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samedi 5 Juillet 2003

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Texte intégral

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LA RENTREE LITTERAIRE

JOURNAL LITTERAIRE Beigbeder, Guibourgé, Mérot, Jourde...

MICHEL CREPU

s amedi 5 Juillet 2003

Je déclare, mentalement, ouverte la rentrée littéraire d'automne. Très en retard, comme d'habitude, si j'en juge aux mil- liers de jeux d'épreuves déjà reçus et qui jonchent la moquette de mon bureau. Temps merveilleux sur Paris, le pont de Solférino a l'air d'un jonc au dessus de l'eau - à droite, en rejoignant l'escalier qui mène aux Tuileries, mon groupe préféré de canards (unique- ment entre 9 et 10 a.m.). Depuis quand une telle continuité dans la splendeur à Paris ? Peut-être la première fois. Visite, pour fêter cela, à mon ami Etienne K., patron unique de la librairie Vocabulaire, boulevard de Port-Royal. Le projet consiste, pour raisons person- nelles, à racheter le Hambourg de Mac Orlan, stupidement égaré.

Etienne l'a, bien entendu, et dans l'édition souhaitée, s'il vous plaît : photographies noir et blanc de Hambourg 1932, etc.

Déjeuner en tête-à-tête, dans Panière-boutique : quiche, bourgogne, tarte au citron. Départ de la librairie, aux alentours de 15 h 30.

Dans ma sacoche : les huit volumes de l'édition Tchou du Livre des mille et une nuits et la Merveilleuse Histoire de Pierre Schlémihl ou l'homme qui a perdu son ombre, par Adalbert de Chamisso, édi- tions de la Banderole. Cinq cents exemplaires, j'ai le numéro 418, sur Hollande Van Gelder Zonen, cru 1921. Amusant : la préface est de Mac Orlan, plus quelques vignettes « en deux tons gravées sur bois » par Siméon. En sortant, tombe sur E., qui attend son bus. Au moins la troisième fois en deux jours que je la croise. Lunettes noires, jupe d'été un peu droite, très retour de Cannes, je le lui dis, en tâchant de retenir ma sacoche au guidon du vélo. Réponse : « Oh tu sais... » Plus tard, dans mon pigeonnier, store baissé, j'ouvre le Chamisso. Le Diable achète son ombre au pauvre Pierre, etc. Texte merveilleux, traduit par qui ? Mon ange du Bien tapote à l'épaule :

« Et la rentrée ? » Pas de réponse.

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LA RENTRÉE LITTÉRAIRE

JOURNAL LITTERAIRE Beigbeder, Guibourgé, Mérot, Jourde...

Jeudi 10 juillet

Toujours pas de réponse. Reçu les épreuves de Windows on thé World, par Frédéric Beigbeder Cl). Pas de chance, je viens de succom- ber à un accès d'histoire de l'art. Sculpture gréco-bouddhique du Gandhara : le point de contact entre Athènes et Bouddha, via Alexandre le Grand. Histoire de tout ça par Mario Bussagli, en « livre de poche ». Mesure et raison d'un côté, grand éveil, dissolution générale de l'autre. Intéressant, passionnant même. Donc : pas une minute de dis- ponible pour Frédéric Beigbeder. Je feuillette quand même : eh, eh!..

Vendredi 11 juillet

Travaillé tard à la revue. Les oiseaux du jardin, le buste à lunettes de Brunetière, juste sous mon vieil exemplaire du Cœur absolu. Rasade légère de Sollers, il se voit en marchand de fleurs, avec une camionnette dans Paris, etc. Plus loin, description de son secrétaire Louis XV, devant l'océan, les taches d'encre, « temps des encriers »... Détails, moments. Plus tard, dans le train, vers Nantes, l'île d'Yeu. Dans la valise, Novembre 16, deuxième nœud. La Roue rouge, par Soljénitsyne. Plus personne pour lire Soljé. Sauf moi et Adrien Le Bihan dans son réduit de Barcelone, qui vient de publier à compte d'auteur Rue André-Gide, au Cherche-bruit, immédiatement salué comme « étincelant » par Poirot-Delpech. J'aime beaucoup Adrien, il croit que le Monde des livres est toujours éditorialisé par Poirot. Je lui envoie un mail, à propos de Soljé : « Plongé jusqu'au cou dans la Roue. Le torrent à la loupe, prodigieux. » Qui est au cou- rant ? Ce sur quoi il faudrait insister, les jours de courage : vitesse, minutie, humour o^de l'auteur, comme un petit vent perpétuel à la surface. Lourd, ça ? Allons, allons. Qu'en pense mon ange ?

