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Article pp.461-480 du Vol.127 n°2 (2006)

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Revue de synthèse : 5e série, année 2006/2, p. 461-501.

HISTOIRE ÉCONOMIQUE

Kenneth POMERANZ, The Great Divergence. China, Europe and the making of the modern world economy. Princeton, NJ, Princeton University Press, 2000. 15 ¥ 23,

X-382 p., bibliogr., index (The Princeton Economic History of the Western World).

Une enquête, même rapide, sur internet, suffit à montrer que depuis sa parution en 2000 le livre de Pomeranz n’a cessé de faire débat, en particulier dans le monde anglo-saxon. Ce n’est certes pas en raison de l’originalité de son sujet, classique chez les historiens de l’économie depuis plus d’un siècle : pourquoi la révolution industrielle s’est-elle produite d’abord dans les îles britanniques et en Europe et non dans le continent asiatique, en Chine ou en Inde ? Professeur à l’université d’Irvine et l’un des meilleurs représentants de l’école californienne d’études chinoises, Pomeranz rouvre le débat en mobilisant les ressources du comparatisme et de la world history, et en écartant tout raisonnement finaliste et toute hypothèse culturaliste ou essentia- liste qui attribuerait à l’Europe une capacité particulière à l’industrialisation ou aux pays d’Asie, une moindre aptitude à la croissance. Il se refuse ainsi à opposer une voie européenne de croissance, justifiée a posteriori par son succès, à une destinée asiatique vouée à l’échec et à l’involution. Plutôt que de considérer la seconde comme une variante infructueuse de la première, il propose une comparaison systématique permettant de comprendre comment chaque économie a résolu les problèmes qui se posaient à l’une comme à l’autre, en supposant que cette mise en perspective des situations permettrait de construire un récit plus objectif du démarrage industriel européen et de la stagnation orientale au XIXe siècle.

Son livre est construit en cinq chapitres denses qui alternent comparaisons secto- rielles et hypothèses explicatives sur des éléments de dynamique de développement.

Un premier chapitre historiographique analyse les divers scénarios explicatifs de la croissance européenne pour en tirer les questions essentielles à poser dans le cadre d’une comparaison entre l’Europe et l’Asie. Les trois chapitres suivants développent cette confrontation, en abordant successivement les thèmes de l’organisation des marchés, de la demande des produits de luxe et du développement des structures capitalistes de production et d’échange. De cette démarche méthodiquement construite et suivie, Pomeranz tire la conclusion, déjà suggérée par certains de ses prédécesseurs, que les performances économiques et les niveaux de vie au début du XVIIIe siècle en Europe occidentale et en Asie ne donnent pas un avantage décisif à la première. Pour les deux espaces, l’étude des conditions écologiques d’une croissance encore largement malthusienne montre par ailleurs que, dès le milieu du XVIIIe siècle, le problème de

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l’accès aux sources d’énergie se posait de manière cruciale en Europe comme en Asie. D’où l’hypothèse que c’est en bonne partie le hasard de l’allocation géologique des richesses charbonnières qui a permis à l’économie anglaise, puis européenne, de sortir du cercle vicieux qui brisait au même moment le dynamisme asiatique. Le dernier chapitre, rompant avec la perspective comparatiste pour replacer l’ensemble du problème dans la perspective d’une connected history, montre enfin le rôle essentiel tenu par la conquête du Nouveau Monde et la construction de l’Empire hispano- américain dans l’essor de l’économie-monde européenne, en soulignant en particulier combien la demande chinoise d’argent a pu contribuer à la rentabilité des entreprises coloniales hispaniques.

On se doutera à la lecture de ce résumé volontairement schématique qu’il n’est pas impossible de prendre l’auteur en défaut sur sa documentation ou sa connais- sance d’une bibliographie récente, absolument démesurée : on dira par exemple qu’il est difficile de traiter de l’histoire rurale française en se fondant sur les Caractères originaux de Marc Bloch, ouvrage admirable mais aujourd’hui dépassé. On pourra aussi montrer combien est fragile son hypothèse sur le rôle des ressources charbon- nières dans le déclenchement de la révolution industrielle. On s’étonnera enfin que toute discussion sur le rôle de l’État ou des États dans l’organisation et l’animation des marchés ait été laissée de côté. Ce serait feindre d’ignorer qu’une enquête indi- viduelle sur un thème aussi vaste ne saurait être menée à bien sans décider de faire l’impasse sur certains problèmes ou sans se fier pour une part à une enquête de seconde main : le maintien d’une démarche comparative efficace est à ce prix. Toute lecture qui se contenterait de « vérifier » l’ouvrage manquerait donc complètement son objet. Fruit d’une réflexion historiographique étendue et originale, ce livre doit donc être lu pour ce qu’il est effectivement : non pas un essai déguisé d’histoire universelle mais une réflexion en miroir sur deux histoires inséparables mais trop rarement pensées conjointement. Écrit par un orientaliste, il lance aux historiens du monde occidental un défi particulièrement stimulant. En opposant pour sa comparaison la Chine à l’espace européen, il les oblige en effet, s’ils veulent entrer dans son débat à se départir des références nationales, qui restent celles de la plupart des enquêtes sur la révolution industrielle, pour réfléchir sérieusement à une histoire économique de l’aire culturelle occidentale. Considérer à cet effet l’Angleterre, la Saxe ou le royaume d’Espagne comme autant de provinces d’un espace cohérent et complé- mentaire n’est pas utile seulement à la comparaison de celui-ci avec l’empire du Milieu, mais à une vraie compréhension de l’histoire européenne. On aura compris que c’est par la qualité de ses hypothèses et par la générosité de son dessein que The Great Divergence incite le lecteur à dépasser ses éventuelles réticences pour entrer en dialogue avec Pomeranz. Le débat économique en cours, qui fait des relations et de l’opposition entre la Chine et les diverses provinces de l’Occident une donnée dramatique de notre histoire immédiate, donne à cet ouvrage une pertinence accrue.

Il vient rappeler qu’en termes de mondialisation, toutes les questions d’actualité sont aussi des questions de longue durée. Si les chercheurs français ont pris à sa réception et à sa discussion une part minimale, il n’est pas trop tard pour y participer plus largement. Souhaitons pour cela que le livre, déjà excellemment traduit en italien (La Grande Divergenza. La Cina, l’Europa e la nascita dell’economia mondiale moderna, Bologne, Il Mulino, 2004), puisse bientôt être offert aux lecteurs de langue française.

Mathieu ARNOUX

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Laurent FELLER, Agnès GRAMAIN et Florence WEBER, La Fortune de Karol. Marché de la terre et liens personnels dans les Abruzzes au haut Moyen Âge. Rome, École Française de Rome, 2005. 17 ¥ 23, 213 p., index, bibliogr. (Collection de l’École française de Rome, 347).

Cet ouvrage collectif a de quoi d’abord déconcerter le lecteur, qu’il soit historien ou sociologue comme l’auteur de ces lignes. En effet, cette étude réunit trois cher- cheurs aux perspectives apparemment très éloignées, une économiste spécialiste de l’économétrie de la santé, une ethnographe spécialiste de la parenté contemporaine et un historien spécialiste du haut Moyen Âge, autour d’un document unique, le cartulaire du monastère de Casauria dans les Abruzzes. Dans ce cartulaire figurent plusieurs centaines d’actes de ventes de terres, retraçant souvent sur une longue période la succession des transactions portant sur des parcelles finalement acquises par le monastère, entre sa fondation en 873 et le milieu du XIe siècle. La démarche de l’ouvrage s’inscrit dans le courant de la sociologie économique critique du Grand Partage, c’est-à-dire, dans ce contexte, de la distinction entre sociétés modernes vouées au marché et à la science économique d’un côté et sociétés primitives à l’économie supposée entièrement régie par un ensemble de structures normatives de l’autre (voir Florence Weber, « De l’anthropologie économique à l’ethnographie des transactions », in Laurent Feller et Chris Wickham, dir., Le Marché de la terre au Moyen Âge, Rome, École française de Rome, 2005, p. 29-48). Cette collaboration de savoir-faire aussi hétérogènes vise donc à mettre en œuvre pratiquement cette perspective critique, en démontrant la portée explicative d’une analyse qui fait sa place à la notion de

« transactions marchandes » dans un contexte extra-moderne.

