Au cours des cinq semaines entre le Tanquetazo du 29 juin et les premières déten- tions de marins anti-putschistes de la flotte, le 5 août, les rapports de force entre les deux blocs connaissent un retournement décisif. Début juillet, la gauche garde l’initiative et maintient une importante mobilisation sociale en réaction à la tentative de coup d’État. Les occupations de locaux et des projets de défense se succèdent, mais, au fil des jours, la mobilisation décline avec la sensation décourageante que le danger de coup d’État n’a pas été conjuré.
Par contre, fin juillet, l’opposition démarre une seconde offensive générale contre le gouvernement. Tandis que les camionneurs se remettent en grève et que celle-ci s’étend à d’autres syndicats opposants, les attentats terroristes contre les infrastruc- tures et des personnes atteignent une cadence impressionnante. Les médias d’oppo- sition diffusent, comme nous le verrons, des informations fabriquées pour manipuler l’opinion. Les militaires, de leur côté, utilisent la Loi de contrôle d’armes pour lan- cer une vague de perquisitions dans les usines et les locaux de la gauche.
En signe de protestation contre les militaires taxés de « poules mouillées » trop lâ- ches pour faire un coup d’État, les putschistes lancent des grains de maïs aux alen- tours des casernes. « Durant la campagne de la droite, du blé était lancé aux soldats et aux marins. Pour moi, c’est la droite elle-même qui faisait ça », raconte le sergent Cárdenas1.
Sur le plan institutionnel, une réforme constitutionnelle suscite un conflit inédit entre les pouvoirs Exécutif et Législatif*. L’opposition, majoritaire au Parlement, menace le gouvernement de le déclarer inconstitutionnel s’il ne la promulgue pas, comme cela se fit en 1890 contre Balmaceda. Le Parti national n’attend pas et décrète que
« Allende a cessé d’être le président constitutionnel du Chili2 ». Pour sa part, la Cour suprême, conservatrice, accuse le gouvernement d’être responsable de la crise de l’État de droit et d’une « rupture décisive ou imminente de la légalité du pays ».
Sur le plan politique, la Démocratie chrétienne exige la démission de tout le cabinet, c’est-à-dire, du gouvernement, et son remplacement par un cabinet exclusivement militaire, comme cela venait de se produire en Uruguay.
Dans la Marine, la préparation du coup d’État arrive à sa phase finale, avec un affai- rement perceptible. Les harangues putschistes ne sont plus des nouveautés, elles font partie de la vie quotidienne. De telles informations, explique Félix Vidal, « nous en recevions tous les jours3 ». De nombreux marins sont conscients d’être dans une si-
1 [I] Cárdenas, 2002.
* Le Parlement approuve un projet de réforme constitutionnelle présenté par les sénateurs démocrates-chrétiens Ha- milton et Fuentealba qui limite le nombre d’entreprises nationalisées. L’Exécutif répond par son veto et soutient que, en cas de veto à une réforme constitutionnelle, une majorité spéciale des deux tiers est requise pour l’adopter. Mais la majorité opposante le met en demeure de la promulguer sous peine d’être déclaré anticonstitutionnel. Etant donné que la Constitution n’avait pas prévu un cas semblable, le Gouvernement fait alors appel au Tribunal constitutionnel.
2 Chile Hoy 57, 12-7-73, Pío García.
3 [I] Vidal, 2002.
tuation inextricable : ils seront utilisés pour faire le coup d’État contre le gouverne- ment légitime et réprimer durement les opposants. A l’instar sans doute de nom- breux membres des Forces armées, José Velásquez, affligé, s’interroge sur ce qui est correct :
« J’ai commencé à ressentir quelque chose de très fort en moi, à me dire que je ne suis pas partie prenante, que je ne le ferais pas. Et si je me prépare, ce sera pour défendre mon peuple […], c’est ce que je pensais »4.
Les marins craignent en effet d’être forcés à participer au coup d’État et à tout ce qui s’ensuivrait ; « peur de se sentir les ‘bourreaux du peuple’ comme nous disions à cette époque », se souvient Ayala5. Le moment s’approche où quelque chose va se passer. Il faut agir, pensent-ils, avant que les officiers n’interviennent contre les ma- rins identifiés comme hommes de gauche6.
Dans ce contexte, le groupe de marins de la flotte va organiser des réunions avec des dirigeants politiques pour tenter une action qui éviterait le prévisible coup d’État.
Un signe de ces semaines tendues est la réunion, en juillet, de la « Première session d’études des cadres moyens » de la Marine de guerre, association illégale de capitai- nes de corvette et de frégate putschistes, transgression ouverte de la discipline mais tolérée par le Commandement7. Merino publie ses conclusions comme un « docu- ment naval ». Il y décrit un pays où sévit la guérilla, d’où s’enfuient les cerveaux, où les matières premières et les secrets industriels sont transmis aux pays socialistes, tandis que les pêcheurs russes opèrent illégalement. Le Gouvernement et ses minis- tres sont accusés de sabotage contre leurs foyers et ils exigent « une rapide prise de position du Commandement qui satisferait nos idéaux en vue de s’opposer à la dic- tature marxiste sur tous les fronts »8.
Loin du Chili, le premier ministre soviétique, Leonid Brejnev, visite les États-Unis en juin 1973. A cette occasion, les services d’espionnage de l’URSS apprennent que le soulèvement militaire en préparation au Chili est prévu lorsque l’escadre états- unienne, stationnée au Panama dans l’attente de sa participation à l’opération UNI- TAS, s’approchera de ses côtes. Mais les soviétiques ne transmettent pas cette infor- mation au gouvernement d’Allende9.
4 [I] Velásquez, 2003.
5 [I] Ayala, 2000.
6 [I] Carvajal, 2003.
7 Merino, 1998, 209.
8 Merino, 1998, 194-197.
9 Garcés, 1995, 3.
6.1- L
ES MOUVEMENTS SOCIAUX:
DE L’
ACTIVITE DEBRIDEE AU DECOURAGEMENTLa semaine qui suit le Tanquetazo, les mouvements sociaux de gauche atteignent un degré d’activité et une organisation inédits. A Valparaiso, par exemple, le Comité coordinateur formé depuis le Tanquetazo, composé essentiellement de travailleurs de la construction, agissant de concert avec les carabiniers, rouvrent des commerces illégalement fermés. Dans ce cadre, en perquisitionnant une boulangerie suspectée d’accaparer de la farine, de nombreux sacs de farine seront découverts mais aussi un grand stock de pièces de rechange pour voitures. Pour échapper aux attentats, les bus non grévistes font un parcours central entre la Place Aduana et Quebrada verde, protégés chacun par des groupes de cinq travailleurs. Finalement, les travailleurs de la construction se mobiliseront un jour au centre de Valparaiso pour empêcher son occupation par les groupes d’extrême droite10.
Des cas semblables se reproduisent dans tout le pays. Les organisations de gauche tentent de résister mais voient le gouvernement coincé entre grèves, bombes et accu- sations d’illégalité. A partir de la seconde quinzaine de juillet apparaissent des si- gnes de découragement et de démoralisation, même parmi les militaires anti- putschistes.
Le nombre de personnes qui participent aux organisations de gauche diminue, se souvient José Molina, dirigeant du MIR de Valparaiso :
« Les comités coordinateurs étaient de jour en jour mieux organisés et mieux coordonnés mais, contradictoirement, de moins en moins de gens y participaient11 ».
Par contre, fin juillet, les étudiants de droite et les démocrates chrétiens se fortifient à la maison centrale de l’Université catholique de Valparaiso, aidés par des officiers de la Marine. Ils sortent presque quotidiennement armés de cocktails Molotov pour attaquer locaux, journaux, bâtiments publics, véhicules et personnes qui ne se joi- gnent pas à la grève. En résumé, ils s’en prennent à tout ce qui symbolise de l’une ou l’autre façon le gouvernement ou l’État.
