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Article pp.457-478 du Vol.7 n°3 (2009)

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Texte intégral

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et des sciences de la société

Huguette Rigot

ER-TIM (Texte, Informatique et Multilinguisme) INALCO, 2 rue de Lille

F- 75006 Paris

[email protected]

RÉSUMÉ. Malgré un fort et médiatique développement des technologies du Web 2.0, notamment des wikis, aucun projet public et officiel porté par des communautés scientifiques n’existe. Cette situation particulière impose d’analyser les causes de leur actuel désintérêt pour ce type d’organisation des connaissances et les possibles raisons d’une adhésion. Notre analyse porte principalement sur les innovations en matière d’écriture collaborative rendue possible par l’utilisation des wikis, dans les disciplines où la production de textes joue un rôle central.

ABSTRACT.Despite a strong and mediatic development of Web 2.0 technologies, in particular wikis, no project, public and official, has been carried by scientific communities. This particular situation requires analyzing the causes of their current disinterest in this type of organizing knowledge and possible reasons for accession. Our analysis will focus mainly on innovations in collaborative writing, made possible by using wikis, in disciplines where the production of texts plays a central role.

MOTS-CLÉS : écriture collaborative, wikis, écriture alternative, organisation de la recherche, Web 2.0, engagement.

KEYWORDS: collaborative writing, wikis, alternative writing, search organization, Web 2.0, engagement.

DOI:10.3166/DS.7.457-478 © Cned/Lavoisier

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Introduction

La science, le logiciel libre et Wikipédia, font figure de modèles pour la production de connaissances de type Web 2.0. Or, en dehors de quelques rares expérimentations mises en place par de petits groupes et des interventions strictement individuelles, recouvertes, sur Wikipédia, par ce qu’on pourrait nommer le pseudonymat, les chercheurs ne sont pas encore engagés de façon collective dans cette nouvelle distribution du travail et dans cette organisation innovante de la production de contenus. Cette défection est à mettre en rapport avec les anciennes formes de captation de la valeur de l’activité scientifique pour analyser le paradigme de la société de la connaissance, dont le moteur est justement la science et ses productions.

Émergence ambivalente de la société de la connaissance Certitude des changements et incertitude de l’action

Qui supporte l’incertitude ? Certainement pas les marchés financiers, les organisations, les entreprises. Pourtant aujourd’hui, il faut apprendre à « agir dans un monde incertain »1. Cette incertitude, réelle ou liée à un sentiment d’insécurité généralisé, est corrélée aux actuels bouleversements de l’économie et plus spécifiquement du système de production capitaliste. Les réflexions suggérées par cette nouvelle situation mondiale conduisent certains auteurs comme Yann Moulier Boutang2, à l’interpréter non pas comme une crise ou une nouvelle phase de développement du capitalisme industriel, mais comme la « grande transformation » conduisant à l’émergence du capitalisme cognitif qui fait suite aux capitalismes marchand et industriel.

Comment agir face à l’incertitude ? En mettant en place de nouveaux mécanismes de régulation, en corrigeant les anciens ou, à l’opposé, en la considérant comme une des caractéristiques du nouvel ordre mondial ?

Les chercheurs, dans les humanités et les sciences de la société3, se trouvent désormais au centre de ces questionnements comme acteurs et non plus comme

1. Callon M., Lascounes P. et Barth Y., Agir dans un monde incertain, Paris, Seuil, 2001.

2. Moulier Boutang Y., Le capitalisme cognitif. La nouvelle transformation, Paris, Éd.

Amsterdam, 2007.

3. Nous préférons utiliser cette expression un peu longue pour définir ce domaine des connaissances, parce que la plupart des chercheurs actifs dans les disciplines le constituant préfèrent ce syntagme à celui de SHS qui est le produit d’une redéfinition ou d’une recaractérisation opérée par les acteurs publics. Dès qu’apparaît cette notion de SHS dans un texte, on peut y trouver la trace – en positif ou en négatif – d’une prise de position des acteurs publics et non des acteurs scientifiques. Un même type de remarque peut être faite au niveau d’autres vocables employés : savoirs versus connaissances, savants versus scientifiques. Les premiers termes des deux oppositions citées comme exemples sont plus proches des

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professionnels de l’observation et de l’analyse socio-économique. Cette situation, inhabituelle pour eux, explique en partie leurs maladresses ou leur désarroi.

Leurs collègues des sciences, dites dures, sont en relations, depuis plus longtemps, avec les grands groupes d’édition internationaux. Ils ont trouvé des ajustements, des parades plus vigoureuses pour mettre en place des formes acceptables de « captation » de leur travail ou, autrement dit, de leurs activités de recherche transformées en biens soumis au système de l’échange marchand. De plus, les budgets, nécessaires à la mise en œuvre de leurs programmes de recherche, les ont obligé à coproduire des formes d’ajustements des contenus scientifiques – reformulations des questionnements des appels d’offres et des réponses susceptibles d’être acceptées par les commanditaires – avec les acteurs publics et privés. Ce long travail d’acculturation tant économique, politique que social a été peu pratiqué par les chercheurs en sciences humaines et sociales4.

Enfin, leur intégration au sein de laboratoires, d’UMR, etc. a peu modifié leur organisation du travail : l’écriture des résultats de recherche ne relève, dans la plupart des cas, que d’une personne. Les collectifs, dans ces domaines, correspondent plus à des réseaux socio-amicaux d’échange d’information qu’à une véritable division du travail au sein d’équipes bien identifiées, au contraire des sciences exactes. Le travail sur la signature scientifique fait par D. Pontille5 démontre que la production textuelle est le résultat d’une division du travail au sein d’une équipe et des collectifs ayant rendu possible l’expérimentation. L’attribution et la publicisation des résultats correspondent à la reconnaissance d’un mode collectif et hiérarchisé d’organisation et de captation du travail et à la redistribution des différentes formes d’investissement.

Ainsi, aujourd’hui, l’ensemble des producteurs de savoirs en sciences humaines et sociales, est confronté à un double processus de changement. Au niveau local des disciplines, ils doivent se conformer aux principes de construction des savoirs issus des sciences exactes et mettre fin aux particularismes liés à la difficile séparation de l’objet et du sujet de connaissance. Au niveau général, ils doivent participer au nouvel enjeu cognitivo-socio-économique de la société de la connaissance.

Le nouveau paradigme de la société de la connaissance

Le paradigme de la société de la connaissance, en désignant, comme moteur du progrès socio-économique, la production des savoirs, pose des questionnements disciplines d’érudition et du texte, alors que les seconds font plus référence à des orientations positivistes.

