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Article pp.143-159 du Vol.2 n°1 (2010)

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doi:10.3166/R2IE.2.143-159 © 2010 Lavoisier SAS. Tous droits réservés

Intelligence « civile » ?

proposition d’un agenda de recherche

³ Par Sophie Larivet

Enseignant-chercheur au Groupe ESCE, Paris

Membre de l’équipe Intelligence Économique et Stratégies de Communication (CEREGE) Membre du Centre Sprott pour les Entreprises Sociales, Carleton University, Ottawa

Résumé

« L’Intelligence » a fait l’objet de nombreuses études dans deux des trois grands secteurs : le secteur public (renseignement) et le secteur privé (IE). Mais les pratiques des ONG (secteur à but non lucratif) n’ont pas fait l’objet de travaux spécifiques. C’est pourquoi notre article se propose d’établir un agenda de recherche les concernant. À cette fin, nous avons procédé à une revue de la littérature anglophone et francophone, tant dans le champ de l’IE que dans celui des ONG. Après avoir passé en revue les travaux abordant simultanément ces deux thèmes, nous avons utilisé une grille de lecture fonctionnelle de l’IE afin de tenter de repérer des traces de cette pratique dans la littérature sur les ONG. Ces recherches nous ont permis de dégager un ensemble ordonné de questions auxquelles, nous semble-t-il, la littérature n’apporte aucune réponse. Elles constituent notre agenda de recherche sur ce que nous avons décidé de nommer « Intelligence Civile ». © 2010 Lavoisier SAS. Tous droits réservés

Mots clés : ONG, intelligence économique, intelligence civile

Abstract

“Civil” Intelligence ? A Research Agenda. Intelligence has already been studied in the politi- cal and military field, then in the business sector. But Competitive Intelligence research almost ignores NGOs. The main concepts related to legal intelligence for businesses are presented.

Then an overview of existing bridges between NGOs and CI is given. Nonprofits can be wat- ched and manipulated by companies, or be Competitive Intelligence partners. The last part of the article describes pieces of evidence of intelligence practices in nonprofits, presents a new concept (Civil intelligence) and a research agenda. © 2010 Lavoisier SAS. All rights reserved

Keywords: NGOs, Intelligence, Competitive Intelligence, Civil intelligence

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Introduction

Le point de départ de cet article est l’existence dans la littérature en Intelligence Économique (IE) d’articles ou d’ouvrages mentionnant les Organisations Non Gouvernementales (ONG).

Les ONG sont un objet ou un terrain de recherche légitime dans la recherche en gestion des organisations. On s’y intéresse en tant que parties prenantes d’entreprises classiques (Burchell

& Cook, 2006; Lambell, Ramia, Nyland & Michelotti, 2008) ou en tant qu’organisations à part entière (Jacobs & Marudas, 2009; Jobome, 2006; Ritchie, Anthony, & Rubens, 2004;

Santora, Caro, & Sarros, 2007; Sherlock & Nathan, 2008; Yanacopulos, 2005). Les chercheurs étudient alors les stratégies des ONG, leurs pratiques marketing, leur contrôle de gestion, leurs processus logistiques, leur gestion des ressources humaines, etc. Les ONG internationales, en particulier, sont reconnues comme étant des organisations devant faire face à des situations PDQDJpULDOHVFRPSOH[HV/HXUHIÀFDFLWpHVWUHFRQQXHELHQTXHGpEDWWXH,OH[LVWHGHVPLOOLHUV d’ONG dans le monde, certaines ayant des taux de croissance qui feraient pâlir n’importe quel entrepreneur (Ryfman, 2004). Elles appartiennent à un secteur d’activité (institutions sans but lucratif, qui incluent aussi des organisation de santé, d’éducation, religieuses…) qui représente presque 5 % des emplois rémunérés (presque 10 % si on prend en compte le volontariat) en France (Nations Unies, 2006). Toutefois, elles semblent ne pas du tout intéresser les chercheurs en IE, du moins pas en tant que terrain de recherche.

Pourtant, il existe des écrits qui invitent se pencher sur le lien entre IE et ONG. Une première catégorie d’articles, issus de la presse grand public, décrit des cas d’ONG célèbres, mais aussi de groupes locaux, ayant été espionnés par des multinationales. Le géant suisse Nestlé a ainsi été accusé d’avoir espionné l’association ATTAC1 (Hamel, 2008). Si la justice a conclu à un non-lieu au pénal, le « Nestlégate » se poursuit en Suisse dans l’attente de la décision concernant le volet civil de la plainte, avec la publication d’un livre contestant la procédure d’enquête (Feuz, 2009) et la possible plainte d’un militant brésilien pour le même type de faits (Sohlbank, 2010). En France, EDF est suspectée d’avoir espionné Greenpeace2 (Mandraud, 2009). Aux Etats-Unis, Burger King a utilisé les services d’une entreprise de sécurité pour espionner des ONG locales qui essayaient d’améliorer la vie des migrants en Floride (Schlosser, 2008). Une seconde catégorie de travaux, dédiés à l’IE, présente les ONG comme potentiellement dangereuses pour les entreprises privées. Ces travaux décrivent les ONG comme des organisations au pouvoir de nuisance important (Harbulot 2007), susceptibles GHGpVWDELOLVHUOHVHQWUHSULVHVHQLQÁXHQoDQWO·RSLQLRQ)UDQoRLV)UDQoRLVFLWH de nombreux cas de campagnes menées par des ONG contre des multinationales telles que Nike, McDonald, Nestlé, Exxon, Shell… Les quotidiens ont largement fait état de la récente dénonciation par Greenpeace de l’utilisation de l’huile de palme par Nestlé (Epelboin, 2010).