Signe du dénouement imminent, les mois de juillet et août, de nombreux militaires tentent de contacter les organisations de gauche pour prendre position avant le com- bat qui s’annonce.
A Valparaiso, durant un incident entre étudiants putschistes et de gauche, un officier de la gendarmerie fait irruption dans les locaux de l’École d’architecture de l’Université du Chili (où le MIR est majoritaire) et s’enquiert d’un ton martial : « Qui est le chef du MIR ? ». « C’est moi » répond José Manuel Molina, qui est à ce mo- ment le dirigeant présent. L’officier réplique : « Eh bien, ici, dans le local du MIR, nous pouvons parler ». Molina lui ayant fait remarquer qu’ils se trouvaient dans une école de l’Université du Chili, ils sortent pour converser. L’officier lui explique le motif de cette rencontre : lui-même et un groupe de gendarmes du sixième commis- sariat du quartier Almendral souhaitent établir des contacts avec le MIR. Ayant pris note de ses coordonnées, Molina les transmet au responsable du travail avec les gen- darmes. Jamais il ne saura ce qu’il advint ensuite. Trois jours après le coup d’État, il
10 [I] Molina, 1998.
11 [I] Molina, 1998.
y aura une tentative de résistance venue, apparemment, du commissariat de cet offi- cier, mais cet épisode est mal connu.
Quelques jours plus tard, deux camionnettes de la police judiciaire arrêtent deux di- rigeants du MIR pour les emmener très aimablement au poste. Là les policiers leur manifestent leur volonté d’organiser avec eux la défense du gouvernement…12
6.1.1- Les perquisitions : éléments clés dans la préparation du coup d’État
La vague de perquisitions dans les usines et les locaux de la gauche sera une des principales mesures préparatoires au coup d’État, comme le confirmeront leurs au- teurs, car, entre autres choses, ces perquisitions opposent soldats et travailleurs.
Presque un an auparavant, le 21 octobre 1972, est publié dans le Journal officiel le texte de la loi 17.798 sur le contrôle des ar- mes. De nombreuses autorités, incluant commandants de zone et préfets de gendarmerie, peu- vent faire appel à la justice mili- taire (non à la civile) pour per- quisitionner afin de rechercher des armes. En clair, en vue –ou sous prétexte– de découvrir des armes, les officiers des forces armées peuvent effectuer des perquisitions, sans l’interven- tion d’un juge ou de toute autre
autorité. Jusqu’au Tanquetazo, la loi n’avait pas été appliquée, mais une semaine après, les forces armées déclenchent des perquisitions systématiques.
La première s’effectue le samedi 7 juillet au Cimetière métropolitain de Santiago. La veille, le premier objectif est examiné par trois des organisateurs du coup d’État : l’amiral Patricio Carvajal, le général de l’Aviation Nicanor Díaz et le fantassin de marine Ariel González, un des chefs du service naval de renseignements13. La nuit du 7, environ 200 soldats de la FACH, appuyés par des hélicoptères lançant des feux de Bengale, fouillent quelques sépultures mais ne trouvent rien. Cette première per- quisition s’opère dans une enceinte sans connotation politique, pour tester sans doute les réactions.
La nuit du dimanche 8 juillet, à Valparaiso, où la Marine se sent forte, l’objectif per- quisitionné est le centre public de distribution DINAC. L’action est présentée par le journal La Estrella comme une « action navale énergique14 ». Des sacs de farine et de sucre seront ouverts, en raison peut-être d’une rumeur tenace selon laquelle les sacs de sucre cubains recèleraient des mitraillettes. L’inspection se termine par
12 [I] Molina, 1998
13 ¿Cómo llegaron las… ?, 1974, 12.
14 La Estrella, 9-7-73.
Illustration 1. Caricature sur les perquisitions et le terrorisme, revue Punto Final 191, 28-8-73.
l’arrestation de trois gardiens de nuit armés de…canifs15.
Les perquisitions se généralisent dans les entreprises où les travailleurs sont organi- sés : celle de gaz à Valparaiso, la Brasserie à Limache. Presque rien ne sera trouvé, mais la presse de droite exagère ou invente des découvertes d’armes16. L’immense majorité des perquisitions frappe la gauche et les attentats terroristes de droite de- viennent quotidiens. Des domiciles de militants de gauche, des locaux politiques ou syndicaux sont perquisitionnés, et surtout, des usines pendant les heures d'activité.
La brutalité est exigée des soldats : ils doivent affronter les travailleurs en tenue de combat, leur faire mettre les mains en l’air, les enfermer. Dans l’entreprise Lanera austral de Punta Arenas, les militaires tueront un travailleur en lui tirant dessus.
Lorsque la Marine perquisitionne, les fantassins de marine agissent généralement comme force de choc. Les marins, représentant les « forces d’appui », font la garde.
A l’exception de la perquisition du chantier naval Las Habas à laquelle participent les marins des bateaux, dont le sergent Cárdenas, sous la surveillance des fantassins, signe de la méfiance dont ils sont l’objet17. Jara se souvient qu’un fantassin lui dé- crivit la brutalité et les dégâts occasionnés : matelas éventrés, fauteuils démolis, pour rien. Seul dans l’entreprise de gaz quatre revolvers, non dissimulés, seront trouvés dans les tiroirs du directeur. S’agissant d’armes anciennes « elles n’auraient même pas servi à tirer18 ».
Fin août, le rythme des perquisitions est de une par jour19. Durant les réunions cons- piratrices effectuées par les putschistes dans la maison de Jorge Gamboa, le général Leigh insiste pour les intensifier afin de « susciter la haine20 ».
Alarmé, le président de la CUT, Luis Figueroa, demande une modification de la loi « pour éviter que des person- nes irresponsables persistent dans leurs dénonciations sans fondement préjudiciables aux travailleurs ». Mais Patricio Aylwin, président de la démocratie chrétienne, l’accuse d’armer ses militants et refuse tout change- ment21.
Les perquisitions constituent, en effet, une pièce maî- tresse dans l’organisation du coup d’État. Selon l’amiral Merino, dès qu’un endroit où se trouve une radio émet- trice est perquisitionné, des spécialistes en radiocom- munication y participent afin de connaître les équipe- ments utilisés. Le capitaine Arturo Troncoso, l’auteur du plan du coup d’État à Valparaiso, participe à de nombreuses perquisitions « pour analyser parfaitement les objectifs22 ».
15 La Estrella, 10-7-73.
16 La Estrella, 19-7-73.
17 [I] Ramírez, 2001.
18 [I] Jara, 2002.
19 Davis, 1986, 188.
20 Huerta, 1988, II, 78 ; González, 2000, 167.
21 La Estrella, 23-7-73.
22 Merino, 1998, 233-234.
Illustration 2. Arturo Troncoso, l’un des principaux organisateurs du coup d’État.
www.directemar.cl/dgtm/espanol- version/mat_grafico/galeria04.htm
6.1.2- La nouvelle grève insurrectionnelle
Les dirigeants du « front nationaliste » Patria y libertad, groupe qui se consacra es- sentiellement à perpétrer des attentats, ont offert d’intéressants témoignages sur leurs relations avec la fraction putschiste de la Marine. Manuel Fuentes, chargé de la propagande, sera un des cinq dirigeants à chercher refuge à l’Ambassade de l’Equateur après l’échec du Tanquetazo. Le gouvernement leur ayant octroyé des sauf-conduits, ils arriveront à Quito le dimanche 8 juillet.
