bord. Par exemple, quelque trente personnes chargées de la surveillance des travaux de Playa Ancha, à Valparaiso, sont armées de bâtons et disposent d’un seul pistolet… et des balles d’un autre calibre. Ils s’efforcent de réunir des armes, « mais ce fut un échec », se sou- vient Molina, car il n’y en avait pratiquement pas2.
2 [I] Molina, 1998.
5.1- REACTIONS AU PUTSCH AU SEIN DES FORCES ARMEES Toutes les troupes demeurent consignées durant deux jours et, malgré le silence im- posé, des discussions surgissent dans les casernes et les bateaux. Plusieurs officiers expriment plus ou moins ouvertement leur sympathie à l’égard des putschistes, tan- dis que d’autres, tout comme d’avantage des sous-officiers, assurent qu’ils refuse- ront de sortir des casernes pour appuyer les mutins.
Dans la Marine, la nouvelle semble surprendre tout le monde. Sur le croiseur La- torre, le commandant Fanta convoque une réunion inhabituelle vers midi. « Une mobilisation des troupes de l’Armée de terre contre le gouvernement s’est produite à Santiago, –annonce-t-il– mais elle a avorté. Nous devons rester calmes et ne pas nous préoccuper car cela ne concerne pas la Marine3 ». Malgré tout, sur le pont, les officiers sont visiblement en effervescence, mais la seule mesure concrète sera la fermeture de la coupée vers 14h30. Ces officiers ne transmettent aucune informa- tion, se limitant à assurer que la situation peut s’aggraver et qu’il faut être patient4. A la salle des machines du Latorre, le lieutenant convoque sa division d’électricité à une réunion. Selon Pedro Blaset, les quartiers-maîtres les plus anciens « déclarent qu’ils ne sont pas disposés à participer à un coup d’État » ; le lieutenant assure que « les officiers ne participeront pas à des actions de ce genre ». Incrédules, les marins lui signalent qu’ils ont entendu de nombreux officiers manifester des posi- tions putschistes. Landeta leur rétorque qu’étant issu d’une famille de républicains espagnols il n’appuiera pas un coup d’État… ce qu’il fera pourtant en septembre.
Les marins le soupçonnent d’appartenir aux services de renseignements. En dehors de cet incident révélateur, Pedro Blaset ne se souvient d’aucune tentative d’agir ce jour-là5.
Des heures plus tard, les marins apprennent, par un poste radio de l’un d’entre eux, l’échec de la tentative de coup d’État. Sebastián Ibarra ne se rappelle rien de particu- lier sur le Latorre6.
La situation la plus tendue surviendra à Talcahuano, sur le croiseur Prat. Les marins regardent les tanks dans la rue à la télévision du bord et notent une grande agitation parmi les officiers. L’hebdomadaire du MIR El Rebelde affirmera que le capitaine Maurice Poisson appela la troupe à appuyer le mouvement Patria y libertad7.
De nombreux marins de gauche pensent que le moment est venu de riposter par l’occupation du navire suivie d’une déclaration d’appui au gouvernement. Ils véri- fient sur-le-champ si la salle d’armes est gardée et constatent qu’elle n’est surveillée que par un fantassin de marine. Ils sont prêts à se lancer dans l’action car ils savent que le reste de la flotte les suivra vraisemblablement… « nous étions suffisamment puissants », se rappelle Cifuentes. Ils choisissent malgré tout d’attendre l’évolution des événements à Santiago et retiennent ceux qui veulent agir :
3 [I] Blaset, 2003.
4 [I] Ibarra, 2003.
5 [I] Blaset, 2003.
6 [I] Ibarra, 2003.
7 El Rebelde, 27-8-73.
« Ce fut un moment pénible, où il fallait faire preuve de beaucoup de maturité. Même si nous n’avions pas été des militants, notre position politique était suffisamment solide pour éviter de commettre des erreurs. Si nous en avions commis une, nous ne serions proba- blement pas ici pour raconter cette histoire. Celle-ci aurait été différente, mais il est cer- tain que ce jour-là fut un jour-clé »8.
Víctor López relate que les marins organisés, très nerveux, l’ont cherché impru- demment à diverses reprises pour recevoir des instructions, souhaitant savoir « s’il fallait aller prendre position ». Sa condition d’électronicien lui permet de s’approcher des équipements de radio et de télévision et de suivre de près l’actualité.