4. Bezes P., Chauvière M., Chevallier J., et al., L’État à l’épreuve des sciences sociales. La fonction de recherche dans les administrations sous la Vème République, Paris, La Découverte, 2007.

5. Pontille D., La signature, Paris, CNRS Éd, 2004.

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multiples, dont un en particulier permet d’articuler la plupart des éléments supportant l’activité intellectuelle : conditions sociales, politiques, économiques et technologiques. Quel mode de captation du travail de recherche est-il désormais le plus efficace ? Caractériser cette dernière notion est difficile. Efficacité pour qui ? Efficacité par rapport à quels points de vue ? Efficacité immédiate ou différée, etc.

Mieux vaut aborder directement cette question par la problématique de la captation des produits de la recherche, car elle renvoie directement au mode de production et, ce faisant, à celui de l’organisation de la recherche.

Les chercheurs, dans les domaines des humanités et des sciences de la société, sont confrontés aujourd’hui à plusieurs modes de production. Dans leur quotidien, ils font face à un système en mutation voulant les faire passer d’un mode de captation du travail où la valeur était mesurée à partir des publications individuelles sans tenir compte de la spécificité des espaces de diffusion – le célèbre publier ou périr – à un mode de captation, par des éditeurs de revues et les acteurs politiques, des produits de la recherche, dont la performance est mesurée par l’établissement de listes de titres classés. Les revues se répartissent selon deux critères : présence ou absence sur ces listes et classement en catégories (A, B, C).

La valeur d’une production scientifique est désormais davantage attribuée à un titre de revue appartenant à un groupe éditorial qu’à un auteur. Cette valeur est rendue visible par une nomenclature permettant de comparer et de mesurer l’efficacité des produits éditoriaux. Le nouveau mot d’ordre est diffuser ou périr.

Cette nouvelle forme d’organisation tient son efficacité de la mise en compétition-concurrence des équipes de recherche jaugées par leur capacité à diffuser leurs travaux internationalement et en anglais de préférence. Numérisation des textes et constitution de portails, voire de méta-portails de revues classées, forment un dispositif sociotechnique s’imposant de façon évidente aux différents acteurs : chercheurs individuels, comités de rédaction des revues, éditeurs privés et universitaires et acteurs politiques qui sont simultanément créateurs et évaluateurs de cette nouvelle organisation.

Une société de la connaissance alternative est-elle possible ?

Pourtant, le paradigme de cette société de la connaissance est incomplet, voire contradictoire, comparé aux caractéristiques présentées par d’autres textes6.

6. M2 Éditions – « les livres pour participer aux Métamorphoses du 21ème siècle » ont produit de très nombreux titres couvrant toutes les problématiques du Web 2.0 et ayant la particularité d’être des ouvrages interactifs se prolongeant par des blogs, des discussions en ligne. Écrits pas des experts, le plus souvent des personnes ayant des expériences de consultants, ces ouvrages sont très largement ouverts sur la société civile, attentifs à ce qui s’y produit et à ce qui s’y expérimente. De plus, les références académiques sont fréquentes. De bons exemples d’hybridation des savoirs et de complémentarité des supports.

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Cette nouvelle société émergente, s’appuie sur les technologies du Web 2.0 impliquant notamment coproduction textuelle, hybridation des différents savoirs (scientifiques, experts, amateurs). Elle représente une nouvelle forme d’organisation des modes de production des connaissances, avec une incidence directe sur la division du travail intellectuel et sur les modalités de sa captation. À qui profite la valeur du travail de coproduction de connaissances ? À l’ensemble du réseau (membres actifs, donc producteurs directs des savoirs et membres passifs, donc consommateurs ou lecteurs). Cette nouvelle organisation gagne-t-elle en efficacité ? Oui, puisque celle-ci est directement liée à la diversité et surtout à la massification du réseau. La multitude est à la fois le moteur de la production et la captatrice directe des connaissances produites.

Dans cette perspective de la société de la connaissance, l’incertitude évoquée plus avant, est en partie liée à des changements de paradigme de recherche : le relatif abandon des traditions ayant valorisé les processus expérimentaux au profit de ce que M. Callon nomme « la recherche de plein air », celle qui sort des laboratoires pour s’immerger dans la société des hommes et des objets techniques, des règles et des représentations du monde. Pour connaître encore plus, ne faut-il pas aujourd’hui provoquer, agir, intervenir et faire advenir un futur ni utopique, ni inéluctable ? Ne faut-il pas redécouvrir l’intervention sociologique, s’appliquer à pratiquer une recherche avec les acteurs… une recherche-action constructiviste et relativiste y compris sur l’immatériel et le virtuel ? Gérer l’incertitude, par la connaissance, passe par la mise en œuvre d’un pacte social inédit, par l’invention d’un nouveau contrat textuel reliant producteurs scientifiques, professionnels et profanes.

Aujourd’hui, l’incertitude vient des contraintes pour construire des chercheurs

« modernes », acceptant l’obligation de produire des textes uniquement diffusés dans les revues classées, alors que ce mode d’organisation n’est que la systématisation d’un mode ancien de production exacerbé par la compétition et la concurrence généralisée. L’incertitude vient d’une défiance vis-à-vis des modes alternatifs de production de connaissance, que se sont pourtant approprié diverses communautés de la société civile.

Entre un nouveau-ancien mais académique qui accentue les positions dominantes de certains collectifs (universitaires, éditeurs privés, acteurs politiques, etc.) et un nouveau-innovant mais hybride, que faut-il choisir ? Choisir de ne pas choisir ? Choisir de laisser les autres choisir et les laisser prendre des positions dominantes ? Choisir de s’engager et risquer sa carrière ?

Choisir de refuser les injonctions paradoxales : comme chercheurs, publiez et diffusez librement pour ne pas périr et ne pas perdre votre capacité à produire des connaissances pour vous et la société !

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Les cadres ordinaires de l’édition scientifique

En apparence, l’édition scientifique française, dans les domaines des humanités et des sciences de la société, repose sur les principes qui étaient les siens avant l’entrée dans le XXIe siècle, c’est-à-dire avant la mise en œuvre rapide et efficace de

« la stratégie de Lisbonne »7. Celle-ci a été mise au point par un Conseil européen

« extraordinaire » réuni lors de la Présidence portugaise en mars 2000. En décidant de créer un marché européen de la recherche par la programmation de la transition de notre société vers une économie de marché centrée sur la production de connaissances et en définissant les principes structurels de cette nouvelle société, les acteurs politiques français ont réussi à modifier profondément le système de production du travail scientifique.

Le pilotage par les instruments8 : la nouvelle organisation de la recherche française

Au moins trois disciplines maîtrisent les modalités de ce changement.