Le 13 juillet, explique Fuentes dans ses mémoires, Roberto Thieme rentra illégale- ment au Chili via l’Argentine ; le 16, il informait la presse qu’il assumait le pouvoir et démarrait les « actions ». Le Gouvernement ordonnera bien sûr sa capture, mais, avant son arrestation par la police judiciaire, le 22 juillet, Miguel Sessa l’informe que la Marine le convie à une réunion urgente.
Le capitaine Hugo Castro (futur ministre de l’Education de la dictature) et un autre officier naval participent à la réunion. Les officiers avertissent les dirigeants de Patria y libertad qu’une nouvelle grève destinée à paralyser le pays et à créer les conditions propices au coup d’État débutera le 25 juillet. Ils sollicitent leur « collabora- tion » en faisant sauter voies ferrées, routes et oléoducs, tout en évitant de provoquer des dommages majeurs à l’infrastructure du pays. La Marine leur indiquera au moment opportun les objectifs et leur fournira les ex- plosifs. La réunion conclut par la mise en place d’un mécanisme de communication. Fuentes raconte :
« Thieme et Sessa se retrouvèrent dans un appartement de Vitacura avec un officier naval supérieur accompagné d’un capitaine dont les noms me m’ont pas été révélés.
Ce dernier les informa qu’une nouvelle grève nationale des transporteurs démarrerait le 25 juillet à laquelle se
joindraient graduellement d’autres syndicats. La paralysie complète du pays était recher- chée de manière à créer les conditions pour un pronunciamiento militaire institutionnel. A cet effet –conclut le marin– nous devons connaître la situation de vos brigades opération- nelles.
Roberto [Thieme] se vit confronté à un dilemme : révéler que de telles ‘brigades’ corres- pondaient plus à un désir frustré qu’à une réalité tangible ou, plus simplement, tenter de dissimuler la pauvreté franciscaine de Patria y libertad en matière ‘opérationnelle’. Il opta pour un ‘s’il est bien vrai, il n’en est pas moins certain’.
–Elles sont organisées dans toutes les provinces, mais leurs membres n’ont pas été entraî- nés, assura-t-il avec aplomb.
Les représentants de la Marine ne firent pas de commentaires – mis au courant sans doute par les bavardages de [Vicente] Gutiérrez – et abordèrent le thème de fond ; dans la me- sure du possible, Patria y Libertad, devrait contribuer à maintenir les voies ferrées, les routes et les oléoducs coupés, aux endroits désignés en temps voulu par la Marine –qui leur remettrait les explosifs–, pour ne pas provoquer de sérieux dégâts à l’infrastructure du pays, commentaire d’une finesse très ‘british’. Le but était d’empêcher le gouverne- ment de briser la grève des camionneurs en utilisant des organisations parallèles créées après la grève d’octobre 1972.
La Marine indiquerait également les jours où des coupures d’électricité devraient se pro- duire pour saboter les communications radio et les messages télévisés du gouvernement et de l’Unité populaire.
Illustration 3. Hugo Castro, demande au groupe Patria y libertad de faire sauter des voies ferrées, routes et oléoducs ; la Marine fournira les explosif.
www.directemar.cl/dgtm/espanol- version/mat_grafico/galeria04.htm
S’agissant d’une aide, Thieme accepta les missions et un mécanisme de communication fut établi pour recevoir les instructions23 ».
Ainsi en fut-il. La Marine –explique Fuentes– remit à Patria y libertad « une série d’orientations, via Vicente Gutiérrez », ex-commando fantassin de marine, chargé de la formation des Brigades opérationnelles des forces spéciales (BOFE), en d’autres termes, des groupes poseurs de bombes24.
A la fin de son livre, Fuentes reconnaît que l’intervention états-unienne pour provo- quer le coup d’État se fit par le bais de la Marine :
«Mais depuis quelle institution la CIA et l’ambassade américaine incitent-elles à faire le coup d’État à l’intérieur des forces armées ? Selon tous les antécédents, cela se fait à tra- vers la Marine. Ce n’est pas au sein de l’Armée de terre. C’est à mon avis le vice-amiral José Toribio Merino Castro l’artisan du ‘pronunciamiento’. Conjointement avec le général de l’aviation Gustavo Leigh Guzmán. Selon toutes les versions, Pinochet fut difficile à convaincre25 ».
Le témoignage direct de Roberto Thieme mérite d’être reproduit ; il mentionne ses contacts avec les forces armées et indique que l’officier naval avec qui ils se réunis- sent représente l’amiral Merino :
« Après avoir pris la décision de suspendre les opérations, j’ai sollicité une réunion avec l’officier naval représentant le contre-amiral José Toribio Merino, afin de l’informer de notre situation. Il m’indiqua qu’intérieurement les forces armées étaient absolument en accord et décidées à agir. Ce n’était plus qu’une question de temps, les commandants en chef ne représentaient pas le sentiment de leurs institutions, mais les hauts commande- ments étaient en faveur du renversement d’Allende. Par ailleurs, Nino López (il se réfère au chef d’entreprise Saturnino López. N. de l’A.), obtenait la même information de ses contacts avec le chef du Service des renseignements de l’Armée. Même si l’Armée de terre maintenait une position beaucoup plus hermétique, on savait que les trois plus an- ciens après le général Carlos Prats, le général Augusto Pinochet, le général Ramón Torres de la Cruz et le général Oscar Bonilla, étaient des militaires brillants, anti-marxistes et pa- triotes. D’autres dirigeants de Patria y libertad qui maintenaient des contacts en provinces avec les généraux de l’Armée de terre Forestier (Carlos) (basé à Iquique, N. de l’A.), Ca- nessa (Julio) (Colonel à l’époque, N. de l’A.) et Washington Carrasco (basé à Concepción,
N. de l’A.), nous confirmaient le cadre d’une armée monolithique, libertaire et décidée à agir26 ».
Lorsque démarre la nouvelle grève, la frénésie terroriste se déchaîne. Le troisième jour, le sous-secrétaire de l’Intérieur, Daniel Vergara, fait un premier bilan : des ton- nes d’huile lubrifiante ont été déversées dans le tunnel entre Santiago et Valparaiso ; les camionneurs en activité sont violemment attaqués ; un poteau électrique des chemins de fer près de Linares a été dynamité ; des barres de fer ont provoqué des déraillements, etc27.
Ce nouveau tourbillon terroriste est l’œuvre d’une nébuleuse de groupes d’extrême droite ; selon Manuel Fuentes, outre son groupe, les groupes du Parti national, « Ro- lando Matus », dirigés par Juan Luis Ossa. Ces groupes disposent de leurs propres hommes auxquels s’ajoute la « main d’œuvre » fournie surtout par la Marine, un peu
23 Fuentes, 1999, 295-297. Thieme répète cette version et donne le nom d’Hugo Castro dans [La Nación, 12-2-06], interviewé par Jorge Escalante.
24 Fuentes, 1999, 302.
25 Fuentes, 1999, 306-343.
26 Fuentes, 1999, 306-307.
27 Clarín, 29-7-73.
moins par l’Armée de terre et la FACH, outre « celle offerte par les agriculteurs et les camionneurs et/ou engagée expressément par ces derniers28 ».
Face à ce terrorisme effréné, l’amiral putschiste Toribio Merino est désigné par le gouvernement Chef de place à Valparaiso. Il organise immédiatement des patrouilles dans les rues effectuées par des détachements de la Marine de guerre.
6.1.3- La Démocratie chrétienne exige un cabinet militaire
Le 25 juillet, au début de la nouvelle grève, Allende invite publiquement le parti démocrate-chrétien à un dialogue, afin que la majorité démocratique du pays par- vienne à un accord destiné à poursuivre le processus de changements et à éviter une catastrophe sociale. L’épiscopat exhorte la démocratie chrétienne à converser.
