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BIOFUTUR 328 • JANVIER 2012 53 L’activité de catégoriser traduit une compétence
cognitive à la source de toutes les performances de notre intelligence. Elle trouve son plein déve- loppement avec l’écriture dont la maîtrise a per- mis l’essor d’une rationalité analytique chez les hommes. Avec l’aptitude à faire des listes, à ran- ger dans des cases, à hiérarchiser et à ordonner, la science est devenue possible.
L’acte même de penser est à juste titre subor- donné à celui de catégoriser. Penser, c’est ras- sembler le divers de l’intuition dans l’unité d’un concept, disait le philosophe allemand Emmanuel Kant. C’est soumettre ce que nous recevons par le moyen des sens à des catégories qui sont la condition même de la lisibilité du monde pour nous. Ainsi se construit l’humanité, dans l’arra- chement à l’animalité qui, elle, ne dispose pas des vertus d’une raison graphique et se trouve condamnée au continuum de la vie instinctuelle.
Aristote est le philosophe qui inaugure la réflexion sur les catégories (1). De la substance, première catégorie, on pouvait dire selon lui neuf choses qui apparaissaient comme autant de « prédicables » ou de « catégories » : la substance (ce dont on parle) se tient pour un certain temps, en un cer- tain lieu, avec certaines qualités, affectée par quelque chose ou agissant sur quelque chose…
Catégoriser, c’est ainsi caractériser une chose en l’inscrivant dans une classe d’attributs qui nous permettent de l’identifier et d’en comprendre l’es- sence. L’acte de définir une chose par genre et différence, qui est proprement la démarche clas- sificatrice de la science – celle par exemple qui produit les taxinomies de la zoologie ou de la botanique – , requiert l’identification de ces prédi- cables en quoi consiste le travail de catégorisation.
Kant retrouve l’impulsion donnée par Aristote dans le cadre de son interrogation sur le pouvoir
de connaître : les douze catégories ou « concepts purs de l’entendement » qu’il retient intervien- nent comme une façon de répondre à la ques- tion : que faut-il qu’un objet soit pour être objet de connaissance (2)? Réponse : il faut qu’il puisse être quantifié, qualifié, mis en relation avec d’autres objets et énoncé dans des jugements modaux… Autrement dit, qu’on puisse l’inscrire dans les catégories de quantité, de qualité, de relation et de modalité. Kant a inventé la théorie dite du schématisme transcendantal pour expli- quer comment ces catégories abstraites sont sus- ceptibles de trouver une application dans le monde de l’expérience sensible et de permettre ainsi une connaissance scientifique.
La table des catégories de Kant a beau paraître fort cohérente, elle est contestée parce qu’elle ne peut quitter le terrain de l’abstraction et nous don- ner à comprendre comment nous percevons telle chose comme une pierre, un animal, un homme ou un arbre. Elle est incapable de décrire cette chose dans sa singularité et ne peut l’appréhen- der que comme représentative d’une classe, comme le spécimen d’une espèce. Elle organise des fonctions logiques et manque, par excès d’abstraction, le concept que l’on se fait de tel objet tel qu’il est saisi par nos sens, dans le contexte particulier d’une expérience. A fortiori, on imagine aussi combien elle se révèle défi- ciente quand il s’agit de comprendre comment un objet radicalement nouveau peut être iden- tifié par celui qui le rencontre pour la première fois. Umberto Eco a fait la preuve des limites du kantisme en invoquant l’exemple de l’ornitho- rynque, cet animal longtemps réputé non caté- gorisable. L’idée kantienne, plutôt abstraite comme on l’a vu, selon laquelle il nous faudrait, pour
identifier un objet de connaissance, posséder un © DR
concept (une représentation mentale) de cet objet et une aptitude à le schématiser dans l’espace et dans le temps (à lui donner une figuration intuitive), paraît difficilement s’appliquer à l’orni- thorynque (3). Le schématisme kantien est mis au défi par l’animal que l’on découvre dans la nature (comme un objet de perception) et qui ne correspond à aucun concept empirique (puis- qu’on ne l’a jamais vu auparavant). On a seule- ment la perception d’une forme animale imprécise qui renvoie approximativement à des formes connues (celles du canard et du castor) et à partir de là on fait, par essais et erreurs, des inférences perceptives qui conduisent à classer l’occurrence de l’ornithorynque, rencontré par hasard, sous des rubriques catégorielles déjà acquises (un animal à quatre pattes palmées dont deux portent un dard, recouvert d’une fourrure, capable d’allaiter ses petits…). L’activité de catégori- sation correspond bien à ce qu’en attendait Aristote : l’art de découvrir comment des objets peuvent se voir attribuer des prédicats fonda- mentaux (l’équivalent des catégories) qui per- mettent de les définir. G
Jean-Michel Besnier
Paris-Sorbonne (Paris IV) CREA (CNRS/Ecole Polytechnique) [email protected]
(1)Aristote, Organon, tome 1 Catégories, trad.
J. Tricot, éd. Vrin, Paris 1959
(2)Kant, Critique de la raison pure, trad.
Tremesaygues et Pacaud, éd. PUF, Paris 1965 (3) Umberto Eco, Kant et l’ornithorynque, trad.
Gayrard, Le Livre de poche, Grasset 1999.
Catégoriser, l’acte fondateur de toute connaissance
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