Le premier chapitre de l’étude consiste en une analyse statistique de la minorité conséquente d’actes mentionnant explicitement la surface vendue et la valeur de sa contrepartie, c’est-à-dire les actes se prêtant le mieux à une approche économétrique.

Le résultat est à la mesure de la source, lacunaire mais cependant robuste. L’utilisation de modèles économétriques met en évidence la faiblesse relative du prix des grosses parcelles, et autorise une représentation moins biaisée de l’évolution des prix qu’un simple calcul de moyenne arithmétique. Par comparaison, la singularité des achats effectués par le monastère en éclaire la stratégie politique – l’abbaye royale usant de sa puissance pour acheter bon marché au cœur de sa zone d’influence et, au contraire, pour se constituer une clientèle en achetant très cher là où son réseau reste embryonnaire.

La suite de l’étude se concentre sur une zone géographique et une période plus restreinte afin de permettre un repérage exhaustif des acteurs mentionnés par le cartulaire. Le propos est alors d’expliquer et d’interpréter les omissions qui bornent de fait l’analyse économique. Le deuxième chapitre met en perspective historiquement l’aspect marginal d’une partie des Abruzzes dans la seconde moitié du IXe siècle. La situation politique mais aussi la juridiction relative aux mariages y favorisent une certaine fluidité sociale. Une étude statistique de l’ensemble des actes, portant à la fois sur la nature des biens vendus, le type de contrepartie et les formules employées par l’acte de vente, permet au troisième chapitre de présenter deux typologies complémentaires. D’abord une typologie des biens vendus est établie et permet de constater la nature duale du marché de la terre : se vendent, d’une part, de petites parcelles permettant le remembrement ou l’agrandissement d’exploitations, d’autre part des exploitations entières déjà constituées. Trois catégories de transactions sont ensuite découpées en fonction des précisions mentionnées ou omises par l’acte de vente. Elles sont étudiées dans un dernier chapitre, à l’aune de l’histoire d’un acheteur

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important en quête d’ascension sociale, Karol, et de sa parentèle. Cette histoire est reconstituée avec une très grande précision grace à l’information extrêmement riche fournie par la série des actes de vente des terres finalement rachetées par le monastère et consignées dans le cartulaire. Dans une perspective explicitement inspirée de Pierre Bourdieu, c’est en mettant au jour les stratégies et les réseaux d’alliance des acteurs au sein de leur contexte social, que la signification des transactions est inter- prétée, et cela dans des catégories essentiellement issues de l’étude de la parenté contemporaine. Suivant les travaux de Viviana Zelizer (voir « Transactions intimes », Genèses, 42, 2001, p. 121-144), la monétarisation d’une transaction n’est ici consi- dérée comme un indice ni nécessaire ni suffisant de son caractère marchand : on voit que la critique du Grand Partage oblige à revenir sur l’opposition entre don et marché, le document impliquant par lui-même une opposition moins simple. Là encore, c’est une analyse en terme de stratégies, faisant sa place à la durée et aux représentations indigènes du devenir, qui est mise à contribution. Elle permet de prendre conjointement ses distances à la fois avec les conceptions iréniques du don pur et avec l’interprétation structuraliste qui admet la réciprocité comme seul horizon de la transaction. Un premier groupe d’actes décrivant précisément le bien et estimant monétairement sa contrepartie semble d’une nature essentiellement marchande, voire parfois spéculative. Deux autre groupes, omettant une description précise du bien vendu ou l’estimation de sa contrepartie, sont d’une autre nature. L’absence de description du bien indique une vente à but évaluatif dans le cadre de partages successoraux, l’absence de chiffrage de la contrepartie est le signe de l’ouverture d’une clientèle. Dans les deux cas, les relations de dépendance personnelle sont au cœur de la transaction. L’analyse de ces dépendances suppose de dépasser l’échelle de l’individu, sans pour autant le subsumer à un lignage inégalement prégnant. C’est ici qu’intervient le concept de « maisonnée » tel qu’il a été redéfini par Weber au travers de ses études d’ethnographie de la parenté, c’est-à-dire un groupe de coopé- ration productive temporaire réuni autour d’une « cause commune ». La situation d’instabilité des configurations familiales dans le contexte de l’étude, passant tendanciel- lement d’un modèle centré sur le couple aux biens séparés et contrôlés par les ascendants à un modèle d’indivision entre frères marginalisant le pouvoir des épouses, rend ici cette notion particulièrement féconde. Finalement, l’histoire des karolides éclaire d’une lumière très vive une courte période de transformation sociale, pendant laquelle une zone frontalière aux hiérarchies sociales mouvantes s’amalgame brièvement à la sphère politique de l’État impérial qui en solidifie les clivages.

La construction d’ensemble de l’ouvrage est quelque peu rudimentaire, l’effet de juxtaposition souvent apparent. La ligne de partage entre analyse économique formelle et méthode ethnographique n’est que très peu élaborée abstraitement. En fait, le texte hésite entre deux points de vue épistémologiquement incompatibles.

L’introduction du texte semble défendre l’idée d’une séparation ontologique entre les objets de l’économie, les transactions marchandes, et ceux de l’ethnographie, les autres, c’est-à-dire celles qui ne mettent pas entre parenthèses les éventuelles relations sociales nouées entre acheteur et vendeur. Mais de facto dans la suite de l’ouvrage la division du travail entre disciplines apparaît comme la conséquence nécessaire des lacunes des sources en matière d’informations modélisables. Les différents registres de savoir ne sont donc plus séparés par les caractéristiques de leurs objets respectifs, mais par leur inégale fécondité pratique lorsqu’ils sont confrontés aux matériaux empiriques de l’enquête. Cette hésitation rend compte de la sensation souvent déroutante que procure la lecture de cette étude, mais le parti pris d’une articulation

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entre disciplines, tout entière contenue dans la confrontation aux contraintes du document, est remarquablement adapté à la démonstration méthodologique que le texte incarne au travers de sa construction même : c’est par l’investissement en commun d’objets empiriques limités que les rapports de mépris ou d’impérialisme théorique opposant sociologie, économie et histoire peuvent être contournés.

C’est à notre sens l’aspect le plus intéressant et qui offre la portée la plus générale de l’ouvrage. En effet, au-delà de la promesse d’assainissement des rapports entre les différents registres de savoir en sciences sociales qu’il recèle, ce choix méthodo- logique soulève un enjeu théorique important. La tentation est grande, une fois critiquée la division entre sociétés « modernes » et sociétés « primitives », de reconstituer instantanément une division homologue à l’intérieur de chacun de ces types, divisant transactions marchandes anonymes et transactions « encastrées » (voir, par exemple, Mark Granovetter, « Economic action and the problem of embeddedness », American Journal of Sociology, 91, 1985, p. 481-510) dans le tissu social. Certes, rien ne prouve que ces deux avatars du Grand Partage soient équivalents scientifiquement.

Cependant la facilité avec laquelle le second se prête à la réémergence des oppositions qui structuraient sa première formulation, comme la séparation de l’archaïque et du moderne, du collectif et de l’individuel, du conventionnel et du rationnel, montre les limites de cette reformulation. La Fortune de Karol, cette fois lui-même considéré comme un document, nourrit de façon très riche ce débat en permettant son recentrage sur une question paradoxalement désertée, celle de la pratique concrète de l’enquête scientifique.

Samuel NEUBERG

Paul BERTRAND, Commerce avec dame Pauvreté. Structures et fonctions des couvents mendiants à Liège (XIIIe-XIVe siècles). Préf. de Jacques CHIFFOLEAU. Genève, Droz, 2004. 16 ¥ 23, XIII-638 p., ill., cartes, graph., bibliogr., index (Bibliothèque de la faculté de philosophie et de lettres de l’université de Liège, CCLXXXV).