Les réunions se déroulent dans un climat tendu provoqué par l’assassinat de l’aide de camp naval (voir plus bas), perpétré dans la nuit du 26 au 27 juillet. Le lundi 30, les sénateurs DC Aylwin et Olguín se rendent à La Moneda pour exposer leurs points de vue au Président, qui se contente de les écouter, accompagné du ministre de l’Intérieur, Briones (PS), et de celui de la Défense, Almeida (PS). Lors de la seconde réunion, le même jour, Allende arrive avec le ministre de l’Economie, Cademartori (PC), et celui des Travaux publics et des transports, Martones (PR), puisqu’ils allaient discuter des trois secteurs de l’économie et de la grève des camionneurs.
Mais Aylwin n’accepte pas de parler de réformes constitutionnelles et de lois ; ce thème prendrait des mois, dit-il, et la situation du pays n’admet plus d’attendre des mois, ni même des jours… Pour le chef du PDC, l’unique voie de solution est une trêve, qui n’est pas une solution mais permet de la trouver. Il explique à Allende en quoi consiste « la trêve » : démission du gouvernement, c’est-à-dire des ministres, des sous-secrétaires et d’autres cadres, et leur remplacement par des militaires. Al- lende deviendrait une figure décorative dans un gouvernement militaire. Aylwin le résume ainsi :
« L’Unité populaire et l’opposition ont confiance dans la loyauté des forces armées au ré- gime constitutionnel. Elles sont les seules qui, avec une forte représentation institution- nelle dans le cabinet, aux sous-secrétariats et dans d’autres postes moyens, procureraient à tous la sécurité ».
Les notes d’Aylwin et du Président sont publiées simultanément le jeudi 2 août. Le premier affirme que le dialogue est arrivé à une impasse, le second demande de le poursuivre29.
Pour Allende « le dialogue n’a qu’un sens : rechercher les coïncidences et les con- vergences sur les problèmes nationaux mais vitaux qui existent entre l’opposition démocratique et le Gouvernement ». Le Président offre une concession majeure : en cas d’accord, il est disposé à promulguer le projet de réforme constitutionnelle qui délimite les trois secteurs de l’économie. Il demande uniquement de légiférer pour que dorénavant les réformes constitutionnelles soient votées aux deux tiers des par- lementaires. Dans le domaine économique, Allende propose à la DC :
a) expédier simultanément des lois sur les entreprises autogérées (l’entreprise des travailleurs, revendication très prisée par la DC) ;
28 Fuentes, 1999, 298-299.
29 Qué Pasa 121, 9-8-73.
b) la participation des travailleurs dans la conduite de l’économie ;
c) des lois offrant des garanties à la petite et moyenne entreprise, un statut sur les réquisitions et interventions d’entreprises ;
d) des sanctions contre le délit économique.
e) Il exprime enfin son accord sur la demande de respecter l’État de droit, sur les mesures économiques destinées à arrêter l’inflation et sur le rejet des forces ar- mées parallèles.
Mais Allende n’est pas partisan d’un nouveau changement de cabinet qui n’appor- terait aucune solution. Bien que « je ne souhaite pas dramatiser » –conclut le Prési- dent– le pays vit des moments difficiles, « au nom de l’intérêt supérieur du Chili, nous devons maintenir le dialogue. Je vous invite formellement à poursuivre nos conversations30 ».
Patricio Aylwin insiste sur sa condition fondamentale : les militaires doivent gou- verner. Il rappelle que les forces armées et carabiniers ont le monopole des armes ; il demande de mettre fin aux occupations et de délimiter légalement l’aire de propriété sociale. Mais pour que tout soit possible :
« Il est de notre devoir de vous transmettre [au Président] notre opinion : votre autorité constitutionnelle serait renforcée et la stabilité institutionnelle de la République serait pré- servée si un Ministère était constitué avec la participation institutionnelle des forces ar- mées. Ce ministère devrait disposer de pouvoirs suffisants, aux niveaux supérieurs et moyens, pour assurer l’accomplissement de vos décisions dans le cadre de la Constitution et des lois ».
Le dialogue a pris fin, conclut Aylwin. Un accord n’est pas viable à bref délai, dit-il, et « les choses étant comme elles sont, nos conversations ont abouti à une impasse.
Vous n’acceptez aucune de nos suggestions et nous proposez uniquement la consti- tution de commissions »31. Allende aura un ultime contact avec Aylwin le 15 août dans la maison du cardinal Raúl Silva. Mais également sans résultat.
A ce moment-là, le courant appelé par Allende opposition démocratique ne l’est déjà plus. Rétrospectivement, il est évident que la direction démocrate-chrétienne, de Aylwin et Frei, ne vise plus à préserver la démocratie mais manœuvre pour amener les militaires à renverser le gouvernement. Les militaires gouverneront durant une brève période, croient-ils –ou rêvent-ils–, période durant laquelle ils désarticuleront la gauche pour ensuite leur remettre le pouvoir.
6.1.4- Le coup d’État en Uruguay
Les exigences de Patricio Aylwin ont une similitude étonnante avec les événements survenus trois jours plus tôt en Uruguay, autre pays latino-américain qui était parve- nu à maintenir un régime démocratique.
Les élections de 1971 avaient vu pour la première fois la participation du Front élar- gi, (Frente amplio) troisième force analogue à l’Unité populaire chilienne, qui obtint 18,3% des votes. En 1972, le président de l’Uruguay José María Bordaberry*, mem- bre du Parti colorado et appuyé par le Parti national (Blanco), lance une vaste offen-
30 La Estrella, 2-8-73.
31 La Estrella, 2-8-73.
* Bordaberry fut arrêté en novembre 2006, à Montevideo, accusé de l’homicide de dirigeants de l’opposition en Uru- guay et en Argentine.
sive contre la guérilla d’extrême gauche du mouvement Tupamaros. Son gouverne- ment décrète l’état de guerre interne qui suspend une partie des garanties constitu- tionnelles ; les forces armées arrêtent des dizaines de milliers de personnes et tortu- rent systématiquement. La guérilla, rapidement désarticulée, n’est toutefois pas l’unique ni le principal objectif car la répression se prolonge contre les syndicats et les partis de gauche.
Le 27 juin 1973, Bordaberry donne le coup d’État. Il dissout le Parlement et la Cen- trale nationale des travailleurs (CNT), interdit les partis politiques et contrôle l’Université. La CNT décrète une grève générale avec occupation des lieux de travail qui se prolongera durant trois semaines, sans toutefois parvenir à arrêter le coup d’État. Le pouvoir réel reste aux mains des militaires, Bordaberry conservant la pré- sidence formelle jusqu’à sa démission en juin 1976.
Ce modèle de coup d’État va exercer une certaine influence sur les analyses de la gauche chilienne. Comme nous le verrons, le MIR et d’autres croient, à tort, qu’une fraction de la droite projette un « coup blanc ». Dans ce scénario, toutes les fonc- tions importantes seraient aux mains des militaires et Allende deviendrait un élé- ment décoratif. S’il est vrai que Aylwin et d’autres le recherchent, les situations sont différentes. Les organisations sociales sont plus développées au Chili et Allende est loin d’être Bordaberry.
6.2- D
EUX ATTENTATS REVELATEURSLa turbulente seconde quinzaine de juillet est marquée par deux attentats qui concer- nent directement la Marine et révèlent l’aveuglement, et peut-être le fanatisme, des milieux qui préparent le coup d’État.
6.2.1- Bombes dans la maison de l’amiral Ismael Huerta
Quelques mois auparavant, le 11 novembre 1972, lorsque Huerta est ministre des Travaux publics, est trouvée dans le jardin de son chalet à Viña del Mar (rue 1 Po- niente 1240) une bombe qui n’explosera pas en raison du mauvais état de sa mèche.
