ILE DÉSOLATION
PREMIÈRE PARTIE
L a Caprichosa continua de dériver avec le courant ; le foc se mit à battre comme une aile et le patron, tout en bloquant la barre à tribord, cria aux hommes de la chaloupe :
— Et surtout, faites bien attention, hein ! Rappelez-vous qu'on ne rencontre pas. d'amis par ici !
— Ne vous en faites pas, patron ! répondit le maigre Pina, en agitant sa casquette, ne vous en faites pas ! Je suis un vieux iobero (i). Adieu !
— N'oubliez pas, reprit le patron, que je serai de retour le 15.
Tenez tout paré pour embarquer. Je n'aime pas perdre de temps ! Pina se contenta d'agiter de nouveau sa casquette. L a Caprichosa était déjà trop loin pour qu'on p û t entendre sa voix. C'était une jolie goélette que cette Caprichosa! L e vent soufflait maintenant à tribord et on la voyait filer avec sa grand'corne gonflée, fendant la vague en un tourbillon blanc. Elle allait bientôt disparaître au nord-ouest, derrière les pics sauvages du promontoire.
—; Aux rames, mon vieux ! dit Pina.
Pancho Trevino avait e m p o i g n é l'aviron d'avant, et les deux hommes se mirent à ramer lentement.
C'était par un midi clair dans le tardif été austral. Les deux promontoires, hérissés de pics, défendaient admirablement l'anse aux eaux tranquilles et transparentes. L a côte apparaissait grise et triste, sans autre végétation que quelques arbres aux troncs p e n c h é s et aux ramures presque nues. L a plage était pierreuse et étroite, flanquée de noirs récifs que la marée léchait sournoise- ment. Des essaims d'oiseaux de mer croassaient dans les hauteurs ;
(1) Chasseur de loups de mer, de phoques.
ILE DÉSOLATION 67 les mouettes volaient au ras de l'eau en poussant leurs cris perçants et les canards sauvages se laissaient bercer sur l'onde calme.
Tambor, le chien de Pina, en arrêt à l'avant de l'embarcation, aboyait joyeusement après ces proies inaccessibles. E n dépit de mainte expérience, la pauvre bête croyait encore, sans doute, que ses aboiements semaient la panique parmi ces oiseaux, dont la plupart auraient pu, le cas échéant, se défendre contre lui et m ê m e lui en faire voir de dures.
L a plage se trouvait au sud-est, au fond m ê m e de la baie et semblait un mouillage excellent. Les deux hommes ramèrent vers elle, d'après les instructions très précises que leur avait données le patron de la Caprichosa.
— Pancho ! s'écria Pina, en moatrant à son camarade îes têtes luisantes des phoques qu'on voyait autour des rochers, regarde, quelle bonne chasse ! L e capitaine avait raison.
— C'est qu'il connaît bien ces parages. Pas un endroit o ù il n'ait mis le nez !
Ils étaient arrivés à la plage. U n rocher bas et plat faisait un coude qui constituait une espèce de quai naturel. A l'aide de la gaffe, Pina fit entrer l'embarcation. Tambor sauta i m m é d i a - tement à terre et se mit à courir de ci de là, en jappant et en remuant la queue.
— T e voilà content, vieux bandit ! lui cria Pancho. L a mer t'ennuie, comme tout le monde !
— Ce n'est pas sûr, protesta Pina ; c'est le chien le plus marin que j'aie connu.
— Il est marin comme tout le monde : à bord d'un grand vapeur, avec de bons repas et un bon Ht, mais pas sur une goélette qui vous retourne les boyaux...
Pina avait, lui aussi, sauté à terre, en portant l'amarre qu'il attacha solidement à un saillant du rocher. L a chaloupe se balançait doucement, contre ce débarcadère naturel.
— Comme fait sur commande ! s'écria Pina avec satisfaction.
E t Pancho, qui venait à son tour d'atterrir :
— Nous voilà enfin dans notre royaume ! Toute une île déserte pour nous ! C'est le commencement de notre fortune !
Tambor lui répliqua par de joyeux aboiements, mais le maigre Pina, tout en buvant à m ê m e une bouteille qu'il venait de d é b o u - cher, eut un geste dégoûté, puis, s'essuyant la bouche avec sa manche, il répondit :
— Il faudrait d'abord savoir si cette partie de l'île est vraiment déserte. De toutes manières, nous n'y ferons pas fortune.
— Va-t-en au diable avec tes jérémiades ! T u n'es jamais content ! Tout doit mal finir quand on fait les choses avec l'idée qu'on n'aura pas de chance.
— Je ne parle pas de malchance, je dis seulement qu'il n'y a pas de quoi être fou de joie. T u parles de faire fortune. Laisse-moi rire !... Si les tempêtes nous permettent de chasser, nous gagnerons cet été quelques centaines de pesos, et, l'hiver venu, nous pourrons de nouveau crever de faim. Cochon de métier !
Pancho se mit à contempler son compagnon sans rien répondre.
Les deux hommes ne se ressemblaient guère. Pina portait bien son surnom : « L e Maigre» », avec sa haute taille, son corps osseux et mince. Ses joues creuses, ses cheveux blonds clairsemés et ses yeux tristes lui donnaient un air maladif. Il devait avoir dans les quarante ans.^ Tout au contraire, Pancho Trevino était plus petit, large d'épaules, solide et court sur pattes, avec une expression malicieuse sur sa face ronde et brune. Il n'avait pas plus de vingt- cinq ans. Tous deux portaient de grosses bottes, des pantalons de velours à côtes et un épais jersey sous leur casaque bleue.
— Il faut considérer que la baie est bonne, dit Pancho. L e vent ne doit jamais venir dans ce coin ; la chaloupe est en sécurité.
— O n ne peut pas demander mieux. Si tu te fais roi de l'île, tu peux bâtir ta capitale sur cette plage.
— Celui que je vais nommer roi, c'est toi, pour que tu ne m ' e m b ê t e s plus avec tes lamentations. Mais, m ê m e roi ou million- naire, tu ne serais jamais content. A h ! quel type tu fais !
Pina fixa sur son compagnon un regard plein de gravité :
— Quand tu auras mon âge, mon petit, dit-il enfin, et que tu auras appris la vie, tu te souviendras de moi. Quoique... qui sait ? tu es une de ces pauvres cervelles qui ne se donnent pas la peine de penser à rien.
— Quand j'aurai ton âge, répliqua Pancho en riant, je serai installé avec mon bar à Valparaiso. T u viendras le soir, dans ta calèche, boire un coup et je te servirai m o i - m ê m e .
— J'ai entendu dire que cette maladie que tu as, ça s'appelle le délire des grandeurs.
Mais Pancho, qui n'écoutait plus, se mit à courir vers l'intérieur, en bondissant entre les pierres, suivi de Tambor.
— Allons explorer notre territoire ! criait-il.
ILE D É S O L A T I O N
69
L a baie s'allongeait, formant une poche au sud-est. Tout le côté nord était fermé par des falaises taillées à pic. L a plage était pierreuse et le terrain, d'une pente presque insensible, s'enfonçait pendant près d'un kilomètre dans l'intérieur par un défilé dont une des murailles, de quelque trente mètres de hauteur, abrupte et lisse, se dressait. A u delà il y avait ces coteaux que Pancho se mit à gravir au trot.