Ces deux catégories d’articles nous amènent à deux remarques. Premièrement, les affaires d’espionnage peuvent laisser croire que les ONG sont piètrement sensibilisées (ou sensibles) DX[HQMHX[GHODVpFXULWpGHO·LQIRUPDWLRQHWTX·HOOHVQHVHSURWqJHQWSDVHIÀFDFHPHQWFRQWUH GHVPDQ±XYUHVLQIRUPDWLRQQHOOHVLOOpJDOHVRXVLPSOHPHQWSHXpWKLTXHV)UDQoRLVDIÀUPH que nombre d’entre elles ne sont effectivement pas capables de contrôler correctement leurs sources. Deuxièmement, le fait que des praticiens ou des chercheurs en IE consacrent une partie

1 Association pour la Taxation des Transactions financières et pour l’Action Citoyenne.

2 Au moment où nous écrivons, le procès est en cours.

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de leurs écrits à décrire les ONG comme des organisations potentiellement manipulées met O·DFFHQWVXUXQHSUREOpPDWLTXHFHUWHVLQWpUHVVDQWHPDLVTXLjQRWUHVHQVHVWWUDLWpHGHIDoRQ trop parcellaire. En effet, dans une perspective d’IE, les ONG ne nous semblent pas devoir être considérées uniquement comme des adversaires ou des pions par les entreprises. Tout d’abord parce que cette approche risque de susciter des débordements comme ceux évoqués plus haut : même si les auteurs sont prudents, leurs propos peuvent être compris, voire repris GHIDoRQSDUWLHOOHYRLUSDUWLDOH)UDQoRLVVRXOLJQHDLQVLOHGDQJHUGHYRLUVHGpYHORSSHU XQHIRUPHGHSDUDQRwDTXLFRQVLVWHUDLWjVRXSoRQQHUXQHPDQLSXODWLRQG·21*GHUULqUHFKDTXH FRQÁLWpWKLTXH(QVXLWHSDUFHOHV21*SHXYHQWDXVVLrWUHHQYLVDJpHVFRPPHGHVSDUWHQDLUHV HQ,(FIVHFWLRQ(QÀQSDUFHTXHOHV21*VRQWGHVRUJDQLVDWLRQVGRQWO·H[LVWHQFHGRQF l’étude, n’est ni plus ni moins légitime que celle des entreprises. Tout comme les entreprises FRQWULEXHQWSOXVRXPRLQVHIÀFDFHPHQWHWSOXVRXPRLQVpWKLTXHPHQWjO·DFWLYLWppFRQRPLTXH HWVRFLDOHOHV21*FRQWULEXHQWSOXVRXPRLQVHIÀFDFHPHQWHWSOXVRXPRLQVpWKLTXHPHQW à la poursuite d’objectifs variés (sociaux, humanitaires, écologiques...), palliant l’absence RXO·LQHIÀFDFLWpG·DXWUHVW\SHVG·RUJDQLVDWLRQVSXEOLTXHVRXSULYpHV(QFHVHQVHQWDQW qu’observateurs des pratiques d’IE, les chercheurs ont trop longtemps négligé les ONG en tant que terrains de recherche. L’IE a été étudiée dans une large variété d’organisations (états, territoires, grandes entreprises, petites entreprises, entreprises publiques, etc.), mais, en l’état actuel de nos connaissances, et comme le constate également Gillis (2005), aucune recherche académique n’a jamais été entreprise sur les pratiques d’IE en ONG.

C’est pourquoi notre article se propose d’établir un agenda de recherche concernant l’IE en 21*­FHWWHÀQQRXVDYRQVSURFpGpjXQHUHYXHGHODOLWWpUDWXUHDQJORSKRQHHWIUDQFRSKRQH tant dans le champ de l’IE que dans celui des ONG. Après avoir passé en revue les travaux abordant simultanément ces deux thèmes, nous avons utilisé une grille de lecture fonctionnelle GHO·,(DÀQGHWHQWHUGHUHSpUHUGHVWUDFHVGHFHWWHSUDWLTXHGDQVODOLWWpUDWXUHVXUOHV21*&HV recherches nous ont permis de dégager un ensemble ordonné de questions auxquelles, nous semble-t-il, la littérature n’apporte aucune réponse. Elles constituent notre agenda de recherche.

1RXVGpEXWHURQVODSUpVHQWDWLRQGHFHWUDYDLOSDUODGpÀQLWLRQGHVFRQFHSWVXWLOLVpV (section 1). Puis, dans une seconde section, nous présenterons les trois discours sur les 21*TXHO·RQWURXYHGDQVODOLWWpUDWXUHVXUO·,((QÀQGDQVXQHWURLVLqPHVHFWLRQQRXV GpFULURQVOHVpOpPHQWVpSDUVTXLLQGLTXHQWGHIDoRQWKpRULTXHO·H[LVWHQFHGHSUDWLTXHV G·,(HQ21*DÀQGHPLHX[VRXOLJQHUO·DEVHQFHGHWUDYDX[VXUFHWKqPHGHSURSRVHUXQH expression pour désigner ces pratiques, et de synthétiser les questions en suspens dans un agenda de recherche en « Intelligence Civile ».

1. Les concepts : ONG et pratiques informationnelles

1.1. Les ONG

ONG (Organisation Non Gouvernementale) est un terme qui recouvre de multiples réalités. Bien que d’autres expressions aient été proposées pour le remplacer, il reste, en IUDQoDLVFRPPHHQDQJODLVNGOs, Non Governemental Organizations), le plus employé pour désigner des organisations réunissant un faisceau de cinq caractéristiques que nous avons empruntées à Ryfman (2004) :

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‡O·DVVRFLDWLRQjFDUDFWqUHUHODWLYHPHQWSHUPDQHQWGHSHUVRQQHVSULYpHVGDQVXQEXW QRQSULQFLSDOHPHQWPDUFKDQGHWFHDXSURÀWG·DXWUXLHWQRQjFHOXLH[FOXVLIGHV membres de l’association) ;

‡XQHIRUPHMXULGLTXHFRUUHVSRQGDQWjFHWWHQRWLRQG·DVVRFLDWLRQRXG·RUJDQLVPHjEXW non lucratif, telle que précisée dans les divers droits nationaux ;

‡XQHUHODWLYHLQGpSHQGDQFHIDFHDX[SXLVVDQFHVSXEOLTXHVHWSULYpHVÉtats, organisations internationales, Eglises, mouvements religieux, sectes, organisations criminelles).

&HVSXLVVDQFHVQHGRLYHQWSDVrWUHjO·RULJLQHGHODFUpDWLRQGHFHTXHO·RQTXDOLÀHUD G·21*HWFHVGHUQLqUHVSRXUrWUHTXDOLÀpHVG·21*QHGRLYHQWSDVrWUHGDQVXQ rapport de « soumission » à ces puissances. Cette indépendance s’entend en matière de sphère de compétences, ce qui n’empêche pas des liens entre les ONG et les ins- titutions précédemment citées (à l’exception des organisations criminelles bien sûr) ;

‡XQHUpIpUHQFHjGHVYDOHXUVGpPRFUDWLTXHVG·HQJDJHPHQWOLEUHPHQWFRQVHQWLGH citoyenneté et d’appartenance à la « société civile » ;

‡XQFDUDFWqUHWUDQVQDWLRQDOGXPDQGDWGHO·RUJDQLVDWLRQHWRXGHVHVSDUWHQDLUHV L’appellation à donner à des organisations uniquement nationales, mais respectant les autres critères, est encore débattue.

