Points de vue
1736 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 17 septembre 2014
Il faudrait tout d’abord s’entendre sur la notion de santé autant que sur celle de ma
ladie proprement dite. Comparable à une véritable aiguille de la balance homéosta
tique se dresse la notion de norme qui, en soi, n’est qu’un produit historique et cultu
rel et, par là, assujetti à des conceptions passagères, sinon parfois à des modes. Sou
vent d’ailleurs la notion de norme s’appuie sur une sorte de personnagerobot, d’un âge assez jeune et de caractéristiques uni
formes et plutôt anonymes. Personnage
robot qui, à certains égards, peut devenir presque persécuteur en voulant établir à tout prix un modèle de référence universel apte à nous faire tous nous sentir suscep
tibles de ne pas y correspondre suffisam
ment.
Cela, en outre, sème le doute que la perte de la santé, d’une santé donc officialisée, pourrait être la conséquence d’une négli
gence persistante de notre part. D’une in
souciance par rapport à la conservation d’une santé entendue surtout comme un devoir communautaire. Bref, la santé, ici, correspondrait pour chacun à une mise à l’épreuve non seulement d’une autogestion valable, mais surtout d’une efficience quo
tidienne fondée sur des exigences collec
tives. Cela pourrait même pousser à bien utiliser les périodes de repos allant du som
meil aux jours de congé, aux vacances an
nuelles.
A la rigueur, les enfants devraient au plus vite apprendre à ne pas se donner de la peine afin de disposer d’une santé suffi
sante ; mais cela risquerait de les reléguer dans la tranche des handicapés, des margi
naux, voire des autistes. Alors que le main
tien d’une intégration assez méticuleuse par exemple du poids corporel donné, d’une activité physique régulière, d’un équilibre psychoémotionnel vérifiable représente
rait pour tous la garantie d’une apparte
nance sociale méritoire comme d’une vali
dité morale sûre de sa propre existence.
D’autre part, la notion de norme se con
fond avec celle de qualité de vie, pour ne pas dire celle de bienêtre et, pourquoi pas, celle de bonheur tout court. Un bonheur
confirmé par des résonances et des vérifi
cations publiques constantes, excluant ainsi des velléités égocentriques d’un bonheur trop intériorisé, qui ne serait alors que le fruit d’un excès outrancier de personnali
sation et d’éloignement progressif des codes préétablis. Il y aurait également en jeu la tentative ou l’espoir d’exclure, d’emblée ou peu à peu, l’apport d’une présumée chance ou malchance, remplacée par la preuve que chacun finit par avoir la santé qu’il mérite.
Dans une telle perspective, il est clair que l’idée de la mort serait tenue à l’écart, peut
être soupçonnée d’une forme d’interférence de pensées pessimistes éventuellement re
liables à des manifestations dépressives.
Manifestations dépressives vues à leur tour comme un passage de frontière anodin en
tre la santé et la maladie. Et par là, en retour, dans la mesure où chacun serait donc tenu respon
sable de son propre état de san
té, d’une mise en relief d’autres formes de négligence. Un peu à la manière dont un quelconque emploi pourrait être tenu pour responsable d’en arriver à un «burn out» par le fait de ne pas avoir suffisamment veillé à bien équilibrer ses heures de travail et ses heures de repos.
Une fois la maladie quand même instal
lée se pose le problème médical d’un diag
nostic approprié, impliquant une thérapie virtuellement efficace, susceptible d’amener à une récupération de la santé temporaire
ment perdue.
Tout cela, cependant, implique, si l’on y prête attention, d’autres problèmes qui sont à la fois d’ordre pratique et d’ordre concep
tuel. Peuton vraiment récupérer la santé antérieure, ou s’agiraitil, quoi qu’il en soit, d’une santé amoindrie, fragilisée ? Ou alors – ce qui deviendrait le comble – d’une santé meilleure et plus solide que celle mise en jeu par la maladie ? Fascinés que nous se
rions tous par l’adage nietzschéen que «tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort» ? La guérison, ainsi, ne serait plus réductible à une réparation quelconque, mais engen
drerait, à l’extrême, l’hypothèse qu’un état de maladie donné est susceptible de confé
rer à la personne atteinte une identité mieux définie, des contours psychosociaux relia
bles à des gènes hérités, à des prédisposi
tions particulières sousjacentes s’exprimant paradoxalement par l’éclosion pathologique en cause.
Il faudrait donc en arriver à proposer au patient de se préparer comme il faut à la possible guérison de son mal afin de valo
riser au maximum l’expérience pathologi
que. Le temps passé pendant l’état de ma
ladie ne serait ainsi plus vu comme un gas
pillage existentiel, mais comme une sorte de mise à l’épreuve de ses propres capacités adaptatives. Assumer de plainpied autant la souffrance encourue que la jouissance d’avoir pu la supporter et enfin de la dé
passer. Accorder autant d’importance aux efforts thérapeutiques des soignants qu’à un remaniement intérieur de la part du pa
tient luimême allant de la mise en évi
dence de perspectives autothérapiques à un total réajustement des rapports auto
perceptifs avec les différents organes et les différentes fonctions de son propre corps.
En d’autres termes, en faisant valoir une intrication maximale entre psyché et soma, entre subjectivité et objectivité, entre bonne volonté et spontanéité, entre histoire per
sonnelle et prévalence d’une pathologie donnée, entre l’envie de vivre et une sub
tile fascination à l’égard de la mort. En se préparant, entretemps, à voir se transfor
mer, de la part des autres, y compris l’en
tourage familial, un inévitable sentiment de pitié au départ en admiration, voire en jalousie.
Mettre en évidence des ressources insoup
çonnées d’un réajustement équilibrateur, d’une capacité effective de profiter de l’ex
périence pathologique et par là d’un ren
versement radical des perspectives existen
tielles habituelles.
Pr Georges Abraham Avenue Krieg 13 1208 Genève
Au-delà de la guérison
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Une fois la maladie installée se pose le problème médical d’un diagnostic approprié, impliquant une thérapie virtuellement efficace
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