Les sciences du management apprennent que les organisations, pour accroître leur compétitivité et devenir performantes, doivent se transformer et trouver les nouvelles modalités de leur efficacité et productivité. Aujourd’hui, acteurs individuels et institutionnels sont mobilisés pour construire les pôles d’excellence supposés être la seule condition de l’intégration de la recherche française dans le jeu de la « nécessaire » compétitivité-concurrence internationale et prouver ainsi son efficacité comme moteur cognitif et économique du nouveau capitalisme cognitif.

La sociologie politique fournit une analyse précise des nouveaux dispositifs de pilotage appelés à fonder les principes de la nouvelle gouvernance.

Il s’agit, en premier lieu des indicateurs de performance qui, par leur comparabilité et leur mesurabilité quantifiée, permettent de produire des instruments9 de pilotage aux différents niveaux de la société. Ainsi, au niveau microsociétal, les divers types de classements (des revues, des établissements de recherche et d’enseignement supérieur) attribuent une valeur tangible à ces objets et organisations et leur permettent de s’inscrire dans un système de production marchand, basé sur la concurrence et la

7. Bruno I., A vos marques, prêts… cherchez ! La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, Bellecombre-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2008.

8. « Nous entendrons par « instrumentation de l’action publique » l’ensemble des problèmes posés par le choix et l’usage des outils (de techniques, des moyens d’opérer, des dispositifs) qui permettent de matérialiser et d’opérationnaliser l’action gouvernementale » dans Lascoumes P., Le Galès P. (dir), Gouverner par les instruments, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2004, p. 12.

9. Lascoumes P., Le Galès P. (dir), Gouverner par les instruments, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2004.

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compétition. Il faut, à ce propos, particulièrement souligner, en France, la force de l’impact donnée au célèbre classement de l’Université de Shanghai, fondé sur les critères bibliométriques pourtant frustes. Le principe de ce classement n’a pas été officiellement remis en cause par les acteurs politiques. Il a été critiqué par les scientifiques tardivement, mis à part le « vrai » contre classement de l’École des Mines, portant la critique sur le terrain même de la bibliométrie par l’usage de critères plus sophistiqués et ordinairement pratiqués par les principales équipes travaillant dans ce domaine et la « facétieux » liste de Scientist of America plaçant l’Université de Paris 8 en tête des universités mondiales, bien devant Havard University !

La mise en place d’une forte activité de reporting, à partir des années 2000, est le deuxième dispositif utilisé. Les conditions de passage au numérique des revues en sciences humaines et sociales ont fait l’objet d’une attention particulière de la part des acteurs publics en mobilisant les compétences de chercheurs en sciences de l’information et de la communication et en économie10.

Les sciences de l’information et de la communication ont contribué à construire une activité scientifique nécessairement accessible à tous les chercheurs connectés et de ce fait, internationalement reconnue et valorisée. Par sa participation active et massive à l’activité de reporting et par l’apport de justifications théoriques pertinentes sur le nécessaire passage au numérique, cette discipline a joué un rôle majeur, mettant sur le devant de la scène des problématiques importantes comme l’interopérabilité des plateformes éditoriales, la création des dépôts OAI-PMH de métadonnées et le développement des archives ouvertes, problématiques qui ont servi de soubassement technologique à la réorganisation de la recherche.

Ainsi, grâce à la mise en place de la « stratégie de Lisbonne » et à la formation d’une société européenne de la connaissance, l’organisation de la recherche française connaît des changements sans précédent. Ils se déclinent notamment en création d’agences (ANR, AERES), prise en compte de critères bibliométriques pour produire des classements de revues, regroupement des titres les plus valorisés au sein de portails chargés d’assurer leur diffusion numérique, professionnalisation des chercheurs (construction de critères de différenciation entre publiants et non- publiants), constitution de pôles d’excellence au niveau recherche grâce au rassemblement d’établissements, mise en œuvre de la LOLF et enfin Loi sur

10. De 2001 à 2006, sept rapports portant tous sur la problématique de la numérisation des revues en SHS ont été rédigés à la demande des acteurs publics (Ministère de la Culture et Ministère de la Recherche et l’Enseignement supérieur et privés (SNE). Chacun d’entre eux, tout en poursuivant des objectifs relativement différents, ont produit soit des listes de revues numérisables en vue de produire des corpus ou des rassemblements appelés « portails », soit une description des conditions de leur numérisation (conditions juridiques de constitution des portails, modalités de subventionnement) Les principaux auteurs de ces rapports sont P.

Jeannin, J.M. Salaün, G. Charton, M. Minon, le directeur du département SHS du CNSR, S. Barluet et la Sous-direction des bibliothèques du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche qui a fait rédiger un « État des lieux sur l’édition universitaire », sans attribution d’auteur.

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l’autonomie des universités. Cet ensemble cohérent de mesures, car se renforçant mutuellement construit les bases de la nouvelle gouvernance des établissements scientifiques et, ce faisant, de la recherche.

Les transformations « à la marge » du mode de production des revues

La révolution numérique qui affecte l’édition scientifique dans les humanités et les sciences de la société, depuis le début du XXIe siècle, porte sur la diffusion.

Processus technique – le prépresse – et processus intellectuel de production sont depuis longtemps « informatisés ». Évidemment, des différences sur le travail demandé subsistent. Certaines revues exigent des documents en format pdf, dont la mise en forme est quasiment « achevée », alors que d’autres se contentent de documents en format word composés suivant une feuille de style moins contraignante. Dans le premier cas, le travail de composition et de mise en forme éditoriale pèse plus sur les auteurs que sur les éditeurs. Cela a des incidences à la fois sur l’extension des compétences mises en œuvre par les chercheurs et sur la baisse des coûts de production pour les éditeurs.

Ainsi, les revues semblent s’organiser selon leurs habituelles et spécifiques règles de fonctionnement. Ces règles se caractérisent par divers éléments : constitution ou non de numéro thématique (pour accroître la vente au numéro de certains fascicules et se rapprocher du modèle de la monographie), rédaction relativement collective, par le comité de rédaction, de l’appel à contribution, mode de diffusion de celui-ci, restreint ou élargi, demande de soumission de propositions d’articles ou des articles eux-mêmes (le risque de refus du texte ne représente pas la même valeur travail pour son auteur), condition d’acceptation des textes (lecture par les membres du comité de rédaction et/ou par des lecteurs extérieurs, anonymat des textes et des lecteurs), présence ou non de « varia », présence ou non d’autres types de textes (comptes rendus de monographies, entretiens, etc.), taux de refus des textes, modalités d’acceptation des textes.