Les domaines d’action des ONG sont innombrables, mais il est d’usage de les regrouper en trois catégories (Ryfman, 2004) : développement et humanitaire, environnement, droits de l’homme. Cette typologie ne prend en compte ni le développement de nouvelles thématiques (développement durable, construction de la paix, lutte anti-corruption, Sida…) ni la conver- gence de certains thèmes. Mais elle met en lumière les disparités qui peuvent exister dans les ONG en matière de besoins en information (thématiques couvertes, zones géographiques à VXUYHLOOHUXUJHQFHGXSURFHVVXVGHUHQVHLJQHPHQW«HWG·LQÁXHQFHSOXVRXPRLQVXWLOLVpH Il existerait de 20 000 à 40 000 ONG dans les pays du Nord, de 200 000 à 400 000 dans les pays du Sud (Ryfman, 2004). Ces chiffres sont sujets à caution, et doivent être consi- dérés avec la plus grande prudence. Ils donnent toutefois un ordre de grandeur permettant d’apprécier l’intérêt de ce type d’organisation en tant qu’objet ou terrain de recherche.

1.2. Les pratiques informationnelles

Le renseignement (intelligenceHQDQJODLVDORQJWHPSVpWpSHUoXFRPPHXQSURFHVVXVJRXYHU- nemental ou militaire destiné à obtenir des informations en utilisant des techniques plus ou moins violentes, allant de la lecture du journal à la torture. Les services de renseignement pratiquent DXVVLODFRQWUHLQWHOOLJHQFHHWGHVRSpUDWLRQVG·LQÁXHQFH/·LQWHOOLJHQFHGLWH©pFRQRPLTXHª celle des entreprises, reste moins connue, même si de plus en plus d’articles professionnels ou académiques lui sont consacrés, et même si sa pratique s’est diffusée dans les organisations.

Elle n’a pas d’équivalent exact en anglais, où l’on parle de Competitive Intelligence ou de Business Intelligence1RWUHWUDYDLOV·pWDQWDSSX\pVXUOHVFRQFHSWVDQJORVD[RQVHWIUDQoDLV QRXVGpÀQLURQVGRQFFKDFXQG·HQWUHHX[DÀQTXHOHOHFWHXUSXLVVHPLHX[DSSUpFLHUQRVUpVXOWDWV

1.2.1. Competitive Intelligence et Business Intelligence

L’expression anglophone Competitive Intelligence (CIHVWRIÀFLHOOHPHQWGpÀQLHSDUOD 6&,3GHODIDoRQVXLYDQWH©Un programme systématique et éthique de collecte, d’analyse et de gestion de n’importe quelle combinaison de données, d’informations et de connaissances

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relatives à l’environnement dans lequel une entreprise opère, et dont la mise en œuvre confèrera XQDYDQWDJHFRQFXUUHQWLHOVLJQLÀFDWLIRXVpFXULVHUDODSULVHGHGpFLVLRQ6RQU{OHSUHPLHUHVW l’anticipation stratégique » (Prior, 2009, p.7, traduction de l’auteur). Bien entendu, il existe GHQRPEUHXVHVDXWUHVGpÀQLWLRQVGHO·H[SUHVVLRQCI, mais celles de la plupart des auteurs anglo-saxons ne sont pas radicalement différentes de celle de la SCIP (Fuld, 1995; Gilad &

Gilad, 1988; Prescott & Gibbons, 1993; Sammon, Kurland & Spitalnic, 1984; Tyson, 1986).

(QIUDQoDLVRQSRXUUDWUDGXLUHFHWWHH[SUHVVLRQSDU©YHLOOHVWUDWpJLTXHª

Un premier point notable est que le concept de CI est la plupart du temps présenté comme un processus concernant l’environnement en général, et pas uniquement les concurrents (Wright, Pickton & Callow, 2002). On retrouve ici la notion d’environmental scanning antérieurement proposée par Aguilar (1967). Le champ de surveillance de la CI englobe les HQYLURQQHPHQWVWHFKQRORJLTXHOpJDOVRFLDOSROLWLTXHPDUNHWLQJFRPPHUFLDOÀQDQFLHU économique, etc. Le deuxième point important est la légalité des activités de renseignement rattachées à la CI. On désignera donc par espionnage industriel les pratiques illégales.

Cette précision peut sembler inutile aux lecteurs familiers de l’IE. Mais elle ne l’est pas forcément lorsque l’on s’adresse à un public de spécialistes des ONG, dont certains réagis- sent violemment à l’emploi du terme « intelligence » pour désigner les pratiques de leurs objets d’étude habituels. Le troisième et dernier point est que le principal but de la CI est la détection des menaces et des opportunités, au travers de l’interprétation de signaux faibles (Ansoff, 1975). Cet objectif d’anticipation est souvent confondu avec un objectif de com- pétitivité. Certes, une entreprise qui détectera une opportunité avant ses concurrents et qui V·HQVDLVLUDHQSUHPLHUHWGHIDoRQDSSURSULpHDXUDXQDYDQWDJH0DLVODCI n’est rien si les bonnes décisions ne sont pas prises au bon moment sur la base des informations récoltées.

$ÀQG·rWUHSUpFLVLOHVWLPSRUWDQWGHGLVWLQJXHUOHFRQFHSWGHBusiness Intelligence (BI) de celui de CI/DIURQWLqUHHQWUHOHVGHX[HVWUHVWpHÁRXHSHQGDQWORQJWHPSVPDLVO·DF- ception de BI semble se stabiliser et désigner à présent «les technologies de l’information qui permettent de transformer le contenu de collectes de grandes quantités de données en renseignement, et ce, en général, en intégrant les données issues des ventes, du marketing, du S.A.V. et du service client» (Prior, 2009, p.4, traduction de l’auteur).

1.2.2. Intelligence Économique

L’Europe s’est appropriée le concept de CI en l’adaptant (West, 1999). Dedidjer a développé le concept de « 6RFLDO,QWHOOLJHQFH » en Suède. Ce concept « inclut les activités de collecte de renseignement, au sens large, ainsi que la capacité à juger, évaluer, déduire et à utiliser cette connaissance pour agir » (Dedijer & Jequier, 1987, p.13, traduction de l’auteur). La 6RFLDO,QWHOOLJHQFH fait généralement référence à un système à l’échelle d’une nation, incluant tous types d’acteurs privés ou publics.