Finalement, des décisions seront prises au cours d’une réunion d’urgence :
« j’ai convoqué les personnes des divers départements à une réunion d’urgence sur le ba- teau. Je leur ai annoncé que rien ne se passait et que ce n’était pas un coup d’État. Pour- quoi… je ne me souviens plus des arguments employés, mais je leur ai dit : ‘si cela en avait été un, nous ne serions pas ici comme nous le sommes pour l’instant ; à l’heure ac- tuelle, les armes auraient déjà été distribuées et nous serions prêts, les officiers auraient donné à chacun de nous des instructions précises ; si c’était un coup d’État nous ne se- rions pas en train de parler […] ne faites aucune bêtise car ceci n’est pas un coup d’État’9 ».
Aucun événement particulier n’a été signalé sur les autres bateaux. Sur le Cochrane, le commandant parla d’un soulèvement déjà contrôlé10. Sur le Blanco, dans le bassin de radoub de Talcahuano, le marin Zúñiga fait part à ses collègues d’incidents à Santiago et leur demande d’être en alerte11. Juan Cárdenas se rappelle seulement de quelques réunions entre officiers12.
Le 29 juin, le quartier-maître Lagos, en congé à Chillán, apprend la tentative de putsch et le casernement des troupes. Suivant le règlement, il se présente à la caserne des carabiniers. Quelques jours plus tard, de retour sur le destroyer Blanco, il note une mauvaise ambiance et découvre que le 29 juin le personnel était resté sur le pont, sans aucune possibilité d’écouter la radio ou de regarder la télévision. Le lieu- tenant Badilla, chef de l’unité des communications, l’arrête pour ne pas s’être pré- senté lorsque les troupes étaient consignées. « Il m’a très mal traité », affirme La- gos, qui fait alors appel au commandant Hernán Julio. Celui-ci se montre plus com- préhensif et la situation s’éclaircira lorsque les carabiniers assureront qu’il s‘était présenté à la caserne13.
Par ailleurs, à ASMAR Talcahuano, on entend des officiers excités exalter le coup d’État14. Selon El Rebelde, sur le croiseur O’Higgins, alors en réparation à Talca- huano, un certain lieutenant León aurait appelé ouvertement les marins à participer au coup d’État15.
8 [I] Cifuentes, 2000.
9 [I] López, 2003.
10 [I] Carvajal, 2003.
11 [I] Fuentes, 2003.
12 [I] Cárdenas, 2002.
13 [I] Lagos, 2001.
14 [I] Matus, 2003.
15 El Rebelde, 29-8-73.
Dans la caserne-prison Silva Palma, appartenant à la Marine, Luis Aguirre* et les membres du groupe s’interrogent sur ce qu’il y a lieu de faire. Même si personne n’est autorisé à s’absenter, sous prétexte d’une réunion avec son avocat, Aguirre sort vers 11h, habillé en civil. Sur la place Aníbal Pinto, il rencontre Carlos Díaz et Ri- cardo Frodden (secrétaire régional du MIR) qui lui indiquent comment réagir « si la situation évoluait tant soit peu » :
« s’emparer évidemment de Silva Palma et de tout l’armement possible et nous réunir là- haut à Puertas Negras avec quelques dirigeants syndicaux dont ils me donnent les noms (mais je ne m’en souviens plus). L’idée était celle-la. Ne pas tuer les gens mais les sou- mettre, retirer l’armement et le transporter jusqu’aux quartiers populaires de Puertas Ne- gras ».
Dans cette caserne se trouve Julio Gajardo, détenu depuis le 15 juin. Il lui confirme qu’ils sont prêts à agir ; si le Président l’avait demandé, affirme-t-il « nous étions disposés à nous emparer de la caserne si le Président de la République nous avait ordonné de prendre le contrôle des services, et la majorité des services de la Marine aurait réagi de même16 ». Vers 13h, lorsqu’il est évident que la tentative de coup d’État a échoué, « comme convenu, nous avons renoncé à agir17 ».
En résumé, durant cette tentative de coup d’État, des officiers putschistes furent sur le point de suivre les insurgés, tandis que des marins anti-putschistes étaient prêts à occuper les bateaux. Les jours qui suivirent la la tentative, les marins se rendent compte qu’ils ne disposent pas d’un plan de riposte18. Il est donc urgent de savoir comment réagir pour tenter d’arrêter le prochain coup d’État.