L’amiral Merino exige du gouvernement l’arrestation des coupables, l’attentat ayant stupéfié la Marine. La police judiciaire de Valparaiso enquête dans les groupes d’extrême droite, sans résultats, tandis que Merino assure que selon ses informations il s’agirait d’éléments d’extrême gauche. Un appel anonyme au préfet de Valparaiso permet de sortir de l’impasse : « recherchez chez les vendeurs de crêpes », dit-on, en se référant à la crêperie Gypsi, située à Viña del Mar. Ce commerce, fréquenté par des gens d’extrême droite, appartient à Jorge Young Montesinos, ex-officier de la Marine de 33 ans, et à Carlos Jiménez.
Grâce à ce renseignement, la police judiciaire de Valparaiso capture, le samedi 14 juillet, 12 individus impliqués dans l’attentat, responsables, en outre, de 20 autres attentats à la dynamite dans la zone, et découvre en leur possession un petit arsenal de carabines, pistolets et explosifs32.
Les confessions des détenus permettent d’établir que la bombe artisanale contre la résidence de l’amiral fut lancée par Arturo Pinochet, âgé de 18 ans, neveu du géné- ral, et, apparemment, son préféré. Le jour de l’attentat, il avait été invité chez le marchand de crêpes ; après quelques verres, Young Montecinos et Jiménez amènent le neveu de Pinochet devant le chalet de l’amiral et le mettent au défit de lancer la bombe. Arturo Pinochet la lança, mais avant il tordra la mèche pour l’empêcher d’exploser.
Jusqu’alors, le général Pinochet avait maintenu une loyauté incontestable envers le gouvernement. Ceux qui impliquèrent son neveu dans l’acte terroriste –et le dénon- cèrent ensuite– cherchaient très probablement à le déstabiliser. La manœuvre réunit les caractéristiques d’une opération planifiée.
Les avocats du gouvernement provincial conjecturent qu’Arturo Pinochet est un mi- neur qui fut manipulé, mais l’amiral Merino exige formellement d’agir avec sévérité.
Ne pouvant se désister, les autorités emprisonnent le neveu du général avec les au- tres. Le général vêtu en civil, rendra visite de nuit à son neveu détenu à Valparaiso.
Un fait significatif surviendra durant la reconstitution de l’attentat. La police judi- ciaire amène Young Montesinos, considéré comme le véritable responsable, à la ré- sidence de l’amiral. Le détective qui l’accompagne est surpris lorsque l’amiral Huer- ta lui tend la main en lui demandant : « Lieutenant, pourquoi avez-vous fait cela ? ».
Young Montecinos lui répond qu’il n’a pu accepter de voir un amiral participer à un gouvernement communiste. Compréhensif, l’amiral Huerta lui dit de ne pas
32 El Siglo, 16-7-73
s’inquiéter, qu’il parlera à l’avocat. Pendant ce temps, la femme et la fille de l’ami- ral, tout aussi indulgentes, lui servent du café. Huerta ordonne aussitôt au détective de quitter la pièce pour lui permettre d’avoir un entretien particulier avec le détenu.
Lorsque le policier lui réplique qu’en tant que responsable il ne peut le laisser seul, l’amiral téléphone au Préfet de Valparaiso pour se faire obéir, mais celui-ci ordonne au détective de rentrer avec le détenu33.
Dans une note écrite en marge dans ses mémoires, Ismael Huerta reconnaît des rela- tions de parenté avec l’auteur de l’attentat qu’il évite de nommer :
« L’après-midi du dimanche 15, la police judiciaire amène chez moi, détenu et menotté, un officier de la Marine à la retraite, apparenté par mariage à ma famille et accusé de pla- cer la bombe en novembre34 ».
Armando Arancibia, désigné procureur par la Cour d’appel de Valparaiso, inculpe 11 détenus pour infraction à la Loi de sécurité de l’État et à la Loi sur le contrôle des armes, et laisse un seul en liberté. Les détenus resteront en prison mais avec la pos- sibilité de communiquer.
Outre l’attentat contre la résidence de l’amiral, le groupe est responsable de nom- breux autres :
− Le 16 avril, Campos, González et Jiménez, lancent une bombe contre la résidence de l’inspectrice générale du Lycée de filles de Viña del Mar, Lucía Kirberg. Le mobile du délit, selon leurs auteurs, est la militance communiste de l’inspectrice.
− Le 24 mai, Jiménez, Campos, De la Torre et Gonzaléz font exploser une bombe dans la résidence de Sergio Agüero, juge à la Cour d’appel, située calle 4 norte. Mobile dé- claré : selon les inculpés, le juge n’agit pas avec suffisamment d’énergie contre les dé- tenus de gauche.
− Le 2 juillet, Campos, Codina, Márquez, Soto et Skewes lancent une bombe, qui n’explosera pas, dans les garages du palais présidentiel du Cerro Castillo, où se trouve un dépôt de combustible.
Ces attentats ne sont sans doute pas les seuls perpé- trés par le commando. Aucun n’avait été revendi- qué, ce qui permettait de les imputer à la gauche ou, du moins, au « chaos régnant ».
Le juge décide de laisser en liberté Vladimir Huber Delgado, fils d’un ex-maire de Viña, bien qu’il ait reconnu sa participation à l’attentat à la dynamite du 27 juin contre la résidence du dentiste Ernesto Dighero Lajaña35. La Cour d’appel, indulgente, in- culpe les autres uniquement pour « trouble de l’ordre sur la voie publique », un délit qui leur per- met de demander la liberté sous caution36.
Toutefois, le dimanche 15 juillet, à 2 h. du matin – le lendemain de l’arrestation du groupe–, une nou- velle bombe explose dans la résidence de l’amiral et deux autres similaires dans différents endroits :
33 Vega, 1983, 220-223.
34 Huerta, 1988, II, 55.
35 Puro Chile, 21-7-73.
36 La Estrella, 11-8-73.
Tableau 1. Inculpés pour attentats à Viña del Mar, notamment contre la résidence de l’amiral Huerta
Oscar Campos Fardella, Jaime Codina Díaz,
Gonzalo De la Torre Carmona, Carlos Santiago Jiménez Díaz, Fernando Márquez Espinoza,
Luis Arturo Pinochet Campos (neveu du fu- tur dictateur),
Ricardo Skewes Montecinos, Juan Antonio Soto Soto, Héctor Torres Saldés,
Jorge Luis Young Montesinos (ex officier de la Marine),
Nilo González (en fuite),
Vladimir Huber Delgado ( laissé en liberté).
l’une dans l’édifice ENACO situé dans la même rue, et l’autre dans le quartier Lord Cochrane, habité par du personnel de la Marine. Les explosions se feront entendre dans tout le centre de Viña del Mar. Il n’y aura pas de victimes, mais des dommages matériels et des vitres brisées37. Après ces attentats, la Marine établira sa propre sur- veillance dans toutes ses enceintes et quartiers résidentiels38.
« C’était prévisible ; nous l’avions préalablement annoncé », déclare Salvador Al- lende. En effet, le samedi, il avait demandé au sous-secrétaire du gouvernement d’avertir qu’une vague de provocations s’annonçait. Le Président l’avait également prié d’informer le secrétaire du Cardinal, Valech, que la procession de la Vierge ris- quait d’être perturbée, en inculpant la gauche. Les responsables des attentats, affirme Allende, sont « les secteurs d’extrême droite et les comploteurs de Patria y libertad, dont certains agissent encore cachés39 ».