Cette longue liste est loin d’épuiser toutes les situations éditoriales et rend compte de la pluralité des pratiques existantes. La combinaison de ces différents éléments permet d’accéder aux nécessaires ajustements et savoir-faire des collectifs ou des réseaux mobilisés pour faire vivre une revue. Cette dernière remarque est à prendre au sens littéral du terme. Des individus singuliers, regroupés par des intérêts intellectuels communs et des relations amicales font vivre une revue de façon bénévole et se trouvent toujours sous le coup d’une double injonction, celle du format, nombre de pages à respecter et celle du temps, livraison à l’imprimeur et surtout aux abonnés.

Cette double contrainte fait de l’édition de revues une activité valorisante symboliquement, mais dont la captation de la valeur travail11, au niveau matériel, se

11. Suivant la terminologie utilisée par Yann Moulier Boutang.

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fait au profit direct des éditeurs et non des scientifiques dont les activités ne sont pas rémunérées et toujours mises en concurrence avec d’autres (responsabilité d’équipe de recherche, de formation, etc.). Ces conditions d’organisation expliquent les fonctionnements singuliers de certaines revues qui, soit recourent directement à leur réseau immédiat pour commander des textes, soit délèguent la responsabilité éditoriale à l’un des membres du comité scientifique. Tenter de réduire au maximum la charge de travail intellectuel impose une nouvelle manière d’organiser la production éditoriale excluant les processus d’acculturation nécessaires à l’intégration des nouveaux entrants et confortant les membres du réseau dans une position dominante12.

Enfin, la réduction voire la suppression des subventions, de type CNRS et CNL, ont eu des effets divers : arrêt ou ralentissement de l’activité éditoriale pour certains titres, réorganisation de la collecte des textes pour d’autres. Simultanément, les revues jugées numérisables car valorisantes au niveau international, ont été diversement « aidées »13 par les acteurs politiques.

Ainsi, peu de revues ont réussi à maintenir leur fonctionnement à l’identique et la plupart ont dû le réagencer. Malgré ces changements, leur spécificité fondamentale s’est maintenue : elles s’organisent toujours autour de la notion de réseau, plus ou moins élargi et n’ont pas eu à homogénéiser leurs conditions de production et de validation scientifique.

Cette situation produit actuellement un effet paradoxal. Chaque directeur de revue défend avec vigueur la singularité de sa ligne éditoriale et les apports théoriques et notionnels de son réseau, alors que les acteurs politiques, par le biais des critères AERES caractérisant publiants et non-publiants, font comme si les revues labellisées ne correspondaient pas à des « niches », mais étaient hautement représentatives d’une discipline, constituant par là même un marché libre de la publication scientifique. Ce

« comme si » est d’importance. Il construit une double fiction : la première donne à penser que l’ensemble des revues labellisées suffit à produire les savoirs nécessaires à la nouvelle société de la connaissance et que les innovations théoriques émergeront de ce corpus et la seconde donne à croire que les non-publiants ne produisent pas de textes et sont peu utiles et intégrables à cette société.

L’oubli des particularités de production des revues (chacune étant l’expression vivante d’un réseau, d’une école de pensée), la croyance que les chercheurs ne publient que dans les revues les plus diffusées (alors que leur diffusion dépend des politiques d’acquisition des professionnels de l’information et de leur référencement dans des bases bibliographiques et documentaires) et la confusion entre textes cités

12. Lors d’un colloque sur l’écriture scientifique en septembre 2003, certains chercheurs reconnaissaient avoir appris à écrire leurs articles grâce aux comités de rédaction de certaines revues.

13. Cette diversification et l’importance des soutiens à la numérisation sont directement rendues visibles par la composition des portails et par les subventions publiques (CNL, BNF, CNRS, etc.) accordées aux éditeurs privés.

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et textes lus, ont constitué le socle de la réorganisation de l’édition scientifique numérisable et valorisable.

Désormais, la vie des revues est régie par deux impératifs. Le premier est d’apparaître au sein d’un portail, pour s’assurer de la visibilité internationale, de l’interopérabilité, grâce aux dépôts de métadonnées OAI-PMH et du référencement par les principaux moteurs de recherche. Le deuxième est de figurer dans le classement international ou national.

La mise en évidence des externalités14 négatives

Ces changements « à la marge » ont eu des répercussions sur au moins deux niveaux : celui de la valeur du chercheur et celui de la valeur attribuée à ses productions.

Le chercheur est passé d’un système où la captation de son travail le valorisait directement aux niveaux individuel et professionnel à un système de captation où la valeur de son activité profite aux éditeurs et diffuseurs de ses travaux15.

Bibliographies personnelles et entretiens avec des chercheurs « seniors » montrent leur profond attachement à ce mode « ancien » de production des connaissances. Pour eux, publier un texte correspond à un double engagement personnel et intellectuel qui n’est pas corrélé à la valeur de la revue. Cette forme de mobilisation scientifique les empêche à la fois de prendre la mesure des changements en cours et d’y réagir, ce qui les coupe des nouvelles formes

14. Par externalités, nous reprendrons la définition donnée par Y. Moulier Boutang qui s’inspirant de A.C. Pigou, considère « qu’il existe des actions qui occasionnent des gains et des pertes pour des tiers » et que la plupart des mécanismes d’ordre économique direct ne les comptabilisent pas. « Il y a externalités chaque fois qu’il y a interdépendance des fonctions de production et de consommations des producteurs et des consommateurs et que le système des prix cesse d’être l’unique agent d’information et de mise en rapport des agents. » Il existe deux types d’externalités : les négatives qui ont un lien direct avec la destruction du lien social et les externalités positives qui « minimisent (…) les coûts de transaction entre agents économiques et qui augmentent la productivité globale des facteurs de production et ont une incidence favorable non seulement sur la seule forme de l’échange (…), mais aussi sur sa substance (progrès technique, diffusion des connaissances…) p. 40 à 44 dans Moulier Boutang, Y., 2007 : Le Capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation, Paris, Éditions Amsterdam.

15. Il faut ici remarquer que le vocable « éditeurs » recouvrant en français les fonctions scientifique et commerciale, la captation du travail du chercheur individuel n’a pas la même valeur selon que l’on se situe au niveau édition scientifique, la captation valant ici pour une intégration dans un réseau, ou au niveau commercial, la captation valant, dans ce cas, pour la création d’un profit financier qui n’est pas redistribué à l’auteur. Les contrats d’édition signés par les auteurs sont significatifs de l’obligation qui leur est faite d’abandonner les droits commerciaux aux éditeurs.

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d’organisation de la recherche et de leurs plus jeunes collègues qui subissent directement les conséquences de ces nouveaux modes de captation du travail.