5.1.1- Tensions aux seins de l’Armée
Une semaine après le putsch, le général Carlos Prats rencontre un groupe de diri- geants du MIR, parmi lesquels Enríquez et Sotomayor ; ceux-ci l’informent que cer- tains officiers de l’École de cavalerie de Quillota avaient incité la troupe à sortir pour appuyer le coup d’État, proposition rejetée catégoriquement par les sous- officiers. Le colonel Paredes, directeur de l’École, était resté en dehors de toute in- tervention. Les dirigeants du MIR lui parlent également des harangues en faveur du soulèvement prononcées par des officiers sur plusieurs bateaux.
Le général Prats apporte à ces informations « des bases évidentes de crédibilité » : le comportement de certains officiers de l’École de cavalerie est confirmé par « des appels téléphoniques anxieux de plusieurs officiers à leurs collègues de la Division de la cavalerie de Valdivia ». Les harangues putschistes sur les bateaux sont corro- borées par le « jugement de l’amiral [Montero] qui, samedi passé, le 30, avait affir- mé que les jeunes officiers sympathisaient avec les blindés19 ».
Le MIR était informé de ce qui se passait à Quillota grâce à l’infirmier Fuentes et à d’autres soldats qui avaient fait part au militant José Carvajal de la réaction des offi- ciers anxieux de se rallier à la tentative de coup d’État. Le commandant Fernando
* Rappelons que Aguirre travaillait dans la caserne Silva Palma en attendant sa retraite.
16 [I] Gajardo, 2003.
17 [I] Aguirre, 2000.
18 [I] Jara, 2002.
19 Prats, 1985, 434.
Paredes Pizarro* rejettera toutefois les pressions putschistes. En se basant sur la posi- tion respectueuses de la Constitution de commandant Paredes, les soldats des pre- miers grades et les hommes de troupe prononceront des discours contre le coup d’État, appelant à désobéir aux officiers putschistes et à obéir au commandant. Si un appui au soulèvement fut sans doute évité, les soldats, par contre, furent identifiés.
La vengeance sera implacable.
5.1.1.1- Les organisateurs du coup d’État interviennent pour éviter de nouveaux putschs incontrôlés
Les jours suivants, un groupe de putschistes dirigé par le capitaine Jorge Davanzo, directeur de l’École d’armements, se réunira en permanence, en tenue de combat, brûlant d’envie de poursuivre l’insurrection.
Le danger d’une nouvelle tentative est tel que la fraction du commandement qui or- ganise le coup d’État prend des mesures pour l’en empêcher, de crainte de le voir avorter. L’amiral Merino prie les amiraux Arellano et Huerta de se rendre à l’École d’armements pour refréner les exaltés. Au cours d’une réunion nocturne, réalisée en- tre deux heures et quatre heures du matin, les amiraux leur demandent patience et confiance dans le commandement, ce qu’ils obtiendront difficilement20. Le lieute- nant Jorge Huerta* lui-même, fils de l’amiral, se présente au bureau de son père ac- compagné d’un autre jeune officier, fiancé de sa sœur ; vêtus tous deux de tenue de combat, avec casque, fusil et grenades, ils s’exclament face à l’amiral : « nous nous reprochons de ne pas avoir suivi les blindés21 ».
Selon Mariano Ramírez, à l’École d’ingénierie, le lieutenant Jorge Arancibia Clavel assure devant tous que le renversement d’Allende ne se fera qu’avec l’accord de tou- tes les forces armées22. Les marins anti-putschistes apprennent qu’un officier de la Marine marchande, connu pour ses positions d’extrême droite, qui actuellement suit un cours à l’École, se serait rendu à l’Infanterie de la Marine pour y solliciter l’appui à la tentative de coup d’État. Il aurait été transféré quelques jours plus tard23.
D’après l’hebdomadaire Chile Hoy, à la base aéronavale d’El Belloto, un groupe d’officiers, dirigé par le capitaine de frégate Vásquez, discute avec ardeur de l’appui au coup d’État, et se propose même d’organiser un pont aérien pour transférer des fantassins de la marine à Santiago. Face à cette situation, les sous-officiers désignent une délégation chargée de communiquer au commandant qu’ils défendront le gou- vernement constitutionnel. Cinq délégués seront immédiatement détenus, accusés d’insubordination24.
Les tensions à El Belloto et dans les écoles sont confirmées par l’amiral Huidobro.
