La formation à distance en prison
Un témoignage du Cned
Sylvie Perfetti est chargée de mission à la Direction de la formation tout au long de la vie, à la Direction générale du Centre National d’Enseignement à Distance (Cned). Elle est notamment en charge de l’activité du Cned concernant la formation à distance en prison.
À l’occasion de l’appel à communication commun à six revues internationales sur le rôle de la formation à distance pour mettre en œuvre le droit à l’éducation1 Distances et savoirs a publié des travaux concernant les problèmes rencontrés lorsque le public apprenant est en prison. L’éclairage apporté aujourd’hui par Sylvie Perfetti précise et approfondit plusieurs aspects spécifiques à ce contexte de formation. L’expérience relatée montre combien la FAD, qui d’une façon générale n’est pas toujours si bien connue et appréhendée, a d’autant plus besoin d’être explicitée pour être acceptée dans le milieu carcéral, au niveau administratif comme au niveau des détenus, et afin d’en tirer le meilleur parti pour former ces publics spécifiques. Le besoin de formation approprié des intervenants – un leitmotiv pédagogique – est fortement ressenti, ici comme dans tout autre cadre. Une question cruciale : comment faire bénéficier les apprenants de l’utilisation pédagogique des technologies de l’information et de la communication tout en tenant compte des contraintes liées à la sécurité ?
MARTINE VIDAL (MV) — Pour mieux situer le projet du Cned, qui enseigne en prison, et avec quels objectifs ?
SYLVIE PERFETTI (SP)— L’enseignement en prison2 est majoritairement assuré par des enseignants de l’Éducation nationale mis à disposition dans les maisons d’arrêt et centres de détention. Mais plutôt pour s’occuper des publics en difficulté – illettrisme ou savoirs de base non acquis – ou pour enseigner le français en tant que langue étrangère. Et ces enseignants sont vraiment dédiés à cette mission-là. Par ailleurs, interviennent dans les prisons d’autres organismes de formation sur d’autres financements (formation dite « professionnelle ») ; mais un certain nombre de détenus n’ont pas accès à ces dispositifs de formation et la FAD arrive en complémentarité des dispositifs existants.
1. www.distanceetdroitaleducation.org
2. http://www.justice.gouv.fr/art_pix/Presentation_synthetique_enseignement_en_2009.pdf
MV — La FAD concerne-t-elle beaucoup de détenus ?
SP — Le Cned intervient en prison depuis plusieurs années, dans le cadre d’une convention avec l’administration pénitentiaire. Or depuis quelque temps, nous avions constaté que le nombre de détenus qui accédaient à l’enseignement à distance du Cned était en baisse régulière alors que le besoin, lui, ne baissait pas. En recherchant les causes, deux sont apparues essentielles : d’une part, la complexité des circuits d’information et d’inscription des détenus, via les responsables locaux d’enseignement (RLE) et les unités pédagogiques régionales (UPR), et d’autre part la difficulté d’accès aux services assurés par le Cned.
Aujourd’hui, la FAD du Cned ne repose plus comme avant sur de simples cours par correspondance. Le Cned a en effet diversifié ses modalités d’enseignement. La FAD nécessite à présent l’accès au téléphone, à un ordinateur relié à internet pour bénéficier de tous les services pédagogiques mis à disposition des apprenants pour faciliter leurs apprentissages (accompagnement et tutorat, messageries, forum, activités en ligne, site d’information…)
En 2008 le Cned a donc étudié avec l’administration pénitentiaire comment prendre ces évolutions en compte, et intégrer dans la convention existante des dimensions plus pédagogiques ainsi qu’un suivi et une coordination entre l’établissement et la direction de l’administration pénitentiaire.
Je cite cette nouvelle convention de 2008 : « L’enseignement dispensé dans les établissements pénitentiaires correspond à un droit pour les personnes privées de liberté. L’enseignement à distance offre dans ce contexte une réponse adaptée à des besoins individualisés ou spécialisés de formation,
– soit en complément des cours assurés par les enseignants de l’éducation nationale intervenant sur les sites pénitentiaires,
– soit comme unique moyen d’accéder à des cours, des préparations de diplômes. »
Nous sommes bien en complémentarité avec ce qui se fait déjà par ailleurs, à des niveaux différents de ceux qui peuvent être abordés par les enseignants en prison, et selon des modalités plus individualisées.