La presse putschiste maquille l’arrestation du groupe d’extrême droite. Le journal du soir La Estrella de Valparaiso titre : « Face aux attentats de ce dimanche, la Marine organise sa propre surveillance », et informe que la Marine a ordonné la surveil- lance spéciale de tous ses services administratifs et des quartiers navals pour sauve- garder l’intégrité physique de tout le personnel40. Par contre la revue Ercilla infor- mera que les membres d’un commando de Patria y libertad, ayant reconnu l’attentat contre la résidence de l’amiral Ismael Huerta, ont été inculpés à Valparaiso41.
A cette époque, il est déjà évident que les bombes dans la résidence de l’amiral sont l’œuvre des artisans de la crise. Juan Cárdenas entend « des commentaires selon les- quels tout avait été préparé par les services de renseignements eux-mêmes »42. Le marin Julio Gonzaléz est au courant de la réussite du travail du préfet de la police judiciaire de Valparaiso, Juan Bustos, âgé de 47 ans*, et des liens terroristes avec l’amiral :
« J’ai un beau-frère qui fut préfet de la police judiciaire et qui connaît parfaitement l’histoire ; nous en avons discuté et avons vu où cette situation menait. Très curieusement, une bombe est placée dans la maison d’un amiral, où il n’y a personne, pas même le chien, et la démolit à moitié ; l’enquête permet au préfet de la police judiciaire de Valpa- raiso d’établir que les poseurs de bombe ne sont pas des terroristes, mais un officier des forces armées et quelques messieurs de Patria y libertad ; même la propre fille de l’amiral sortait avec un de ceux qui avaient posé la bombe43 ».
37 El Siglo, 16-7-73 ; El Mercurio de Valparaiso, 16-8-73.
38 La Estrella, 16-7-73.
39 Puro Chile, 17-7-73.
40 La Estrella, 16-8-73.
41 Ercilla, 1988, 22-8-73, Hugo Mery.
42 [I] Cárdenas, 2002.
* Le 11 septembre, Juan Bustos fut détenu par la Marine dans un lieu inconnu; il est torturé au sujet d’un présumé trafic d’armes et ensuite abandonné sur un terrain en friche. Il poursuivra son travail à la police judiciaire jusqu’à sa nouvelle détention ordonnée par le ministère public naval de Valparaiso en avril 1974, cette fois pour trafic d’armes.
Le 2 mai, il parvient à obtenir une arme, se tire une balle dans la tête et décède cinq jours plus tard. Deux semaines après, le ministère public informe sa femme que Bustos n’avait aucune relation avec le présumé trafic. Durant les années nonante, le Conseil supérieur de la corporation nationale de réparation et réconciliation arrive à la conclusion que la « décision de se suicider de Juan Ramón Bustos Marchant fut la conséquence des tortures et vexations infligées par des agents de l’État pendant qu’il était privé de liberté, accusé de délits qu’il n’avait jamais commis ».
43 [I] Julio González, 2001.
Le MAPU de Valparaiso obtient des informations concordantes. Le chauffeur de Is- mael Huerta (ou l’un d’entre eux), « lié affectivement » à l’époque à une militante du mouvement, lui raconte que la bombe est en réalité un auto-attentat, perpétré par des groupes de Patria y libertad liés à des officiers de la Marine44.
Dans ses mémoires, Ismael Huerta écrit un récit tordu sur ce thème qui le gêne. Le Superintendant des douanes, Leopoldo Zuljevic*, « communiste » précise-t-il, l’avait averti qu’il aurait rapidement des nouvelles de la bombe trouvée dans sa résidence en novembre. Sans doute se réfère-t-il à la détention des auteurs, mais Huerta pré- sente ceci comme l’avertissement d’une nouvelle bombe.
L’amiral lance ensuite une infamie : un officier –anonyme– lui aurait raconté qu’un fonctionnaire de la police judiciaire –également anonyme– détenu sous la dictature avait « reconnu » au cours d’un interrogatoire avoir fait partie d’un groupe d’agents de la police judiciaire qui placèrent la bombe. Comme Joignant est directeur du ser- vice, il est responsable de la bombe conclut-il…45 Si une telle « confession » a exis- té, sa véracité est plus que douteuse : après le coup d’État, le terme « interrogatoire » est un euphémisme pour désigner la torture. Cette infamie devint pourtant une vérité dictatoriale qui se prolongea durant plus de trente ans, même après 15 ans de gou- vernement de transition.
Sur le site web officiel de la Marine, on peut lire dans la biographie de Huerta : Le 15 juillet 1973, sa résidence subit un attentat à la bombe placée par la Police judiciaire dirigée par Alfredo Joignant, qui avait été nommé directeur de ce Service par S.E. le Pré- sident de la République, Salvador Allende Gossens46 ».
La colère d’Ismael Huerta contre la police judiciaire, qui parvint à identifier et à ar- rêter les auteurs du premier attentat, s’explique car sa proximité politique et fami- liale avec eux fut ainsi révélée. En outre, la surveillance dont il est l’objet le dé- range ; il est en effet soupçonné, à juste titre, d’être en train de conspirer.
6.2.2- L’assassinat de l’aide de camp Arturo Araya
Le 25 juillet débute la seconde grève contre le gouvernement. Le 26, vers minuit, le Président revient d’une réception à l’ambassade de Cuba, accompagné de son aide de camp de service, tandis que les aides de camp aérien et naval échangent quelques mots peu avant de partir. Ce dernier, le capitaine Arturo Araya, rentre à pied chez lui, au croisement de Providencia et de la rue Pedro de Valdivia, vers 0h30. A peine entré chez-lui, il entend des explosions et des tirs. Armé d’un pistolet mitrailleur, il se penche au balcon, constate qu’il est la cible des tirs et réplique par une rafale d’intimidation. Les tirs reprennent. Blessé au thorax, sa famille l’emmène d’urgence à l’Hôpital militaire. Lorsqu’arrive Alfredo Joignant, le directeur de la Police judi- ciaire, il rencontre Allende vêtu d’une blouse blanche et entouré d’autres médecins (Allende était médecin) faisant des massages cardiaques au blessé. Brusquement il s’arrête et s’exclame ému : « Messieurs, le commandant Araya est mort ! C’est ça le
44 [I] Luna, 2003.
* Après le coup d’État, Zuljevic sera torturé au point d’en perdre l’audition.
45 Huerta, 1988, II, 54.
46 www.armada.cl/site/tradicion_historia/historia/biografias/857ihuerta.htm, pc 12-8-07.
fascisme !47 ».
Deux jours après l’assassinat, une campagne médiatique se déchaîne ; elle mérite d’être étudiée comme un classique de la désinformation. Elle est orchestrée par des agents des services de renseignements de la Marine et de la Gendarmerie, des par- lementaires, des militaires et des journalistes. La presse putschiste accuse des mili- tants socialistes, des membres de l’escorte présidentielle et des diplomates cubains.
Parmi les officiers navals, l’indignation contre le président est à son comble.
Mais la police judiciaire, dirigée par Alfredo Joignant –seul service qui recherche réellement les coupables–
parvient à les arrêter : les auteurs sont des membres d’un commando d’extrême droite qui, cette nuit-là, tirait sur les bus et plaçait des bom- bes. Ils seront remis en liberté le 12 septembre et recevront quelques an- nées plus tard des condamnations symboliques qu’ils n’accompliront pas puisque Pinochet les graciera.
Plusieurs d’entre eux travailleront pour les forces armées dans le Commando conjoint et seront in-
culpés pour disparitions (2005). Toutefois, les recherches diligentes de Mónica Gon- zález, publiées dans la revue Cauce (26-7-84), et les enquêtes des enfants de l’aide de camp et du journaliste Jorge Escalante, ont permis d’établir qu’ils ne furent pas les seuls impliqués. Arturo Araya fut assassiné par un tireur d’élite, posté à un bal- con face à sa résidence. L’assassin a agi « à la demande de certains secteurs de la Marine et politiques qui font l’objet d’une enquête48 ».