/HVDXWRULWpVHWDXWHXUVIUDQoDLVSDUOHQWHX[G·,QWHOOLJHQFHeFRQRPLTXH,(&RPPLVVDULDW Général du Plan, 1994). Cette terminologie permet de distinguer les processus de renseigne- ment « classique » (c’est à dire concernant la sphère gouvernementale et militaire) de ceux de la sphère économique. Le concept d’IE est plus large que celui de CI. Alors que le périmètre de la CI se limite à la détection de menaces et d’opportunités (veille ou renseignement), l’IE LQFOXWDXVVLODJHVWLRQGXULVTXHLQIRUPDWLRQQHOHWODIRQFWLRQG·LQÁXHQFH/DULYHW

Pour mémoire, la gestion du risque informationnel vise à protéger les actifs informa- WLRQQHOVGHODÀUPHEDVHVGHGRQQpHVFOLHQWVUpSXWDWLRQQRWDPPHQWGHVFRQFXUUHQWV

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Elle doit prévenir des menaces tant accidentelles qu’intentionnelles (sécurité et sûreté).

/·LQÁXHQFHGRQWOHOREE\LQJIDLWSDUWLHHVWFDUDFWpULVpHSDUO·XWLOLVDWLRQH[FOXVLYHGH l’information comme moyen de pousser une personne ou une organisation à agir dans un sens donné, que cette personne ou cette organisation ait conscience du processus. Baumard (2000) parle de « pressions indirectes ».

3RXUÀQLUFHVUDSLGHVUDSSHOVWKpRULTXHVSUpFLVRQVTXHODGLIIpUHQFHGHSpULPqWUHHQWUH les concepts de CI et d’IE est en train de se réduire. De plus en plus d’auteurs incluent une dimension défensive dans le concept de CI, intégrant le management du risque et la contre-intelligence (Bernhardt, 2003; Brouard, 2004; Gilad, 2001; Martin & Morrissey, 2002; Robinson, 2003).

Nous utiliserons le concept d’IE avec ses trois fonctions (renseignement, protection et LQÁXHQFHGDQVODVHFWLRQSRXUPRQWUHUTX·LOH[LVWHVHORQQRXVGHVLQGLFHVG·XQHSUD- tique d’IE en ONG. Auparavant, dans la section qui suit, nous présenterons les trois types d’association entre IE ou CI et ONG.

2. Les pratiques d’IE prenant en compte les ONG

Pour autant que nous le sachions, aucune étude au sujet des pratiques éventuelles de CI ou d’IE en ONG n’a jamais été menée. En revanche, lorsque l’on procède à une revue de la littérature en croisant les thèmes de recherche NGO21*HWCI,(VHORQTXHO·RQ FKHUFKHHQDQJODLVRXHQIUDQoDLVRQWURXYHWURLVFDWpJRULHVGHSULVHHQFRPSWHGHV21*

GDQVXQHGpPDUFKHG·,(CI.

2.1. Les ONG comme objet de surveillance

Les ONG sont surveillées. Comme n’importe quelles organisations du secteur à but non lucratif, elles peuvent faire l’objet d’une surveillance de la part des services de ren- seignement gouvernementaux (Walden, 2006), être espionnées par des entreprises privées (Johnson, 2008), ou, tout simplement être l’objet d’une veille tout à fait légale. Pourquoi une entreprise surveillerait-elle une ONG ? Les raisons sont nombreuses, mais nous pou- YRQVOHVUpVXPHUHQpFULYDQWTX·LOHVWWRXWVLPSOHPHQWOpJLWLPHSRXUXQHÀUPHGHVXUYHLOOHU (légalement) n’importe quel acteur de son environnement susceptible d’avoir un impact (positif ou négatif) sur ses activités.

Le cas le plus évident survient quand une ONG est en situation de concurrence directe DYHFXQHHQWUHSULVHSDUH[HPSOH0D[+DYHODDUHW(ÀFR0DLVDXGHOjGHFHFDVSDUWLFXOLHU de concurrence, les ONG appartiennent à l’environnement global des entreprises privées, qui peuvent donc avoir besoin de rassembler de l’information sur elles. Par exemple, une entreprise qui cherche à monter un partenariat avec une ONG aura besoin d’information pour sélectionner le bon partenaire. Une entreprise qui s’intéresse au domaine de spécialité d’une ONG (commerce équitable, déforestation, stocks de poissons..) pourra compléter utilement sa veille en consultant cette ONG directement ou indirectement (ressources web, etc.). Si une ONG est partie prenante d’une action de lobbying susceptible d’avoir des effets (positifs ou négatifs) sur l’activité de l’entreprise, l’entreprise aura besoin de se tenir au courant des démarches de l’ONG pour anticiper les effets du lobbying. Si une

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ONG monte une campagne contre le concurrent d’une entreprise, cette dernière aura tout LQWpUrWjSUHQGUHGHVUHQVHLJQHPHQWVVXUOHVPRGHVG·DFWLRQVGHO·21*DÀQG·DQWLFLSHU une campagne dirigée contre ses propres intérêts (préparation d’un argumentaire, mise aux normes de certains processus de production, démarrage d’un dialogue avec l’ONG pour éviter une campagne hostile...).

Reste que la raison principale pour laquelle une entreprise aura intérêt à surveiller une 21*HVWODSUpVHUYDWLRQGHVDUpSXWDWLRQ%DURQ 'LHUPHLHU)UDQoRLV Les exemples d’ONG ayant mené une campagne contre une entreprise sont légion. Citons pour illustration Oxfam ciblant Starbucks, Greenpeace visant Exxon, ATTAC combattant Nestlé, l’European AIDS Treatment Group (EATG) critiquant l’ensemble de l’industrie pharmaceutique, Les Amis de la Terre remettant en question DuPont-Pioneer et Bayer, Eau & Rivières de Bretagne (une petite ONG locale) organisant des campagnes contre les géants Monsanto et Doux.

+DUEXORWVRXOLJQHODGLIÀFXOWpGHVHQWUHSULVHVj©créer une cohérence entre leur communication moralisatrice et leurs actes ». Ces campagnes sont donc souvent UHGRXWDEOHPHQWHIÀFDFHVHWGRPPDJHDEOHVSRXUOHVHQWUHSULVHV(OOHVSHXYHQWHQJHQGUHU un boycott des produits ou effrayer les actionnaires. Ainsi, dans la perspective classique de l’IE, c’est-à-dire en adoptant le point de vue des entreprises, il est tout à fait normal et légitime de surveiller les ONG (Dutka, 1999).

2.2. Les ONG manipulées ?

Dans la littérature en IE, les ONG ne sont pas uniquement présentées comme étant les

« cibles » de pratiques de veille. Les travaux que nous allons à présent décrire défendent un point de vue susceptible de choquer bien des membres d’ONG. Mais que l’on partage ou non le point de vue des chercheurs et praticiens de l’IE développé ci-dessous, il est indé- niable que ce qu’ils décrivent soulève une question que les ONG ne doivent plus ignorer.

