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Article pp.301-303 du Vol.8 n°2 (2010)

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L ECTURE CRITIQUE

Captivant retour sur une expérimentation de longue haleine…

Laurent Petit

Ressources numériques pour l’enseignement supérieur, le cas de l’Université en ligne

Paris, Hermès Lavoisier, 2009, 280 pages

Autant le dire d’emblée, ce livre est passionnant à plusieurs titres. D’une part, car il est issu d’une thèse remarquée soutenue en décembre 2007 par un jeune chercheur prometteur. Par rapport au parcours initiatique de la thèse, il bénéficie de surcroît du murissement d’un temps second de la réflexion et d’une écriture soignée et facilement accessible, vulgarisatrice et sans jargon inutile. En second lieu, parce que la position de son auteur est originale. Avant d’adopter la posture distanciée du chercheur, il a exercé des responsabilités professionnelles importantes dans le champ. Si les discours traditionnels des sciences de l’information et de la communication mettent volontiers en avant ces apports potentiels de professionnels censés enrichir cette inter-discipline, force est de constater que de tels exemples de fertilisation croisée sont aussi rares que les bifurcations de carrière concernées, preuve qu’il y a parfois loin du discours aux incitations concrètes pouvant favoriser ces changements. L’ouvrage est donc assez unique en ce qu’il est riche d’une expérience vécue de l’intérieur, du cœur de l’institution, et qu’il met ainsi au jour des éléments qui n’ont que rarement fait l’objet d’une formulation écrite. En matière de décisions de l’Etat à des niveaux intermédiaires, il existe en effet une manière de paradoxe que tous ceux qui ont eu l’occasion d’y œuvrer connaissent mais qui pourra paraître surprenant aux profanes.

Curieusement, en effet, à l’encontre de sa tradition de référence au texte, l’administration française a développé une sorte de culture des délibérations orales fondées sur des notes internes dont les sources écrites accessibles, en nombre limité et intervenant à certains moments précis du processus de décision (généralement pour acter des résolutions davantage que pour traiter des diverses positions), ne rendent que très imparfaitement compte. La position privilégiée de l’auteur lui permet de contourner cette difficulté et de s’appuyer sur ces sources internes non publiées pour enrichir et conforter ses analyses.

En troisième lieu, bien sûr, passionnant par l’intérêt même des problématiques développées à propos d’une expérimentation de longue haleine, l’Université en ligne (UEL) qui, selon les termes de l’auteur, « fait cas ». Une expérimentation qui n’a pas d’équivalent dans le paysage universitaire du fait de sa durée, traversant, sous diverses appellations, les variations des politiques ministérielles et servant

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302 D&S – 8/2010. Formation à distance

partiellement de source d’inspiration pour les appels à projets des campus numériques. De 1997 à 2001, l’UEL a ainsi cristallisé un certain nombre d’enjeux liés à la question des ressources numériques pédagogiques, à travers notamment une tentative, avortée, de constitution d’une sorte de prototype de « manuel » de l’enseignement supérieur. Plus généralement, l’UEL a témoigné des tensions entre diverses logiques contradictoires. Notons que, sur ce point, ce livre n’est heureusement pas unique. Il faut ici citer l’excellent ouvrage collectif co-dirigé par Geneviève Jacquinot-Delaunay et Elisabeth Fichez, L’université et les TIC, Chronique d’une innovation annoncée (Bruxelles : De Boeck, 2008 – 320 p, voir sa lecture critique dans Distances et savoirs, Volume 7 - n°3/2009) dans lequel Laurent Petit avait d’ailleurs contribué à l’un des chapitres les plus éclairants.

Passionnant enfin, parce que l’ouvrage développe une problématique tout à fait originale pour analyser ces évolutions et démêler ces enjeux. D’une part, celle-ci repose sur une première hypothèse selon laquelle « le détour par les ressources est susceptible d’alimenter des problématiques plus vastes concernant l’introduction du numérique dans l’enseignement supérieur. » (p. 15) et notamment celles relatives aux conséquences d’une vision fondée sur la « dichotomie entre quelques enseignants concepteurs et une masse d’enseignants potentiellement utilisateurs » (p.

34). D’autre part, elle se fonde sur une seconde hypothèse, opératoire celle-ci et inspirée des travaux de Roland Barthes sur une publicité, en faisant « de la manifestation des phénomènes à l’écran le point de départ d’un nouveau stade de l’analyse. » (p. 37).