Lundi 14 juillet

Pas moyen de sortir de la Roue. J'apprends que Fayard publie, en plus, le second volume de Deux siècles ensemble, où Soljé étudie les rapports entre juifs et Russes durant la période soviétique. Repensé au chapitre d'Août 14 où se trouve décrite la rencontre, dans une chambre d'hôtel suisse, entre Lénine et Parvus, « Falstaff » de la révo- lution. Ce qui est bien, avec Soljénitsyne, c'est qu'il traite de sujets

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LA RENIRÉE LIIIERAIRE

JOURNAL [iffÉRÂÎRË Beigbeder, Suibourgé, Mérot, J o u r d e . . .

superficiels. On se repose, au moins. Pour couronner le tout, mon ange m'apporte par coursier spécial les épreuves de la prochaine édi- tion entièrement retraduite des Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, chez Verdier. Allons bon. Combien déjà ? Vingt-cinq ans de Sibérie kolymesque ? On ne sait plus. Soljé lui rend hommage, aux premières pages de VArchipel. Impression de descendre à l'intérieur d'un maelstrôm pétrifié. Je m'y remets, après quinze ans d'absence.

Petits textes serrés, au canif. Le gant enterré sous la neige, la brouette qu'il faut tenir sur le pont de bois gelé, sous les coups, chier devant le « médecin » pour lui prouver qu'on est bien malade, etc. Jamais plus de dix pages pour chaque. Chalamov, Primo Levi de la banquise.

Nuit du 22 au 23 juillet

J'écris à mon ange : « Première surprise, ce roman lu d'une traite, de Stéphane Guibourgé, chez Flammarion : Une vie ailleurs (2). Un aussi mauvais titre témoigne d'un bon fond de la part de l'auteur.

Voilà quelqu'un qui ne cherche pas tout de suite sa place au premier rang avec un gimmick pour la télé. Au demeurant, la liste des six précédents semble indiquer du doigté et de la poésie : Couvre-feux, le Train fantôme ou encore, la Mesure du soir. Si ces derniers sont de la même eau que l'actuel, on peut être sûr que M. Guibourgé est assuré du premier rang sans avoir à se pousser du coude : on s'écar- tera de soi-même pour le laisser passer. L'auteur doit bien connaître l'Amérique - mais peut-être n'y a t-il jamais mis les pieds ? (Je vois à l'instant que M. Guibourgé est l'auteur de la très belle photographie de couverture, ce qui ne laisse guère de doutes quant à sa connais- sance du territoire.) Sinon, on ne voit pas bien comment il pourrait capter de la sorte l'air qu'on respire on thé road : la première phrase de son livre sèche à peine que nous sommes là, à bord de cette voi- ture volée par Jim. Où va Jim ? Il part à la recherche de son frère Pète, qui a disparu un jour, rompant ainsi le pacte de bonheur avec sa suite secrète d'images souvenirs : images familiales, moments, bribes d'ins- tants, une poussière. Partir, c'est le geste initiatique fondateur d'une littérature américaine où il ne serait pas exagéré de placer l'ouvrage de M. Guibourgé : le voyage de Jim vers son frère, sa rencontre avec Patty, elle-même lancée à la poursuite de son fils Scan, tout cela est raconté avec simplicité et sentiment. Mais oui, c'est très possible.

L'auteur n'a pas l'air d'être au courant du code officiel en vigueur -

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ne soyez pas ridicules, n'avouez rien -, il s'avance au contraire sans prudence à l'endroit du plus difficile, dans le silence de ces motels perdus où le moindre objet est un gouffre d'inconnu. La neige, le brouillard, la plaine comme une "longue étoffe noire", une sorte de pudeur générale où baigne ce texte admirable : voilà qui nous met sur la bonne piste, de celle qu'on ne quitte qu'à regret, une fois fer- mé le livre. On aimerait bien que cette "rentrée littéraire" fasse le détour du côté de M. Guibourgé. » Qu'en pense mon ange ? Et j'ajoute :

« On se reportera également, chez le même éditeur, aux Mam- mifères (3) de Pierre Mérot. Dominique Noguez avait préfacé naguère un récit du même : Petit camp (Éd. Parc). On voyait que M. Mérot n'avait pas mis sa plume dans sa poche avec son mouchoir par des- sus. Il s'agit là d'un oncle, un oncle de base, ontologique et comme il s'en trouve par milliers sur les cheminées de la province française.