8QHWHFKQLTXHGHPDQLSXODWLRQGHO·LQIRUPDWLRQFRQVLVWHjLGHQWLÀHUOHVFDLVVHVGH UpVRQDQFHTXLSRXUURQWHQVXLWHrWUHXWLOLVpHVFRPPHGHVUHODLVHWGHVDPSOLÀFDWHXUVG·XQH information, vraie ou fausse (Harbulot, 2007). En raison de leur performances en termes de communication et de leur pouvoir de conviction, les ONG sont de parfaites caisses de résonance au sein de la société civile3)UDQoRLV+DUEXORW/HVFKHUFKHXUV s’intéressant à cette problématique avancent plusieurs facteurs explicatifs au fait que les ONG sont de bonnes cibles pour une opération de manipulation de l’information par la technique décrite ci-dessus : elles auraient, notamment, une tradition de fort questionne-

3 « La société civile fait référence à un ensemble d’actions collectives, non entreprises sous la contrainte, relatives à des intérêts communs, des objectifs et des valeurs. En théorie, ses formes institutionnelles sont distinctes de celles de l’État, de la famille et du marché, bien qu’en pratique, les frontières entre État, société civile, famille et marché soient complexes, floues et négociées. La société civile inclut, d’une façon générale, une diversité d’espaces, d’acteurs et de formes institutionnelles, variables en termes de degrés de forma- lisation, d’autonomie et de pouvoir. Les sociétés civiles sont souvent constituées d’organisations dites de

«charité», de développement non-gouvernemental, de groupes communautaires, d’organisations de femmes, de groupes à dimension religieuse, d’associations professionnelles, de syndicats, de groupes d’entraide, de mouvements sociaux, d’associations d’entreprises, de coalitions et d’organisations de plaidoyer » (Centre for Civil Society, 2004, traduction de l’auteur).

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ment de la société marchande (Harbulot, 2007), des pratiques informationnelles offensives )UDQoRLVHWXQPDQTXHGHWUDQVSDUHQFHRUJDQLVDWLRQQHOOHHWÀQDQFLqUH+DHGHUOL 2009 ; Harbulot, 2007).

Denécé (1997) appelle « intelligence humanitaire » la manipulation d’ONG humanitaires par des états ou des entreprises. Mabille (2003) parle de fausses ONG créés de toutes pièces SDUGHVÀUPHV3RXU+DUEXORWS©l’art de se dissimuler derrière le discours émis SDUXQJURXSHGHFLWR\HQVDÀQGHPDVTXHUXQHLQWHQWLRQDJUHVVLYHjO·pJDUGG·XQeWDWRX d’une entreprise, est devenue une pratique courante dans la guerre économique en temps de paix ». Plus récemment, l’ex-HRIE Alain Juillet aurait déclaré dans une interview que les ONG

« LQÁXHQFHQW>«@O·RSLQLRQSXEOLTXHDXSURÀWGHFHX[TXLOHVÀQDQFHQWªFHVÀQDQFHXUVpWDQW essentiellement des entreprises et des États (Haederli, 2009). Même si ces développements ont pour but de contrer un certain angélisme, et même si leurs auteurs nuancent leurs propos (par exemple, Juillet (cité par Haederli, 2009) distingue différents types d’ONG, plus ou moins WUDQVSDUHQWHVHW)UDQoRLVHVWLPHTXHFHVRQWGDYDQWDJHGHV21*QRQWUDGLWLRQQHOOHV de petite taille et aux structures informelles qui seraient susceptibles d’être instrumentalisées), leur accumulation est susceptible de choquer ceux qui travaillent dans des ONG ou qui les étudient depuis des années. En effet, ces personnes développent souvent un rapport d’iden- WLÀFDWLRQDYHFOHVFDXVHVGpIHQGXHVSDUFHVRUJDQLVDWLRQV/HZLV 2SRNX0HQVDK

$XVVLLPDJLQHUOHXUWUDYDLOGpYR\pjGHVÀQVPDQLSXODWRLUHVHVWGLIÀFLOHPHQWDFFHSWDEOH 1RXVSRXYRQVDXVVLDIÀUPHUDXUHJDUGGHVUpDFWLRQVUHFXHLOOLHVORUVGHO·pODERUDWLRQGHFHW article, que ce rejet va plus loin encore : le simple fait d’avancer que les ONG auraient intérêt à développer leurs propres pratiques d’IE suscite des réactions de refus violentes4.

0DLVTXHO·RQDFFHSWHRXQRQFHTX·DYDQFHQWOHVDXWHXUVFLWpVFLGHVVXVOHXUVDIÀUPDWLRQV méritent que l’on s’y attardent sérieusement, et que l’on développe des études complémen- WDLUHV8QHSUHPLqUHK\SRWKqVHVHUDLWTXHFHVpWXGHVFRQÀUPHQWO·H[LVWHQFHGHPDQLSXODWLRQV FHTXLHVWWRXWjIDLWSRVVLEOHDXUHJDUGSDUH[HPSOHGXFDVG·LQÀOWUDWLRQGX©1HVWOpJDWHª Alors, les ONG devraient se saisir sérieusement du problème et apprendre à se protéger pour conserver leur crédibilité et leur légitimité. Une seconde hypothèse serait que de futures UHFKHUFKHVPRQWUHQWFRPPHOHVRXWLHQW)UDQoRLVTXHFHVFDVGHPDQLSXODWLRQVVRQW extrêmement rares ou inexistants. Alors, la publication de ces résultats permettrait aux ONG d’apporter une contradiction fondée. Ce qui est certain, c’est que la politique de l’autruche, RXGLWGHIDoRQPRLQVWULYLDOHOHUHIXVG·DERUGHUOHSUREOqPHGHODPDQLSXODWLRQGHV21*

GDQVXQFDGUHVFLHQWLÀTXHQHIHUDHQDXFXQFDVDYDQFHUOHGpEDW

2.3. Les ONG comme partenaires d’IE

D’autres travaux suggèrent une approche différente du rapport entre IE et ONG : ils DIÀUPHQWTX·HQWUHSULVHVHW21*SHXYHQWGpYHORSSHUGHVSDUWHQDULDWVLQFOXDQWXQYROHWG·,(

4 Une version anglophone de ce travail a reçu des commentaires tout à fait inhabituels dans le monde habituellement feutré des processus de révisions anonymes des grandes revues anglo-saxonnes.

L’auteur a été comparé à Bush, Cheney, et Poutine, notamment... Ces patronymes semblaient, sous la plume du réviseur et n’engageant que lui, synonymes de personnes fort peu recommandables. Ce type de réaction épidermique à un article qui tentait de montrer les ONG faisaient, elles-aussi, de l’IE, témoigne du fait que cette pratique informationnelle est encore considérée comme non éthique pour une ONG, comme le marketing a pu l’être il y a quelques années.