Paul Bertrand présente sous ce titre l’édition de sa thèse sur l’insertion des ordres mendiants dans l’espace urbain de Liège. L’ouvrage, cherchant à montrer les inter- actions entre la ville et ses couvents depuis leur fondation jusqu’au Grand Schisme, sort des sentiers battus d’une immense bibliographie traditionnellement centrée sur les fondateurs, sur la spiritualité et sur l’histoire de l’Église ou sur l’histoire urbaine avant le milieu du XIVe siècle. Il s’inscrit en effet dans un courant très récent qui renouvelle les approches de la pauvreté volontaire médiévale et de l’histoire institution- nelle à partir de l’économie des couvents, à la suite du 30e colloque d’Assise en 2004, et dans le cadre des travaux du groupe de recherche « Économie des ordres mendiants », dirigé par Nicole Bériou et Jacques Chiffoleau. En outre, le sujet, les sources et les démarches, choisis par l’auteur, le rendent novateur sur bien des points, même si Bertrand rappelle souvent tout ce qu’il doit à ses prédécesseurs.

L’ouvrage est construit en deux parties : « Pour vivre » et « Vivre pour ». Dans la première, l’auteur décrit et analyse les structures économiques des couvents mendiants de Liège. La seconde concerne les fonctions des mendiants dans la cité.

Le livre offre une synthèse essentielle sur les types de revenus, les modes d’acquisition

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et de possession des couvents et des frères dans la société liégeoise des XIIIe et

XIVe siècles. Interrogeant le sens précis, concret et historique des rentes et des cens, Bertrand montre que l’assise économique des couvents mendiants de Liège était bien la propriété sur laquelle les communautés religieuses s’assuraient des revenus réguliers. Là où ses prédécesseurs n’avaient vu, un peu trop vite, que l’enrichissement des frères et une trahison à l’esprit des saints fondateurs, il observe que, si les couvents s’inséraient dans la hiérarchie des tenanciers en bail à rente, les contrats d’arrentements, qu’ils utilisaient, évitaient la constitution de rentes volantes, trop proches des opérations de prêt à intérêt. Ce type de contrats, provoquant une dissociation juridique entre la propriété d’un bien et son usage, était préconisé par les théologiens comme Henri de Gand et considéré comme licite, mais il était aussi très répandu à Liège, ce qui suggère des interactions entre les pratiques des frères, leurs théories et la société dans laquelle ils vivaient.

L’importance de la propriété et des rentes dans l’économie des couvents est liée aux modes d’acquisition : les frères liégeois semblent avoir pratiqué assez peu la quête imposée par leur règle, ou les donations inter vivos qu’ils délaissèrent peu à peu pour privilégier les legs testamentaires. Favorisant toujours les formes contractuelles et le droit, ils jouèrent un rôle considérable dans l’essor de la pratique testamentaire comme mode de transmission des biens à Liège. Ainsi, pour les modes d’acquisition des biens comme pour la propriété, les frères liégeois privilégièrent des formes juri- diques contractuelles rationnelles et bien définies par le droit civil et canonique. L’étude assez neuve des revenus des frères montre que de nombreux dons étaient en réalité destinés aux individus à l’intérieur des communautés par leurs familles, des amis, des bienfaiteurs de même origine sociale et géographique. Ce travail appelle une sociologie des bienfaiteurs et une analyse des liens entre les frères et les laïcs que l’auteur n’a malheureusement pas pu développer davantage.

Le corpus documentaire rassemblé par Bertrand sur les couvents mendiants de Liège est remarquable par sa masse et par sa nature : chartes, testaments, chassereaux, stocks renseignent la gestion des maisons des frères prêcheurs, carmes et, dans une moindre mesure, des frères mineurs. La pauvreté légendaire des archives mendiantes est imputée à leur désintéressement pour les choses d’ici-bas. Dans son chapitre IV, l’auteur montre au contraire que les frères, à l’exception des franciscains sans doute plus respectueux de la pauvreté, furent très attentifs à la gestion de leurs couvents et qu’ils développèrent des pratiques archivistiques et des modes d’administration particulièrement éclairants pour la connaissance de leurs rapports à la vie quotidienne et aux échanges économiques. Cette approche de « l’écrit pragmatique » met notamment en évidence une rationalisation de la gestion conventuelle par la mise en place de classements, une standardisation des chartes et de leur mode de conservation. Ce chapitre précède judicieusement la définition du « profil économique des couvents de mendiants au début du XVe siècle », les lacunes des sources ne permettant malheureusement dans ce domaine qu’une esquisse qualitative. Si les communautés ne possédaient pas de réserve financière, selon l’auteur, l’esprit de profit, imposé par les nécessités, par l’impératif de survie, ne leur était pas étranger, et leur souci de

« rentabilité » était manifeste. Les frères mendiants liégeois étaient « à la pointe de la réalité mouvante des comportements économiques en terre liégeoise » (p. 429).

Mais il montre aussi que, du fait de la structure de la propriété, les rentes ont, un peu paradoxalement, assuré l’efficacité pastorale et politique des frères en les immergeant totalement dans les pratiques économiques de leur temps. Car c’est bien l’attention

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portée à la liturgie des défunts, cette « fonction obituaire » qui caractérise à la fois la structure économique de ces couvents et leur fonction religieuse, rendant les deux évidemment indissociables.

À partir de là, la seconde partie, plus rapide et plus traditionnelle, permet de saisir les relations entre les couvents et la société liégeoise. Elle offre une analyse socio- logique un peu plus précise en insistant sur l’intégration des communautés dans leur milieu urbain et sur les intermédiaires économiques auxquels les frères recourraient et avec lesquels ils tissaient des liens : des confréries, des mouvements de béguines, des particuliers. Le rôle des Mendiants dans la célébration de la memoria des grandes familles liégeoises était essentiel. De plus, ils furent des directeurs de conscience efficaces pour les béguines, leur apportant ainsi la légitimité qui leur faisait défaut, mais les contrôlant très étroitement. L’organisation et la qualité de la prédication furent relayées par l’activité des studia et par la richesse des bibliothèques conven- tuelles. Les frères étaient également des juristes très au fait aussi bien du droit canon que du droit local. Leurs qualités et leur réputation d’honnêteté en faisaient des experts, des conseillers, des témoins et des arbitres très appréciés des laïcs. Les ordres mendiants étaient, par leurs fonctions comme par leurs pratiques économiques, totalement insérés dans le système urbain. Bertrand confirme avec des sources issues de leurs pratiques concrètes ce que les sources théologiques et pastorales avaient révélé à Lester K. Little, à Giacomo Todeschini et à Odd Langholm : les frères mendiants, insérés dans le milieu urbain, légitimaient et moralisaient les pratiques novatrices des marchands.

Bertrand guide son lecteur, lentement mais sûrement, dans l’exploration de ses dossiers, posant de nombreuses questions qui permettent de suivre toutes les étapes de sa réflexion. La documentation franciscaine étant beaucoup moins fournie que celle des autres ordres, la communauté mineure liégeoise demeure un peu dans l’ombre. Si la rupture avec les tendances « spiritualisantes » de la bibliographie au profit des pratiques concrètes est légitime, le recours plus systématique aux théories mendiantes et à la législation des ordres aurait peut-être éclairé davantage certains aspects de l’économie conventuelle. Bertrand a préféré se concentrer sur les réalités quotidiennes et sur les pratiques concrètes afin de montrer leur surprenante capacité d’adaptation aux conditions locales et à leur environnement. On pensera néanmoins à la dissociation opérée par les théologiens franciscains entre la propriété et l’usage des biens en lisant les pages sur les arrentements. À propos des intermédiaires économiques, Bonaventure ne les considérait pas comme des personae interpositae interdites par la règle, puisque c’étaient les donateurs et non les couvents qui les sollicitaient – subtile nuance qui permettait leur intervention malgré l’interdiction statutaire. Enfin, lorsque Bertrand constate qu’un seul don peut modifier complète- ment la situation des franciscains (p. 243), on pense immédiatement à cette divine providence à laquelle les frères étaient tenus de s’en remettre.