Mais la formation à distance en autonomie peut également répondre à un besoin géographique : dans certains centres de détention répartis en plusieurs bâtiments sur un même site, les lieux de formation existants ne sont pas accessibles à tous les détenus. Ceux-ci n’ont pas la mobilité les autorisant à accéder aux salles de formation et à leurs ressources. On pourrait parler de complémentarité
« topographique » sur un même site de détention face à des locaux éparpillés. Cela nous a été à nouveau souligné au cours du dernier comité de suivi de la convention.
En 2008, la renégociation de la convention avec l’administration pénitentiaire, a porté sur :
– les modalités d’accès à la formation : l’inscription au Cned est soumise à l’accord préalable du service régional d’enseignement de l’administration pénitentiaire (l’UPR) qui prend en considération la situation des personnes en détention. L’administration pénitentiaire peut prendre en charge une partie des frais occasionnés par l’inscription à la formation, parfois la totalité pour les personnes en situation « d’indigence ». De plus, le Cned accorde une réduction tarifaire car les services habituellement inclus ne sont pas tous accessibles aux détenus. Enfin, nous avons clarifié le processus d’inscription qui reste malgré tout assez complexe compte tenu de la multiplicité des intervenants ;
– la mise en place d’une coordination pédagogique : elle répond au besoin d’information des établissements pénitentiaires sur la façon dont se passe la formation avec Cned, et pour le Cned, au besoin de connaître les besoins spécifiques de ce public particulier. Ce besoin d’échanges, d’information et de suivi était vraiment prégnant. Les comités annuels de suivi sont là pour faire un bilan qualitatif et quantitatif des actions réalisées, et tracer des pistes de progrès pour l’année à venir.
– la possibilité d’ouvrir à titre expérimental des dispositifs permettant l’accès aux services proposés dans certaines formations, selon des modalités particulières dans un mode sécurisé.
MV — Après cet éclairage sur les intervenants, l’offre et les publics à présent.
Ces formations concernent-elles un volume important de personnes, et à quels types de formation ces publics s’intéressent-ils ?
SP — Actuellement, depuis trois ans, ce sont à peu près 450 personnes en détention qui entrent dans le dispositif chaque année3. Les formations à distance les plus demandées sont : le pré-DAEU4 et le DAEU, très importantes puisqu’elles permettent d’obtenir un niveau équivalent au bac et par la suite de s’engager dans des parcours diplômant universitaires.
Par ailleurs, il y a beaucoup de demandes pour des préparations de diplômes professionnels de l’éducation nationale, surtout des BTS5 : des formations soit par unités soit en année complète. Autre type de diplômes préparés : les diplômes universitaires, notamment la licence en droit, très demandée ; les formations de droit intéressent plus particulièrement cette population d’apprenants.
A côté de ces formations longues, on compte également des inscriptions à des formations modulaires de courte durée : formations de culture ou de compétences professionnelles, de type gestion, ou des formations linguistiques, en anglais notamment.
3. Données par ailleurs en contradiction avec les statistiques de la direction de l’administration pénitentiaire (DAP).
4. DAEU : Diplôme d’accès aux études universitaires.
5. BTS : Brevet de technicien supérieur.
C’est là un panorama assez constant sur ces trois dernières années, sachant que l’administration pénitentiaire avait donné comme mot d’ordre de proposer les formations du Cned en complémentarité de ce qui se fait en présence, a priori pour des formations diplômantes de façon à accéder à une certification.
Quant aux caractéristiques de cette population, 12 % sont des femmes, ce qui est proportionnellement plus important que la population féminine en détention, et il s’agit presque exclusivement d’adultes, la mission d’enseignement étant assurée dans les établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM) par les personnels de l’éducation nationale.
Enfin, les demandes sont très éclatées sur l’ensemble du territoire, et sur l’ensemble des établissements, même si les gros centres comptent proportionnellement plus de détenus suivant une formation du Cned. La FAD vient bien en complémentarité de l’offre de formation en présence qui peut difficilement répondre à des demandes clairsemées et individuelles.
Concernant les lieux de résidence des stagiaires en détention, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ils sont principalement en maison d’arrêt où les peines plus courtes ne favorisent pourtant pas les parcours de formation longs. 36 % d’entre eux sont en centre de détention. Mais c’est plutôt en centre de détention que les stagiaires s’inscrivent dans de vrais parcours sur plusieurs années.