(9)

Mabille (2008) et Yaziji (2002) voient les ONG comme des partenaires qui peuvent aider les entreprises à anticiper les changements légaux, sociaux, ainsi que l’évolution GHODGHPDQGH<D]LMLH[SOLTXHTXHOHV21*RQWGHVFRPSpWHQFHVVSpFLÀTXHVTXL SHXYHQWrWUHXWLOHVDX[ÀUPHVSULYpHVGDQVXQHSHUVSHFWLYHG·,(6HORQOXLOHV21*VRQW SDUWLFXOLqUHPHQWVHQVLEOHVDX[pYROXWLRQVVRFLRSROLWLTXHV(OOHVRQWGHVUpVHDX[VSpFLÀTXHV qui peuvent permettre d’obtenir des informations originales. Elles emploient des experts qui peuvent fournir un très haut niveau d’analyse dans leurs champs de compétences.

En fait, les ONG pourraient être des partenaires très pertinents pour une entreprise qui cherche à améliorer ses compétences en IE. « Les ONG politiquement actives sont souvent au courant des derniers cancans législatifs, bien avant qu’ils n’atteignent les arènes législa- WLYHVRIÀFLHOOHV(QHQWUHWHQDQWGHVUHODWLRQVGHERQQHYRORQWpDYHFGHV21*OHVHQWUHSULVHV SHXYHQWDFFpGHUjGHVÁX[G·LQIRUPDWLRQFRQFHUQDQWOHVFRXOLVVHVGHVPDQ±XYUHVHWDYDQFpHV politiques » (Yaziji, 2002, p.6, traduction de l’auteur). Mabille (2008) donne l’exemple de la lettre électronique gratuite d’ATTAC, qui serait l’une des meilleures sources de renseigne- ment économique et social. Yaziji (2002, p.7, traduction de l’auteur) appelle les ONG « les radars presque parfaits de détection des changements des attentes et paradigmes sociaux ».

(QÀQOHVSDUWHQDULDWVDYHFOHV21*SHXYHQWrWUHWUqVXWLOHVGDQVXQHVWUDWpJLHG·LQÁXHQFH à long-terme. Leur expertise en lobbying, leurs réseaux et leur légitimité sociale sont des UDLVRQVVXIÀVDQWHVSRXUHVVD\HUG·DSSUHQGUHDXSUqVG·HOOHV&HGHYUDLWpJDOHPHQWrWUHGHV terrains de recherche pour la communauté académique orientée « entreprises », dans un but GHPHLOOHXUHFRPSUpKHQVLRQGHVSUDWLTXHVGHUHQVHLJQHPHQWHWG·LQÁXHQFH

En conclusion de cette section, notons que la littérature a donc déjà envisagé des croise- ments entre ONG et IE : les ONG sont surveillées, voire manipulées, et peuvent également servir de partenaires d’IE pour les entreprises. Mais cette littérature ne dit pas grand-chose des pratiques d’IE en ONG. C’est ce point que nous allons à présent aborder.

3. L’IE en ONG : vers un concept d’Intelligence Civile ?

3.1. Pratiques d’IE en ONG

Les travaux traitant de la veille ou de l’intelligence économique en ONG sont quasi- inexistants. Il nous a donc fallu parcourir la littérature sur les ONG en nous aidant de QRWUHJULOOHGHOHFWXUHGHO·,(HQWURLVGLPHQVLRQVYHLOOHUHQVHLJQHPHQWJHVWLRQGXULVTXH LQIRUPDWLRQQHOHWLQÁXHQFHDÀQGHYRLUVLFHVSUDWLTXHVDYDLHQWpWppWXGLpHVPrPHVRXV d’autres appellations, en ONG. À bien y regarder, il y a effectivement des signes qui laissent penser que les ONG pratiquent quelque chose qui ressemble à de l’IE.

,QÁXHQFH. /·H[SUHVVLRQFRQVDFUpHSRXUGpVLJQHUO·LQÁXHQFHGDQVOHVHFWHXUjEXWQRQ lucratif est le « plaidoyer » (advocacy/HOREE\LQJHWOHVFDPSDJQHVG·LQÁXHQFHjGHVWL- nation de différents types d’acteurs sont tellement répandues en ONG qu’il est impossible de recenser tous les travaux qui les décrivent. C’est tellement vrai que l’expression « advo- cacy » est utilisée par la Banque Mondiale pour désigner l’un des deux types d’ONG avec lesquels elle travaille (Advocacy NGOs and Operational NGOs21*GHSODLGR\HUHW ONG opérationnelles). Bien entendu, des formes hybrides existent (Yaziji & Doh, 2009).

2QSRXUUDUHWHQLUTXHO·LQÁXHQFHHVWOH©PpWLHUªG·XQJUDQGQRPEUHG·21*

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Ce métier revêt plusieurs formes : « /HV21*GHSODLGR\HUWUDYDLOOHQWjLQÁXHQFHUOHV V\VWqPHVVRFLDX[pFRQRPLTXHVRXSROLWLTXHVDÀQG·\SURPRXYRLUXQHQVHPEOHGRQQpG·LQ- WpUrWVRXXQHLGpRORJLH(OOHVIRQWGXOREE\LQJMRXHQWOHU{OHGHUHSUpVHQWDQWVRXG·H[SHUWV FRQVHLODXSUqVGHGpFLGHXUV(OOHVFRQGXLVHQWGHVUHFKHUFKHVWLHQQHQWGHVFRQIpUHQFHV montent des tribunaux citoyens, surveillent et révèlent les actions (ou absences d’actions) G·DXWUHVRUJDQLVDWLRQVIRQWFLUFXOHUGHVLQIRUPDWLRQVDXSUqVG·pOHFWHXUVFOHIVGpÀQLVVHQW des agendas, développent et promeuvent des codes de conduite et organisent des boycott ou des actions auprès d’investisseurs » (Yaziji and Doh 2009, p.8).