Pour ces chercheurs, la production du texte prime sur ses conditions de diffusion et d’accès pour des lecteurs. Cette situation renvoie directement à un mode de circulation des textes tendant à disparaître avec les nouvelles pratiques éditoriales, celui des tirés à part circulant au sein du réseau socio amical du chercheur et très souvent conservés dans sa bibliothèque de travail qu’il met à la disposition de ses collègues ou de ses doctorants. Cette bibliothèque personnelle est constituée par les chercheurs eux-mêmes et centrée autour des problématiques du « mandarin » et de son école. Elle ne fait pas l’objet d’une politique d’acquisition mise en œuvre par des professionnels de l’information qui transigent entre choix budgétaires et demandes des utilisateurs, privilégiant ainsi ce qui est le plus utile à la communauté desservie, celle des étudiants et des enseignants-chercheurs de l’établissement.

Elle renvoie aussi à une pratique d’écriture « buissonnière » où la production de connaissances est soumise à une sorte de « gratuité » n’étant pas référée à la valeur attribuée par les « peers reviews ». La légitimité du texte est corrélée à celle de son auteur et plus discrètement à celle de son réseau et non à celle d’une revue et de la capacité de l’éditeur commercial à assurer la diffusion du titre le plus largement possible.

Dans le nouveau système, la revue fixe la valeur du texte et de son auteur. Cette valeur donnée par l’inscription16 des revues sur des listes labellisées par des institutions nationales, européennes et anglo-saxonnes et par leur classement est directement héritée de la capacité développée par l’éditeur commercial à assurer la diffusion du titre et son référencement dans des bases bibliographiques.

Si dans le système de type mandarinal, la circulation des textes et l’attribution de leur valeur sont corrélées à des individus à la tête d’un réseau restreint de type

« collège invisible », le système lui succédant, n’est que le produit d’une évolution discrète. Il propose une reconfiguration à la marge par le rééquilibrage du pouvoir entre d’une part le chercheur et son réseau – le comité de rédaction étant son expression la plus directe – et d’autre part les professionnels de la diffusion. À la fin du XXème siècle, certains directeurs de publication et leur comité de rédaction ont montré leur efficacité à s’attacher les éditeurs les plus à même d’assurer les fonctions de fabrication et de diffusion, permettant à leurs revues d’être présentes dans les nouveaux circuits de circulation de l’information scientifique – bibliothèques, bases de données – et ainsi de devenir citables par d’autres auteurs.

Citabilité et référencement sont devenus indissociables. Si, dans les domaines des humanités et des sciences de la société, figurer ou non dans une bibliographie17

16. Il est tout à fait intéressant de suivre les conflits entre acteurs liés à l’inscription des titres sur ces listes et à leur classement. Différents témoignages issus de réunions de classement tendent à montrer l’absence à la fois de critères explicitement formulés et de consensus.

17. Olivesi S., Référence, déférence. Une sociologie de la citation, Paris, l’Harmattan, 2007.

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n’est pas un gage de lecture, cela constitue la reconnaissance d’une dette positive ou négative et de liens intergénérationnels et interindividuels.

Ainsi, le nouveau système d’attribution de la valeur est bien lié au passage d’un mode de diffusion des textes centré sur un chercheur légitimé par ses pairs à un mode de diffusion fondé sur la valeur marchande d’un titre revendiqué conjointement par un directeur de publication et un éditeur commercial. Ce passage s’est accompagné d’une démocratisation ou plus exactement d’une ouverture de la production de textes répartis sur un corpus plus large de revues, ce qui a d’une part bénéficié à un plus grand nombre d’auteurs et d’autre part fait augmenter le nombre de textes en circulation.

Cette abondance documentaire n’a pas pour autant été considérée comme le signe d’un accroissement des connaissances. Bien au contraire, en élevant l’exigence de tri informationnel et donc l’attention requise par chaque individu, « l’infobésité » a été perçue comme dommageable… trop d’informations tuent l’information. Cet adage promu au rang d’évidence a permis de faire accepter une réorganisation du système de production basé sur la raréfaction des produits scientifiques, par la limitation du nombre de revues labellisées et accessibles sur le réseau.

La numérisation d’une partie des titres de revues redoublée par l’utilisation d’instruments de labellisation et de classement a donné plus de valeur à peu de produits scientifiques en créant artificiellement une situation de rareté informationnelle, augmentant ainsi les valeurs symboliques des auteurs et financières des grands groupes d’édition internationaux. Avec la même artificialité, les autres produits scientifiques et leurs auteurs sont disqualifiés au point que ces derniers sont désormais définis comme non-publiants dès que la diffusion de leurs textes ne correspond pas aux critères de l’AERES.

La numérisation des revues et leur regroupement en portails18 ont servi les intérêts scientifiques des réseaux les mieux implantés et les intérêts financiers des éditeurs présents au niveau international. Permettant la cristallisation des situations de domination précédentes, ils ont ouvert la voie à la systématisation de la raréfaction de la valeur informationnelle par la labellisation et le classement des revues.

Ainsi, cette réorganisation de la recherche à la fois nouvelle et dans le prolongement des changements opérés à la fin du XXe siècle dans la circulation des textes, renforce l’incertitude des chercheurs. Suivant leur déroulement de carrière, ils se trouvent soit en situation d’en profiter et de considérer que les actuelles modalités d’évaluation – tout en restant assez obscures – valent mieux que le mandarinat qu’ils ont souvent œuvré à faire disparaître, soit en situation d’être exclus de l’activité scientifique n’étant pas intégrés aux réseaux scientifiques de publiants. La division du

18. Notre exposé trop rapide sur ce point ne permet pas de différencier les politiques de publication et de diffusion très différentes, tant au niveau financier qu’au niveau de l’expression des réseaux de recherche, mises en place par les principaux acteurs de l’édition électronique. Il n’est pas question de mettre sur un même plan Revues.org et Cairn, ni les activités éditoriales de ce dernier avec les pratiques d’éditeurs comme Armand Colin, Hermès Éditions et a fortiori l’Harmattan.

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travail, au sein de la communauté scientifique, s’accentue, exacerbée par une incitation organisée et systématisée de la compétition-concurrence à tous les niveaux de la recherche : individuel, collectif (réseaux, équipes), établissements, regroupements d’établissements. La performance et l’excellence deviennent les valeurs de la science et le moteur de la nouvelle société de la connaissance.

Concernant les textes scientifiques, l’actuelle réorganisation de la science apporte des modifications et amplifie des évolutions analysables à partir de trois points de vue : la définition d’un texte scientifique, la standardisation de sa production et de sa présentation et enfin son potentiel herméneutique ou, autrement dit, sa capacité à s’insérer dans un processus global de production de savoirs.