6.2.2.1- Un peu plus qu’un loyaliste
Traditionnellement, les aides de camp sont des assistants du Président. Ils symboli- sent non seulement la soumission des militaires aux institutions républicaines, mais jouent également le rôle plus ou moins connu –et toléré– d’informateurs auprès des officiers supérieurs. Dans le cas de l’aide de camp naval, lequel de ces rôles prédo- mina ? De nombreux signes indiquent qu’à la différence de la majorité des officiers de la Marine, Araya, très respectueux des lois, est résolu à s’opposer à un coup d’État. Il jouit de toute la confiance et de l’estime d’Allende au point qu’il sera une des rares personnes citées nommément dans son dernier discours.
Le comportement de l’aide de camp, le 29 juin, décrit par Isidoro García, un survi- vant de l’escorte d’Allende, en dit long sur ses convictions. Durant le Tanquetazo, le cortège présidentiel, composé des trois automobiles habituelles, outre une quatrième d’appui, part de Tómas Moro en direction de La Moneda. La caravane tente d’éviter les itinéraires habituels et passe cette fois devant la caserne de la police judiciaire.
Près du canal 7 de la télévision, le cortège croise par hasard un détachement de sol-
47 González, 2000, 210.
48 La Nación, 7-4-05, Jorge Escalante.
Illustration 4. Allende et son aide de camp le capitaine Arturo Araya.
Breve Historia de la Unidad Popular, section photographies.
dats. Tous ignorent s’il s’agit de putschistes ou de soldats loyaux. L’escorte, com- mandée par Juan José Montiglio, prend position de combat, tandis que le Président descend de son véhicule suivi de l’aide de camp. L’escorte assiste à ce dialogue :
« Allende : –Rangez les armes jeunes gens.
L’aide de camp : –Je regrette, Président. Dégainez immédiatement. Président, nous ne pouvons leur laisser l’avantage. Toutes les armes dehors ! Préparez les antichars !
Allende : –Faites Arturo. Vous avez raison.
L’aide de camp (s’adressant à Montiglio) : –Excusez-moi, j’ai empiété sur vos attribu- tions.
Montiglio : –Je vous en prie, ce n’est rien.
A ce moment [commente Isidoro García, un membre de l’escorte] je me suis rendu compte que l’aide de camp Araya, que nous considérions comme un militaire loyaliste, était plus que cela. Il était à sa manière au côté de Allende, dans le cadre d’une Constitu- tion et d’une loi qui étaient en train d’être violées49 ».
Le groupe avance mais, heureusement, les soldats étaient loyaux.
Arturo Araya, sans avoir des idées de gauche, avait manifesté une certaine sensibili- té sociale, chose rare parmi ses collègues. La lettre de condoléances, envoyée par le
MIR à son épouse, rappelle que « Bien qu’il ne partageait pas nos idées, son époux fut l’un des rares officiers des forces armées qui, avec courage et générosité, nous exprima personnellement sa tristesse lors du décès de Luciano Cruz, il y a presque deux ans50 ».
Cette sensibilité le met dans une situation difficile, rappelée par le cardinal Silva Henríquez : « Le commandant Arturo Araya avait été soumis à une forte tension du- rant les semaines précédentes, car il lui était reproché d’être proche d’Allende51 ».
Dans une dernière conversation avec l’amiral Huerta, il aurait dit : « On me critique en tout ; que je suis communiste ; que j’amène des femmes chez le Président ; qu’il m’a offert une Fiat 125. Où est-elle ? Mes moyens sont limités et je mène une vie dif- ficile ; je n’invite pas à manger pour qu’on ne me dise pas que j’obtiens les vivres au marché noir. Vous ne vous rendez pas compte à quel point je subsiste difficile- ment52 ».
L’aide de camp sent que quelque chose se trame contre lui. Ses enfants se souvien- nent comment, vers la mi-juin, Arturo Araya avait réuni sa famille pour annoncer qu’un officier de la Marine lui avait appris l’existence d’un complot pour l’assassiner. Il n’avertit ni le gouvernement ni le commandement de la Marine, mais pressent le danger : « Je vais sortir de La Moneda entre quatre planches » dit-il53. Deux jours avant son assassinat, son fils Enrique se présente à son bureau à La Mo- neda. Avant de prendre congé, Arturo Araya lui dit : « Je veux que tu saches que je suis un officier de la Marine, je n’ai jamais été ni ne serai un politicien. Ton père est ici uniquement parce qu’il a été désigné par le haut commandement comme aide de camp naval du Président ; tu sais que j’ai tenté de partir, mais je n’ai pas pu ». Son fils perçoit de l’amertume et lui demande la raison de ces propos. « Parce qu’il faut
49 Quiroga, 2001, 94.
50 El Clarín, 29-7-73.
51 Silva Henríquez, 1991, 261.
52 Huerta, 1988, II, 34.
53 La Nación, 29-9-03, Jorge Escalante.
que tu le saches », répond-il54. 6.2.2.2- L’homicide
Le 26 juillet, Guillermo Claverie et Guillermo Bunster, membres d’un commando d’extrême droite, s’entretiennent avec deux dirigeants de Patria y libertad : un cer- tain Alonso et Miguel Sessa, à qui, précédemment, le capitaine Hugo Castro avait demandé d’effectuer des attentats et promis des explosifs. Claverie explique qu’à 20h30, ils se sont rendus à la maison de l’ex-cadet naval Jorge Ehlers et de son beau-fils Alejandro Ellis qui les prient de réunir leur groupe. L’objectif est de créer le chaos dans un secteur de Providencia « car la Marine sera cette nuit à Santiago ».
Jorge Ehlers leur passe une mitraillette Marcatti 22 et une boîte de clous à trois poin- tes. Claverie et Bunster convoquent quelque 20 « nationalistes » dans la maison de ce dernier55. L’origine de ce groupe se perd dans la nébuleuse d’extrême droite : Ro- berto Thieme affirmera plus tard que ce groupe s’était séparé de Patria y libertad, en emportant quelques armes56.
Leur mission, explique Bunster, est de créer un climat propice « au soulèvement de la Marine » qui se produirait cette nuit-là. Ils doivent tirer sur des véhicules publics, disperser les clous à trois pointes dans les rues et placer des bombes aux endroits qui leur semblent propices. En bref : « nous allons semer la pagaille à Providencia », dit-il, en leur distribuant armes et explosifs57. Ehlers et Ellis fixent le départ à 23 heures. Chacun s’en va muni d’une arme. Claverie fait exploser une première bombe, signal du début des attentats. Juan Zacconi et Guillermo Necochea font ex- ploser la seconde face à la maison de l’aide de camp, sans doute pour le faire sortir58. Dans le même secteur, Guillermo Claverie tire indistinctement sur les voitures qui circulent dans la rue Providencia, Wilfredo Perry tire contre un minibus et un bus de l’entreprise publique de transports en communs, tandis que Guillermo Bunster fait exploser une bombe dans une camionnette de l’INDAP, un département du ministère de l’Agriculture. Un homme armé se penche au balcon, les apostrophe et tire en l’air ; Guillermo Claverie et Carlos Farías tirent sur lui et le touchent59.
Pour la première fois, un officier de la Marine est victime d’un assassinat politique.
Le crime provoque stupeur et émotion. Le documentaire La Batalla de Chile de Pa- tricio Guzmán immortalisera la tension et l’agressivité qui transparaissent sur les vi- sages des officiers navals durant l’enterrement.
