MCUI/J'K DR MKDECIMH ET 1)E PHARMACIE DE BORDEAUX
A-ISTISTÉE 1901-1902 .V» 88
LA
TETE lIIOrSIEE
I IlIvSi; l'OUli LE DOCTOlîAT EN MEDECINE
présentée et soutenue publiquement le 9 Juillet
1902
par
Léonard FREYSSELINARD
Pharmacien
Ancieninterne del'Hôpital généraldeLimoges
Lauréat 1er de l'EcTdle de Médecine et de Pharmacie de Limoges Né àCoussac-Bonneval(Haute-Vienne), le 9mars1865.
ixamiiialeiii'sîle la Thèse
MAI. BERGON1É, professeur... 1'résiJent.
SIGALAS, professeur...
BENECH, agrégé }Jut/es
GENTES, agrégé
Le Candidatrépondra aux questions qui lui seront faites sur les diverses parties de l'Enseignement médical.
BOUDEAUX
IMPRIMERIE Y. CADORE
17 hue poquelin-molière 17
1902
FACULTÉ
DEMÉDECINE
ET DE PHARMACIE DE BORDEAUXM. de NABIAS Doyen. | M. PITRES Doyen honoraire.
PROFESSEURS
MM. MICÉ )
DUPU Y ! Professeurs honoraires.
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C ARLES.
Le Secrétaire de la Faculté: LEMAIRE.
Pardélibérationdu 5 août1S/9, la Facultéaarrêté queles opinions émisesdans lesThèses qul
>ont présentées doivent être considéréescomme-propres à leursauteurs, et qu'elle n'entend leur
tonner ni approbation ni improbation.
A MES MAITRES
de l'Ecole de Médecine et de Pharmacie de Limoces
*
*
a
A mon Président de thèse,
Monsieur le Docteur
BERGONIÉ
Professeur de Physiquemédicale àlaFaculté deMédecine de Bordeaux,
Membrecorrespondant del'Académie demédecine,
Officier de l'Instruction publique,
Chevalier de laLégiond'honneur.
i
è
AVANT-PROPOS
Vers lafin de l'année 1901, nous reçûmes de M.
Louis Bley-
nie, professeur de clinique
d'accouchements à l'Ecole de méde¬
cine de Limoges, une brochure
intitulée, Etude statistique et
analytique de la cliniqueobstétricale de l'Ecole de médecine de
Limoges. Parmi les nombreux
chapitres instructifs qu'elle
con¬tenait,unfrappa tout
particulièrement notre attention. Son titre
était : La têtelimousine. Il renfermait, sur cettetête, un ensem¬
ble de considérations fortjudicieuses, qui, pourne nous
être
pas complètement étrangères, n'avaientfait cependant
presque jamais, jusqu'alors, l'objet de nosréflexions.
Frappé surtout par rémunération
des caractères
propresà la
tête limousine, nousvoulûmesétendre le
cercle de
nosétudes et
augmenternos sources de renseignements pour
savoir
ce que pensaientde cette questionle mondemédical et aussi l'opinion
populaire dont quelquefois, même dans
les questions scientifi¬
ques, l'appréciation émanée spontanément
du bon
sensnaturel
saisit parfaitement les caractères
spécifiques des choses, les
exprime dans son langage personnel, donne une
forte impul¬
sion à la vérité pour la mettre en évidence,
contribuant ainsi
au développement de la science.De part et d'autre, nous avons reçu la même
réponse
:il
existe en Limousin une conformation spéciale de la
tête résul¬
tant d'un ensemble de caractères propres et
différentiels très
nets et très accusés. De là cette distinction établie entre sa con¬
formation particulière et la conformation
générale de la tête
humaine qui lui a valu cette dénomination
générique
sous laquelle elle est connue un peu partout,— 10 —
Une étude approfondie de l'origine, de la nature deses carac¬
tères distinctifs nous a paru pleine d'intérêt, sans doute au
point de vue de l'histoire locale, mais aussi et surtout au point
de vue anthropologique et médical.
Tels sont l'origine et le but de cette thèse.
Mais avant d'entrer dans le sujet, il nous est agréable, res¬
tantfidèle à une excellente coutume, d'adresser ici à tous ceux
auxquels nous sommes redevable de quelques connaissances médicales, l'expression de notre profond respect et de notre
bien vive reconnaissance.