Les cas liégeois décrits par Bertrand stimulent la réflexion, ce qui n’est pas la moindre des qualités de son travail. Ce livre est une enquête importante, novatrice et nécessaire, très détaillée sur les pratiques économiques des ordres mendiants et sur leur insertion dans le milieu urbain de Liège, qui place au cœur de l’analyse l’économie et les fonctions de l’institution ecclésiale.

Clément LENOBLE

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Monica MARTINAT, Le Juste Marché. Le système annonaire romain aux XVIe et

XVIIe siècles. Rome, École française de Rome, 2004. 17 ¥ 24, 370 p., graph.

(Collection de l’École française de Rome, 326).

L’annone est une vénérable institution qui vise à assumer l’approvisionnement de certaines villes italiennes et notamment de Rome. Cette intervention publique peut relever d’optiques différentes. L’une, l’économie morale, s’efforce de conformer l’ordre public au souverain bien, c’est-à-dire à la justice divine. L’autre, plus séculière, considère que les blés relèvent de la bonne police et s’inscrit dans la perspective de la construction de l’autorité étatique. L’annone sert ainsi à soumettre les barons du contado (p. 190), doit privilégier l’approvisionnement de la capitale au détriment des autres cités des États pontificaux (p. 119), sans toutefois provoquer une trop grande abondance frumentaire qui attirerait d’indésirables vagabonds (p. 260). On aurait aimé en savoir davantage sur le rapport entre l’annone et la police des pauvres dans cette cité de pèlerins, mais l’objectif de l’auteur n’est pas de déterminer la fina- lité du système annonaire. Si elle opte pour son appréhension dans le cadre de l’économie morale, c’est que cette dernière explique mieux la morphologie du

« marché romain » et ses contraintes d’ordre juridictionnel. Une « théorie économique catholique » (p. 292) anime en effet la politique annonaire depuis que l’État ponti- fical l’a retirée à la ville pour la confier en 1557 à un préfet. Ses compétences sont très larges puisqu’elles touchent la production, la commercialisation, la panification et les exportations.

L’annone développe son intervention en direction des producteurs de l’agro romano.

Loin de se limiter à la déclaration de récoltes, à l’inventaire des surfaces emblavées ou aux réquisitions, cette politique agricole entend favoriser l’agriculture plus que l’élevage, souvent plus rémunérateur. Elle encourage la réduction des friches, l’expan- sion des emblavures et entend peser sur les usages du sol, au risque d’entrer en concurrence avec d’autres structures de l’État pontifical, favorables à l’élevage, pour raisons fiscale ou domaniale.

Face à une historiographie classique et libérale qui a fait de l’intervention annonaire la cause d’une faible performance de l’agriculture romaine, Monica Martinat nuance le constat et l’analyse. L’agro romano ne semble pas structurellement incapable d’approvisionner la ville sainte puisque plus de la moitié du temps, les récoltes sont amplement suffisantes. Le problème semble plutôt être l’instabilité des récoltes, avec des périodes de surabondance et de prix bas qui dissuadent d’investir, au risque de provoquer ces pénuries que redoute l’annone. D’où une politique qui encourage les grands propriétaires (80 % de la terre appartient à 24 % des propriétaires) à investir dans la céréaliculture en leur accordant des tratte, c’est-à-dire la possibilité d’exporter. La politique de stockage ne sert pas seulement à prémunir les consom- mateurs citadins de la disette ou de la cherté, mais aussi à garantir un prix plancher aux mercanti di campagna, comme en 1613. En outre, pour éviter que les petits producteurs ne tombent sous la coupe des grands propriétaires qui captureraient par l’usure leur récolte et leur terre, l’annone établit une politique de crédit foncier par le biais des monts de piété. En somme, les campagnes ne se plaignent guère de l’annone durant la première modernité.

L’ouvrage de Martinat est aussi une passionnante réflexion sur le marché. On peut du reste se demander s’il existe à Rome. Le marché se veut en général le rassemblement en un lieu donné des opérateurs afin d’assurer le prix bon marché des blés. Or seul le Campo de’ fiori répond à cette définition à Rome. Les petits producteurs

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y viennent vendre leurs récoltes surtout entre août et novembre. Mais ils ne couvrent que 10 % des quantités dont a besoin la cité. Les boulangers font donc aussi des achats auprès de l’annone, qui selon les années assure entre 6 % et 36 % des transac- tions (avec une moyenne de 17 %). En fait, l’essentiel de l’approvisionnement frumentaire est assuré par les mercanti di campagna dans leurs entrepôts disséminés dans la cité éternelle.

Plutôt qu’un marché unique, uniformément réglementé et transparent, l’approvi- sionnement romain est assuré par des réseaux compartimentés et l’annone veille à cette étanchéité. Cette pluralité explique qu’il n’existe pas un seul prix de céréales ou de pains. Tout dépend non seulement de la qualité du blé considéré, de la qualité des pains, distribués soit par les baioccanti soit par les decinanti, mais aussi selon les acteurs et les réseaux considérés. Et l’annone intervient différemment selon les logiques de chacun d’eux.

Sur le Campo de’ fiori, les petits producteurs sont obligés de vendre tout ce qu’ils ont acheminé. Le prix est donc plutôt bas, et l’annone intervient peu. En revanche le grain public de l’annone est entre 1630 et 1720, le plus souvent vendu au-dessus du prix de celui établi par les mercanti di campagna car il est importé, stocké et sert à défendre les producteurs. Les entrepôts des mercanti di campagna sont le cadre de marchandages bilatéraux entre un acheteur et un vendeur, mais qui sont médiatisés par des compagnies de mesureurs des grains. Ces experts ne sont pas seulement là pour vérifier la qualité des mesures, ou celle des grains, mais aussi pour que le réseau marchand emprunté soit adéquat. Surtout, ils veillent au respect d’une problématique et polysémique estimatio communis dans le cadre des transactions éparpillées dans toute la ville. Leur expertise ne conduit pas à l’uniformisation des prix et n’empêche pas la fixation de tarifs plus élevés que sur le Campo de’ fiori : les grains viennent parfois de plus loin et l’échange doit tenir compte de la qualité sociale des acheteurs comme des vendeurs. L’un peut payer davantage, et il est légitime que l’autre gagne aussi plus. La curie romaine achète ainsi à des prix plus chers de grosses quantités de pain à de gros propriétaires issus des grandes familles romaines. L’annone doit aussi tenir compte de la force et des intérêts de ces 4 % de vendeurs qui acheminent 50 % des ventes réalisées à Rome. Ceux qui attendent les acheteurs (expectantes emptores), les mercanti di campagna, vendent en général plus cher que ceux qui les cherchent (quaerunt emptores). La scolastique depuis Antonin de Florence admet du reste l’existence en un même lieu de trois prix, sévère, modéré, charitable.

Ce système multiréticulaire de propriétaires, de vendeurs et de clients différents, aboutissant à des prix variés, s’inscrit dans une conception organiciste de la société et donc des échanges. La théologie scolastique est un moyen de comprendre la poli- tique développée par l’annone et d’appréhender la morphologie de cette organisation de l’approvisionnement. Depuis le XIIIesiècle, la scolastique a eu le souci de la juste rémunération de chacun selon son rang ; la fixation du calmiere, poids et prix du pain, prend ainsi en considération le travail des boulangers qui achètent sur les différents canaux 83 % du blé acheminé à Rome. Ainsi, dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, alors que le prix du blé baisse, le poids du pain reste bas (8 onces) pour assurer la juste rémunération de la boulange.