MV — Vous mentionnez de « vrais parcours ». Voulez-vous dire qu’il y a des détenus inscrits qui persévèrent jusqu’au bout de leur projet et en sortant de prison utilisent leur formation ? Avez-vous des retours à ce sujet ?
SP — Sur ce qui se passe après la sortie, nous n’avons pas d’information. Ce que nous dit l’administration pénitentiaire, c’est que ce que l’on étudie en prison n’est pas nécessairement en rapport avec ce que l’on va faire après. De même le travail que l’on fait en prison n’est pas celui que l’on fait après.
Par contre, dans le cadre d’un changement d’établissement en cours de peine, l’avantage de la FAD est qu’on connaît le détenu, l’individu : s’il change de maison d’arrêt, la formation peut se poursuivre, même si c’est parfois assez compliqué : le temps avant d’avoir l’information peut être assez long (on conjugue les complexités administratives…). De même, si un inscrit sort avant d’avoir fini sa formation, il peut la continuer. Mais nous sommes dans « l’humain », nous n’avons pas de statistiques là-dessus, et il est vrai qu’une fois sortis, les anciens détenus passent souvent à autre chose.
MV — Est-ce que ces quelque 450 personnes représentent toutes les demandes, ou seulement celles qui ont été satisfaites ? Satisfaites-vous toutes les demandes ?
SP — Toutes les demandes qui nous sont adressées sont satisfaites : elles sont validées et nous sont adressées par le responsable local d’enseignement (RLE) de la maison d’arrêt ou du centre de détention, ou par le service pénitentiaire d’insertion et de probation. Nous avons travaillé sur cet aspect pour que la demande auprès du Cned
soit portée par l’administration et qu’en amont elle s’inscrive dans un parcours d’exécution de peine et qu’on ait bien vérifié qu’elle était réalisable. Les demandes qui ne sont pas acceptées ne nous parviennent pas. Nous n’en connaissons pas le nombre.
MV — Vous semblez donc vous trouver à un moment charnière, pour lequel vous avez expliqué la nécessité de revoir la convention, et de mettre en place de nouveaux processus. Quels sont-ils ?
SP — En effet. Notre première étape est d’améliorer l’information sur la façon dont les choses se passent. Le Cned et l’administration pénitentiaire ont, chacun, leurs complexités. Pour que les acteurs puissent mieux se connaître, que l’entrée en formation se fasse plus simplement, nous avons essayé de rendre le processus plus clair. Nous avons donc souhaité transmettre largement au sein de l’administration pénitentiaire et auprès des RLE une information sur les formations qui sont accessibles au Cned : comment se passe la partie amont de l’entrée en formation, l’inscription, puis ce qui vient après, dans le cours de la formation. Pour clarifier les choses nous avons rédigé un petit vade-mecum qui est envoyé tous les ans dans tous les établissements pénitentiaires à l’usage du directeur et surtout du RLE. Il s’agit, lorsqu’un projet de formation est évoqué, que tous sachent comment procède le Cned : où chercher l’information, quel tarif appliquer, comment se déroule la formation, l’envoi des cours, des évaluations, etc. Le principe étant que plus les responsables ont eux-mêmes d’informations, plus il leur est facile d’informer les détenus.
Une information écrite de ce type, n’est pas suffisante en soi, c’est pourquoi, nous sommes également disponibles pour intervenir à la demande de l’administration pénitentiaire. Par exemple, nous sommes intervenus dans le cadre d’une réunion qui s’est tenue à Gradignan auprès des RLE pour présenter ce fonctionnement et répondre aux questions concrètes. Nous souhaitons pouvoir démultiplier ce type d’information localement au cours de réunions régionales : c’est dans les axes de l’année 2010.
MV — Il s’agit presque d’une formation-information des responsables de formations…
SP — Absolument. Pour le moment il s’agit surtout d’une information, mais les pistes de travail évoquées lors du dernier comité de suivi de notre convention portaient sur l’organisation une formation pour des RLE. L’objectif de cette formation serait, à l’instar de ce que le Cned met en place pour ses autres publics avec des organismes de formations partenaires, de former des RLE à accompagner des stagiaires détenus à la prise en main de la formation à distance : comment démarrer sa formation, organiser son espace de travail, gérer son temps de travail – le temps n’est pas le même que celui en-dehors des murs.