Nous devonsun témoignage spécial de gratitude à M. le doc¬
teur Rayinondaud, chevalier de la Légion d'honneur, directeur
honoraire de l'Ecole de médecine et de pharmacie de Limoges, auprès duquel nous avons trouvé un accueil si aimable et un encouragement si bienveillant dans nos études. C'est à lui que
nous devons la communication d'un poème en vers latins,
devenu très rare, du P. Josset, dans lequel nous avons trouvé
une mine précieuse de renseignements; t
A M. le docteur Blevnie, professeurà l'Ecole de médecine et
de pharmacie de Limoges, pour renseignementquilnousdonna pendant quenous fûmessoninterne;
A M. le docteur Donnet, professeur à l'Ecole de médecine et
de pharmacie de Limoges, dont l'obligeance et la sollicitude
ont été pour nous la meilleure preuve de sa sympathie;
A M. le docteur Blarez, professeur à la Faculté de Bordeaux,
pour ses excellents conseils etses encouragements;
Enfin à M. le docteur Bergonié, professeur à la Faculté
de
Bordeaux, chevalier de la Légion d'honneur, à qui nous adres¬
sons, avec l'assurance de nos sentiments respectueux, l'expres¬
sion de notre vive reconnaissance pour l'honneur qu'il a
bien
voulu nous faire en acceptant la présidence de notre thèse.
LA
TÊTE LIMOUSINE
CLASSEMENT
A toutes les époques de
l'histoire humaine, les observateurs
ont été frappés des variétés
de
formesqu'affectait la tête de
l'homme. On a cru pendant longtemps que ces
formes variées
étaient des caractères propres à chaque race.
De récents tra¬
vaux ontpermis d'établir une
classification logique et générale
de latète. Elle repose surle rapport
existant entre la longueur
ducrâne mesuréd'avantenarrière, etsa largeurprise
d'un côté
àl'autre.
Retzius, qu'on peut considérer comme
le fondateur de la
méthode consistant à étudier les éléments cràniométriques, fut frappéde la longueur oudela brièveté
du diamètre antérieur
du crâne parrapport àsalargeurou
diamètre transversal. G est
alors qu'il posa la base dichotomique
de
saclassification des
races humaines qu'il divisa en
dolichocéphales, (SoX-./oc long,
xîcpaXv) tête), et en hrachycéphales,
court, xstpaX-ï) tête).
Le légitime succès qu'obtint cette classification est dû à sa
grande simplicité. Cependant elle laissait encore subsister le
vague dans l'esprit de son auteur. 11 n'existait en effet aucune
ligne de démarcationentrela brachycéphalie et ladolichocépha-
lie. C'estsousl'empire d'une théorie ethnogéniquepréconçueque Retzius avait séparé systématiquement les races humaines en deux groupes, dont l'élasticitémêmepermettait de ranger arbi¬
trairement tel ou tel type intermédiaire dans sa classification,
selon la nécessité de la théorie qu'il soutenait.
« Natura nonsaltusfecit », cevieil adage trouve là son appli¬
cation. 11 était de toute évidence qu'entre ces deux groupes extrêmes devait s'en placer au moinsun troisième. Comment le
délimiter? Par l'application rigoureuse des procédés crâniomé- triques. M. Broca d'abord, Huxley, Thurnam, Welcker établi¬
rent lagradation naturelleet presque insensible qui existe entre
les différents types humains. M. Broca substitua la rigueur évi¬
dente et palpable des mensurations à l'examen purement mor¬
phologique, et put placer un groupe central moyen, intermé¬
diaire entre les deux groupes précédents, et appelé par lui mésaliccphale ([j-effattoçmoyen,x.ecpa.Xvj tête) et accepté dès lors par tous les anthropologistes. 11 assigna même des limites ration¬
nelles à ce groupe intermédiaire, en plaçant la mésaticéphalie
entre les deux points où commençaient les divergences qu'avait
faitnaître chez les successeurs deRetzius, la détermination pré¬
cise de la dolichocéphalie et de la brachycéphalie.
« Le grand avantage de cette division en trois groupes, dit
M.Broca, c'est la facilitéd'employerlestermesde brachycéphale
etde dolichocéphale dansunsensdescriptif; de s'en servirpour
désigner et caractériser un crâne avant de l'avoir mesuré. S'il parait rond, on dit qu'il est brachycéphale ; s'il paraitlong, on dit qu'il est dolichocéphale sans crainte de se tromper, si enfin
sa forme est moins décisive, si on hésite à le dire long ourond,
on l'appelle mésaticéphale ».
Cette classification repose sur le rapport centésimal existant
entre la longueur et la largeur du crâne. Elle est universelle¬
mentadoptée aujourd'huicomme répondant le mieuxauxnéces-
sites; M. Broca
assigne
àchaque
groupe(les indices céphaliques
maximun et minimum réunis dans le
tableau suivant
:Dolichocéphales . 77,77 etau-dessous.
Mésaticéphales. . 77,78 à 80,00 Brachycéphales.. 80,00 etau-dessus.