Le Maigre, en roulant une cigarette, escalada lentement les écueils du nord. Comme il arrivait au sommet, le vent l'accueillit d'un coup furieux. Il essaya d'apercevoir la Caprichosa, mais la goélette avait déjà disparu. Se retournant alors vers l'intérieur de l'île, il vit une étroite vallée dans laquelle poussaient quelques arbres rachitiques tordus par le vent. O n distinguait la présence d'un peu de verdure, annonciatrice du ruisseau dont lui avait parlé le patron de la Caprichosa. L e site ne pouvait pas être plus triste ni plus sauvage.
« Ce n'est pas pour rien qu'on l'appelle l'île Désolation ! pensa-t-il. Faut vi aiment être malheureux pour venir ici ! »
Il redescendi: à grandes enjambées, lentement, et il était parvenu presque à la plage, quand lui parvinrent les cris de Pancho.
— E h ! Pina ! eh ! Pinaaa !...
Et le jeune homme apparut, courant à toute vitesse, toujours suivi de Tambor.
— E h ! cria-t-il, haletant. Il y a des gens de l'autre côté !
— Comment ?
— Des gens, mqn vieux ! Je viens de voir une cabane avec une cheminée qui fait de la fumée.
— O ù ça ?
— L à , de l'autre côté de la colline. Il y a une baie plus grande que celle-ci. L a cabane est près de la plage.
— E h bien ! répondit le Maigre tranquillement, il n'y a pas de quoi s'inquiéter. L e patron nous avait dit que nous rencon- trerions peut-être d'autres chasseurs. Ç a peut être aussi des Indiens.
— Mais les Indiens ne vivent pas dans des cabanes.
— D'habitude, non ; mais la chose n'est pas non plus impos- sible. Nous irons donc voir plus tard de quoi il retourne. Pour l'instant, installons notre campement.
Tambor étair inquiet. Il dressait les oreilles et aboyait contre le coteau.
— Tais-toi ! lui cria Pina. Il n'y a pas de quoi faire tant de barouffe !
Les deux hommes commencèrent donc à débarquer leurs munitions. Dans le coin abrité, près des hauts rochers, ils dressaient leur Lente, et, avec des pierres plates qu'ils n'eurent pas de peine à trouver, ils arrangèrent un petit foyer. Pina était expert à ce travail ; Pancho suivait docilement ses instructions. A u bout d'une heure tout était terminé. De temps à autre Tambor se précipitait vers le coteau en jappant.
— Si celui-là fait tant de potin, observa le Maigre, c'est que les voisins ne doivent pas être loin. Peut-être nous observent-ils de là-haut.
— E t qu'allons-nous faire ?
— Comme ils ne semblent guère disposés à se laisser voir, nous irons leur faire une visite.
— Rappelle-toi que le patron nous a recommandé de nous défier de tous les types que nous rencontrerions.
— Oui, mais il vaut mieux savoir à qui nous avons à faire.
Quand tout fut en ordre, les deux hommes mirent leurs revol- vers chargés dans leurs poches et se dirigèrent vers le coteau, d'un pas lent. Tambor, qui les précédait, s'arrêtait parfois pour aboyer furieusement et se retourner, les oreilles dressées comme pour appeler l'attention de son maître.
Une fois au sommet du coteau, ils virent la cabane, une petite construction en bois, avec une mince cheminée de fer, qui fumait à peine. Elle se dressait à quelque cinquante mètres de la plage au bord d'une baie beaucoup plus grande que celle qui leur avait servi de débarcadère. Cette baie, comme l'autre, était flanquée de falaises. A u milieu, le terrain donnait accès à l'intérieur de collines aux pentes douces dans les creux desquelles poussaient quelques arbres rachitiques. Les deux hommes continuèrent d'avancer sans voir â m e qui vive, mais, comme ils approchaient de la cabane, la porte s'en ouvrit, et un vieillard à barbe grise, petit mais solide- ment bâti, avança de quelques pas et s'arrêta dans l'attente de ses visiteurs. Derrière lui se précipita un énorme chien noir dont les abois menaçants éveillèrent de longs échos sur les rochers.
— E h ! Tigre, ici ! commanda le vieillard.
Le chien s'arrêta en grognant et en montrant ses crocs terribles entre ses babines baveuses.
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— Ici ! rentre ! cria l'homme de nouveau, en désignant à l'animal la porte de la cabane.
De mauvais gré, Tigre disparut dans l'intérieur. L e vieux, après avoir refermé derrière lui, se retourna vers les nouveaux venus.
— N'ayez pas peur ! dit-il sur un ton insolent. Il n'est pas méchant.
— Bonsoir ! répondit Pina. Nous ne sommes pas des plus froussards, si vous voulez le savoir.
Le regard de l'homme allait de l'un à l'autre, un regard vif qui brillait sous les épais sourcils blancs.
— Bonsoir ! dit-il enfin. L e chien est surpris de voir des gens. Nous nous croyions seuls à la Désolation.
— Vous ne saviez pas que nous avions débarqué ?
— Comment l'aurais-je su ? Pina eut un petit rire moqueur :
— Allons, allons ! J'avais p e n s é que vous nous aviez vus débarquer et dresser notre campement.
— Vous avez dressé un campement ?
— U n campement ? c'est beaucoup dire. Une petite tente.
— O ù ça ?
— L à , sur la baie d'à côté.
— Vous êtes des loberos ?
— Oui, et vous ?
— M o i aussi.
L e vieux s'était approché et les deux hommes l'examinaient curieusement. De son côté, il ne les quittait pas des yeux.
— Des loberos, eh ! grogna-t-il au bout d'un instant. Je ne croyais pas qu'on viendrait me faire concurrence dans ce désert.
Il faut fêter cette rencontre.
Il retourna vers la cabane, suivi de Pina et de Pancho. O n entendit derrière? la porte les grognements et la respiration sourde de Tigre.
— Je vais chercher une eau-de-vie pas trop mauvaise dont un ami m'a fait cadeau. Asseyez-vous là, dit-il, en leur désignant des pierres en manière de sièges.
Puis il rentra, en veillant à ce que Tigre ne p û t s'échapper.
Tambor se mit à aboyer, comme pour défier le prisonnier. Pina le fit taire et le chien vint se coucher à ses pieds. Les deux hommes n'avaient pas eu le temps d'échanger une réflexion que le vieillard était de retour avec une bouteille et trois verres.
— Vous verrez que cette eau-de-vie est fameuse.
Il les servit copieusement et s'assit sur une des pierres, en face de ses visiteurs.
— C'est vous qui avez construit cette cabane ? demanda Pancho.
L e vieux haussa les épaules.
— Je n'ai fait que l'arranger un peu. Elle est très vieille ; elle a été bâtie par une expédition qui a passé par ici il y a longtemps.
— Et vous vivez seul ici ? interrogea Pina.
— Non, non. Je vis avec ma fille. Je ne sais pas o ù elle peut être à cette heure. C'est une gamine stupide qui passe son temps à courir sur les plages.