L’annone est avant tout soucieuse d’assurer le respect d’une justice distributive qui gratifie chacun, en fonction de son rang et de ses besoins et qui accepte donc la diversité des systèmes de prix. L’objectif n’est plus, comme chez saint Thomas, de fixer un juste prix pour un lieu donné mais, en prenant en considération les intérêts individuels, de dégager les cadres d’un juste marché qui assure la cohésion sociale

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par la coexistence de réseaux différents. L’annone au XVIe siècle ne cherche donc pas à établir un prix légal, solution à laquelle le nominalisme s’était rallié pour maintenir l’économie morale, après avoir pris en considération son affaiblissement sous l’effet croissant de la subjectivité individuelle dans la fixation du prix. La seconde scolastique, qui se développe au XVIe siècle, considère en outre que ce prix légal doit être le plus conforme au prix naturel, mais admet en même temps que celui-ci n’est pas unique et qu’il n’est pas évident à déterminer. Il varie selon les lieux, le nombre des acheteurs et des vendeurs, la nature du bien, en fonction aussi de l’abondance ou de la rareté du numéraire. Cette question n’est pas du tout abordée par Martinat dans ce travail, alors qu’on peut penser que la politique monétaire a des incidences sur la politique annonaire. Bref, à l’heure de la révolution des prix du XVIe siècle, le juste prix est introuvable. Reste donc à établir un juste marché, qui garantira de justes prix, conformes à la justice distributive. Mais ce marché n’a rien de commun avec ce que l’économie classique entend par là. « Les moralistes ne reconnaissent pas le marché.

Ils ne le connaissent pas » (p. 92) affirme Martinat.

On aurait certes aimé en savoir davantage sur la manière dont ces casuistes et moralistes étaient mobilisés dans le travail de l’annone (p. 20-21). On aurait peut-être aussi voulu davantage de comparaisons avec les autres politiques annonaires en Italie, car l’État romain n’est pas un État ordinaire, puisqu’il se confond avec l’Église tridentine. Sa politique frumentaire relève-t-elle d’un jus commune partagé par toutes les cités italiennes ou résulte-t-elle de la confessionnalisation ? Mais ce livre austère et érudit est un bonheur pour les amoureux de Rome, comme par la méthode que l’auteur adopte. Elle a articulé de manière très convaincante théorie et pratique. De la même manière que pour comprendre le politique au XVIIe siècle, et notamment sous Richelieu, il a fallu après Jörg Wollenberg relire les casuistes afin de dépasser l’alternative entre morale chrétienne et raison d’État, Martinat, pour expliquer la politique annonaire, a dépassé nos catégories (interventionnisme étatique, libéralisme) afin de comprendre l’échange marchand avec l’outillage mental des pouvoirs publics de la capitale du catholicisme, animés par une pensée sociale organiciste qui concilie bien public, hiérarchie sociale et intérêt privé. La seconde scolastique, qui a tant marqué la première partie de l’âge moderne, a été un facteur de modernisation des politiques annonaires. Mais elle n’est pas ici abordée comme préfiguration archéologique des théories contemporaines. Il s’agit plutôt avec les catégories analytiques d’antan de comprendre l’activité économique d’autrefois et l’intervention publique en vue d’une « optimalité » collective appelée bien public. La scolastique ne détermine pas le prix des choses, mais permet la compréhension des cadres de sa détermination.

Jean-Marie LE GALL

Pierre JEANNIN, Marchands d’Europe. Pratiques et savoirs à l’époque moderne. Textes réunis par Jacques BOTTIN et Marie-Louise PELUS-KAPLAN. Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2002. 15,7 ¥ 24, X-470 p., front., fig., ill., tabl., bibliogr., index.

L’œuvre de Pierre Jeannin constitue une référence essentielle pour tout chercheur s’intéressant au commerce et aux marchands de l’Europe moderne. On ne peut donc que se réjouir de la parution de ce volume, que l’on doit aux soins de Jacques Bottin

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et Marie-Louise Pelus-Kaplan, recueillant dix-neuf articles parus entre 1958 et 1997 et une contribution inédite présentée en 1984 à Dublin.

L’ouvrage fait suite à la publication de douze textes de Jeannin édités par Philippe Braunstein et Jochen Hoock dans Marchands du Nord. Espaces et trafics à l’époque moderne (Paris, Presses de l’École Normale Supérieure, 1996). Quoique thématique- ment différents, les deux livres sont néanmoins liés, au-delà de la cohérence des recherches de Jeannin, par le fait que ce deuxième recueil contient l’index des noms de lieux et de personnes des deux volumes (p. 425-466), ainsi que la mise à jour des travaux de Jeannin depuis 1996 (p. 423), parmi lesquels on signale tout particulière- ment le magistral Change, crédit et circulation monétaire à Augsbourg au milieu du

XVIe siècle, publié dans les Cahiers des Annales (47, 2001).

Comme le recueil précédent, Marchands d’Europe reproduit les textes sans modification ni mise à jour bibliographique. Leur caractère « classique » en ressort avec encore plus d’évidence. Au plus grand bénéfice des historiens qui sont moins polyglottes que Jeannin, trois contributions parues en allemand ont été traduites en français. Tous ceux qui utilisent hâtivement les statistiques officielles du commerce pour bâtir leurs démonstrations grandiloquentes pourront ainsi méditer sur les obser- vations à propos des limites des sources portuaires et consulaires contenues dans l’article consacré aux trafics de Hambourg au XVIIIe siècle, jusqu’à présent disponible uniquement en allemand.

Ce deuxième recueil s’articule autour de trois grands thèmes. Le premier « Trafics maritimes, courants commerciaux » (p. 3-178) nous ramène en Europe du Nord, véritable berceau de la réflexion de Jeannin, qui alterne savamment les approches microéconomiques (l’étude de Luder Ottersen à Lübeck à la fin du XVIe siècle ; celle de la clientèle internationale de Schröder & Schyler de Bordeaux deux siècles plus tard), les analyses des trafics et mouvements portuaires (Königsberg ou Lübeck au

XVIe siècle, Hambourg au XVIIIe siècle), ou encore des synthèses à une échelle plus vaste (« La configuration du commerce international au XVIIe siècle » ; « Le commerce du Nord dans le commerce français au XVIIIe siècle »). En réalité, dans la démarche propre à Jeannin, le particulier renvoie constamment au général, et le général n’efface jamais la nuance du cas particulier. Comme le souligne fort justement Bottin dans son avant-propos, Jeannin a été toujours sensible aux échelles d’analyse des phénomènes observés avant même que le thème soit à la mode.

À partir de sa connaissance intime des articles échangés dans le grand commerce maritime international, Jeannin a été amené à approfondir les activités productives des arrière-pays. Sous le titre « L’économie régionale » (p. 181-278), la deuxième section de ce recueil regroupe cinq contributions à première vue assez disparates, allant du commentaire critique du modèle de protoindustrialisation présenté par Peter Kriedte, Hans Medick et Jürgen Schlumbohm, à l’étude de l’abbaye de Lure au XVIe siècle. Derrière le marchand, l’intérêt se tourne vers les paysans, les artisans ruraux du textile, les mineurs des Vosges. Loin de toute tentation cliométrique, toujours très sensible à la valeur toute relative des statistiques de l’époque moderne, et abandonnant résolument une perspective nationale anachronique, Jeannin s’attache plutôt à examiner les articulations par lesquelles « les activités d’une région étaient liées au fonctionnement d’un système mondial de l’économie » (p. 197) et les inci- dences de cette ouverture vers l’extérieur sur l’économie globale d’une région. À partir d’une connaissance intime des études portant sur l’agriculture, la production artisanale et manufacturière, la circulation des biens de l’Europe centrale et orientale, les structures démographiques, Jeannin nous livre des tableaux riches et nuancés des

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réalités économiques et sociales de ces régions, apparemment éloignées de la dimen- sion internationale des échanges, et pourtant « immergée[s] dans une conjoncture mondiale » (p. 200).