Laurent Petit a, pour ce faire, construit une méthode élaborée d’analyse des écrans, fondée sur le repérage de ce qu’il appelle les « discordances » par analogie avec la démarche géologique, partant d’un repérage des contradictions à l’écran pour mettre en évidence les hétérogénéités, les stéréotypes, les stratégies sous-jacentes, leur généalogie, les influences multiples… La seconde partie du livre y est toute entière consacrée, opérant un savant glissement progressif des analyses passant d’une échelle micro mettant en évidence les contradictions permanentes des approches éditoriales tout comme les indices de l’engagement des acteurs, puis s’intéressant au niveau méso des conditions de production et des modalités d’usage imaginées par les concepteurs, avant d’aborder le niveau macro des logiques socio- économiques à l’œuvre.

Ce faisant, dans une troisième partie consacrée aux conditions de réutilisabilité des ressources, il pointe des logiques industrielles seulement amorcées et la tentative, inaboutie, d’une nouvelle professionnalisation reposant sur un modèle de manuel du supérieur. Au passage, il identifie trois types d’acteurs, les entrepreneurs, les compagnons et les auteurs individuels aux objectifs et aux logiques très différents. Il démontre combien la faible standardisation des écrans, représentative des tensions, correspond aussi à la volonté des acteurs principaux de conserver un contrôle total sur toutes les étapes du processus, selon une posture artisanale où s’affirme l’intérêt de maintenir le statut expérimental (et les conditions qui l’accompagnent).

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Lecture critique 303

Dans le dernier chapitre, Laurent Petit, partant du constat que la profusion des ressources et des offres rend nécessaire une intermédiation, s’intéresse à la possible émergence, aux côtés d’un type d’intermédiaire classique, l’éditeur, d’une fonction nouvelle de courtage mais c’est pour mieux la distinguer de la fonction de conseil et marquer le caractère encore embryonnaire, quoiqu’amorcé, du phénomène. Et de conclure, sur « le caractère artisanal irréductible du métier d’enseignant » (p. 254), tout en soulignant que la question de la réutilisation des ressources qui était au cœur de l’UEL, elle-même héritière d’une vision industrialiste, est désormais posée nationalement avec les Universités Numériques Thématiques.

Si la démonstration de Laurent Petit est absolument convaincante dans sa déconstruction de l’UEL, on peut avoir des doutes sur cette conclusion et ce caractère artisanal « irréductible » du métier d’enseignant à la lumière des tentatives anglo-saxonnes (certes pour le moment essentiellement limitées au secteur scolaire mais qui se situent néanmoins dans la perspective plus large du Nouveau Management Public) pour contrôler , « mesurer et punir » selon l’expression de l’historienne Diane Ravitch, les enseignants en fonction des résultats de leurs élèves, une éducation « Teacher Proof » en quelque sorte. On peut d’ailleurs regretter que le contexte international dans lequel s’est aussi inscrite l’histoire de l’UEL ne soit pas davantage souligné dans ce livre alors que Laurent Petit en avait fait l’un des points importants de sa contribution à l’ouvrage collectif cité plus haut. Le climat de concurrence, la menace d’un marché mondial de l’éducation, les illusions industrialistes entretenues aux Etats-Unis par le consortium Educause sur le fait que le e-learning permettrait de « faire plus avec moins » (cf. par ex. Chaptal 2006

« Etats- Unis : le e-learning et le syndrome d’Edison», Distances et savoirs. vol. 4, n° 3/2006 p. 281-298) ont eu une influence certaine de même que la réaction radicale du MIT avec OCW au début des années 2000.

On peut aussi regretter que Laurent Petit, partant du constat des contradictions qui ont marqué l’histoire de l’UEL (et dont il relève que nombre d’incertitudes similaires affectent également les UNT, par exemple en ce qui concerne l’épineuse question de la granularité des ressources) ne prolonge pas son analyse pour aborder, autrement qu’en creux, la question du pilotage des expérimentations, notamment dans le contexte de l’autonomie des établissements, et, au-delà, celle, plus générale encore, de l’innovation. Mais ces regrets n’affectent en rien l’intérêt immense de la démarche originale portée par une analyse rigoureuse et serrée des phénomènes à l’œuvre dont témoigne ce livre. Ils rendent simplement plus impatient de voir comment l’auteur poursuivra et approfondira sa réflexion dans ces domaines.

ALAIN CHAPTAL Université Paris 8, MSH Paris Nord Chercheur au LabSic de l’Université Paris 13 [email protected]

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