— E t y a-t-il d'autres habitants dans l'île ?
— Comment le saurais-je ? répondit le vieillard avec un rire étouffé. L a Désolation est assez grande. Il pourrait bien y avoir d'autres chasseurs du côté du Détroit. Parfois il débarque aussi quelques Indiens. Et vous autres, comment vous appellez-vous ? Trevino et Pina dirent leurs noms. L e bonhomme, après un court silence, répondit :
— Je m'appelle Artemio Lema. M a fille s'appelle Lola et le chien Tigre. C'est là toute ma famille.
— L e petit chien n'a pas l'air commode...
— Il n'est pas méchant du tout, riposta Lema en riant, mais comme il m'est très attaché, il n'aime pas me voir approché par des inconnus.
Les verres étant vidés, le vieux les remplit de nouveau. Pancho jeta un regard sur son camarade, qui n'avait pas l'air de s'inquiéter.
Jusqu'au dernier moment, le patron de la Caprichosa avait répété qu'il fallait se méfier de tout le monde. Ce bonhomme, avec son air insolent et son chien gigantesque, n'avait rien de rassurant.
— E t qui vous a conseillé de venir à la Désolation ? demanda Lema.
— Notre patron, le capitaine de la Caprichosa, répondit T r e - vino. Vous n'avez pas entendu parler de la Caprichosa ? C'est la meilleure goélette de Magellan.
— E t qui est ce patron ?
— D o n Benito Matus.
L e vieillard, tout en bourrant sa pipe, fit entendre* son petit rire sournois.
— L e pauvre Benito ! A h ! le bougre, il navigue donc encore dans ces parages ?... Pas possible !
I L E D É S O L A T I O N 73
— Vous le connaissez ? s'écrièrent presque ensemble les deux loberos.
— Si je le connais !... (et l'homme eut un rapide mouvement de paupières). Je connais tout le monde dans le Détroit. J'ai passé ma vie dans ces régions.
— Le patron nous a parlé de bien des gens, mais il n'a jamais cité votre nom.
— Peut-être ne voulait-il pas se souvenir de moi, ou bien me croit-il mort. C'est comme ça avec les gens ; ils vous croient morts et se savent plus tranquilles. Et qu'est-ce qui lui a pris, à ce coquin de Matus, de vous débarquer à la Désolation ?
— Pourquoi ? C'est un bon terrain de chasse, n'est-ce pas ? N'y passez-vous pas tout l'été ?
Etalé sur sa pierre comme dans un fauteuil moelleux, le vieillard envoyait de grosses bouffées dans l'air. Il répondit, sur un ton désagréable :
— Je passe ici l'été et l'hiver quand ça me convient.
— Mais, l'hiver, ça doit être assommant, s'écria Pancho.
Lema, enveloppant le jeune homme d'un regard dédaigneux, lança au loin un jet de salive.
— Je ne suis pas une femmelette, mon petit. Je suis un
lobero
du sud et j'ai le cuir dur.
— Et il n'est pas venu d'autres chasseurs par ie*i ? demanda Pina.
Lema, après un instant de réflexion, répondit :
— Il n'y en a pas beaucoup qui s'aventurent de ce côté-ci de l'île. Dernièrement, ce fut un garçon, un certain Antonio.
C'était un individu stupide qui aimait fourrer son nez là o ù il n'avait rien à voir.
— E t il est parti ?
— C'est possible, dit le vieux d'une voix dure. Je crois qu'il est mort. Vous savez... ceux qui se m ê l e n t de ce qui ne les regarde pas ne vivent pas longtemps...
Il avait prononcé cette dernière phrase d'une façon si agressive que les deux visiteurs se levèrent.
— Merci, dit Pina, votre eau-de-vie est très bonne.
— Vous partez déjà ?
— Oui. J'ai faim et nous allons préparer notre dîner.
L e bonhomme accompagna les deux chasseurs pendant quelques pas.
— Pour le bois, dit-il, vous n'avez pas à vous en préoccuper.
Vous avez d û voir qu'il y a par ici des arbres secs. Pour l'eau, pas davantage : il y a plusieurs ruisseaux. Près de la plage o ù vous êtes...
— O u i , nous avons vu. Adieu, don Lema.
L e vieux répondit en levant la main.
— Pour sûr, conclut-il, que ce soir je dînerai seul. Qui sait o ù se ballade cette idiote de Lola ?... C'est heureux que je n'aie jamais compté sur les femmes pour quoi que ce soit !...
Et il ajouta avec vivacité :
— Et vous, mes amis, est-ce que vous les aimez, les femmes ? Si oui, vous pouvez vous fouiller. Parce que, à la Désolation, il n'y a pas d'autre femelle que Lola et — il vaut mieux que je vous le dise tout de suite — le jour o ù je la pince avec un homme, je les liquide tous les deux, elle et lui. Paf !
Il fit un geste de la main, comme s'il tranchait une tête et se mit à rire. Les deux camarades pressèrent le pas, le laissant derrière.
— Adieu, don Lema ! cria Pancho, d'un ton moqueur, de loin.
L e lendemain, à l'aube, les deux loberos prirent la mer. Après avoir doublé la pointe du nord-ouest, ils aperçurent une longue plage pierreuse, s e m é e de récifs sur lesquels se brisait la houle.
— Attention, le Maigre ! Préparons-nous ! cria Pancho en désignant un énorme troupeau de loups de mer aux poils fins (i).
L a plupart de ces bêtes reposaient sur la plage, la tête ronde des autres émergeait de l'écume des brisants.
Ils s'approchèrent à force de rames. Les phoques, ignorants de l'homme, fixant la chaloupe de leurs petits yeux, s'agitèrent à peine quand les deux camarades sautèrent sur la plage, armés de leurs gros bâtons. Pancho s'élança au milieu du troupeau, en distribuant une volée à coup sûr, suivi de Pina, qui était moins agile. E n quelques instants, ils eurent fait un grand massacre.
Dans leur surprise, les animaux tardèrent longtemps à se rendre compte de ce qui arrivait et quand, enfin, ils se mirent à fuir, en poussant des cris perçants, la panique les jeta les uns contre les autres, dans une bousculade qui permit aux chasseurs de faire encore une bonne quantité de victimes.
Pancho eut le temps de sauter sur les rochers et de frapper
(1) Lobos de dos pelos : variété de phoques, dont la peau est particulièrement appréciée.
I L E DÉSOLATION 75 encore quelques-uns de ceux qui, trop éloignés, ne s'étaient pas aperçus du danger. Leurs corps restèrent immobiles sur la surface noire, baignés par les vagues.
Quant il revint à la plage, il trouva Pina assis sur un cadavre de phoque. L e Maigre haletait et son visage avait une teinte verdâtre.
— Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda le jeune homme.
— Je suis crevé ! Je n'ai plus de force pour rien...