La troisième section de l’ouvrage, « Usages et instruments du négoce » (p. 281- 417), est consacrée aux apprentissages des marchands, à l’univers culturel et tout particulièrement à l’analyse des manuels de formation publiés à leur intention. En collaboration avec Hoock, on doit à Jeannin un répertoire critique exhaustif de ce genre des textes parus depuis le XVIe siècle, l’Ars mercatoria, dont le troisième volume a été publié en 2001 (Paderborn/Munich/Vienne, Schöningh). L’examen des lieux d’édition de ces ouvrages et de la géographie de leur diffusion témoigne de la chronologie de la propagation des modèles italiens, mais aussi de leurs infinies variantes régionales. Le contenu de ces ouvrages renvoie à l’évolution des savoir- faire et des compétences que l’on estimait nécessaires au bon négociant à un moment donné. Sur ces thèmes, Jeannin nous livre de très belles pages qui dépassent largement l’aspect à première vue très technique de la matière (calculs, poids et mesures, pratiques de l’escompte dans les manuels de pratique commerciale), car l’analyse s’insère dans une réflexion globale sur la culture marchande et ses rapports avec la société dans laquelle ces hommes évoluaient. Les connaissances professionnelles du bon négociant, telles qu’elles apparaissent dans les manuels et telles que Jeannin les constate sur le terrain de leurs pratiques concrètes, sont ainsi conçues dans un rapport dialectique avec le développement économique de l’espace où elles se diffusent. La chronologie de leur affirmation témoigne des décalages qui existent entre les aires économiques de l’Europe moderne. Pour comprendre cette approche, le lecteur commencera par la très riche contribution publiée en 1997 en Suisse (la référence est absente de la liste des publications de Jeannin en fin du volume). Consacrée à

« La profession de négociant entre le XVIe et le XVIIIe siècle » (p. 281-308), elle constitue un véritable condensé de la réflexion et de la démarche propres à ce grand historien.

Son essence est par ailleurs parfaitement résumée par Pelus-Kaplan dans la post- face du recueil (p. 419-421), lorsqu’elle remarque : « Les textes ici réunis sont marqués du sceau de l’exigence critique. Les savoirs en apparence les mieux établis sont mis à l’épreuve d’une questionnement rigoureux » (p. 420). L’étude des acteurs, du cas particulier, s’allie alors à « un effort de réflexion, de généralisation, voire de théorisation, qui mobilise un formidable capital de lectures » (p. 420). Loin des projecteurs pointés sur les thèmes à la mode, les hommes et les navires dont nous parle Jeannin nous conduisent des marges de l’Europe atlantique jusqu’au cœur de l’Europe centrale et orientale. Par sa démarche, la rigueur du questionnement et la clarté de la construction logique, son ouvrage est une « magistrale leçon d’histoire » (p. 420). Bottin et Pelus-Kaplan, ainsi que Braunstein et Hoock avant eux, ont le mérite de nous permettre, à travers ces recueils, de redécouvrir au fils des pages la cohérence d’un travail publié au quatre coins de l’Europe, en plusieurs langues, au cours d’un demi-siècle de recherches.

Silvia MARZAGALLI

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Renata AGO, Economia barocca. Mercato e istituzioni nella Roma del Seicento.

Rome, Donzelli Editore, 1998. 15,5 ¥ 21, XXII-232 p., bibliogr. (Saggi. Storia e scienze sociali).

Le livre de Renata Ago est un livre riche qui se prête à plusieurs niveaux d’analyse et qui ouvre des perspectives intéressantes tant sur l’économie d’Ancien Régime, que sur la société qui l’informe, ou encore sur le rapport entre modèles théoriques et pratiques historiques. Tout d’abord, il nous offre un tableau inédit de la vie économique romaine dans les premières décennies du XVIIe siècle. Contrairement à l’image habi- tuelle produite par une historiographie souvent paresseuse, à la recherche des traces anciennes d’un blocage économique beaucoup plus récent, on retrouve au fil des pages une ville fourmillante de boutiques et d’ateliers de dimensions moyennes, avec un nombre important d’artisans et marchands, une immigration spécialisée significative, et une intense activité de production, d’échange et de crédit. Cette partie pour ainsi dire descriptive, bien qu’indispensable, n’est toutefois pas la plus importante.

En effet, l’auteur propose un modèle spécifique capable de rendre compte d’une économie qui, dans ses actions concrètes comme dans sa manière de se penser, ne peut être complètement assimilée ni à l’économie féodale, ni à l’économie de marché.

Avec la première, l’« économie baroque » – comme Ago la définit – partage d’une part, l’idée d’un ordre social naturel nécessaire et légitime, influençant la définition des droits de propriété et, d’autre part, la faiblesse de la demande. Mais elle est aussi proche de l’économie de marché car tous les facteurs de productions passent par le marché, et parce que ce dernier, à quelques exceptions près, détermine le prix des biens échangés.

L’élaboration de ce modèle se fait à travers des allers-retours incessants entre le décryptage des significations des pratiques individuelles d’acteurs multiples – des artisans, des marchands, des femmes et des hommes, l’administration, les notaires et la justice, etc. – et l’analyse des propositions théoriques contemporaines qui s’inter- rogent sur la légitimité de telles pratiques. Le parcours de l’auteur, sans être toujours linéaire, est pourtant assez clair. Il s’agit tout d’abord de saisir les catégories inter- prétatives des acteurs économiques romains au début du XVIIe siècle. L’analyse minutieuse et originale de sources judiciaires et notariales concernant les transactions économiques au sens large, les conflits qu’elles engendrent, les recompositions auxquelles on parvient, permet à Ago de reconstituer la « logique originaire de la transaction » (p. IX) et, partant, de faire des hypothèses sur le sens que les prota- gonistes des échanges prêtent à leurs actions. On voit alors apparaître des acteurs non seulement conscients et informés des « règles » de l’échange, mais aussi et surtout capables d’utiliser, en les adaptant à des intérêts divers et changeants, les ressources offertes par le contexte juridique, social et moral qu’ils contribuent également à former à travers leurs actions et les significations qu’ils prêtent à ces dernières.

Cette analyse de la pratique s’intègre à celle des théories économiques élaborées dans la même période, et notamment des concepts centraux qui se retrouvent dans les nombreux traités De iustitia et iure qui apparaissent aux XVIe et XVIIe siècles.

Mais la démarche d’Ago présente quelques originalités par rapport à d’autres études des théories économiques préclassiques. La nouveauté me semble se situer dans son attention pour les appropriations sociales des notions et des langages élaborés par la théologie morale et la jurisprudence contemporaine. Insérés dans un contexte économique, social et juridique mouvant, ces langages et ces notions sont soumis à des réinterprétations incessantes et multiples de la part d’acteurs qui cherchent eux-mêmes

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à se situer par rapport à des systèmes normatifs concurrents, voire contradictoires.

La présence de logiques non-marchandes, dans un domaine qui pour autant partage certains traits avec une économie de marché, est par exemple évidente dans la manière de contractualiser – ou de ne pas contractualiser – les relations de travail.

Que ce dernier soit une marchandise, et considéré comme telle, ne fait pas de doute, puisque dans les contrats d’embauche repérés, les salaires semblent bien déterminés par le marché. Ce qui frappe est plutôt la rareté de ce type de contrats que les notaires appellent la locatio operae, qui semblent plus fréquemment remplacés par des contrats de société. Ces derniers, en permettant de conceptualiser les relations de travail comme des relations familiales, laissent la porte ouverte à l’application d’une logique marquée par la réciprocité généralisée, plutôt que par l’éthique marchande.

L’ambiguïté voulue, dans laquelle on laisse la définition des droits de propriété, joue dans le même sens : elle permet un usage en situation des définitions. Plus généralement, le faible recours à la formalisation des contrats et des transactions, loin de relever du caractère archaïque de cette économie, se révèle un moyen important pour que les acteurs améliorent leur information, tant sur leurs partenaires que sur le contexte de la transaction. En cas de conflit, on peut toujours avoir recours au tribu- nal, mais cela intervient au bout d’un certain temps dont l’écoulement est justement fonctionnel au perfectionnement des connaissances nécessaires à la rationalité de l’échange.