A première vue, par son
seul aspect allongé, on est porté
toutnaturellement à classer la tête
limousine dans le premier
groupe. Nous verrons,
d'après
sonétude, que sa mensuration et
l'indice céphalique
qui
enrésulte, viennent la confirmer dans
cette place.
En effet, d'après les
recherches de M. Collignon, médecin-
major de l'armée, « la masse
de la population en Limousin pré¬
sentepresquepartout un
indice céphalique nettement dolichocé¬
phale parrapport à
l'ensemble de la population française; mais
cette dolichocéphalie
prend
uncaractère particulier chez un
grand nombre d'habitants en
Limousin, et c'est cette dolichocé¬
phalie particulière
qui caractérise,
cequi est admis à peu près
par tout le monde,
qu'il existe dans cette province des têtes
d'un type spécial ».
L'idée qui ressort de
cette appréciation est que la tête limou¬
sine estnettementdolichocéphale,et que,
dans beaucoup de cas,
cettedolichocéphalieest
modifiée
pardes caractères propres qui
la particularisent et
constituent
cequ'on appelle précisément
« latête limousine ».
De làl'explication d'un
double courant d'opinions qui a par¬
tagé les esprits adonnés à
l'étude du crâne en Limousin. Les
uns, s'en tenantà lagénéralité,
n'ont
vulà qu'un crâne simple¬
ment dolichocéphale, aux
formes gracieuses, aux contours adou¬
cis, aux lignes régulières
s'harmonisant
avecun visage long et
mince, formant un ovale non
moins régulier. Cette forme offre
une ressemblance frappante avec
le type arabe, auquel nous
l'avons souvent entendu comparer, et
qui est considéré par
quelques auteurs comme
le
typeexemplaire de la beauté du
crânehumain.«Letypearabe estun
des plus beaux du monde »,
a dit Larrey.
D'autres, aucontraire, plus particulièrement frappés parcette
forme spéciale qui en modifie la dolichocéphalie, n'ontvu dans
la tête limousine qu'une tête déformée et ont placé dans cette déformation son caractère distinctif.
C'est à l'opinion de ces derniers, plus conforme, selon nous, à la vérité, que nous nous rattachons, surtout dans cette étude.
Quelle est donc la forme de cette tête?
M. L. Bleynie nous dit que « dans la tête limousine, le dia¬
mètre occipito-frontal s'éloigne Beaucoup de l'horizontale, son extrémité postérieure est fortement relevée; ce relèvement est
encore plus marqué pour le diamètre occipito-mentonnier, le
crâne semble plus allongé; la face supérieure de lavoûte repré¬
sente un plan fortement incliné en bas et enavant ».
Cette observation s'appliqueà la déformation qu'on remarque le plus fréquemment en Limousin et que nous allons déorire.
Mais disons tout de suite que nous admettons deux variétés :
1°Dans la première,la tête présente enallant d'avantenarrière
une saillie assez accentuée des arcades sourcilières, le front est toujours fuyant; la courbe céphalique s'élèvedonc obliquement
en arrière pour atteindre sonpoint culminant plusprès de l'ex¬
trémité postérieure que de l'antérieure, c'est-à-dire, en arrière dubregma; de là elle s'incurve en formant une saillie plus ou moins arrondie mais toujours proéminente, qui donne à la tête
un aspect allongé et pointu. 11 semble que saisie entre deux
forces opposées au niveau du front d'une part, de l'occipital de l'autre, le crâne ait éprouvé un mouvement de translation dans lequebsa partie supérieure a été portée en arrière et aussi en haut. Il en résulte que le diamètre antéro-postérieur maximum n'y est jamais horizontal; il y prend une obliquité quelquefois
assez grande en bas et en avant, comme du reste l'ensemble de la face supérieure de la voûte.
Dans son ensemble, la tête présente un rétrécissement de la régionfrontale,etparticulièrementdescôtés,suivant la direction d'une compression circulaire partant de la région du front, se
— 15 —
dirigeant obliquement sur
les côtés,
enarrière de la conque de
l'oreille, pour se terminer au
niveau de la protubérance occipi¬
tale, tantôt au-dessus, tantôt
au-dessous.
Cette déformation appartient au
second
genre ou genrecou¬
ché de M. Topinard, dans
lequel la compression frontale étant
plus forte a exercé tout son
effet, tandis
quela contre-pression
occipitale étant
placée plus bas,
aété très faible ou nulle (le
point d'appui passant
alors parla colonne vertébrale) (voirfig. 1).
2° La deuxième variété, moins commune, se
rapproche beau¬
coup du type décrit par
M. Broca et observé à Toulouse.
Ladéformation principale
consiste dans
unedépression con¬
sidérable de la voûte crânienne au niveau du bregnia.