Ils passèrent l'après-midi à enlever les peaux, et il était cinq heures quand ils chargèrent la chaloupe et arrivèrent en ramant à la pointe. A cet endroit, ils hissèrent la voile, et alors ils eurent à affronter le plus dur : le vent du sud soufflait furieusement et le bateau, avec sa petite brigantine, filait avec rapidité, en bondissant par-dessus les grosses vagues et en embarquant une telle quantité d'eau que les deux hommes suffisaient à peine à la réduire. Quand ils furent à l'abri dans l'anse ils amenèrent la voile et gagnèrent la plage à la rame.
— Regarde un peu qui est là ! cria Pancho.
E n tournant la tête, Pina découvrit la silhouette de Lema, qui les attendait sur la plage. Tout en fumant sa pipe, debout sur le rocher du débarcadère, il assista à l'amarrage et au déchar- gement.
— Bonne chance ! s'exclama-t-il. Pour le premier jour, ce n'est pas mal.
— Et vous, don Lema, demanda Pancho, vous n'êtes point parti chasser aujourd'hui ?
— Je ne chasse plus maintenant, je suis trop vieux.
— Alors, pourquoi êtes-vous à la Désolation ?
Lema ôta sa pipe de sa bouche et ses paupières battirent rapidement. Ce tic coutumier donnait à sa face ronde et barbue un air comique.
— Je suis à la Désolation, répliqua-t-il enfin, parce qu'il n'y a peut-être aucun autre coin pour moi dans le monde.
Les deux chasseurs, trop absorbés dans leur déchargement, ne répondirent rien. Ce n'est qu'après leur travail fini que Pancho, s'approchant du vieillard :
— Maintenant, don Lema, dit-il, nous allons vous rendre la pareille. Vous allez goûter de notre « gnole » : vous verrez qu'elle n'est pas mauvaise non plus.
Ils allèrent à la tente et Pancho sortit d'une caisse une grande
bouteille et trois gobelets de métal. Les trois hommes trinquèrent.
— J'étais venu vous rendre votre visite, dit Lema.
— Heureusement que vous n'avez pas eu l'idée d'amener le petit chien ! répondit Pancho, en lui frappant amicalement sur l'épaule.
— Tigre ? Il est moins méchant que celui-là, fit observer le vieux, en désignant Tambor qui, c o u c h é à quelques pas, grognait à chaque geste trop vif du visiteur.
— Ecoutez, coupa Pancho en examinant ce dernier avec insis- tance, il y a une chose qui me préoccupe depuis hier. Quand vous avez parlé de notre patron, don Benito, vous avez dit qu'il lui faudrait vous considérer comme mort pour se sentir plus tranquille. Pourquoi avez-vous dit ça ?
Le vieillard, qui ne parut nullement pris de court, répondit placidement :
— Parce qu'il me semble que Matus ne doit pas garder un bon souvenir de moi.
— Pourquoi ?
L'autre haussa les épaules.
— C'est la vie !... Quand on est jeune on prend trop de place et on e m b ê t e les autres. Ce n'est qu'à mon âge qu'on se rapetisse.
— Vous ne vous êtes guère rapetissé, remarqua Pina, en montrant les larges épaules de Lema.
— N'en croyez rien !,(Son ton était malicieux.) Je me suis beaucoup rétréci avec les années. Maintenant je tiens dans n'importe quel petit coin et, pour peu qu'on m'y laisse tranquille, je n'en bouge plus. Quand j'étais jeune, c'était différent. Alors l'île entière aurait é t é encore trop étroite pour moi seul.
— Mais quel âge avez-vous donc, pour tellement parler de vieillesse ?
— Soixante-quinze ans, mon vieux.
— Personne ne le dirait ! s'écria Pina, étonné.
— Mais, c'est comme ça, confirma Lema. Cependant, je suis encore vigoureux et j'ai le poignet sûr. Quand vous voudrez, nous ferons un concours de tir. Vous verrez que je mets la balle là o ù je vise, comme on dit.
Et il ajouta, avec un coup d'œil à Pancho :
— Et, encore aujourd'hui, je peux, d'une gifle, jeter par terre un homme à peu près de ta taille, mon garçon !
— Sauf que je ne suis pas de ceux qu'on tombe facilement,
I L E DÉSOLATION 77 riposta Pancho. Si quelquefois l'idée vous venait de me renverser, regardez bien d'abord o ù vous cognez, afin de ne pas rater votre coup et de n'avoir pas à le refaire...
Lema, au lieu de répliquer, se contenta de lever son verre en disant : « A votre santé ». Il savoura la liqueur et reconnut qu'elle valait la sienne.
— Et pourquoi, demanda Pina, ne nous racontez-vous pas quelque chose sur ce chasseur qui était dernièrement par ici ?
— Qui ? Antonio ? C'était un pauvre type ! Il était chanceux pour la chasse au phoque et la loutre, mais pas pour le reste.
Je crois qu'il s'est n o y é : un jour il est parti dans la chaloupe pour chasser de l'autre côté de ma baie, et il n'est plus revenu.
— Et ses peaux ?
— Elles ont d û rester là... Je ne m'en suis pas soucié...
On but un autre verre. L e vieux fumait paisiblement. A peine esquissait-il un mouvement un peu brusque que Tambor, c o u c h é non loin de là, faisait mine de se lever en grognant. U n ordre de son maître le ramenait à sa place. Lema ne semblait prêter aucune attention à l'hostilité du chien.
— Ecoutez, don Artemio, c o m m e n ç a Pancho, n'allez pas croire que je sois comme le défunt Antonio, qui aimait à se mêler des affaires des autres, mais vous ne nous avez pas encore dit comment vous vous arrangez pour vivre à la Désolation, et quel est le bateau qui vient vous chercher et vous ravitailler quand vous restez ici longtemps.
L e vieux se frotta le menton et mordit sa pipe un bon moment avant de répondre :
— Il y a un navire qui s'appelle le
Navarino
et qui vient par ici de temps à autre.— L e
Navarino ? •
Je ne le connais pas, déclara Pancho.L e vieillard cracha, dédaigneusement.
— Ecoute, mon gars, il est bon que tu te mettes une idée dans la tête ; c'est que tu es encore trop jeunet, et qu'il y a un tas, un gros tas de choses que tu ne connais pas. Qu'est-ce que tu t'imagines ? J'ai soixante-quinze ans et j'ai passé presque toute ma vie sur la Terre de Feu. E h bien ! je n'ai pas encore fini d'apprendre tout ce qu'il y a dans ce pays et sur ces mers. T'est-il arrivé parfois de regarder une carte ? Sais-tu exactement o ù nous nous trouvons ? Pourrais-tu dire combien d'îles et combien de péninsules il y a de l'archipel de la Reine Adélaïde au Cap Horn ?
Pancho ne répondit rien. L e vieux resta à le regarder avec indifférence, comme s'il ne le voyait point. L e Maigre remplit encore une fois les verres et intervint :
— Pancho est novice et, comme vous le dîtes, il ne connaît pas ces régions. Mais moi je les connais, et je suis un vieux lobero.
— T o i ! — et le bonhomme riait tout bas. T o i , tu es un vieux lobero ? J'ai entendu donner ce titre avec raison à bien peu d'hommes. U n vieux lobero! Depuis combien d'années es-tu dans le métier ?
— Cinq, par malheur !