MV — On ressent bien le besoin d’expliciter ce qu’est l’accompagnement de la formation à distance, comme pour n’importe quel public en fait…
SP — Voilà ! Mais, nous n’en sommes pas encore arrivés là, car nous avons surtout travaillé sur l’amont. Mais c’est vrai, pour répondre à l’article de F. Salane6 que le suivi d’une formation à distance en détention est chose difficile, si des conditions d’accompagnement spécifiques ne sont pas mises en œuvre.
Nos chiffres de suivi de l’assiduité, c'est-à-dire du nombre d’évaluations retournées au correcteur, en témoignent. Il y a des formations où l’assiduité est bonne, d’autres où elle est faible… mais on ne peut pas stigmatiser l’enseignement à distance, car compte-tenu des conditions particulières des publics en détention, tous les efforts d’accompagnement que l’on peut mettre en place pour les publics au dehors – accompagnement en présence complémentaire, tutorat… sont autant de moyens que l’on ne peut pas toujours utiliser pour les publics détenus.
Toutefois, concernant la question particulière de l’assiduité parfois très faible, cela ne veut pas dire que les supports (fascicules de cours, exercices autocorrectifs) ne sont pas utilisés. Lors de la dernière réunion de suivi, concernant les BEP, la proviseure adjointe de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis témoignait effectivement que les enseignants en présence pouvaient être amenés à exploiter les cours du Cned et à aider les personnes qui étaient en autonomie dans leur suivi de formation. C’est une piste intéressante qu’il faudrait que nous puissions développer avec l’administration pénitentiaire.
Tout l’enjeu de la réflexion actuelle est de trouver comment renforcer l’accompagnent des détenus lors de leur formation à distance : deux solutions apparaissent, soit en ayant recours à un personnel interne formé à cet effet, soit en donnant accès aux détenus à certains services de suivi, qui existent déjà et qui font que la formation ne repose pas simplement sur l’envoi et la correction des productions du stagiaire.
MV — Les correcteurs sont les mêmes que pour n’importe quel inscrit ?
SF — Oui. Leur rôle est très important, puisque ce sont eux qui, faute d’autres contacts, assurent le lien pédagogique. Actuellement, outre les commentaires écrits qui accompagnent leurs corrections, les correcteurs peuvent répondre aux demandes des détenus et si ceux-ci font mention de conditions d’apprentissage particulières (même s’ils n’évoquent pas la détention), à des questions portant sur les disciplines.
A priori les correcteurs n’ont pas connaissance du statut particulier de ces inscrits. Nous sommes tenus de ne pas donner ces informations. Mais les détenus peuvent évoquer des conditions d’apprentissage plus difficiles et faire mention de leur situation afin que les commentaires soient plus poussés lors de l’évaluation.
Mais cela reste de la liberté de chacun.
6. « L’enseignement à distance en milieu carcéral, droit à l’éducation ou privilège ? Le cas des
« détenus-étudiants » », Fanny Salane, Distances et savoirs, vol. 6, n° 3/2008, p. 413-436.
MV — Vous évoquez pour les correcteurs une évolution qui semble tendre vers le rôle de tuteur …
SP — En effet, et après les aspects d’information et de communication dont je viens de parler, nous devons maintenant approfondir la partie « suivi » avec l’administration pénitentiaire.
Dans les formations déjà mentionnées il y a toujours une partie « papier » qui est très appréciée des détenus. Mais se pose la question de l’accès à du tutorat ou à des forums qui permettraient de se sentir dans une communauté d’apprentissage ou d’avoir une interaction un peu plus rapide que celle du simple envoi des productions individuelles.
MV — Quand vous mentionnez une communauté d’apprentissage, c’est bien la notion d’apprentissage qui prévaut ? ou s’agit-il d’une communauté d’apprenants ayant le même statut de détenu ?
SP — Si, au sein d’un même bâtiment, plusieurs personnes suivent la même formation, on peut imaginer que les RLE facilitent les rapprochements d’une communauté d’apprentissage, mais, on l’a dit, même pour le DAEU, nos détenus sont souvent répartis dans différents bâtiments ou établissements. Nous n’avons donc pas les moyens d’organiser des communautés d’apprentissage in situ. Par contre on pourrait très bien envisager qu’ils aient accès à des foires aux questions (FAQ) qui existent déjà, où les questions des uns et des autres trouveraient des réponses.