Le front,
presque droit, s'élève
jusqu'au niveau des bosses frontales; là il
s'incline quelquefois brusquement en
arrière
par unecourbe à
petit rayon, remonte ensuite sans
nouvelle inflexion jusqu'au
bregma déprimé. De ce point,
le profil du crâne
serelève un
peuetcontinueàmonter très
obliquement jusqu'au vertex, situé
à3 ou4centimètresenarrière du bregma. Du vertexau
lambda,
la ligne de profil décritune
courbe à laquelle succède un mé¬
plat oblique en bas et en arrière;
enfin du lambda à l'inion, le
profil se continue en formant une
convexité quelquefois exa¬
gérée. De chaque côté du bregma, on
observe
unedépression
engouttière, obliqueenarrière,
visible plus
oumoins bas et se
dirigeant vers l'inion (voir fig. 2).Ces deux variétés sont réunies parune
série
trèscomplète de
degrés intermédiaires que la crainte
de
nousrépéter
nous em¬pêche de décrire. Si on les considère en
commençant
parla
premièrevariété, onvoit que leprofil dela
voûte crânienne tend
a sabaisser progressivement ense
rapprochant de plus
enplus
de 1horizontale. Le front,defuyantqu'il était, se
redresse
peuà
peu, la voûte s'ap.platit, le profil
crânien
serapproche ainsi de
plus en plus de la deuxième variété.
De l'examen dés mensurations que nous avons
faites
sur adultes, il résulte que, le diamètreantéro-postérieur maxi¬
mum a varié de 18,5 à 21,1, et le diamètre
bi-pariétal maxi¬
mumde 13,9 à 15,4; l'indicecéphalique de 71 à
78,4. L'indice
céphalique moyen calculé directement avec la somme des fac¬
teurs a été de 75,4. Ce dernier classe donc Lien, comme nous l'avions déjà dit, la tête limousine déformée parmi les dolicho¬
céphales.
A cause de sa dénomination, il semble que la tête limousine
doive se trouverégalement répandue sur toute l'étendue du ter¬
ritoire de la province qui luia donné son nom. Il n'en est rien.
L'indice céphalique moyen de la population française étantde 83,57, nous pourrons, à l'exemple de M. Collignon, qualifier de
franchement brachycéphales les indices supérieurs à 83, et de dolichocéphales les indices inférieurs à 80.
Si on jette les yeux sur la carte de répartition de l'indice céphalique dans le Limousin dresséparcet auteur, nousconsta¬
tons que les habitants de la Corrèze sont en grosse majorité,
pour ne pas dire exclusivement brachycéphales, car aucun de
ses cantons n'accuse un indice inférieur à 83 ; sa moyenne est
de 84,93. Il faut remarquer en outre que ce département n'a
pas de dolichocéphales à indice au-dessous de 75, qu'il compte 6,90 p. 100 seulement d'indices inférieurs à 80, mais en revan¬
che 8,1 p. 100 d'indices supérieurs à 90. On peut donc en déduire que cette région necompte que très peude têtes limou¬
sines.
Par contre, dans la Haute-Vienne, on voit l'indice céphali¬
que moyen tomber à 80,93. La répartition des indices y otfre quelque chose de spécial dont nous verrons plus tard toute l'importance.
Au nord du département, il existe un îlot de brachycéphales
moins purs cependantque dans la Corrèze, puisque l'indice n'y dépassepas83,8. Ilse composedesquatre cantons: de Bellac, 83;
Le Dorât, 83,8; Mézières, 83,3 et Châteauponsac, 83,2.
Au centre du département, on en remarque un autre, mais
celui-là dolichocéphale et composé des sept cantons qui entou¬
rent Limoges: Aixe, 78,2; Nieul, 78,2; Ambazac, 79,9 ; Saint- Léonard, 79,9; Pierre-Buffière, 79,8; Nexon, 78,7 etSaint-Ger- main-les-Belles, 78,8. .
Les autres cantons de la Haute-Vienne ont un indice céphali-
que variant de
80
à82 et entourent de tous côtés cet îlot de
dolicocéphales quia pour
centre Limoges.
Cette répartition
si
netteet si caractéristique est de la plus
haute importance, car
elle semble donner la clef de l'ethnogra¬
phie locale. C'est en
effet à
unedivergence profonde de race
existant depuis l'origine,
entre les deux peuples, qu'est due
l'extrêmedifférence que l'on constate encore
aujourd'hui entre
les deux départements.
Les deux peuples
différaient
parla
racebien avant la con¬
quête, ils étaient l'un
Celtique,
commele disait César, et l'autre,
tout en étant compris dans la
Celtique de cet auteur, était pro-
probablementapparenté aux
peuples qu'il nommait Aquitains.
Cette répartition fixe
donc à
peuprès les limites entre les¬
quelles on rencontre surtout
la tête limousine.