L’analyse du crédit et des réseaux qu’il ouvre à l’intérieur de l’économie urbaine confirme l’originalité de l’économie baroque. La diffusion de cette pratique est sans doute plus importante que ce que montre une analyse superficielle des sources, puisqu’on doit aussi considérer comme une forme de prêt plus ou moins déguisée tout contrat de société où l’un des partenaires n’apparaît que comme donneur d’argent, sans aucun autre rôle à jouer dans la société. La faiblesse de la demande, structurelle dans ce type d’économie, en est la raison d’être principale : les vendeurs échange- raient ainsi la fidélisation des acheteurs et la répétition de la relation d’échange, contre un paiement différé dans le temps. Mais les acteurs économiques ne sont pas figés dans une seule position : selon les circonstances, ils sont acheteurs et vendeurs, débiteurs et créanciers, passant rapidement d’une position à l’autre, voire associant les deux par rapport à des personnes différentes. La pratique de la compensation entre dettes et crédits, ainsi que la possibilité de transférer à des tiers ses dettes ou ses créances ouvrent un réseau d’échange théoriquement infini qui peut se maintenir et fonctionner justement grâce au respect de la part de tous d’une sorte de règle implicite qui impose de ne pas demander la solution de la relation de crédit. Ce n’est en effet qu’au moment où une partie réclame la solution du contrat et une compen- sation pour le paiement différé, c’est-à-dire des intérêts, que le système se grippe et que l’on encourt une sanction morale et juridique pour avoir transformé le prêt en usure, puisque le vendeur demanderait le remboursement d’un gain uniquement dû à l’écoulement du temps.

La possibilité de transférer son crédit à autrui a aussi une autre fonction impor- tante – cette fois, au niveau de la résolution d’une aporie centrale dans l’interprétation de la pensée économique scolastique, considérée à juste titre par Ago comme le contexte analytique de référence de l’économie baroque. Pour la théologie morale, les échanges doivent être soumis à la justice commutative, selon laquelle seule compte l’équivalence entre les choses échangées, sans égard à la qualité des personnes. Mais ces transactions se déroulent à l’intérieur d’une société où les différences de statuts entre les personnes qui participent à l’échange sont considérées comme constitutives

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et naturelles, et comme dépendantes de la justice distributive qui règle les rapports de la communauté avec chacun de ses membres sur la base d’équivalences entre les choses échangées et les qualités des personnes. Les Romains du XVIIe siècle semblent en avoir conscience, puisque les références à la qualité des personnes sont constantes dans leurs discours, en contraste évident avec la netteté des traités théoriques de théologiens et des juristes. La présence sur les mêmes circuits d’acteurs différents quant à leur position sociale risque de brouiller les équivalences et de confondre les deux domaines de la justice. Le transfert des crédits peut permettre de dépasser ce problème : lorsqu’un ouvrier transfère à un aubergiste le crédit contracté envers son maître, le premier s’efface de la transaction, en mettant en communication deux personnes équivalentes quant à leur statut. Mais la position sociale de chacun n’est, à son tour, pas systématiquement prédéterminée et la possibilité de participer aux circuits de commerces et de crédits, d’en tirer profit selon la force sociale dont on dispose, signifie aussi pour chacun pouvoir disposer de ressources morales diverses, comme la respectabilité ou la confiance. Ago exploite alors les déclarations des acteurs, interprétées encore une fois à l’intérieur du contexte particulier où ils se trouvent – ce qui l’amène à prendre en considération la morphologie même des sources et de leurs langages – afin de dégager les contenus concrets de ces notions si relatives.

Cette opération permet à l’auteur de reconstruire, par les pratiques et les réélabora- tions des normes juridiques ou morales que font les acteurs, le fonctionnement et les langages d’une économie qui est autre chose qu’un simple résidu de l’économie féodale ou un marché encore « imparfait ». C’est donc un système économique rationnel et achevé, contrairement à ce que l’on pourrait penser si l’on adoptait les critères, pourtant performants dans l’analyse des économies de marché, de la new institutional economics, avec laquelle Ago discute de manière serrée et directe.

Le résumé de cet ouvrage n’est pas aisé, tant les parcours de l’auteur s’engagent dans de multiples directions et les thèmes abordés sont nombreux. C’est sans doute la force, mais aussi la faiblesse de ce livre complexe, pas toujours facile à lire, qui présente une manière de faire l’histoire extraordinairement attentive à la contextualisa- tion fine de toute action et de tout discours, à la présence de logiques contradictoires, aux points de vue de tous les acteurs du monde artisanal et marchand d’une ville qui est loin d’être un centre économique arriéré, improductif, victime de sa position de capitale de la papauté.

Monica MARTINAT

Philip T. HOFFMAN, Gilles POSTEL-VINAY et Jean-Laurent ROSENTHAL, Des marchés sans prix. Une économie politique du crédit à Paris, 1660-1870. Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2001. 15,8 ¥ 24, 448 p., ann., bibliogr., index (Civilisations et sociétés, 105).

Alors que l’historiographie avait jusqu’ici privilégié l’étude du crédit public (avec les travaux de Françoise Bayard, de Daniel Dessert, et plus récemment d’Eugene N. White et de Thomas M. Luckett), le crédit privé avait été surtout considéré plutôt du point de vue des relations sociales ou familiales qu’il mobilisait que dans sa dimension économique. C’est cette dernière perspective qu’ont retenue les trois auteurs en s’attachant à retracer l’évolution du crédit notarié et de ses intermédiaires

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à Paris du milieu du XVIIe siècle au second Empire. Lieu de résidence d’une population riche qui disposait de ressources à investir, la capitale constitue aussi la principale place financière du pays où apparaissent les premières institutions financières et bancaires au cours du XIXe siècle. Il n’en reste pas moins qu’à partir du crédit notarial parisien, les auteurs sont nécessairement amenés à envisager les autres marchés, des intermédiaires concurrents et les formes plurielles du crédit pour saisir la façon dont ils influent sur le premier. Le titre de l’ouvrage mérite toutefois une explicitation préalable : ce marché du crédit, qui repose sur trois types de prêts, l’obligation, la rente constituée et la rente viagère, est qualifié de « sans prix » dans la mesure où le taux d’intérêt relativement stable sur la longue durée y joue un rôle très faible par rapport à d’autres facteurs essentiels comme la maîtrise de l’information. Il s’élève à 5 % à l’exception de trois périodes de crises majeures : la faillite du système de Law sous la Régence, la banqueroute partielle de 1766 et le désastre financier de la Révolution. C’est autour de la première et de la dernière de ces crises, à cause de leur ampleur, que se structure le livre en quatre séquences chronologiques. Pendant le règne de Louis XIV, les manipulations monétaires qui entretenaient l’incertitude sur les marchés financiers et contribuaient à l’érosion des créances, les conséquences de la ruine de plusieurs financiers ainsi que le défaut d’intermédiaires ou d’institutions susceptibles de sécuriser les prêts expliquent la stagnation, voire un déclin relatif du crédit privé à moyen et long terme, et la contraction du marché dans le cadre des relations interpersonnelles. À la faveur de la faillite du système de Law, les notaires vont progressivement s’imposer comme des intermédiaires obligés entre emprunteurs et prêteurs. Ce faisant ils contribuèrent largement à l’essor du crédit privé jusqu’à la Révolution. Si les notaires, grâce à des ententes mutuelles, dominaient largement le crédit à long terme et devinrent les principaux courtiers pour le placement des émissions publiques, plusieurs faillites retentissantes dans les décennies 1744-1764 les obligèrent à renoncer rapidement au crédit à court terme, laissant ce type de transaction aux financiers, aux banquiers ou aux agents de change. Une des consé- quences immédiates de la Révolution française, marquée par l’instabilité financière et une forte inflation, fut l’effondrement du marché du crédit à moyen et long terme.