L’axe selon lequel nous souhaitons travailler avec l’administration pénitentiaire, c’est de partir d’un de leurs propres projets : la mise en place de cyber-bases dans certains établissements pénitentiaires. Nous étudions conjointement la possibilité pour les détenus d’avoir accès à certains services en ligne, tout en répondant aux conditions de sécurité imposées et aux profils d’utilisateur déjà existants.
Nous n’en sommes en fait qu’au niveau de l’étude de faisabilité. L’intérêt serait, en complément des ressources pédagogiques sur papier, très précieuses pour les détenus, de déposer ou faire déposer les productions en ligne et de retirer les corrections rapidement, de consulter des ressources complémentaires, de type annales, encyclopédies… en ligne, voire d’avoir accès au tutorat disciplinaire.
Tout l’enjeu, et on a commencé à y travailler avec l’administration pénitentiaire début 2009, est de sérier les services en ligne strictement nécessaires au suivi de formation, et de voir comment, en l’état actuel des cyber-bases – et compte tenu des exigences de sécurité – il est possible d’y avoir accès, soit en direct par le détenu, soit par l’intermédiaire d’un tiers qui serait le coordinateur de la cyber-base. On en est là, et l’idée est de monter une expérimentation dans un centre de détention, de tester ces modalités nouvelles qui permettraient justement d’allier ces supports papier – qui restent et qui sont indispensables dans ces formations diplômantes – avec un moment d’échanges directs ou indirects : poser des questions à un tuteur disciplinaire affecté, envoyer ou retirer un devoir, consulter une FAQ… Cela
demande de la part de l’administration pénitentiaire des autorisations spécifiques et pose des questions techniques et financières qu’il faut étudier.
MV — On doit donc considérer que l’enseignement en prison, qu’il soit en présence ou à distance s’accomplit dans des conditions très spécifiques. Mais en présence ou à distance les démarches pédagogiques ont évolué et on sait qu’un accompagnement s’avère nécessaire. Quelle est votre latitude à cet égard ?
SP — En effet, on ne fera pas de miracle, mais, et ce n’est pas juste le Cned qui peut en décider, il faut essayer soit d’ouvrir la formation à ces dispositifs plus interactifs (mais c’est compliqué, ça prend du temps), soit avoir des relais, qui existent déjà, de façon à créer les conditions d’un accompagnement de proximité.
MV — Justement l’étude que vous êtes en train de faire, les efforts que fait le Cned pour s’adapter aux besoins très particuliers des détenus, sont-ils partagés par l’administration pénitentiaire avec la même volonté de faciliter le développement de l’enseignement à distance, alors qu’il y a déjà de la formation en présence ? Est-ce qu’on a l’impression que la FAD répondrait à des besoins différents, ou mieux cernés ? Est-ce que l’expérimentation avec le pénitencier de Saint-Martin de Ré est un cas unique pour bien observer ce qui se passe et en tirer un modèle, une première tentative qui en annonce d’autres ?
SP — Je pense qu’il y a plusieurs niveaux.
Il y a le niveau des opérationnels sur le terrain, les RLE. Là, lorsque l’on explicite les contenus et services proposés par le Cned, la réunion de janvier 2010 l’a montré, il y a un vrai intérêt et une vraie richesse à démultiplier l’accès à la formation avec des modalités différentes. Mais il y a besoin de beaucoup expliquer, il y a des représentations anciennes qu’il faut évacuer. On a besoin de montrer ce qu’on fait.
Au niveau de l’administration pénitentiaire elle-même, au niveau de la direction de l’enseignement, il y a un certain intérêt, une certaine volonté, mais le principal frein, ce sont les conditions de sécurité. En effet la cyber-base en détention, pour le moment, concerne des informations entrantes or il faut que l’on puisse faire sortir de l’information, si on veut qu’il y ait un minimum d’interaction, même si elle est limitée, entre un détenu et un tuteur. Et même l’information rentrante parait limitée. Cela pose, de façon plus prégnante car plus interactive, la question du contrôle des documents qui entrent et sortent de détention, question qui se pose déjà quand on fait entrer un fascicule de cours ou quand on envoie une évaluation au correcteur du Cned. Je pense qu’il y a une volonté politique du côté de l’administration pénitentiaire, mais s’il y a un frein, ce sera certainement celui des conditions de sécurité.