M. Mérot a voulu que nous fassions connaissance un peu sur le ton qui était autrefois celui du professeur gotlibien de la fameuse Ru- brique-à-brac. Il écrit par exemple : "Vue de l'extérieur, la vie affec- tive de l'oncle peut paraître formidable et luxuriante. Mais c'est une plaisanterie." M. Mérot a le chic pour le petit coup de scalpel allant au plus court, mais sans perdre le bon aloi d'un homme qui a com- pris l'inutilité de prendre l'affaire de haut. On veut bien croire que c'est là le sens qu'il convient de donner à l'aspect agricole de son ou- vrage. Certainement, M. Mérot aurait des choses à dire sur la réforme des retraites et le sort qu'il convient de réserver aux intermittents du spectacle : on sent qu'il n'est pas content et que s'il ne tenait qu'à lui, tout serait annulé pour cause de vomissement général. Sur une pho- tographie de groupe, M. Mérot devrait normalement être assis entre Michel Houllebecq et Régis Jauffret, spécialistes officiels du néant fondamental. Ce qu'il y a d'amusant avec M. Mérot, c'est son ton d'instituteur d'après l'Apocalypse, il se sert encore d'un tableau noir pour nous expliquer les choses de l'existence : aurait-il les moyens de se procurer un matériel plus peformant, il s'y refuserait, n'en dou- tons pas. Sympathique M. Mérot. *

Jeudi 24 juillet

Fatigue. Pluie d'orage boulevard Saint-Germain. Verre avec Charles Ficat des éditions Bartillat, revenu de New York où il a ache- té une édition complète de Goethe en dix-sept volumes. Nous par-

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Ions de Rupert Brooke, qu'il va bientôt éditer. Puis, déjeuner chez Gallopin, avec Jean-Paul Milétich, de l'AFP, qui a connu Chalamov et postface l'ancienne édition La Découverte-Fayard. Milétich : « C'était à la fin, Chalamov dans un hôpital de Moscou, difficile à rencontrer. Il continuait de cacher sa nourriture sous son oreiller. »

Au courrier, Pays perdu de Pierre Jourde (4). Jourde est l'auteur de cette Littérature sans estomac qui le fît bien voir, l'année dernière, aux yeux du Monde, tant il avait fait preuve de délicatesse et d'humi- lité dans l'approche des œuvres de ses contemporains. Nous l'avions lu dans l'autobus et nous avions bien ri ma foi. Comme M. Mérot, M. Jourde est un rustre timide, il a le coup de hache vite parti et un peu dans tous les sens, sa vareuse est couverte de copeaux. Il publie son récit chez son même éditeur, L'esprit des péninsules. Il n'est pas dit que M. Jourde gagne à sa cause les nightclubbers, les amis de Lolita Pilles et ceux qui ne savent toujours pas à quoi au juste res- semble une vache. (À une pétasse, justement.) Mais après tout, qu'est-ce que M. Jourde gagnerait à la conquête des pétasses de la place du Trocadéro ? Le moins qu'on puisse dire est que le pays dont il est question ici donne un sens à l'emploi du mot « perdu ». Ceux qui se souviennent encore des récits à dix pages de Marcel Arland savent ce qu'on entend par là : le néant de ce qui n'est même plus la province, une sorte de département ici-bas du plus sec et du plus abandonné, une métaphysique de l'effondrement en silence, sous les cris des corbeaux.

C'est bien simple : comparé au village de l'auteur, la Lorraine de François Nourissier un jour de pluie, c'est Naples un jour de car- naval.

Ah, il n'est pas gai ce retour au pays, suite à un héritage de famille, et il faut par-dessus le marché que meure la jeune fille Lucie, même pas 30 ans, vous vous rendez compte. M. Jourde sent bien qu'il n'en est plus, de ce monde qui le vit naître, et en même temps, il sent aussi que, pour lui, tout est résumé là - pourquoi aller cher- cher midi à quatorze heures ? On parle des origines, eh bien, les voilà les origines, cette zone de fadeur extrême dont parle M. Jourde, pour autant que nous puissions en juger, avec une justesse certaine :

« Ce n'est pas par ennui, par solitude que l'on boit, mais par peur et par désir de la fadeur, on veut la goûter tout au fond de l'alcool parce qu'on ne sait pas comment l'affronter autrement . » Garçon ! Un dia- bolo menthe !