ORIGINE
HISTOIRE
Le caractère différentiel de la tête limousine se trouve donc dans sa déformation. Il importe d'en connaître l'origine-
« L'homme est un animal intelligent, a dit M. Topinard, mais
aussi un animal bizarre. La structure de son cerveau le pousse
aux actes les plus nobles, comme aux pratiques les plus stu- pides, telles que de s'amputer le petit doigt, de se brûler la plante des pieds, de s'arracher les dents de devant, de s'in-
ciser le canal de l'urèthre ou de se déformer la tête, tout cela parce que d'autres l'ont fait avant lui ». C'est à cette tendance naturelle de l'homme que nous devons la déformationde latête
en Limousin. Ce serait une profonde erreur de croire que les populationslimousines aientété les seulesàsubircetteintluence.
L'humanité se retrouve la même sur tous les points du globe.
Partout les mêmestendances et propensions, partout les mêmes résultats. Aussi l'histoire relève-t-elle chez les peuples de l'an¬
cien et dunouveau continent des faits curieux de déformations artificielles qu'il est intéressant de connaître, avant d'étudier l'origine des déformations en Limousin.
Chez presque tous les peuplesd'Amérique, onremarque, lors
de l'arrivée des Européens, que ces pratiques étaient converties
en coutume. Récemment encore des géographes et des voya¬
geurs sont venus confirmer de leurs témoignages ces constata¬
tions.
A la séance du 21 novembre1889, le D1'Manouvrier présenta,
à la société anthropologique de Paris, un crâne d'enfant horri¬
blementdéformé, et provenant dechez les Indiensde la Bolivie.
*
— 19 —
r
Ces nations sauvages ou à demi-policées
affectionnent et adop¬
tent pourleurs enfants
telle
outelle forme de tête. Aux Antilles
par exemple, les
Caraïbes préfèrent à l'angle droit facial, le
frontplat et fuyant.
A l'article « Tête » du Dictionnaire de médecine en trente volumes, Marjolinécrivait : « Ces
différentes formes naturelles
de la tête sont d'ailleurs diversement modifiées chez
quelques
peuples par des pressionsmécaniques qu'ils exercent sur cette
partie du corps, dans un sens ou
dans l'autre, dès le moment
de la naissance.C'est ainsi que plusieurs
peuplades de l'Améri¬
que, attachant une idée de beauté à
l'aplatissement extrême du
front, appliquent sur la tête
des enfants nouveau-nés, une
planchette garniede coton qu'ils fixentenarrière
avecdes liens,
et produisent cette déformation en
exerçant
unepression conti¬
nue sur la partie antérieure
de la tête.
Elles ont été signalées aussi à
Sumatra, à Java et à Taïti, sur¬
tout danscette dernièreîle, mais limitées
seulement
àquelques
familles, à certaines castes.
En Asie, quelques sectes de
mendiants chinois, quelques tri¬
bus du Turkestan, des prêtres au Japon
et des tribus syriennes
des bords tle la mer Noire et du Caucase les ont seuls
prati¬
quées.
En Europe, nous constatons ces
mêmes tendances et ces
mêmes pratiques; elles y sont
observées dès la plus haute anti¬
quité. Hippocrate rapporte «
qu'aucune nation n'a la tête
con¬formée comme les macrocéphales. Dans
l'origine, l'usage seul
était la cause de l'allongement de la tête,
mais aujourd'hui la
nature vient en aideàl'usage. Celte coutume
provient de Vidée
de noblesse qu'ils attachent aux têtes
longues. Voici la descrip¬
tion de leur pratique. « Dès que
l'enfant vient de naître et
pen¬dant que, dans un corps si tendre, la tête conserve encore sa mollesse, onla façonne avec les mains et on la force
de s'allon¬
ger à l'aide de bandages et de machines
convenables qui
enallèrent la forme sphérique et en augmentent
la hauteur
».Enfin il achève en disant que cette coutume
s'est perdue chez
eux par lafréquentation des autres peuples.
Hérodote parle aussi des peuples riverains du Pont-Euxin qui se déformaientlecrâne et qui semblent être les mêmes que les macrocéphales.
Strabon nous apprend que les Svginnes du Caucase « s'étu¬
diaientà rendre trèslongue la tête de leurs enfants et le front, proéminent, faisait saillie au-dessus des yeux ».
Tite-Live, Pline le Naturaliste et bien d'autres ont parlé des peuples quise déformaient le crâne.
Jornandez, Ammien Marcellin, Sidoine Apollinaire nous dé¬
crivent les Huns d'Attila suivant une pareille coutume et l'on sait, a dit Amédée Thierry, « que les Huns employaient des
moyens artificiels pour donner à leurs enfants la physionomie mongole en leur aplatissant le nez avec des bandes de linge for¬
tement serrées, en leurpétrissant la tête de manièreà dévelop¬
perles pommettes ».Ilparaît toutefois que cet usage n'était pas
général, le sexemasculin y étant seul soumis.