9HLOOH. Les ONG font aussi de la veille, même si ce terme (CI en anglais) n’apparaît qua- siment jamais dans la littérature. En revanche, en effectuant des recherches sur la recherche G·LQIRUPDWLRQRXOHUHFXHLOGHGRQQpHVRQV·DSHUoRLWTXHOHV21*HPSORLHQWGLIIpUHQWHV WHFKQLTXHVGHFROOHFWHG·LQIRUPDWLRQDÀQQRWDPPHQWG·DPpOLRUHUOHXUUHFKHUFKHGHIRQGV et le recrutement de volontaires (Gillis, 2005). Les ONG utilisent ainsi des études marke- ting (Gillis, 2005; Hanson, 2001; Thyne, 2001), surveillent les lois et règlements relatifs à leurs activités (Paton, 2007) et réunissent des informations pour préparer leurs actions (Emmanuelli, 1991). Maïola (2007) explique toutefois que cette veille de terrain n’est pas encore très développée, même dans une organisation comme MSF. Des erreurs dues à un mauvais partage d’information existant en interne ont été commises. Greenpeace, en UHYDQFKHGRQQHRIÀFLHOOHPHQWjVHVJURXSHVORFDX[XQHPLVVLRQGHYHLOOH&HVpOpPHQWV épars montrent que même si ce n’est pas toujours ainsi que les ONG nomment leurs processus de renseignement, elles font bel et bien de la veille. Elles utilisent même des méthodes bien plus discrètes que celles évoquée plus haut. Fox et Brown (1998, p.529) expliquent ainsi FRPPHQWOHV21*XWLOLVHQWGHV©FDQDX[RIÀFLHX[ª©back channels ») ou des « réseaux de partage discret d’information » (« discreet information-sharing networks ») basés sur XQKDXWQLYHDXGHFRQÀDQFHHQWUHPHPEUHVGHO·21*HWPHPEUHVGHOD%DQTXH0RQGLDOH HWFHDÀQQRWDPPHQWG·REWHQLUGHVUDSSRUWVFRQÀGHQWLHOVGHOD%DQTXH

De plus, l’observation d’ONG concurrentes est une pratique courante. Les ressources des ONG sont limitées, ce qui explique l’existence d’une compétition entre elles. Ainsi, le recrutement d’employés, de volontaires, l’accès aux capitaux de donateurs privés ou publics et l’accès aux medias donnent lieu à une concurrence plus ou moins vive (Aldashev

& Verdier, 2007; Greenberg, 1982). Cette concurrence ne doit pas masquer le fait que les ONG développent aussi des stratégies plus complexes de coopétition (Brandenburger &

Nalebuff, 1996; Lambell HWDO, 2008). Il existe alors des mécanismes de coordination et d’autolimitation de collecte de fonds (Ryfman, 2004). Mais, en bref, les ONG sont en concurrence entre elles. Et elles peuvent l’être également avec des organisations publiques ou privées. Les ONG surveillent donc d’autres organisations, ONG ou non. Il semble que cette veille concurrentielle soit relativement peu offensive. Les ONG cherchent essentiellement à détecter les meilleures pratiques grâce au benchmarking (Hudson, 2005; O’Regan & Oster, 3DWRQ0RUGDXQW &RUQIRUWK/HXUREMHFWLIHVWG·DPpOLRUHUOHXUHIÀFDFLWpRX SHUIRUPDQFHRUJDQLVDWLRQQHOOHTXHOTXHIRUPHTX·HOOHVSUHQQHQWFRPSpWLWLYLWpHIÀFLHQFH ventes, croissance, réputation, qualité, satisfaction des employés, etc. (Baruch & Ramalho, 2006). Dans ce contexte, Skloot (2000) plaide pour la mise en place de systèmes de BI dans les ONG :©/HEHQFKPDUNLQJVDQVGHPHLOOHXUVV\VWqPHVG·LQIRUPDWLRQHVWXQHFKLPqUH(W OHVWHFKQRORJLHVGHO·LQIRUPDWLRQVRQWWRXMRXUVOHSDUHQWSDXYUHGHODYLHGHV21*3RXUWDQW

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d’une façon ou d’une autre, que ce soit grâce aux volontaires, aux dons de hardware et de VRIWZDUHDX[pWXGLDQWVGLSO{PpVHWDX[VWDJLDLUHVRXSOXVVSpFLÀTXHPHQWjODGHPDQGH V\VWpPDWLTXHGHIRQGVLQVWLWXWLRQQHOVOHPRXYHPHQWYHUVO·LQIRUPDWLVDWLRQGHYUDVHIDLUH 6LOHV21*QHOHIRQWSDVHOOHVVHURQWSHUSpWXHOOHPHQWjODPHUFLGHVRUJDQLVDWLRQVTXL FROOHFWHQWHWFRQWU{OHQWOHVGRQQpHVTX·HOOHVXWLOLVHQWª (Skloot, 2000, p.320).

*HVWLRQGXULVTXHLQIRUPDWLRQQHO Nous n’avons pas trouvé de trace de pratiques de contre-intelligence ou de gestion du risque informationnel dans la littérature sur les ONG.

3RXUFRQFOXUHVXUOHVSUDWLTXHVG·,(GHV21*QRXVSRXYRQVVLPSOHPHQWDIÀUPHUTX·DX regard de la littérature existante, les ONG font de l’IE comme Monsieur Jourdain de la prose.

(OOHVHQRQWXQHSUDWLTXHSDUFHOODLUHHWTXHO·RQQHQRPPHSDVEHDXFRXSG·LQÁXHQFHGH la veille, qui ne porte généralement pas son nom et semble plus ou moins développée et offensive, mais pas de gestion du risque informationnel. Bien sûr, ces résultats proviennent d’une revue de la littérature, ce qui ne prouve donc pas qu’il n’y ait aucune mesure de protection dans les ONG, ou encore que la veille n’y soit qu’artisanale…mais cela prouve au moins que l’on n’a pas chercher à l’étudier.

Les études empiriques sur l’IE ou la veille (CI) dans les grandes comme les petites entre- prises ont montré leur contribution à l’innovation ou à d’autres éléments de performance.

Elles ont permis des débats sur les meilleures pratiques et les questions éthiques. De tels travaux, dans les ONG, pourraient aussi fournir des connaissances utiles. Un premier pas SRXUUDLWrWUHGHGpÀQLUXQQRXYHDXFRQFHSWDÀQGHGpVLJQHUFHVSUDWLTXHV

3.2. Le besoin d’un nouveau concept ?

L’utilisation de l’expression IE dans le secteur privé ne fait toujours pas l’unanimité. Elle est dorénavant assez répandue dans la communauté académique et professionnelle, mais certains préfèrent utiliser d’autres expressions pour éviter la confusion encore prégnante avec l’espionnage. Même si « intelligence » n’est pas espionnage, il est possible que cette FRQQRWDWLRQUHQGHGLIÀFLOHO·HPSORLGXWHUPHGDQVODFRPPXQDXWpGHV21*)OHLVKHUDQG Blenkhorn (2003) ont imaginé que les ONG pourraient faire de la veille concurrentielle (CI), mais que l’expression serait trop effrayante. Ils suggèrent donc que l’on parle « d’analyse et de soutien stratégique » (p.79, traduction de l’auteur). C’est une piste probablement pertinente dans le cadre d’une activité de conseil. Mais l’analyse stratégique, la recherche d’information, les études marketing ou même la veille ne sont pas des synonymes d’intelli- gence. Dans un contexte de recherche académique, nous penchons donc pour la conservation de cette expression, par souci de rigueur.