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Vendredi 25 juillet

Encore décommandé Danztig. On devait dîner au Berkeley de l'avenue Matignon et finalement, au dernier moment, je ne pouvais pas. J'ai lu son roman : Un film d'amour (Grasset). Coupe de cham- pagne élevée à la mémoire du cinéaste Birbillaz. Qui est Birbillaz ? Eh bien, justement, c'est Birbillaz. Pour en savoir plus, il faut se mêler à la ruche festivalière cinéphilique qui fait ressembler le livre de Charles à une cage à oiseaux. On y parle au moins trois langues, plus celle de l'auteur, ce qui nous fait quatre. Charles, l'éditeur récent d'un volume des poésies de Voltaire aux Belles Lettres (grâces leur soient rendues) a mené son cher Candide sur les lieux mêmes du Variety Show. Avec son faux air de Paul McCartney, j'ai toujours l'impression qu'il va me chanter Yesterday et puis nous parlons de Jules Laforgue, que Charles met plus haut que Rimbaud, ainsi que des progrès du verdurinisme à Paris. Si vous voulez savoir où en est le verdurinisme parisien, écrivez à Dantzig. Et ouvrez sa cage à oiseaux.

Ficat me signale que dans l'Obs Bernard Frank écrit qu'il ne peut plus se passer de la Revue des Deux Mondes. J'achète l'Obs où Frank cite le persiflage de Jacques-Pierre Amette dans la Revue à l'encontre d'Angelo Rinaldi, qui vient d'être nommé maréchal du Figaro Littéraire à la place du lieutenant Rouart. Amette regrette le fauteuil d'académi- cien pour un homme qui, jusque-là, se battait debout. Souvenir, là, tout à coup, de ce mot de Giono dans le Moulin de Pologne : « Quelque chose mouillait la poudre. » Là-dessus, mon ange m'apporte du même Amette, son roman de septembre : la Maîtresse de Brecht (Albin Michel). Elle s'appelle Maria Eich, nous sommes à Berlin-Est, en 1948.

On ne pense jamais à l'Allemagne, il n'y a que Amette que cela intrigue, c'est drôle. En feuilletant son livre, pour voir, je repense à ce beau livre d'Arno Surminski : Jokehnen, chronique d'un village des confins allemands (Éd. Noir sur Blanc). Mémoire à peine palpable d'une enfance en Prusse-Orientale avant l'expulsion par les soviets.

Mon grand-oncle Marcel a été prisonnier là-bas, j'ai les photos.

Samedi 26 juillet

Et Beigbeder, au fait ! J'ai complètement oublié, avec tout ça. Je rouvre au hasard, eh, eh!..

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J'emmène mon ange dîner à une bonne table, sous les tilleuls.

Elle a un air de diable, ce soir. Je lui dis que j'ai bien travaillé. Je lui cite la préface de Mac Orlan au Chamisso : « Madeleine de Lanoix, religieuse à Cordoue, sur le point de mourir en sainte, affirma en se confessant que tout ce qu'elle avait de bon et de pieux dans sa vie exemplaire était inspiré par le Diable, manifestant ainsi sa ruse et cette humeur particulière qui, si l'on veut bien lire attentivement l'Incons- tance des mauvais anges, n'est pas très loin de ce que l'on peut appeler la fantaisie. »

Mon ange repose sur la nappe blanche son verre de maçon.

Nous y sommes.

Je ne sais pas pourquoi, je sens bien cette rentrée de sep- tembre.

Samedi, plus tard, dans la nuit

Je récapitule : pour moi, en premier, je mets Stéphane Guibourgé avec Une vie ailleurs. À cause de sa simplicité, celle du Paris, Texas de Wim Wenders. Mais cela pourrait avoir lieu à Saint-Gondon. En deuxième, je ne sais plus. Peut-être Olivier Rohe, chez Allia, avec Défaut d'origine, premier roman. Mais il faudrait que je le lise. Ah, et puis encore la Gloire du rapporteur, d'Yves Charpentier, chez Calmann, premier roman aussi, qui a l'air très bien. Mais je voudrais aussi me plonger dans le Tatteyrand de Waresquiel (chez Fayard), le « prince immobile ». Sphinx dans un bas de soie, congrès de Vienne raconté par Jacques-Alain de Sedouy, chez Perrin... J'y reviendrai bientôt, c'est promis.