Dans un premier temps, il faut que l’on fasse cette étude de faisabilité : est-ce possible ? De façon réduite, dans un mode dégradé dans un premier temps, avec une personne qui fasse l’interface, le coordinateur de la cyber-base. Mais c’est alors un temps à comptabiliser. Pour le Cned, c’est aussi du temps et des coûts puisqu’on ne peut pas ouvrir de butte en blanc des sites de formation en ligne sans faire un certain nombre de manipulations technologiques.
Voilà : la formation à distance en détention doit pouvoir rester une modalité complémentaire des autres, mais nécessite des évolutions, qui ne dépendent pas seulement de l’operateur de formation.
MV — Peut-être que c’est un peu ce que dit Salane : on utilise la « promesse » de l’EAD sans donner les conditions qui permettraient de le développer ou qu’il soit utilisé comme il le devrait ?
SP — En effet, tout n’est pas du côté des opérateurs ; la preuve, c’est que l’on fait des choses avec eux. Mais l’accès aux services pédagogiques pose des questions de sécurité – on ne peut pas les négliger.
Or nous avons quand même de plus en plus d’éléments en ligne et qui font vraiment partie du processus de formation. Donc nous avons des supports, qui sont très bien, mais de plus en plus d’activités passent par le « en-ligne » ne serait-ce que le service
« copies en ligne » du Cned qui réduit les temps et permet de garder une dynamique et le fait d’être dans un environnement d’apprentissage, même s’il est virtuel. Si on n’arrive pas à développer quelque chose dans les cyber-bases je me demande si c’est la peine de continuer – autant qu’on fasse de l’édition et qu’on envoie des documents, qu’on revienne à « l’enseignement par correspondance » – mais il n’y a pas non plus de moyens pour développer davantage d’enseignement en présence.
MV — « Il n’y a pas non plus de moyens » : est-ce qu’à l’origine la FAD a été perçue comme un moyen pour répondre à plus de demandes de la part des détenus ? Quel est le point de départ ?
SP — C’était une modalité qui permettait de compléter l’action des enseignants, pour répondre à plus de demandes, pour élargir l’offre de formation diplômante.
Mais il faut se poser une autre question, c’est celle de la motivation pour la formation. L’entrée en formation, pour les détenus peut signifier des réductions de peine. Cela fait partie des facteurs qui incitent à la formation. Nous devrions y travailler avec les RLE, mais nous n’avons pas eu le temps…
MV — L’administration pénitentiaire est consciente de cette motivation.
N’utilise-t-elle donc pas l’enseignement à distance pour amener les détenus à un certain comportement ?
SP — Pour la paix sociale ? Cela se peut, mais … ce n’est pas à nous qu’il faut poser la question !
MV — C’était un des axes de Salane d’ailleurs, l’enseignement, qu’il soit à distance ou pas, utilisé comme un stimulant, mis en place mais sans mettre tous les moyens pour qu’il aboutisse
SP — Il est certain qu’il y a une question de moyens financiers, qui ne sont pas extensibles. Il y a parfois des centres de ressources, mais c’est très variable selon les centres de détention.
Dans l’établissement choisi pour l’expérimentation cyberbase, une maison centrale, on est sur de la longue peine, donc les gens ont du temps, ils ont du matériel notamment du matériel informatique. On peut travailler sur un CD-ROM par exemple. Quand on est en maison d’arrêt, on est avec des gens qui sont en attente de jugement ou avec des peines courtes, avec de la surpopulation carcérale, des conditions difficiles, beaucoup de bruit, les conditions ne sont pas les mêmes. Et nous avons pensé avec l’administration pénitentiairequ’il fallait commencer par un établissement favorisant les parcours dans la durée. Il y a de nouveaux établissements pour mineurs (EPM) qui ont été construits dans lesquels il y a des lieux classes, mais ce n’est pas le cas partout…
MV — Merci pour cet entretien, à vous-même ainsi qu’à Sylvaine Roi, Directrice adjointe de la formation au Cned, pour sa relecture attentive.