On ne saurait dire si ces coutumes de déformation existaient dans les paysoccidentaux de l'empire romain. Durant le moyen- âge, les auteurs ne disent rien à leur sujet. La première men¬
tion qui en soit faite date du xvie siècle : « Les Génois, dit Scaliger, ont appris des Maures l'habitude de se déformer la
tête ».
Dès cette époque, cette question intéresse les médecins et les anatomistes, qui, après avoir rappelé le passage d'Hippo- crate,signalent les nations de l'Europe ayantadopté la pratique
de ces déformations et les procédés qu'elles ont mis en usage.
En 1878, à Budapesth, à l'occasion d'une communication de
M. Lenhossek surles anciens crânes macrocéphales, M. Ivoper-
nicki dit avoir observé dans lesenvirons de Bucharest des défor¬
mations analogues àcelles deces peuples. Virchow rappelle que
« peut-être nulle part l'usage de serrer la tête d'une manière
constante n'est plus répandu que chez les femmes Vendes de
la Lusace. Même lespetites filles y portent surla tête un grand
fichu sous lequel la tête est entourée circulairement d'un ban¬
deau fortement serré. Les femmes y sacrifientune grande partie
de leurs cheveux pour pouvoir ajuster plus exactement leur
— 21 —
coiffure, au-dessous de laquelle se trouve le bandeau ou serre- tête des Françaises.
Au Congrès de Moscou(1879), le Dr
Pokrowski
afait connaître
des déformations du crâne en Russie; elles se pratiquent chez
les enfants au moyen de bonnets et de berceaux
spéciaux. Dans
les steppes, il y a aussi une
déformation particulière qui porte
sur les oreilles. Une coiffure faite exprès,jette en avant et déve¬
loppe le pavillon de l'oreille,
afin
queles ondes
sonoress'y
engouffrent mieux, etque la perception
des
sons ysoit plus
sen¬sible.
D'après Vésale, les Belges ont
la
têteplus longue
qued'au¬
tres peuples, parce que les mères
enveloppent la tête de leurs
enfants avec des bandes, et qu'elles les laissent le
plus
souventdormir sur les tempes.
Spigelénumère les diverses formesde tête;
les
unes sontlar¬
ges, les autres longues, celles-ci pointues, celles-là
rondes, enfin
il choisit un mot grec, cpoija (en pointe), pour
désigner
uneder¬
nière forme plus exagérée sans doute;
puis il indique les
peu¬ples quiont la tête suivant la division
qu'il
aétablie, et
aux¬quels Àndry ajoute les Flamands et les
Parisiens. D'après cet
auteur, les déformations artificielles étaient signalées dans
les
diverses parties de l'Europe, mais il
n'était nullement question
de la France où cependant elles étaient
pratiquées.
En effet, des fouilles pratiquées dans l'est
de la France
parMM. Troyon, Gosse fils et Chantre, ont fait découvrir
des
crânes déformés, dont certains sontrapportés au typemacrocéphale,
etcertains autresattribuésaux Helvètes etaux Sarrazins, qui, pen¬
dant leixesiècle, avaient poussé leursincursions
jusqu'en Savoie,
oùils auraient établi une petite colonie.
M. Broca ferait remonter l'introduction en France, de cette
coutume des déformationsartificielles, àl'époque de
l'apparition
des Kymris; on les retrouverait là où se sont fixées leurs diffé¬
rentes tribus. Celles des Volkes, Arékomiques et Tectosages,
envahirent dès le ive siècle avant l'ère chrétienne,le Languedoc (ancienne Narbonnaise) et portèrent dans cette
région
ces pra¬tiques de déformations. De même l'influence des immigrations
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belges dans le bassin de la Seine, de la Sèvre niortaise et de la
Charente yexpliquerait la présence de ces mêmes coutumes.
M. Delisle limite l'aire des déformations artificielles encore
très étendue en France il y a une vingtaine d'années. « On les observe, dit-il, dans sept départements du Midi : l'Hérault, l'Aude, l'Ariège, la Haute-Garonne, le Tarn, le Tarn-et-Garonne
et l'Avevron; dans le Gers, elles ont presque entièrement dis¬
paru. Elles sont encore signalées dans la Seine-Inférieure et quelques parties des départements voisins : dans les Deux- Sèvres, les Charentes, dans les environs de Poitiers et de Limo¬
ges ».