L e bonhomme eut un grand éclat de rire :
— Cinq ans ! Cinq années de lobero ! Mais une longue vie comme la mienne c'est peu pour connaître ces parages. Et pourquoi dis-tu « Par malheur » ?
— Pourquoi ? répliqua Pina, d'un air agressif. Parce que c'est un sale métier. Lobero ! Qu'est-ce qu'un lobero ? U n homme forcé d'affronter seul tous les dangers, qui est exploité par les traitants et qui n'est jamais sûr du lendemain. Les seuls bons travaux sont ceux qui permettent à l'ouvrier de s'associer pour défendre ses intérêts. Auparavant, je travaillais dans une usine de conserves à Punta Arenas. L à nous avions notre syndicat et nous étions affiliés à la Fédération des Travailleurs. Dans ces conditions, l'ouvrier se sent une personne digne, se fait respecter, mais ici... Ce n'est pas un métier, c'est une aventure, et moi, les aventures, ça m'embête.
Les petits yeux de Lema cillèrent rapidement. Il ralluma sa pipe éteinte et répliqua :
— Ce que tu dis là, c'est peut-être exact. J'ai entendu parler d'associations d'ouvriers, de défense des pauvres. Mais, comme je n'ai jamais eu besoin d'être défendu par personne...
— Je ne parle pas de défense personnelle, de...
— Si, si ! Je te comprends bien; ne te croie pas plus savant que moi. Je sais que tu parles de défense des intérêts des travail- leurs. Mais j'ai toujours défendu tout seul mes intérêts, et je t'assure que je les ai bien défendus. L a Terre de Feu est pour les hommes qui savent se défendre seuls et se débrouiller sans l'aide de per- sonne. Moins tu auras de gens autour de toi, mieux ça vaudra.
— Vous, don Lema, répondit Pina avec dédain, vous êtes un aventurier...
— Je ne sais pas. J'ai un peu roulé de par le monde. J'ai été
I L E D É S O L A T I O N 79 très loin : en Chine, en Alaska et dans d'autres pays, mais je suis toujours revenu ici, et c'est ici que je mourrai. L a Terre de Feu est ma patrie. Je ne sais pas si je suis un aventurier, comme tu dis,et jamais je me suis mis à réfléchir là-dessus. Je sais seule- ment que j'ai toujours eu des muscles durs et l'œil vif. Voilà ce qu'un homme doit savoir.
Pancho lui tendit la main avec enthousiasme :
— T o p e - l à , don Lema. Voilà qui est parler ! Je suis fatigué de répéter à celui-là (désignant Pina d'un geste du menton) de ne plus s'occuper de ces fariboles. Il passe sa vie à prêcher l'union des prolétaires et la solidarité entre les pauvres. M o i , je ne veux être ni ouvrier, ni pauvre. Dans la vie, il faut cogner dur, et sans scrupules. N'est-il pas vrai ? Je suis résolu à tout pour gagner de la galette. J'ai des ambitions, don Lema. Savez-vous quelle est mon idée ? M'établir avec un bar à Valparaiso ! Mais pas un bar crasseux dans le port ; non, un local élégant o ù fréquenteront les femmes épatantes et des types bien, de ceux-là qui paient. Vous rendez-vous compte des combines que l'on peut faire dans un bar comme ça ?
Pina se leva, avec un geste de mauvaise humeur.
— Voilà que tu recommences, avec ton bar !... Laisse-moi tranquille !
Lema, lui aussi, s'était levé :
— Ça va, les gars, conclut-il, en lampant la dernière goutte de son verre, ne discutez pas pour si peu de chose.
Puis, après avoir examiné la tente pendant un moment :
— Si vous n'êtes pas bien ici, vous pouvez vous installer de l'autre côté de ces collines. Il y a là de petitsranchos que des pêcheurs ont construits l'été dernier. Ils sont en assez bon état et disponibles puisque ces gens ne sont pas revenus.
— S'ils reviennent, ils nous mettront dehors, objecta le Maigre.
— Je ne pense pas qu'ils reviennent, répondit le vieillard, avec un air convaincu.
— Mais croyez-vous qu'il y ait, en ce moment, beaucoup de gens à la D é s o l a t i o n ?
Le bonhomme haussa les épaules.
— Il doit y en avoir du côté du Détroit et dans les baies de l'Est. Mais, par ici, je crois qu'il n'y a que nous trois.
— Comment, nous trois ? s'étonna Pancho. Et votre fille ?
— Bah ! Les femmes ne comptent pas !
E t le vieux de s'éloigner, en faisant de la main un geste amical.
— A bientôt, don Lema, lui cria Pancho, d'une voix chaude de sympathie. J'aime causer avec vous. Sitôt que j'aurai un petit bout de temps, j'irai vous voir.
Pina, en grommelant, rentra dans la tente, suivi de Tambor qui remuait la queue, sans doute de satisfaction de voir que le visiteur s'en allait.
Pancho se dirigea vers la plage. L'interminable soir d'été s'évanouissait lentement en grandes taches rouges ; les vagues venaient échouer sur le sable en un rythme régulier ; elles dres- saient un instant leurs têtes vitreuses, traversées par la lumière du crépuscule et puis elles retombaient, en s'ouvrant comme des fleurs glauques et mystérieuses. Les oiseaux, qui menaient leur tapage en si grand nombre pendant le jour, avaient disparu. Seuls quelques mouettes voletaient encore sur les eaux paresseuses.
Les mains dans les poches de sa veste, Pancho restait à con- templer la baie. Après avoir passé des heures comme abruti par le sifflement du vent, les cris des oiseaux, le fracas des brisants, il lui semblait que cette paix de la nature lui entrait dans la chair et détendait ses muscles. Tout à coup, d'un mouvement involon- taire, il détourna les yeux de la mer et les fixa au sommet des écueils du sud-est. A u sommet d'un pic, il aperçut une figure humaine, une femme puisque le vent de la hauteur agitait sa jupe rouge.
D é c o u p é e sur le brillant ciel bleu du couchant, cette figure avait quelque chose de surnaturel.
Pancho, après un rapide regard au flanc du rocher pour y chercher le point le plus accessible, prit sa course d'abord, en sautant parmi les pierres, puis en s'accrochant aux saillants de la roche.
Quand il fut arrivé auprès de la femme, il était en sueur, et hors d'haleine. Elle n'eut pas l'air de s'être rendu compte de son approche et continua à regarder la mer. C'était une très jeune fille, grande et robuste ; elle retenait de la main gauche sa longue chevelure noire pour empêcher le vent de la lui rabattre sur le visage. Elle avait le nez retroussé, la bouche petite et de très grands yeux noirs. Elle portait une blouse grise et une jupe rouge de simple toile.
— Bonsoir ! dit Pancho, en s'approchant.
Elle ne répondit rien ni ne se retourna vers lui.
— C'est vous la fille de don Lema ?
I L E D É S O L A T I O N 81 Et, comme elle restait toujours muette :
— Votre père, mademoiselle, est mieux élevé. L u i , du moins, il salue les gens. Il ne vous a donc point parlé de moi et de mon camarade ? Nous sommes les chasseurs qui sont arrivés hier.