Comment définir un texte scientifique ?

Les indicateurs bibliométriques permettent, en se servant du texte scientifique comme unité comptable, de mesurer le facteur d’impact d’une revue au sein d’un corpus ou à l’intérieur d’une discipline, de caractériser la situation professionnelle d’un individu – publiants versus non-publiants – de discerner la constitution de fronts de recherche, de réseaux, etc., mais pas de définir quels sont les critères de scientificité d’un texte. Pourtant, dans de nombreux débats, compte rendu d’ouvrages, dire d’un écrit qu’il soit ou non scientifique est une manière habituelle soit de l’inscrire dans une tradition, une discipline, un courant théorique, soit de le rejeter comme n’étant pas reconnu ou incorporable à l’un de ces regroupements de textes.

Une autre façon d’aborder la question est de dire que tout texte scientifique est écrit par un scientifique. Dans la majeure partie des cas, cela ne suffit pas. Des scientifiques écrivent des textes sortant de leur champ de compétence et expriment ainsi publiquement un avis de citoyen, ni plus ni moins. L’argument d’autorité n’est pas un absolu. De plus, les textes sont validés avant d’être publiés. Ceci est un héritage à la fois de la censure royale qui s’exerçait a priori et du mode de circulation des récits expérimentaux rédigés par des savants ayant accompli devant un public de profanes avisés la mise en scène d’un phénomène exemplaire, narration qui nécessitait une publicisation auprès des savants pour être validée19.

Dernière manière de procéder, exprimée par de nombreux chercheurs : lire un texte et juger de son argumentation, des preuves qu’il expose, de la cohérence des apports notionnels ou théoriques. Dans ce cas, la valeur du texte n’est pas liée à son auteur, sa personne et son statut, ni aux décisions, toujours contextualisées, de l’éditeur.

En fait, est scientifique ce qui a été validé par certains membres de la communauté. Ce constat repose sur la variabilité des procédures mises en place par les comités de rédaction des revues, elle ne dit rien sur les processus et surtout sur le moment (a priori versus a posteriori) où elle intervient.

19. Licoppe C., La formation de la pratique scientifique. Le discours de l’expérience en France et en Angleterre (1630-1820), Paris, La Découverte, 1996.

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Le deuxième point à aborder porte sur le formatage des textes. L’actuelle réorganisation de la science s’intéresse principalement à la production d’articles.

N’oublions pas que d’autres formes textuelles existent (essais, éditions critiques, monographies, blogs, etc.) et ont le mérite d’exprimer sous des formats textuels différents des notions qui peuvent être novatrices et dépasser le cadre strict de la communauté scientifique en constituant des passerelles vers d’autres publics.

Rappelons comment la notion d’essai s’est depuis peu transformée, modifiant l’édition générale et ses rapports avec les autres médias comme les journaux et surtout séparant des publics autrefois réunis par la lecture de quelques livres emblématiques de l’École des Annales, etc., de ces ouvrages que S. Barluet qualifie du « cœur en danger »20.

Le formatage des articles est aussi d’ordre technique : nombre de caractères, présentation, organisation des idées. Son non-respect invalide un texte, car celui-ci ne trouve pas sa place à l’intérieur de l’ensemble cohérent que constitue un fascicule.

Dernier point, quand la valeur du texte est remplacée par celle de la revue et que celle de l’auteur est remplacée par celle de l’éditeur, les seuls espaces de discussion voire de conflits restant très actifs dans la société sont les listes de revues et les droits se rapportant à la propriété intellectuelle.

Oubliée la capacité interprétative du texte, oubliée sa capacité à mobiliser réactions, discussion, oubliée sa capacité à faire exister l’espace public sur le mode délibératif et critique.

Pourquoi s’interroger encore sur les conditions de production d’un texte scientifique, sur son usage, sur ses conditions de réception ? Il n’est plus un enjeu entre scientifiques ni même un jeu de discours entre intellectuels, journalistes et grands lecteurs. L’article scientifique est sorti des arènes médiatique et sociale au moment même où ses modalités de communication sur le réseau le rendaient disponible à tous les individus connectés et ses conditions de diffusion en limitaient l’accès aux abonnés des bibliothèques universitaires.

La mise en place de la société de la connaissance se construit sur cette perte de la valeur du texte et sur la restriction de son accès. Ces choix scientifiques et sociétaux sont paradoxaux puisque le web est une bibliothèque de textes… Pourquoi en exclure ceux qui construisent les savoirs et surtout ceux qui en ont besoin ? Le web est aussi le plus partagé des outils de formation, alors pourquoi limiter l’accès aux connaissances aux seuls connectés qui ont payé leur abonnement à un bouquet de revues ou qui peuvent acquérir les articles à l’unité ? Pourquoi construire la société de la connaissance sur de « nouvelles clôtures »21 ? Que représentent l’accès payant à l’information scientifique et les lois sur les droits de la propriété intellectuelle ? Le moteur de la nouvelle économie.

20. Barluet S., L’Édition des sciences humaines et sociales. Le cœur en danger, Paris, PUF, 2004.

21. Ce terme est emprunté à Y. Moulier Boutang.

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Le nouveau contrat textuel

Les technologies et les idéaux se rattachant aux problématiques du Web 2.0 font référence à la société de la connaissance en proposant un modèle alternatif, par rapport à celui qui est actuellement construit par les acteurs politiques et économiques.

Certains scientifiques, sans s’être ralliés ouvertement à la nouvelle organisation de la science, accompagnent ces changements, en tirent un certain nombre d’avantages. Par contre, d’autres, à l’opposé, n’ont rien à gagner et même ont beaucoup perdu avec la consolidation des principes de régulation scientifique, basés sur la compétition et la concurrence. Par intérêt, par défiance ou par ignorance peu sont engagés individuellement et professionnellement dans cette solution alternative considérant la science comme un modèle social d’être ensemble et de construction collective et distribuée des connaissances.

Pourquoi ce paradoxe ?

D’une part, les prosélytes du Web 2.0 ne sont pas des scientifiques et ont une représentation des relations entre chercheurs et du mode de production des savoirs ne correspondant pas à la réalité… Mais de quel réel est-il question, puisqu’il y a une pluralité de forme d’investissement et de mode de production du travail scientifique ? Les variables les plus repérées sont les traditions nationales et disciplinaires, les écoles et courants théoriques, les organisations du travail au sein des équipes, les moyens techniques et financiers accessibles à un individu isolé ou à un groupe. Qu’y a-t-il de commun entre une communauté d’informaticiens et un laboratoire de chimistes ? Plus près des humanités et des sciences de la société, les linguistes travaillent-ils comme les historiens ? Ont-ils le même rapport aux technologies de l’information : ordinateurs et logiciels versus bibliothèques et archives ?