On rencontre, en effet, fréquemment ces déformations dans le Limousin, surtout dans la Haute-Vienne. Leurs pratiques sem¬
blent remonter au berceaumême du peuple limousin. M. Colli-
gnon nous dit : « que les Lemovices proprement dit, ceux des
environs de Limoges, n'étaient pas des Celtes(au sens anthropo¬
logique du mot) mais bien un peuple blond, d'origine belge ou germaine, établi en Celtique et ayant placé sous son hégémonie
l'ancien peuple, brachycéphale celui-là, qui l'y avait précédé ».
Et, à l'appui de cette opinion, il rappelle,avec M. Lagneau, que
« plusieurs historiens semblent avoir conservé le souvenir d'an¬
tiques relations ethniques entre les populations du Rouergue,
du Limousin, du Poitou et de l'Aunis, avec les peuples de la
Germanie orientale, de la Scythie et de la Thrace. M. 0. Maurf
a fait remarquer que les Lemovii, anciens habitants de la région baignée par la Basse-Vistule, étaient presqueles homonymes des Lemovices, anciens habitants du Limousin; homonymie peut-
êtreexplicableparla migration des tribusgaéliquesque Diodore
de Sicile dit occuper lesvastes contrées s'étendantde la Scythie (actuellement la Russie) à l'Océan (liv. V, chap. XXXII).
» En ce cas, on s'expliquerait facilement que la concentration
des Lemovices dolichocéphales etblondsautour de leurcapitale,
la Limoges actuelle,se traduisît parla dolichocéphalieque nous constatons aujourd'hui ».
Nous pouvons faire remonter à cette première pénétration des peuplades étrangères en Limousin l'origine de cette tendance à
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la déformation.Ne savons-nous pas, en effet, d'après
Vésale,
queles Belges et autres
peuples de même origine, les Secvtes,
par exemple,sedéformaient la tête? Pourquoi dès lors
ne pasadmet¬
tre qu'arrivés là en
dominateurs des premiers habitants de la
région, ils yaientimporté
leurs
mœurset leurs coutumes ? Peut-
être même les ont-ils imposées à leurs
vaincus, ainsi
queM.Ludovic Martinet l'a développé au Congrès
de Lille
en1874.
Ne peut-on pas admettre
aussi,
commel'ont dit certains auteurs,
que le seul désir de
ressembler
auxconquérants, ait. porté les
vaincus à pratiquer la
déformation?
Plus tard, le Limousin fut ravagé par une
invasion terrible,
celle des Arabes. On sait comment, en 732, l'épée
de Charles
Martel vint l'arrêter à Poitiers ; mais ce qu'on sait
moins, c'est
ceque devint l'armée
d'Abd-er-Rhaman qui, s'enfuyant dans la
nuit qui suivitla bataille, ne
fut
paspoursuivie, et disparut sans
laisser dans l'histoire trace de son passage.
Beaucoup d'auteurs,
parmi lesquels M. Collignon, ont vu,
dans les individus brunsetdolichocéphalesqu'on
rencontre entre
Poitiers et le Plateau Central, les descendants des
vaincus de
Poitiers. La chose n'offre rien que de
vraisemblable,
carles
arméesarabes, comme tout ce qui est
musulman, traînaient der¬
rière elles leurs femmes et leurs enfants, et tout les
portait
à se fixer en ces lieux. L'histoire, en effet, nousapprend
quela
réputation de richesse dont
jouissait Limoges, qui battait mon¬
naie, qui possédait près de là, à
Solignac,
unatelier d'orfèvrerie
dans l'abbaye construite par
saint Eloi, avait attiré les Arabes,
qui, malgré leur défaite de Poitiers,
s'y maintinrent.
Plusieursnoms de familles limousines, certains noms de rue attestentleurorigine arabe. Beaucoup
d'hippologistes
nevoient
dans le cheval limousin que le cheval
arabe dépaysé. Enfin la
tradition attribue àces Sarrazins lafondationd'Eymoutiers,can-• ton de laHaute-Vienne, dont plusieurs
maisons anciennes
rap¬pellent l'architecture arabe. Ceseraient là, pensons-nous,
les rai¬
sonsquiontfaitécrireàM.Masfrand: que
les Arabes ont dû faire
quelqueapport àla masse dela
population limousine
; on pour¬rait trouver là la survivance dutypearabe ou
plutôt de
savariété
mauresque, dont M. Bussière a signalé la trace dans plusieurs villages du canton de Chatelus-le-Marcheix et à qui quelques
auteurs ont fait remonter l'origine de l'industrie des tapis d'Au-
busson. Mais ces Arabes avaient,d'après Scaliger, l'habitude de
se déformer la tête. Avec eux, pensons-nous, auraient pu s'éta¬
blir ces coutumes, en admettant qu'elles n'y fussent pas déjà, et, en tout cas, ils auraient perpétué certains caractères ethno¬
logiques de leur race, entre autres la dolichocéphalie, si com¬
mune en Limousin.