En m'endormant, je pense soudain que c'est l'anniversaire de Mick Jagger : 60 ans ! Il est à Prague, ce soir, pour fêter ça. Cher vieux Mick ! Il faut absolument que je pense à l'appeler sur son por- table, demain matin sans faute. Comme c'était bien de se revoir l'autre jour, au stade de France. Je dors : tant que les Stones sont là, je ne meurs pas. Après, on verra.

Lundi 28 juillet

Lettre à mon ange, pour lui confirmer que je m'occupe bien de la rentrée. « Renaud Camus publie chez P.O.L son journal de l'an 2000, sous le titre K.310. L'habitué y retrouve ce qui fait le charme de cet

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introspecteur de lui-même, tantôt à la promenade avec ses chiens, tantôt au téléphone avec ses créanciers, tantôt encore à repasser der- rière Claude Durand, ôtant à mesure les virgules que ce dernier croit devoir lui imposer sur épreuves. Mais enfin, l'an 2000, c'est surtout l'année de la fameuse « affaire » qui n'intéresse plus personne aujour- d'hui après avoir brûlé les pages de journaux à la vitesse d'un incen- die corse. L'auteur, un des plus grands monstres jamais parus sur terre, mélange d'Attila (il en a la moustache), d'Hitler et de Staline, a échappé de justesse au tribunal avant qu'une lassitude générale ne le rejette sur le sable après la tempête. Qui ça, déjà ? Quel était le crime, au fait ? L'écrivain s'était interrogé, à froid, dans son Journal, sur le nombre de « collaborateurs juifs » au « Panorama » de France Culture.

C'est ce qui s'appelle être désinvolte sur la connotation, curieux venant d'un homme éduqué à la « bathmologie » de l'auteur des Fragments d'un discours amoureux. Trop de Bretons à France Culture, on s'en fiche ; le mot « juif » appelle tout autre chose, on rougit d'avoir à le noter : pourquoi Renaud Camus a-t-il feint de s'en étonner, concédant malgré tout une maladresse sur l'emploi du mot

« collaborateur » ? On dirait que Renaud Camus a « voulu voir ». Il a

« voulu voir » ce que ça donnait, en langue française, d'écrire ceci ou cela ; il a voulu voir si l'on pouvait y aller encore d'une certaine innocence sans surmoi quelconque pour freiner la plume. Écrire sans surmoi pourrait être considéré comme une définition de l'innocence littéraire : une telle « utopie », un tel « rêve » ne nous semble pas absents du « travail » de Renaud Camus. N'a-t-il pas lui-même créé une sorte de parti, précisément appelé le « parti de l'innocence » ? Il serait en somme le dernier de nos païens véritables. Lorsqu'on pense qu'il sortit naguère de l'ombre prude du protestant Roland Barthes, il y a de quoi sourire et l'on se demande ce que le bon Roland eût pensé des frasques de son dauphin et quel eût été son degré d'indul- gence à la lecture de ce « mon bon maître Maurras » (p. 286) si visi- blement écrit pour emmerder le monde (il a noté page 205 qu'il n'a

« à peu près pas lu le même Maurras »). Cette manière de faire son Alphonse de Châteaubriant, très province française de Pentre-deux- guerres, indique une pose et, comme l'on disait autrefois, « fait symp- tôme ». Mais de quoi ? Car enfin, la détestation du Sympa ne mène pas fatalement à Monsieur de Lourdines ni non plus, du reste, au mécontemporanéisme péguyen pratiqué avec zèle par l'homme qui se porta, seul, au secours de Camus pendant la tempête, en la per-

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sonne d'Alain Finkielkraut. On se doute volontiers que l'auteur du Juif imaginaire dut trouver à cette tempête d'indignation comme la confirmation de cette thèse si justement analysée par lui il y a près de vingt ans : de la difficulté et aussi des facilités à vivre dans l'après- Shoah. La génération (à laquelle appartient l'auteur de ces lignes) qui a découvert Walter Benjamin ou Franz Rosenzweig à l'âge où la génération d'avant dévorait Sartre ne s'est pas remise de cette initia- tion intellectuelle majeure : la photographie par Gisèle Freund de Walter Benjamin lisant un gros livre à la Bibliothèque nationale à Paris un jour des années trente suffit très bien à symboliser ce que nous voulons dire. Sur cette photo, Benjamin a l'air d'un gros enfant, encore un instant et il sera détruit : il n'est nul besoin de devenir phi- losémite (l'envers strict, comme l'on sait, de l'antisémite) pour savoir de quoi il retourne ici et combien toute espèce de pardon ou même de léger passage d'épongé est bonnement grotesque. Nul besoin pour le dire, de hausser le ton ni non plus de se faire donner la leçon. Or l'« affaire Camus », de quelque côté qu'on la réécoute, deux ans et demi plus tard, ne rend pas un bon son. Tout s'est passé alors comme si l'on avait frénétiquement cherché à esquiver le point d'équilibre. Ce point d'équilibre ne consistait évidemment pas en un compromis sur la base molle d'un « ce n'est pas si grave ». Ni la désin- volture perverse de Camus, ni le lyrisme à la Fouquier-Tinville de ses adversaires ne pouvaient prêter à la moindre intelligence du mo- ment : il l'aurait fallu, pourtant ; il aurait fallu se mettre à comprendre cette sorte de grossière comédie mettant aux prises un faux maurras- sien amateur de peinture contemporaine avec une chorale de vigi- lants outrés et chantant faux. Elle nous aurait sûrement appris des choses sur un pays aussi extraordinairement mortifère que l'est aujourd'hui la France. On repassera.