Nous sommes allés le voir sitôt débarqués et il est venu aujourd'hui nous rendre notre visite. Il n'y a pas une demi-heure qu'il est reparti. Voulez-vous venir à notre tente boire quelque chose ? Nous avons une limonade spéciale pour les jolies filles ? Voulez- vous venir ?
— Non, merci.
Pancho se mit à rire.
— Quelle belle voix vous avez ! Dommage qu'il soit si difficile de l'entendre ? Vous a-t-on déjà dit que vous étiez très jolie ? J'aime vos yeux si grands et votre bouche si petite. Vous avez aussi une peau très fraîche. Elle est brûlée par le soleil mais elle doit sûrement être fort douce. Votre nom aussi me plaît beaucoup...
Lola ! Lola !... Ç a sonne bien.
Elle continuait à ne pas faire attention à lui, les yeux attachés sur les lointains de la mer.
• — Etes-vous orgueilleuse ? dit le jeune homme, reprenant son monologue, N'avez-vous pas peur ? Si je vous embrassais, si je vous donnais un baiser, votre orgueil ne vous servirait de rien.
Vous devez avoir mauvais caractère ; votre papa n'a pas l'air très content de vous. Mais, à moi, vous me plaisez, m ê m e avec votre mauvais caractère, et tout...
Il s'était planté devant elle. L a jeune fille d'un geste vif, fit mine de s'écarter, mais il revint se mettre en face de son regard.
— Quand je parle à quelqu'un, dit-il avec fermeté, j'aime que ce quelqu'un me regarde.
— Je préfère regarder la mer.
— Vous devez vous croire la reine de l'île. Il faut voir les airs que vous vous donnez.
Il la prit par un bras pour l'attirer à lui, mais elle se dégagea d'un mouvement violent et se mit à dégringoler les rochers avec une agilité extraordinaire. Elle sautait d'une roche à l'autre, les pieds fermement appuyés sur les pointes et dans les creux, et gardant son équilibre au sommet des pierres branlantes. Sa jupe rouge flottait derrière elle, aussi légère que le corps qu'elle recou- vrait. Lorsque Pancho eut l'idée de la suivre, elle était déjà loin.
Pina déclara que Lema était un homme suspect. Il y avait en lui quelque chose de faux. Pourquoi n'avait-il pas dit franchement quel était son bateau ? Il s'était arrangé pour parler d'une façon vague d'un cutter appelé Navarino, que personne n'avait jamais vu.
E t puis, il ne chassait ni ne péchait. Que faisait-il à la Désolation ? Qui sait m ê m e s'il s'appelait Lema ? L e patron de la Caprichosa avait raison ; il fallait se méfier de tout le monde, et spécialement de ce bonhomme.
— E n voilà une idée ? concluait-il. Venir à la D é s o l a t i o n , à son âge et avec une fille !... L a fille a dix-huit ans et le père soixante-quinze. Tout cela me paraît suspect... Sale métier ! O n est éternellement exposé à tomber sur des bandits, sur de vrais pirates. Et comment peut-on se défendre ? Telle qu'elle est, la vie, au jour d'aujourd'hui, le travailleur a besoin de s'associer.
Mais, darts ce métier-ci, chacun va de son côté à l'aventure. Les commerçants en ont plein les poches, les pauvres peuvent se brosser... A l'automne, je rentrerai à Punta Arenas et je m'embau- cherai dans n'importe quel travail décent, protégé par les lois.
Il y avait une dizaine de jours que les deux hommes étaient arrivés dans l'île e: Pancho était fatigué des perpétuelles récri- minations de son compagnon. Pina, travaillait dur, mais le soir, il semblait si las que ça faisait peine. Il s'asseyait sur une planche et il se mettait à contempler la mer, en silence, ou recommençait ses jérémiades. Pancho le laissait seul et partait explorer la côte, parcourir un peu l'intérieur, ou bien bavarder avec Lema. Il n'avait pas revu Lola, et un soir que, assis avec le vieux à la porte de sa cabane, il jetait des regards insistants à l'intérieur, l'autre lui dit :
— Que regardes-tu ? Si c'est pour Lola que tu fais ces yeux-là, tu perds ton temps. Cette folle doit courir par là. Et, je te l'ai bien dit : le jour o ù je la surprends avec un homme...
Pancho se mit à rire et parla d'autre chose. E n compagnie du vieillard il était allé voir les ranchos abandonnés par les pêcheurs, de l'autre côté des collines, sur une longue plage découverte. L e vent y soufflait furieusement, mais à quelques mètres du rivage, le site ne manquait pas d'agrément. Il y avait de petits cyprès et un certain nombre de chênes et de canneliers parmi lesquels coulait un ruisseau. Les ranchos étaient bien conservés et, quand
I L E D É S O L A T I O N 83 le jeune homme se sentait trop excédé par les sermons de Pina, il allait dormir dans l'un d'eux pour être débarrassé de son compa- gnon.
Il n'avait pas encore rencontré â m e qui vive. Lema lui avait expliqué :
— Les toberos, les pêcheurs et les chercheurs d'or préfèrent la côte du Détroit ou les canaux abrités. Il en vient de moins en moins chaque année du côté de l'Océan.
Le vieux semblait connaître sur le bout des doigts non seule- ment la Terre de Feu mais toute la côte australe, ses centaines d'îles et le tracé très compliqué de ses anses et de ses chenaux.
Chaque nom géographique l'amenait à raconter une histoire, qui presque toujours s'achevait en tragédie. Aucune région au monde ne semblait, autant que celle-ci, avoir attiré les explorateurs et les aventuriers. Les noms des navires naufragés se succédaient interminablement. Les tempêtes du Pacifique avaient fait autant de victimes que les vents changeants et les écueils traîtres du Détroit et des canaux. Lema connaissait tous les drames qui s'étaient, pendant des siècles, déroulés là. Ayant une fois cité le nom du Port de la Faim, il raconta la désastreuse aventure de Sarmiento qui, en 1584, avait tenté de bâtir une ville à cet endroit.
Les attaques des F u é g i e n s , les t e m p ê t e s , les neiges décimèrent la colonie. Certains tentèrent de se sauver sur des chaloupes
» construites par e u x - m ê m e s mais ils firent naufrage ; d'autres voulurent s'avancer, par voie de terre, vers le nord mais ils trou- vèrent à peu de distance, à moitié ensevelis dans la neige, les cadavres de deux cents soldats qui les avaient précédés. Ils se crurent sauvés quand la nuit venue, ils aperçurent les feux de trois navires ancrés dans une anse. Ils allumèrent des foyers pour appeler l'attention et à l'aube, ils virent s'approcher une embarcation. L e corsaire, Cavendish, chef de l'expédition était à son bord. Il embarqua un des trois hommes envoyés à sa rencontre et renvoya les deux autres dire à leurs compagnons qu'il leur offrait sa protection. Mais ce Cavendish n'était pas un sentimental et il n'avait pas de temps à perdre. A peine de retour à son bord, il mit à la voile, gagna Port de la Faim que les Espagnols avaient baptisé San Felipe, en détruisant les maisons, y prit six canons qu'il embarqua et continua son voyage comme si de rien n'était. Et Port de la Faim reprit son ancien nom.