Le silence des auteurs latins de la fin de l'empire romain sur l'existence des déformations ou de leurs pratiques, non seule¬
ment pour le Limousin mais pour la France, laisserait suppo¬
ser que c'est pendant la période qui asuivilesgrandes invasions, pendant le moven-àge, que cette coutume s'est établie. Quoi qu'il en soit, ces probabilités cessent dès le xvne siècle pour
faire place à une certitude indiscutable de l'existence de ces
pratiques dans le Limousin. La preuve nous en est révélée par
un document qui,pour n'être pas d'une valeur scientifique indis¬
cutable, n'en est pas moins très curieux, et surtout d'une incontestable authenticité. C'est un long et beau poème en
vingt-deux chants intitulé : Rhetorice, composé ily a 250 ans
environ, par le P. Josset de la Compagnie de Jésus et profes¬
seur de rhétorique à Limoges.
Dans la première partie de son ouvrage, l'auteur s'occupe beaucoup de l'éducation physique de l'enfant dont il doit faire plus tard un orateur. Il le devance même au seuil de la vie et
sa sollicitude s'intéresse à luijusque dans le sein de sa mère à
qui il donne des conseils pour tout le cours de sa grossesse.
Puis, lorsqu'il est né, il donne à l'accoucheuse des conseils au
sujet des formes à obtenir :
Atpartus jam tempus adest, jam nascitur infans.
Illum fidajuvaobstetrix;liuic mollia membra, Huic facileartus, atqueossasequacia forma.
Narnquamvishabitumvultus, capitisquefiguram, Membrorumsitumplacidee visaimaparentis Finxerit, inqueuterocunctos extruxeritartus,
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IIismajus lamenadcledecus,melioraque forma,
Ornamenlaadliibe;et,si forteinhonesta figura est, Corrige;namte, cerœinstar,guocumquesequenlur.
Ergocaputmanibus solerscompone, fuluram Tôtrerum tôt opumquedomum,nesphsericaprorsus
Illi cuisit forma,injuslumneveexealorbem.
111aquidemtriulto slat congruaforma cerebro;
Sednonampla sinumemoreest:Sitlongior ergo;
inquecucurbitul.eseseproducat acumen Posticadeparte, equidem tunemagnapatescit
Aulalocusquecapax,ubi vismemorampla quiescit.
Atfrons,maturae statiocerlissima mentis, Augustos nimiumnecasligelurin orbes,
Indicium leiiilatis;atextendatur inaequor, Sed tumidum,quaparlecomis etcrinibus bœret.
Mais voici que le temps de l'enfantement est venu : l'enfant naît.Accoucheuse
fidèle, aide-le;façonne-lui desmembresélégants, desarticulationssouples etflexibles.
Quoiquela nature bienfaisante lui ait donné,dans lesein desa mère, etle port etla
physionomie; quoiqu'elle aitdéjàterminé la formede la tête et la configuration des
membres, toicependant de tes mainshabiles,ne laisse pas d'ajouter unegrâce plus
parfaite; apporte desembellissements nouveaux à la forme naturelle; et,si celle
forme n'étaitpasbelle, corrige-la: elle se laisseraplierentre tes doigtscommede
la cire molle.
Donc, nourrice fidèle, façonne la tète de tes mains habiles, cette tête qui
contiendra plus tard tant de choses ettant de richesses; qu'elle n'ait pasuneforme
entièrementspkérique;qu'ellene sedéveloppepas en un cercle parfait:àla vérité,
cette formevabienàlamassecérébrale, maiselle n'offrepas une placeassezvaste
pourla mémoire(faculté si nécessaire àl'orateur).
Quelatètede notre enfantsoit doncun peu longue;que, parderrière,elle
aille s'étendant légèrement en pointe,et comme le bout d'unecourge : il y
auraalorsunvastechamp,unlieuspacieuxpourloger lamémoire.
Quelefront,demeure certaine de l'intelligence parvenueà samaturité,neprenne
paslaforme d'un cercleétroit,cequi estl'indiced'un espritléger, maisqu'il aillese développantcommeunesurface plane, maislégèrementrenfléducôlé oùs'implantent
lescheveux.
Malgré les erreurs phrénologiques contenues
dans le texte,
erreurs compréhensibles, si on considère l'époque à
laquelle
aété écrit le poème, nous avons cru devoir le
reproduire
parcequil constitue pour le Limousinundocument historique
impor¬
tant. Il nous apprend les idées qui avaient cours
dans le
pays,il y aenviron 250 ans, sur le façonnement des têtes. Dans
le
but d'augmenter la mémoire, ou bien encore pour céder aux