* En novembre 1973, le colonel Paredes est remplacé par le colonel Sergio Arredondo, qui prend le commandement de l’École de cavalerie immédiatement après sa participation à la criminelle « caravane de la mort », pour laquelle il est inculpé. Paredes restera néanmoins gouverneur de la zone et participera à des assassinats à Quillota. Il sera nom- mé plus tard directeur des services de renseignements. Actuellement (2004), il est membre du comité directeur de l’université privée Bernardo O’Higgins.
20 Huerta, 1988, II, 48 ; Huidobro, 1989, 140.
* Chef de l’État-major de la défense (2005).
21 Huerta, 1988, II, 48.
22 [I] Ramírez, 2002.
23 [I] Jara, 2002.
24 Chile Hoy 63, 24-8-73.
Là aussi Merino envoie l’amiral Walbaum accompagné d’un autre pour freiner les officiers de l’aviation navale. Dans un rapport sur la situation rédigé cinq jours plus tard par Merino, celui-ci reconnaîtra que « l’inquiétude des officiers –consignés et en réunion permanente– atteint des niveaux hautement dangereux25 ».
5.1.2- Les débats au sein du MIR
L’après midi du 29 juin, la Commission politique du MIR débat une question fonda- mentale. Le moment est-il venu d’activer ses groupes armés et d’appeler les soldats à s’emparer des arsenaux et à distribuer les armes ?
Le principal groupe de combat est la « force centrale ». Formée d’environ 40 mili- tants, en principe entraînés, elle dispose de quelques dizaines d’armes soustraites à la garde d’Allende. Le MIR a en outre des contacts et des militants à la Force aé- rienne ; ceux-ci ont accès aux arsenaux et sont disposés à s’emparer des armes.
Pascal explique : « j’y ai appris une chose : passer de l’action clandestine à une ac- tion ouverte n’est pas si simple, sauf si tu ‘grilles’ tout. Et nous ne pouvions nous permettre de tout montrer en ce moment ». Mettre les groupes en situation de com- bat prend du temps et ils ne parviendront pas à le faire ce jour-là. Concernant la dis- tribution des armes des casernes, question difficile s’il en est, Pascal y est favorable, mais le point de vue d’Enríquez sera finalement adopté ; ce dernier estime possible d’accumuler davantage de forces avant l’affrontement. Par ailleurs, la réalisation de cette action aurait sans doute été condamnée par Allende et le PC, et aurait entraîné des divisions au sein des militaires anti-putschistes.
Ce même jour, Miguel Enríquez contacte directement le général Prats. A certains moments, le général n’exclut pas une intervention des groupes militants contre les putschistes. Lorsque Prats apprend qu’un tank est toujours hors control, furieux, lui dit à Enríquez par téléphone : « Sortez et arrêtez ce tank ! » (« j’étais à côté de Mi- guel », explique Pascal)26.
Selon Luis Retamal, lorsque le lendemain le MIR évalue la situation, Miguel s’exclame « Putain ! Nous sommes des imbéciles ! ». En effet, durant le putsch, le général Prats avait affronté les tanks mutinés en leur ordonnant de se soumettre à son commandement. Tous le firent, sauf trois, et un se perdra durant quelques heures dans quelconque endroit de Santiago. « Ce tank, Prats nous l’a laissé pour le dé- truire avec un bazooka –aurait dit Enríquez– pour démontrer qu’il y avait une force militaire de gauche ». Le MIR avait toutefois décidé de ne pas le faire (et ce n’est pas certain qu’il aurait pu), pour que l’image du général Prats en sorte renforcée27.
La réaction extrêmement timide du Gouvernement va peut-être marquer son destin.
Les auteurs de la tentative, responsables de 22 morts, sont formellement détenus dans des casernes, dans l’attente d’une hypothétique instruction judiciaire qui ne se fera jamais. Malgré la clameur de son aile gauche, le Gouvernement préfère ne pas mettre à la retraite les quelque 20 officiers reconnus putschistes, même si la situation le permet car le général Prats contrôle encore l’Armée28. La permanence de putschis-
25 Huerta, 1988, II, 48 ; Huidobro, 1989, 140.
26 [I] Pascal, 2003.
27 [I] Retamal, 2004.
28 [I] Altamirano, 2003.
tes à des postes de commandement sera fatale au Gouvernement. Quelques semaines plus tard, ce sont les loyalistes qui seront déplacés29.
29 [I] Pascal, 2003.