Lema riait aux éclats en racontant cette histoire. Quel farceur
que ce Cavendish ! O n e û t dit qu'il avait pris goût à Port de la Faim car il y revint quelques années plus tard, perdit la m o i t i é de ses équipages et retourna en Angleterre. Maintenant, dans ce Port de la Faim o ù des centaines d'hommes avaient trouvé la mort, vivaient paisiblement des bergers avec leurs troupeaux de brebis et de bœufs. Non loin de là s'élevait Punta Arenas, la ville la plus australe du monde.
— E t c'est nous, les Chiliens, qui avons fait tout ça ! concluait le vieux en se bourrant là poitrine à grands coups de poing.
Pancho l'écoutait, avec ébahissement. Chaque conversation avec Lema compensait pour lui une semaine de plaintes de Pina.
A h ! c'était un homme que ce don Artemio ! U n homme fait pour ces pays et ces mers, dur et orageux comme eux !...
U n soir, comme ils buvaient tous trois de l'eau-de-vie à la porte de son ranch (Le Maigre, excédé de solitude, avait suivi son camarade) le vieillard raconta le naufrage du navire anglais Wager, dans le golfe de Penas, à 47 degrés de latitude sud.
— Une partie de l'équipage se souleva, dit-il, et gagna l'Atlan- tique dans des embarcations construites par les naufragés eux- m ê m e s . D'autres restèrent abandonnés sur la côte. U n marin, du nom de Byron, découvrit une énorme grotte, qui contenait quantité de momies d'Indiens.
— J'ai entendu parler de ça au capitaine de la Caprichosa • interrompit le Maigre. Il dit qu'il y a beaucoup de grottes de ce
genre entre le golfe de Penas et le cap, mais que l'histoire des momies est pure imagination.
L e vieux se mit à rire :
— Pure imagination ! Ce Benito se croit un malin qui sait tout.
S'il en savait tant !...
— Avez-vous vu les grottes et les momies ? interrogea Pancho.
— M o i , je n'ai rien vu.
— E t alors ?
— Je vous raconte seulement ce qu'a vu ce gringo du Wager dans une île du golfe de Penas il y a des siècles. A cette é p o q u e il y avait des Indiens par là. Avec le temps ils sont descendus vers le Sud. Ceux qu'on trouve maintenant sur la Terre de Feu sont les derniers qui restent.
Pancho donnait raison à Lema. Si le vieux disait qu'il existait des grottes et des momies, ça devait être vrai. Personne ne connais-
ILE DÉSOLATION 85 sait mieux que lui la côte depuis le golfe de Penas jusqu'au Cap Horn.
L e vieillard paraissait satisfait de l'approbation du jeune homme.
— T u feras un bon lobero, disait-il complaisamment.
Pancho éclata de rire :
— M o i , un lobero ? Quelle idée ! Je fais ce travail parce que, en ce moment, je n'ai rien trouvé de mieux, mais je m'en fiche, des' lober os. Ce que j'essaie de faire, c'est de ramasser assez de galette pour m'établir, avec un bar, à Valparaiso.
L e Maigre hocha la tête, avec un air de compassion.
— T u y reviens, à ton histoire de bar !
— E h bien ! quoi ? Il faut avoir des ambitions dans la vie ! n'est-ce pas, don Lema ? Celui-là passe son temps à se plaindre de tout. J'en ai plein le dos d'être pauvre et je veux gagner du pèze, du p è z e en massé, en travaillant à ce qui me plaît.
— Et ça te plaît de travailler dans un bar ? demanda le vieux, en le regardant comme si c'était une bête rare. Ce n'est pas un travail d'homme.
— Pourquoi donc ? Vous croyez qu'il n'y a de travail d'homme que le travail brutal. Je suis assez costaud pour faire n'importe quoi qui exige de la force, mais ça ne me plaît pas. Je n'aime pas turbiner pour que les richards se garnissent le gousset. Je préfère les exploiter, et pour ça, rien de mieux qu'un bar.
L e vieillard eut un geste de dédain, tandis que Pina regardait son camarade avec un air de regret.
— Je m'y connais bien au travail de bar, continua Pancho avec chaleur. Quand j'étais steward sur le Natales, le barman, qui était un brave type, m'avait pris en amitié. Il m'apprit à pré- parer les cocktails et me donna pas mal de conseils pour traiter la clientèle. A h ! le travail de steward, d'après vous, ne serait pas un travail d'homme ; mais je m'en fiche. Sur le Natales je mangeais bien, je dormais bien, je recevais de bons pourboires et je voyais des femmes épatantes. Ça vaut mieux que de venir se raser dans cette île pour ramasser quelques peaux de phoque puantes...
— C'est toi maintenant qui te plains ! répliqua Pina. Si le travail ne te plaît pas, pourquoi es-tu venu ?
— Parce que je n'ai rien trouvé d'autre à faire.
— Pourquoi n'es-tu pas resté steward ?
L e visage de Pancho sembla rire tout entier, comme si la plus comique des idées lui était venue à l'esprit.
— Vous ne savez pas pourquoi j'ai perdu mon emploi ? demanda-t-il brusquement. C'est une histoire formidable.
Et, en dépit du peu d'intérêt que ses auditeurs parussent prendre à ce palpitant récit, le jeune homme se mit à le raconter.
Ses yeux brillaient et il faisait de grands gestes pour accentuer
ses mots. s
— J'étais steward sur le Natales. Connaissez-vous ce vapeur ? Non ? Bien, vous savez qu'il fait la ligne Valparaiso-Rio de Janeiro.
C'est le vapeur le plus élégant que j'aie vu de ma vie. E n é t é , les touristes se l'arrachent, pour jeter un petit coup d'œil aux canaux en buvant du whisky et en dansant le tango. E t quels pourboires ils allongent ! E n deux ans, j'avais économisé une jolie somme et le barman m'avait appris ce qu'il faut faire pour le service de tous ces types élégants aux poches bourrées d'argent. C'est la malchance qui m'a fait perdre ma place. Je servais à la salle à manger, mais au cours d'une traversée, il y a un an, un garçon de cabine tomba malade et j'eus à le remplacer. A Rio s'embarqua un m é n a g e de je ne sais quelle nationalité. Elle était toute jeune, très grande et très blanche, avec de longs cheveux blonds ; lui, était un vieux tout roide qui se traînait de tous côtés avec un air e n n u y é . Chacun avait sa cabine, mais toutes deux communiquantes, bien entendu. Quand j'entrais le matin dans la cabine de la femme pour lui porter son déjeuner, il me semblait que j'allais m'évanouir.
Les mains me tremblaient et les ustensiles du plateau se mettaient à danser en se cognant les uns contre les autres.
Il s'arrêta pour observer l'effet de sa narration. Lema fumait en regardant la mer et Pina, sans doute très fatigué, avait fermé les yeux. Sans se démonter pour autant, Pancho continua :
— Quand j'entrais dans sa cabine, l'air était tiède et parfumé, on voyait sur les meubles ses bas, ses chemises. Elle était à moi- tié nue dans ses draps. C'était terrible ! Quand elle tendait ses bras blancs pour prendre le plateau, c'était comme s'ils s'étaient accrochés à mon cou pour me serrer sur sa poitrine!...