L’inflation permettait aux emprunteurs de rembourser leurs créanciers à bon compte en spéculant sur la dépréciation des assignats. Les rentiers furent plus sévèrement touchés dans la mesure où le paiement des rentes dépendait de l’emprunteur qui avait alors tout intérêt à différer son remboursement dans une monnaie qui ne cessait de se déprécier. À plus long terme, la crise révolutionnaire va non seulement modifier les comportements des créanciers qui vont dès lors privilégier les prêts plus courts – notamment les obligations – quitte à les proroger, mais aussi marquer le recul irrémédiable des notaires parisiens sur le marché du crédit parisien. Concurrencés par d’autres acteurs – tels que la Caisse d’épargne, le Crédit foncier de France, le mont- de-piété et surtout les banquiers – et menacés par des changements institutionnels comme la réforme des hypothèques qui organise un service public d’information sur les garanties immobilières données par les emprunteurs, les notaires ne parviendront pas à retrouver au cours du XIXe siècle le rôle dominant qu’ils avaient eu au siècle précédent. Il n’en fut pas de même en province, où leurs homologues réussirent à se maintenir comme intermédiaires du crédit.

Etayé par de solides analyses quantitatives et des modèles économiques (théorie des jeux, approche néo-institutionnelle, problèmes d’asymétrie d’informations et hypo- thèses contrefactuelles) mobilisés avec une grande prudence critique, ce travail contribue assurément à renouveler l’histoire financière de même qu’il invite à reconsidérer un

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certain nombre de postulats : la faillite du système de Law n’a pas freiné les innovations financières en France ; il existait un marché du crédit abondant et impersonnel dès le

XVIIIe siècle ; la faiblesse des institutions bancaires ou boursières avant le XIXe siècle s’expliquerait en fait par leur incapacité à concurrencer le crédit notarial. Voici donc un livre aussi stimulant par sa démarche que riche par ses conclusions.

Anne CONCHON

Judith A. MILLER, Mastering the market. The State and the grain trade in Northern France, 1700-1860. Cambridge, Cambridge University Press, 1999. 16 ¥ 24,

XVIII-334 p., bibliogr., index.

Judith Miller se propose de faire l’histoire de la « reformulation de l’État français pendant un siècle et demi de guerres, de famines, et de révolutions » (p. 1) à travers la question cruciale de la gestion de commerce du pain et des grains dans la région parisienne et le Nord de la France (en fait essentiellement le bassin de la Seine, sujet de la thèse de l’auteur). Par « reformulation », le livre de Miller nous invite à considérer deux types de phénomènes historiques. Premièrement, la mise en place d’institutions spécialisées, d’une administration cohérente destinée à contrôler, voire à organiser, le bon fonctionnement du commerce des grains. Deuxièmement, l’évolution des

« routines » mises en œuvre pour assurer l’approvisionnement des populations.

Progressivement, les pratiques autoritaires laissent la place à des mesures s’insérant plus harmonieusement dans la sphère des échanges marchands. Miller montre donc le « processus par lequel l’État a pris le contrôle du commerce des grains et l’a trans- formé pour satisfaire aux besoins des villes au cours d’une période longue de presque deux siècles » (p. 5). L’ouvrage est découpé en onze chapitres, rassemblés en trois parties. Dans l’introduction, l’auteur met en opposition les crises de subsistance de 1709 et de 1853 qui bornent la période de référence de l’ouvrage, puis discute de la méthode et des sources employées, avant de passer très rapidement en revue la littérature existante sur l’histoire économique du commerce des subsistances aux

XVIIIe et XIXe siècles.

La première partie, composée de quatre chapitres, est consacrée à l’étude du fonctionnement du commerce des grains et du pain de 1720 à 1789. Miller montre comment la gestion de ce commerce par l’administration royale évolue à la fin de l’Ancien Régime. À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, la frontière entre l’État et le marché s’estompe peu à peu puisque le premier s’en remet de plus en plus largement au second. L’interventionnisme royal s’intègre désormais dans le cadre du marché local. Après avoir décrit la structure du commerce des grains et de la farine durant cette période à travers l’exemple de la Haute-Normandie et de sa capitale, Rouen, alors troisième ville française par sa population, Miller s’intéresse à l’émergence d’une nouvelle forme d’intervention de l’administration royale dans les marchés des grains : les ventes simulées. Délaissant les pratiques autoritaires du règne de Louis XIV, les intendants rouennais et Hue de Miromesnil, premier président du parlement de Rouen, préfèrent intervenir indirectement et secrètement sur les marchés locaux. En vendant du grain royal sur les marchés publics à un taux légèrement inférieur au prix courant et en masquant son origine, l’administration cherche à utiliser le mécanisme du marché pour manipuler le prix des grains et inciter les marchands

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à ne pas chercher à profiter exagérément des disettes. Miller évoque ensuite de manière détaillée la lutte de Turgot, pendant la « Guerre des farines », pour maintenir le libre-échange intérieur contre l’administration locale, la police des grains et les parlements. Le dernier chapitre de cette partie porte sur l’action de l’administration dans le commerce du pain, en particulier par l’utilisation du tarif municipal du pain, c’est-à-dire d’une échelle de correspondance qui fixe autoritairement le prix du pain en fonction du prix des grains. Ce chapitre est adapté d’un important article publié en 1992 dans la revue Journal of Modern History.

La deuxième partie étudie la période révolutionnaire (1789-1800) durant laquelle le fragile équilibre entre État et marché, instauré à la fin de l’Ancien Régime, est remis en cause. Le premier chapitre détaille les troubles frumentaires de 1788-1789 et la réaction de l’administration royale. Miller situe la fin de l’interventionnisme modéré mis en place par l’administration royale à la promulgation de la loi du 29 août 1789, qui entraîne une radicalisation des pratiques des autorités municipales et le retour des contrôles autoritaires aux dépens des marchands. Elle décrit ensuite la gestion des subsistances dans les années cruciales 1792 et 1793. À partir de la fin de 1792, l’incapacité des administrations, tant locales que nationales, à combattre la disette et à assurer correctement l’approvisionnement de la population les entraînent (surtout au niveau local) à agir de manière autoritaire, notamment en réquisitionnant le grain pour le porter au marché public. Ce mouvement aboutit au décret du Maximum sur le prix des grains (4 mai 1793). Miller montre, en s’appuyant sur les statistiques du département de la Seine-Inférieure, que cette politique est un échec puisque les quantités de grains réquisitionnées restent largement inférieures aux objectifs. De plus, elle s’accompagne de multiples émotions populaires. La situation ne s’améliore pas réellement au cours de la période suivante, qui va de Thermidor à la fin du Directoire. Les conflits entre pouvoirs locaux restent extrêmement vifs au cours de cette période et le pouvoir central ne parvient pas à rationaliser l’intervention des différentes administrations (locales, départementales et nationales). Il s’ensuit des crises frumentaires extrêmement violentes lorsque la récolte est insuffisante (1794- 1796 et 1798-1799).

La troisième partie s’attache à l’évolution de la gestion du commerce des subsistances par l’État dans la première moitié du XIXe siècle. C’est l’histoire d’un apprentissage : celui des administrateurs qui, profitant des échecs du passé, définissent au cours de la restauration une politique plus modérée, dont l’efficacité entraîne une quasi-disparition des crises frumentaires après 1855. Le premier chapitre de cette partie, l’un des plus novateurs de l’ouvrage, montre que l’Empire s’inscrit dans la continuité de la période révolutionnaire. Ainsi, le maximum est réinstauré par un décret de Napoléon Ier lui-même lors de la crise particulièrement violente de 1812.

L’échec complet du décret provoque l’abandon définitif du maximum par l’adminis- tration française. La Restauration voit la mise en place de « routines » administratives plus efficientes dans le domaine des subsistances. En créant la Caisse syndicale des boulangers pendant l’hiver 1816-1817, le gouvernement se dote d’une structure qui lui permet de surveiller et d’organiser le commerce du pain de manière journalière et efficace. Utilisant à nouveau la technique des ventes simulées, elle parvient à enrayer l’augmentation du prix des grains et de la farine lors de la crise de 1816- 1817. La monarchie reprend également la réserve de grains de Paris, inaugurée par Napoléon Ier, l’amenant à un niveau inégalé jusque-là. Il y avait, certes, déjà eu des tentatives similaires à celles de Napoléon, quoique sur une moindre échelle, sous le ministère L’Averdy (1763-1768), puis Terray (1770-1774), mais elles ne survécurent

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