D’autre part, les chercheurs ont une représentation du Web 2.0 leur inspirant plus de défiance que de confiance. Wikipédia, principal exemple de production collective de connaissances, ne cesse d’être critiqué par des intellectuels médiatiques faisant quasi profession de pister les pires exemples de vandalisme. De plus, pourquoi adopter un modèle de coproduction de connaissances quand le pire ennemi de l’universitaire est… le collègue et que ce mode de production est non seulement bénévole, mais invalidé par les principales instances chargées de juger de la carrière d’un chercheur. Enfin, comment peut-on revendiquer la paternité d’un texte construit avec des inconnus et accepter de perdre du temps à se coordonner ?

Qui peut oser avouer avoir participé à une telle entreprise ? L’auteur en situation de déclassement intellectuel, sa valeur n’étant plus liée à celle du texte qu’il produit, mais aux circuits de diffusion dont il est exclu, dans la majorité des cas22 ? L’auteur ne

22. A-t-on pensé une fois à mettre en rapport la démographie des universitaires et le nombre d’articles publiés annuellement par l’ensemble des revues labellisées ? Quel est le ratio ? Même si le système des revues ne servait pas à publier quasiment toujours les mêmes auteurs,

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trouvant pas à se faire publier, car n’étant pas intégré aux réseaux qui gouvernent les revues ?

Les chercheurs peuvent-ils encore trouver le courage d’écrire ainsi… pour rien…

juste pour exprimer et développer une idée, une intuition, une certitude non partagée et dont ils parlent à leurs amis et qu’ils communiquent à l’occasion d’un colloque dont ils ont personnellement payé les frais d’inscription, de transport et d’hébergement et même d’édition des actes, en ligne ou sur papier ? Pourquoi écrire des textes ne comptant pas comme publication ? Pour faire le métier qu’on a choisi !

La « nouvelle grande transformation » des droits et devoirs des producteurs de savoir

Les différentes expérimentations de type Web 2.0, ayant actuellement atteint une certaine maturité, c’est-à-dire rassemblant une masse critique d’individus – Wikipédia, mouvements open source, mouvements altermondialistes, etc. – donnent une nouvelle représentation des formes possibles d’engagement rejoignant des problématiques de recherche se trouvant très éloignées des technologies du web et de leurs usages. Si pour O. Blondeau23 la figure du hacker est un concentré de ce pourquoi des individus s’engagent dans la production de contenu sur le réseau : désir, connaissance, créativité, intérêt, plaisir, etc., d’autres chercheurs comme A. Honneth analyse que dans la société actuelle, les principaux mouvements sociaux sont des luttes pour la reconnaissance plus que pour la redistribution, même si celle- ci reste présente dans les revendications. De leur côté, les chercheurs en sociologie clinique24, prouvent que les cultes de la performance et de l’excellence détruisent les individus et finissent d’une part par saper les fondements des organisations fondées sur ces principes de compétition et d’autre part par être contre-productifs.

S’il est peu utile de poursuivre cette énumération d’individus prouvant par leurs actions et leurs activités de recherche qu’il faut arrêter de croire en la toute puissance de la concurrence et de la compétition, il faut néanmoins relier ces problématiques à celle de la disqualification systématique et généralisée de la majeure partie des professionnels de la science.

Pourquoi ne pas permettre à ceux-ci de revendiquer ce pour quoi ils ont fait des études longues… produire des connaissances à partager avec d’autres… leurs étudiants et plus largement tous ceux à qui leurs travaux peuvent être utiles ? et si tous les universitaires écrivant devaient attendre leur tour pour publier… combien de temps devraient-ils patienter ? Pourraient-ils satisfaire les critères de l’AERES ?

23. Blondeau O., Devenir média. L’activisme sur Internet : entre défection et expérimentation, Paris, Éditions d’Amsterdam, 2007.

24. Gaujelac V., Aubert N., Le coût de l’excellence, Paris, Seuil, 2007, et Gaujelac V., La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement moral, Paris, Seuil, 2004.

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Comment leur permettre de retrouver le courage et le désir d’écrire, d’acquérir une certaine notoriété grâce à leurs productions, grâce à leurs activités intellectuelles ? Comment construire une notoriété à partir de leurs capacités à faire s’exprimer d’autres individus dont ils partagent les préoccupations ? Comment restaurer un espace de reconnaissance impliquant discussion et débats publics, non spécialisés ? Comment légitimer leur existence comme producteur de connaissances… en marge, à côté ou en dépit des processus d’évaluation de l’AERES, mis en place pour les disqualifier ?

Pourquoi prendre le départ de la compétition généralisée dans la société de la connaissance construite par l’Europe, alors que les concurrents ne sont pas à égalité… Des individus sont « dopés » par leurs réseaux anciens, bien établis…

Cette situation est bien une application de la théorie de la domination… !

La nouvelle société de la connaissance façon Web 2.0 s’appuie sur des principes se situant à l’opposé de ceux qui sont développés par la société issue de la stratégie de Lisbonne.

La captation du travail de l’individu revient à la fois à celui-ci et au réseau auquel il participe. L’auteur devient un coauteur de connaissances dans le cadre d’un mode de production distribué, décentralisé et déhiérarchisé.

La valeur du travail ne porte plus sur le produit, mais sur celui qui le réalise. Le producteur de connaissances travaille en réseau : il n’est pas interchangeable. Son apport à la communauté est spécifique, car son activité est complexe et sophistiquée.

Ces nouveaux processus de production ne combinent ni individus non qualifiés ni produits standardisés, ils s’organisent à partir d’individus coopérant de façon distribuée, produisant de nouvelles connaissances, des produits innovants.

L’efficacité du mode de production est liée à la simplicité et à la non- sophistication du réseau et à la captation de ce que Y. Moulier Boutang appelle le

« travail vivant », complexe, effectué par des individus réels, faits de désir, d’espoir, capables de décider pour eux et de mobiliser les autres.

Les droits et devoirs de ces nouveaux producteurs de connaissances sont de coopérer, de coproduire, de faire sauter les « nouvelles clôtures » surtout celles qui sont liées aux droits de la propriété intellectuelle, de construire un espace délibératif et critique… de rester avec les autres un moment et de s’exiler pour suivre leurs trajectoires individuelle et professionnelle.