« U n matin, je suis entré... L a porte de communication avec la cabine du mari était fermée. Je m'approchai du lit... Il me semblait que le plateau allait m'échapper des mains... Je m'approchai davantage... je laissai le plateau sur le tabouret. L e café se répandit sur le tapis... Elle souriait... Vous comprenez ? L a nuit suivante
ILE D É S O L A T I O N 87 elle me dit de venir dans la cabine, pendant que son mari jouait au bridge au salon. Quelle femme ! C'était une de celles-là que les hommes riches se paient. « T u me plais, me disait-elle, parce que tu es brutal ». Je ne savais pas si j'étais brutal ou non. U n jour, elle me fit cadeau d'une chaîne d'or ; un autre jour, d'une bague avec une pierre qui semblait rare. Comme j'avais déjà mon idée de bar, je lui racontai mon projet et je lui dis qu'il me manquait de l'argent pour m'établir. Elle me donna mille piastres argentines.
Quelle femme ! Tout aurait très bien marché si une certaine Adela, une femme de chambre avec laquelle j'avais é t é bien quelque temps, n'était pas devenue jalouse. Elle fouilla dans mon coffre, trouva la chaîne et la bague et me dénonça. Pourquoi vous en dire davantage ?... O n s'informa auprès de tous les passagers pour savoir à qui étaient les bijoux, et le mari les reconnut. Bien sûr qu'on m'accusa de vol et qu'elle ne pouvait pas avouer qu'elle m'avait refilé la bague... Je l'ai bien compris, mais quand m ê m e ça me faisait rager de la voir me regarder avec dédain, comme un vrai voleur. O h ! la gredine ! Après tout, elle en avait eu son content de moi !... L e mari fut très chic, il refusa de porter plainte, ce qui m'épargna la prison ; mais on me débarqua à Punta Arenas.
Vous savez ce que c'est que ces saletés de compagnies : quand une vous a mis à la porte, toutes les autres vous la ferment. Sans cer- tificats, il n'y avait plus rien à faire. Les capitaines et les commis- saires me tournaient le dos. « T u as volé, me disaient-ils, et nous ne voulons pas de voleurs à bord ». A certains, je tentai d'expliquer ce qui s'était passé en réalité. Ce fut pire encore. Ils étaient jaloux parce qu'ils n'avaient jamais eu de chance comme la mienne.
J'ai passé ainsi quelque temps, mourant à moitié de faim, sans trouver de travail nulle part. Il me fallut enfin accepter l'emploi de contrebandier, que m'offrit un Grec, à Valdivia. Vous savez comment ça se pratique : on se met en jersey et un béret de matelot et on descend dans la rue avec un sac plein de cachemires et de soies, qui sont les m ê m e s que le commerçant vend dans sa bou- tique. Comme les gens croient que c'est de la contrebande, ils paient plus cher qu'à la boutique. J'ai travaillé ainsi un cer- tain temps et puis ça m'a e n n u y é et je suis retourné à Punta Arenas.
Les deux autres avaient écouté en silence ce récit.
— O n dirait mon petit, dit enfin Lema, que tu aimes beaucoup
les femmes. Comment vas-tu t'arranger à la Désolation ? Je ne sais s'il y a d'autres femmes dans l'île, mais de ce côté-ci, Lola est la seule et, comme je te l'ai déjà dit...
— S'il n'y en a pas, tant pis ! répondit Pancho en haussant les épaules. E n ce moment, ce qui m'intéresse, c'est d'amasser de l'argent pour mon bar.
— Ce n'est pas un travail d'homme ! répéta le vieux.
— Celui de lobero non plus, intervint Pina. L e travail de lobero est un travail de paria.
— C'est un travail d'homme, mon gars ! rectifia le vieux, en secouant sa pipe, C'est là qu'on met à l'épreuve la valeur et la résistance du mâle. J'ai passé maint hiver en plein Océan, en face de l'île de Londonderry, j'ai doublé vingt fois le cap Horn en voilier. A h ! c'est là qu'on voit les hommes !
Pina semblait c o m p l è t e m e n t remis de sa fatigue.
— E t à quoi sert tout ça ? interrogea-t-il, d'un ton agressif.
Si vos années de travail ne sont pas défendues par les lois, à quoi vous ont-elles servi ? Quand vous ne pourrez plus chasser le phoque ni continuer à naviguer, vous n'aurez pas m ê m e la consolation de vous saouler pour tromper la faim, parce que personne ne voudra vous offrir un verre. Et votre fille ? U n jour elle se trouvera sans ressources, c'est fatal.
Lema se leva vivement de la pierre o ù il était assis et s'avança, d'un air menaçant, vers le Maigre.
— Tais-toi, imbécile, si tu ne veux pas que je te casse la figure ! Raconte toutes les stupidités que tu voudras sur les lois sociales, mais ne te m ê l e pas des affaires de ma fille, sinon je te tue.
Pina ne bougeant pas, il revint à sa place. Ses paupières battaient avec une rapidité vertigineuse.
— M o i , affirma Pancho avec suffisance, je ne m'occupe de rien de tout ça. U n jour, j'aurai mon bar.
— T u prendras des airs de grand seigneur, railla son camarade.
— A u diable les grands seigneurs ! Je profiterai d'eux. Je leur refilerai mon alcool en échange de bons billets. E t nous serons tous contents. O n peut faire beaucoup d'affaires dans un bar, et m ê m e de la vraie contrebande. Si l'on m'offre l'occasion de vendre de la cocaïne, je vendrai de la cocaïne et tout le diable et son train. Je me ferai une clientèle de luxe, de celle qui paie bien, qui a des caprices chers. Et vous verrez que les types riches et les femmes élégantes se sentiront flattés de ce que je les traite
I L E D É S O L A T I O N 89 familièrement, de ce que je les empoisonne en douce en empochant leur galette ! J'aurai une auto, j'aurai des maîtresses, et je me moquerai des travaux d'homme, des travaux de pouilleux qui se tuent à remuer la pelle, à se faire couper les doigts par les machines et à chasser le phoque dans ces régions maudites.
— J'irai boire un jour un petit verre dans ton bar, dit Lema en riant.
— Et alors, vous verrez une enseigne lumineuse o ù il y aura écrit : Chesterfield Bar ou Picadilly Bar, et, à l'intérieur, des fau- teuils de velours et des tapis comme vous n'en aurez jamais vu.
U n type comme moi, dans une affaire comme ça, peut gagner des millions.
L a nuit était tombée. Pina alluma sa lanterne et se mit en route.
— Bonsoir !
— Bonsoir !
Et Pancho, se retournant après quelque pas :
— Et la gosse qui ne rapplique pas ! L a voix de Lema résonna dans l'obscurité :
— Ne t'occupe pas d'elle ! Je t'ai déjà dit de faire attention !...
(TRAD. D E L'ESPAGNOL PAR FRANCIS D E MIOMANDRE).
(La deuxième partie au prochain numéro).
S A L V A D O R R E Y E S .