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Article p.34 du Vol.31 n°328 (2012)

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34 BIOFUTUR 328 • JANVIER 2012

L’anatomie comparée est une science largement française, développée par Georges Cuvier et Etienne Geoffroy Saint Hilaire au début du XIXe siècle. En comparant la dispositiion des organes entre espèces différentes, on met en évidence des ressemblances structurales particulières, les homologies. Depuis Darwin, on a compris que ces homologies signalaient l’existence d’ancêtres communs plus ou moins anciens. L’anatomie comparée apparaît ainsi comme apportant des arguments fondamentaux à l’étude de l’évolution.

Pour faire bref, on pourrait dire que l’anatomie comparée est désormais morte en France, assas- sinée dans un environnement universitaire impi- toyable, mais cette opinion doit être nuancée.

Jusque dans les années 1970, l’anatomie com- parée traditionnelle a été modestement pratiquée mais largement enseignée dans les universités françaises, en tant que partie intégrante du cur- sus de biologie (licence puis maîtrise), condui- sant soit aux concours de recrutement des enseignants (Capes et agrégation), soit à la recherche. Liée en pratique aux enseignements de zoologie, l’anatomie comparée concernait surtout les vertébrés, et dans une moindre mesure l’étude des arthropodes. Compte tenu du carac- tère extrêmement normé que la centralisation à la française imposait alors aux universités (préparation des concours…), l’anatomie compa- rée apparaissait souvent comme un corpus de données imposant mais quelque peu « congelé », présenté dans un esprit passablement dogma- tique. C’était bien dommage car le véritable esprit de l’anatomie comparée (comme de toute science vivante !) est à l’opposé du dogmatisme normé conduisant au confort intellectuel. Avec sa méthode comparative, cette science propose un programme fascinant : pourquoi cette corres- pondance structurale entre organes d’organismes

aux fonctions très différentes ? Pourquoi cette variation entre mêmes organes de l’avant à l’arrière du corps ?

Qu’il s’agisse du système nerveux, circulatoire, de l’appareil digestif ou encore urogénital, la compa- raison des situations anatomiques au travers de la « série des vertébrés », autrefois présen- tée de façon linéaire et quelque peu naïve par quelques modèles canoniques (lamproie, rous- sette, truite, grenouille, vipère, poussin, souris…), donnait à voir un changement dans la continuité hautement suggestif. Pour qui cherchait à com- prendre, la comparaison anatomique ouvrait sur de fascinantes réflexions, constituant ainsi un sup- port factuel absolument fondamental pour la syn- thèse évolutionniste.

Après les événements de 1968, l’anatomie comparée a été largement sacrifiée au profit d’une modernisation visant à substituer aux anciennes disciplines mères de l’histoire naturelle (mor- phologie, anatomie, zoologie, botanique, systé- matique) une nouvelle biologie plus fonctionnelle que structurale, fondée sur la génétique, la bio- chimie et bientôt la biologie moléculaire. Les réno- vateurs avaient raison de faire bouger les lignes, mais ils ont eu le grand tort de jeter le bébé avec l’eau du bain... Nous en payons toujours le prix ! Tous les aspects de l’anatomie comparée n’ont pas été également entraînés dans le reflux géné- ral des sciences morphologiques. Le dévelop- pement de la paléontologie a permis la survie et même l’approfondissement d’une anatomie comparée du système squelettique, actuellement bien vivante et même poussée jusqu’au domaine tissulaire*. D’autres aspects de l’anatomie comparée ou une approche très voisine, l’ana- tomie fonctionnelle, ont marginalement survécu, ici ou là, dans quelques universités et centres de recherche. Depuis peu, divers aspects de l’ana-

tomie fonctionnelle, dont la locomotion animale, trouvent à nouveau droit de cité. Un phénomène dû à l’explosion des techniques informatisées, à l’intérêt pour la robotique, la modélisation et l’imagerie virtuelle, avec toutes leurs applications (drones, prothèses, cinéma d’animation…). Là encore, l’anatomie comparée constitue un tuteur indispensable aux progrès dans ces domaines très actuels. Aujourd’hui, « l’évo-dévo », l’étape actuelle de la théorie évolutive alliant biologie du déve- loppement, phylogénie et paléontologie, dispose de tous les outils moléculaires permettant enfin de comprendre « en profondeur » les faits rapportés depuis trois siècles par l’anatomie comparée (structure de l’encéphale, évolution des arcs aortiques, du squelette crânien, présence d’organes rudimentaires…). Il est donc vraiment dommage que, faute d’enseignements suffisants, ces faits eux-mêmes soient désormais par trop ignorés et donc peu ou pas explorés et exploi- tés par les approches modernes d’analyse fonc- tionnelle et phylogénétique.

Passée de mode et donnée pour obsolète et moribonde pendant quarante ans, l’anatomie comparée se révèle un monde passionnant, susceptible de renaître en s’incorporant à la recherche la plus contemporaine, via les approches moléculaires et phylogénétiques modernes.G

Armand de Ricqlès Professeur honoraire au Collège de France [email protected]

*Paléo-histologie : étude comparative des tissus osseux et dentaires fossilisés

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Que reste-t-il de l’anatomie comparée en France ?

© MNHN - P. BLANCHOT

34 -zoom1_328_SR.qxp 21/12/11 18:01 Page 34

Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur biofutur.revuesonline.com

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