Camus note quelque part dans son Journal que la guerre fait rage désormais entre le journalisme et la littérature : comprenons entre ceux qui font bon marché du sens des affaires de ce monde et ceux qui ne s'en accommodent décidément pas (il arrive qu'ils soient aussi des journalistes, ce serait trop simple). La frontière qui sépare ces deux camps est la seule, à vrai dire, qui nous intéresse réel- lement : qu'il faille un Renaud Camus pour le signifier a quelque chose d'étrange et de troublant. Outre le Journal en question, le bougre publie, toujours chez P.O.L, Vie du chien Horla et, chez Fayard, un drôle de roman : l'Inauguration de la salle des Vents. Le temps mis à

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lire soigneusement K. 310 nous empêche pour l'instant d'exprimer un avis sur ces deux ouvrages, en particulier l'Inauguration de la salle des Vents, aux allures de ses livres « avant-gardistes » de naguère, comme l'étaient Roman Roi ou Roman furieux, c'est-à-dire en somme plutôt éloigné du style Alphonse (mais pas tant que ça finalement).

L'ennui de résumer, ajouté au non-désir de recopier la quatrième de couverture (il y est question d'un voyageur arrivant dans un château et faisant une chute de sept mètres, également d'un atelier d'écriture), remet à plus tard un commentaire : mettons que l'existence d'un ate- lier d'écriture dans le livre donne à penser qu'il s'agit peut-être d'un roman d'épouvanté. Au reste, l'ouvrage est dédié à Alain Finkielkraut, qui a bien mérité de la patrie.

En parlant de patrie justement, ça tombe bien, je déjeune ave- nue Kléber, avec Jean-Marc Dreyfus, qui vient de publier chez Fayard Pillages sur ordonnances : aryanisation et restitution des banques en France 1940-1953. Il a son bureau au Centre de conférences interna- tionales, gigantesque bâtiment, viscontien sur les bords. Je l'interroge sur le Sillon, Marc Sangnier, les amitiés franco-allemandes, les auberges de jeunesse. Jean-Marc me dit que Sangnier est cité tous les deux jours dans le journal d'Otto Abetz, à partir du milieu des années trente. Je trouve qu'il manque quelque chose de précis sur Sangnier, que Mauriac admirait. Sangnier n'a pas collaboré, il a fait le gros dos en attendant que ça passe. Ce qu'il mettait au-dessus de tout, c'était l'amitié, la jeunesse, la route en chantant.

Est-ce cela, F« idéologie française » ? Les copains d'abord ? Jean-Marc achève une étude précise sur les lieux d'internement à Paris, pendant la guerre. Il me raconte qu'il y en avait un, rue de Bassano, où les nazis avaient entreposé meubles et vêtements pillés.

Avant d'aller à Drancy, on y retaillait les robes, les manteaux, le tout revendu à une clientèle intéressée. L'étude doit paraître au mois d'octobre.

Je quitte Jean-Marc qui part travailler à Berlin : « petites études très techniques », me dit-il. En sortant, lumière blanche sur l'hôtel Raphaël.

1. Windows on ffte World, de Frédéric Beigbeder, Grasset, 288 pages, 18 euros.

2. Une wë ailleurs, de Stéphane Guibourgé, Flammarion, 300 pages, 18 euros.

3. Mammifères, de Pierre Mérot, Flammarion, 234 pages, 18 euros.

4. Pays perdu, de Pierre Jourde, L'esprit des péninsules, 200 pages, 15 euros.

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