Affoler la boussole…25

Les chercheurs en sont-ils capables ? Les possibilités offertes par de nouvelles formes éditoriales les mettent directement au contact de ce questionnement tout en leur apportant des éléments de réponse. Inutile de changer les cadres éditoriaux… il

25. Dans le sens donné par P. Virno comme acte fondateur de la politique.

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suffit de s’y adosser pour observer leurs spécificités et les transposer dans l’univers du Web 2.0.

Comment penser la nouvelle organisation de co-construction des connaissances, de type Web 2.0 dans les humanités et les sciences de la société ? Le fonctionnement des communautés wikis existantes et les usages, en cours dans les réseaux scientifiques, permettent d’en définir les cadres principaux.26

Un principe général gouverne les nouveaux agencements éditoriaux : textes écrits et principes de régulation éditoriaux sont coproduits par les différents contributeurs, ils se renégocient donc au fur et à mesure des besoins. D’autres propositions le complètent.

La première vise à l’expression des points de vue, à leur mise en discussion. Il n’est pas question de les neutraliser comme dans le projet d’encyclopédie de Wikipédia, mais au contraire de les faire émerger, pour les comparer, pour les compléter, pour opposer des textes issus de traditions disciplinaires, de courants théoriques différents. L’objectif est de faire naître des controverses à partir d’articles signés et assignables à des individus réels. N’oublions pas que cette coproduction est basée sur la valorisation du « travail vivant » et non du « travail mort », c’est-à-dire des articles se répondant par références bibliographiques interposées.

La seconde proposition vise à redonner de la valeur au droit d’auteur, d’une part en protégeant le copyright, par l’obligation de ne proposer que des textes originaux et d’autre part en le renforçant en rendant visible le caractère distribué de l’écriture des textes par le signalement des types de contribution et des contributeurs eux- mêmes. Un texte coproduit, s’accompagne d’une liste des activités et des acteurs ayant participé diversement à son élaboration. Le texte coproduit transporte avec lui les traces de sa génération : il présente son générique comme les œuvres audiovisuelles. La traçabilité puissante de Médiawiki rend possible la mise en visibilité des contributions, ce qui permet de passer d’une fonctionnalité de gestion à la mise en scène de la reconnaissance des diverses interventions sur les textes.

L’objectif est une publicisation de textes signés et une coproduction tracée.

La troisième proposition est la pratique de l’écriture collaborative. Ce point est capital, car il touche directement aux nécessaires redéfinitions des notions d’auteur et de texte.

Concernant la notion d’auteur, l’écriture collaborative ne signifie pas que tous les textes sont coproduits, chacun des participants intervenant pour supprimer ce que l’auteur précédent a écrit. L’écriture collaborative n’est pas une entreprise de désagrégation du texte, mais d’enrichissement. En fait, l’expérience de Wikipédia permet d’observer que les textes denses et cohérents font peu l’objet d’interventions massives et spectaculaires de la part des autres contributeurs. Par écriture

26. Pour un exposé plus complet des principes de régulation de « Fabrique des savoirs » cf.

Rigot H., « Principes de régulation d’une écriture collaborative », Ametist n° 3, 2009.

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collaborative, portant sur des textes resserrés et cohérents, il faut plus certainement s’attendre à des interventions ponctuelles, allant de la correction de coquilles orthographiques à l’ajout de liens hypertextuels, de références bibliographiques, d’exemples ou de contre-exemples plus développés.

Concernant la notion de texte, les changements les plus significatifs portent sur la constitution d’un véritable con-texte composé de textes ayant des statuts divers : compléments, discussion, critiques, etc., textes satellites ou « apostilles » permettant d’ouvrir le texte sur d’autres publics (société civile, professionnels, autres disciplinaires) et sur les auteurs eux-mêmes par l’accès aux pages « Utilisateur » dans lesquelles ils se présentent et « Discussion » qui font état des débats entre plusieurs utilisateurs.

… pour de nouveaux agencements éditoriaux

Aujourd’hui, une autre forme de travail savant est possible par l’implication de collectifs différents : acteurs scientifiques, professionnels de l’information scientifique (éditeurs, bibliothécaires… archivistes), membres de la société civile. Les outils de la wikinomie, par leur interactivité, autorisent un nouveau contrat textuel aussi bien au niveau de la diversité des formes textuelles que de leurs auteurs.

L’organisation collective et élargie de la production et de la diffusion scientifiques donne un sens différent aux fonctions éditoriales, auctoriales et lectoriales en s’ouvrant sur des formes innovantes d’interprétation (de pairs à pairs, de contributeurs à discutants et commentateurs, d’auteurs à lecteurs, etc.) entrecroisant tous types de savoirs (savants, professionnels, experts et amateurs) pour qu’ils s’interpellent et se répondent.

Cet espace d’hybridation des savoirs s’élabore par la réorganisation des relations auteurs – lecteurs, par la modification des rapports entre producteurs de textes scientifiques (éditeurs scientifiques et techniques, diffuseurs et chercheurs – contributeurs) et par la construction d’un espace de délibération et d’échanges entre acteurs scientifiques, médiateurs et acteurs de la société civile.

… et conclure en mentionnant une expérimentation : « Fabrique des savoirs »27

« Fabrique des savoirs » émerge comme nouveau réseau social de co- construction des savoirs numériques à partir d’un triple positionnement : grâce au web social, un nouvel espace délibératif, constitué de contributeurs identifiés, peut se déployer, une autre forme de travail savant est possible grâce à l’implication d’individus appartenant à des communautés distinctes et ayant des compétences

27. Cf. http://www.fabriquesavoirs.fr, http://www.indexsavant.fr, http://www.contretextes.fr et http://www.espacedesraisons.fr

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différentes et/ou complémentaires – acteurs scientifiques, professionnels de l’information et membres de la société civile et enfin les outils de la wikinomie, établissent ce nouveau contrat textuel.

En se positionnant comme réseau social imbriquant « données » et individus,

« Fabrique des savoirs » se donne comme programme la construction de trois ateliers d’écriture collaborative sous forme de wikis (« Index savant », inventaire des énoncés numériques, « ContreTEXTes », une wiki-revue thématique et « Espace des raisons », une revue accueillant des textes soit accompagnés de leurs évaluations soit à évaluer). Ce réseau de données construites collaborativement est complété par un réseau social élaborant une autre forme « d’être ensemble ».

Aujourd’hui, les outils du Web 2.0 nous autorisent à penser que les savoirs à construire, au sein d’une société dite de la connaissance, sont désormais plus à la recherche d’expérimentation de nouveaux modèles sociaux du type recherche participative – mixant approches disciplinaires et collaboration avec les acteurs de la société civile – que de perfectionnement des modèles économiques mis en place lors de la décennie précédente.

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