La Police judiciaire charge de l’enquête le préfet Hernán Romero. Il s’agit d’un homme plutôt de droite, qui, durant le gouvernement antérieur, dirigea la Police po- litique, mais il est considéré comme le meilleur policier. Pressentant la complexité du cas, Joignant met à sa disposition tous les moyens du service. Romero réplique :
« J’ai fait beaucoup d’enquêtes dans ma vie, mais celle-ci est la plus difficile : nous allons avoir contre nous les services de renseignements militaires, la CIA…60 ». La Présidence offre 10 millions d’escudos de récompense à qui apportera un indice.
54 La Nación, 29-9-03, Jorge Escalante.
55 La Nación, 20-3-05, Jorge Escalante.
56 El Mostrador, 12-2-04, Carlos González Isla.
57 Chile Hoy 61, 10-8-73, Victor Vaccaro.
58 La Nación, 20-3-05, Jorge Escalante.
59 Chile Hoy 61, 10-8-73, Victor Vaccaro ; La Nación, 20-3-05, Jorge Escalante.
60 González, 2000, 210.
L’enquête démarre par un conflit de compétences. La Cour suprême désigne Abra- ham Meershon comme procureur*, tandis que le Conseil supérieur de sécurité natio- nale* confie le cas à la justice navale61 laquelle nomme Aldo Montagna procureur, opposant connu au gouvernement qui, peu auparavant, avait aidé l’amiral Huerta à préparer un discours contre un projet éducationnel du gouvernement62. Montagna s’installe à Santiago et demande au procureur de la Cour suprême de s’abstenir, ce qu’il fera quelques jours plus tard.
Finalement, le Conseil accepte la proposition d’Allende : pour que l’enquête soit transparente, une commission d’investigation coordonnera tous les services de ren- seignements. Elle sera présidée par le général de l’aviation Nicanor Díaz Estrada, chef du service de renseignements de la FACH et un des premiers conjurés. Font par- tie de l’équipe : le capitaine des renseignements de la Gendarmerie Germán Esqui- vel, l’officier des renseignements de l’Armée de terre Pedro Espinoza (il deviendra le second de la DINA), deux commandants de la Marine, un certain Vergara et Daniel Guimpert Corvalán63. Presque tous sont d’extrême droite et liés au coup d’État.
6.2.2.3- La manipulation médiatique
Deux officiers des Carabiniers, le lieutenant Merino Rosas et le capitaine Germán Esquivel Caballero –ce dernier comptant deux ans d’entraînement dans la police ju- diciaire aux États-Unis–, informent la presse de droite, avant leurs supérieurs, de l’arrestation de l’assassin64. Le capitaine Esquivel était arrivé au domicile de l’aide de camp, à l’aube du 27 juillet, soit 20 minutes après l’attentat, vêtu en civil et ac- compagné de deux personnes. La famille s’étonna alors de leur arrivée si rapide et des étranges questions posées.
Durant les heures qui suivent le crime, le capitaine Esquivel se charge de fabriquer un faux coupable. Selon la revue La Firme, il parcourt les commissariats en compa- gnie de Daniel Guimpert Corvalán –un lieutenant du Service de renseignements na- val– et choisissent José Luis Riquelme, un électricien du SEAM*, arrêté pour ébriété et porteur d’une carte d’adhésion au Parti radical. Ils lui en auraient fabriqué une au- tre du Parti socialiste65. En tout cas, il est établi que Riquelme fut arrêté près du gouvernement provincial de Santiago ; il y sera emmené pour y être torturé (Ri- quelme les accusera lors de la confrontation) jusqu’à ce qu’il « avoue » sa participa- tion dans le crime et l’implication, en outre, de socialistes et de Cubains. Psycholo- giquement fragile, l’électricien tentera de se suicider au ministère naval.
Le capitaine Esquivel et le lieutenant Luis Merino informent les détectives que l’électricien Riquelme s’est présenté volontairement et a reconnu sa participation et celle de son groupe de gauche66. Il aurait impliqué trois Cubains, disent-ils, et Bruno (Diego Blanco), chef de l’escorte d’Allende. Le malheureux électricien ratifie ses
* En 1970, Abraham Meershon avait rapidement libéré les membres du commando de droite qui assassinèrent le gé- néral Schneider [González, 2000, 212].
* Formé des commandants en chef des forces armées et de Carabiniers, du chef de l’État-major et du ministre de la Défense.
61 El Clarín, 31-7-73.
62 Huerta, 1988, II, 11.
63 González, 2000, 211.
64 Punto Final, 11-9-73, supplément, Patricio García.
*SEAM : Service des équipements agricoles mécanisés, une entreprise publique.
65 La Firme, 28-1-03 dans www.memoriaviva.com/Boletin/Boletin59.PDF, pc 12-8-07.
66 La Nación, 17-4-2005, Jorge Escalante.
« confessions » devant le procureur militaire Joaquín Earlbaum et le procureur de la Cour Abraham Meershon67. Esquivel présente comme preuve les aveux signés par Riquelme et l’enregistrement d’une conversation entre des fonctionnaires de l’ambassade cubaine interceptée par les services de renseignements de l’Armée de terre, à charge de Pedro Espinoza. La phrase critique est : « l’attentat a provoqué une émotion trop vive »…
Incrédule, le préfet Romero de la Police judiciaire demande à interroger Riquelme.
Ceux qui le détiennent ne peuvent refuser. A peine est-il arrivé à la Brigade des ho- micides, que, sans lui poser de questions, il le prie de baisser son pantalon. Il cons- tate immédiatement qu’il a les testicules horriblement gonflés, résultat des tortures.
Le policier conclut que sa détention est une provocation, l’interroger serait une perte de temps. Il faut suivre de nouvelles pistes68.
En quelques heures, une gi- gantesque campagne de presse se déchaîne contre les mem- bres de la garde présidentielle (GAP), des diplomates cubains et le gouvernement lui-même.
Y participent, les sénateurs García Garzena, Fernando Ochagavía, Pedro Ibáñez (PN) et les députés Pérez de Arce, Silvia Pinto et Mario Arnello du PN, Claudio Orrego et le président de la Chambre lui- même, Luis Pareto, tous deux
DC.
A partir du vendredi 27, la presse de l’opposition publie à grands titres les « confes- sions » de Riquelme. Le 28, le quotidien d’extrême droite Tribuna diffuse la trans- cription d’une cassette (du moins est-ce présenté ainsi) où des personnes à l’accent cubain parlent du crime69. Le procureur naval Montagna et le général Díaz orientent la recherche contre le gouvernement : ils interrogent les membres de l’escorte de Al- lende et, le vendredi 27, perquisitionnent un avion de Cubana de aviación70. Ils ne découvrent évidemment rien mais alimentent la croyance que les coupables se trou- vent parmi eux.
Le samedi 28, le directeur de la Gendarmerie José María Sepúlveda, qui sait en par- tie comment les confessions de Riquelme ont été obtenues, leur retire toute validité en rappelant qu’il est emprisonné en raison « de son intempérance », c’est-à-dire, de son ébriété. Le sous-secrétaire et le ministre de l’Intérieur, Daniel Vergara et Carlos Briones, démentent sur les chaînes de radio la version qui implique Riquelme la taxant de «abjecte, de fausseté absolue71 ».
67 González, 2000, 212.
68 González, 2000, 212-213.
69 Cité par Qué Pasa, 9-8-73.
70 La Firme, 28-1-03 dans www.memoriaviva.com/Boletin/Boletin59.PDF, pc 12-8-07.
71 La Estrella, 30-7-73.
Illustration 5. El Mercurio de Valparaiso du 29-7-73 diffuse la fausse in- formation : l’assassin de l’aide de camp serai socialiste, employé d’une entreprise publique, il s’est rendu craignant par sa vie et il y avait 3 cu- bains parmi les assassins.