Aussi, plutôt que d’employer un euphémisme, nous proposons de bâtir un nouveau concept, sur le même modèle que celui d’Intelligence Économique. Nous proposons de le baptiser Intelligence Civile, en référence à la Société Civile. Deux des trois secteurs (au sens de Weisbrod, 1975, soit les secteurs public, privé et à but non lucratif) ont une expression pour nommer leurs pratiques. Intelligence, en anglais, sans plus de précisions, fait générale- ment référence au renseignement d’ÉWDWHQIUDQoDLVRQSDUOHSOXW{WGH©UHQVHLJQHPHQWª Competitive Intelligence ou Intelligence Économique désignent les pratiques de veille ou de renseignement du secteur privé (économique). Nous pourrions donc appeler « Civil Intelligence » ou Intelligence Civile les pratiques du secteur à but non lucratif, autrement appelé « société civile » (Salamon, Wojciech Sokolowski and Associates, 2004).

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(QJXLVHGHGpÀQLWLRQSURYLVRLUHQRXVSURSRVRQVG·DSSHOHU,QWHOOLJHQFH&LYLOHODSUD- tique systématique et légale, par une organisation de la société civile, des trois fonctions LQIRUPDWLRQQHOOHVTXHVRQWODYHLOOHODJHVWLRQGXULVTXHLQIRUPDWLRQQHOHWO·LQÁXHQFH

3.3. Un agenda de recherche pour l’Intelligence Civile

La revue de la littérature sur les liens entre IE et ONG a fait émerger un nombre consé- quent de questions que l’on peut regrouper en cinq grandes problématiques constituant un agenda de recherche sur l’Intelligence Civile.

3UREOpPDWLTXHQƒ : Qu’est-ce que, concrètement, l’Intelligence Civile ? Les travaux existants portant sur le benchmarking, les études marketing ou les techniques de plaidoyer des ONG ont-ils déjà tout dit ou bien est-il possible de développer de nouvelles connais- VDQFHVVXUODIDoRQGRQWQRWDPPHQWODYHLOOHHVWSUDWLTXpH"3DUH[HPSOHTXHOHVWOHQLYHDX d’utilisation de l’information « grise » (comme celle obtenue auprès des « informateurs » la Banque Mondiale) ? Existe-t-il des synergies dans l’utilisation des réseaux de veille et G·LQÁXHQFHFRPPHF·HVWOHFDVHQ30(/DULYHW"(VWFHTXHOHFRQFHSWG·,QWHOOL- gence Civile peut aider les managers des ONG à repenser leurs propres pratiques ? Que surveillent les ONG dans leur environnement ? Fleisher and Blenkhorn (2003) proposaient d’adapter les catégories habituelles de la veille pour les ONG et suggéraient ainsi de sur- veiller l’environnement interne (besoins des parties prenantes internes), le marché, les concurrents, l’environnement public et le macro-environnement. Ces catégories sont-elles RSpUDWLRQQHOOHV"(WF'HVpWXGHVGHFDVHQSURIRQGHXUHWRXORQJLWXGLQDOHVSRXUUDLHQWrWUH mises en œuvre pour apporter des réponses à ces questions.

3UREOpPDWLTXHQƒ : Est-ce que tous les acteurs de la « société civile » sont concernés ? À première vue, les grandes ONGI5 semblent les acteurs les plus susceptibles de pratiquer l’Intelligence Civile. Pour faire un parallèle avec l’IE, la plupart des études montrent que les grandes entreprises pratiquent davantage l’IE que les petites. Mais cela ne veut pas dire que les petites n’en font pas : elles ont des pratiques plus informelles. Ce type d’hypothèse SRXUUDLWrWUHIDLWVXUOHV21*,OIDXGUDLWYpULÀHUVLOHVJUDQGHV21*IRQWGDYDQWDJHG·,Q- telligence Civile que les petites. Une seconde dichotomie pourrait aussi être intéressante à étudier. Les deux catégories d’ONG de la Banque Mondiale, ONG de plaidoyer YV ONG opérationnelles, n’ont peut-être pas le même type de besoins, ni le même type de pratiques.

On sait déjà que les premières emploient des analystes permanents pour travailler sur cer- tains dossiers (Ryfman, 2004), et qu’elles utilisent la technique des caisses de résonance.

Les situations managériales de la seconde catégorie d’ONG sont souvent complexes et inattendues. Les crises sont leur quotidien, ce qui implique qu’elles ont à collecter de O·LQIRUPDWLRQWUqVUDSLGHPHQWGDQVGHVFRQWH[WHVWUqVGLIÀFLOHV/DSURIHVVLRQQDOLVDWLRQ qu’elles connaissent améliore-t-elle leurs pratiques de veille ? Parmi les trois fonctions

5 Les sept critères de définition d’une ONGI (INGO en anglais) donnés par l’Union of International Associations sont : 1. L’objet de l’ONG doit être international. / 2. Les membres détenant un droit de vote doivent provenir d’au moins trois pays / 3. Il doit y avoir une structure formelle, un siège permanent, et une continuité des opérations / 4. Il doit y avoir des bureaux, de préférence de différentes nationalités / 5. Les financements doivent provenir de différents états / 6. L’organisation doit être indépendante (au sens d’auto-administrée, cf. Nations Unies, 2006) / 7. L’organisation doit être en activité. Une organi- sation inactive depuis plus de cinq ans n’est plus reconnue (Union of International Associations, n.d.)

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GHO·,QWHOOLJHQFH&LYLOHWHOOHTXHQRXVO·DYRQVSURYLVRLUHPHQWGpÀQLHGHVTXHOOHVRQWHOOHV besoin ? Lesquelles sont pratiquées ? Surveillent-elles les mêmes types d’environnements ? Avec les mêmes outils ? Au même rythme ?

3UREOpPDWLTXHQƒ : McGonagle and Vella (1998) invitaient les ONG à utiliser leur RXYUDJHSRXUVHSURWpJHUGHO·,(GHVÀUPHVSULYpHV(VWFHTXHOHV21*SURWqJHQWOHXU patrimoine informationnel ? Font-elles de la contre-intelligence ? Sont-elles manipulées ? 6XUYHLOOpHV"(VSLRQQpHV"3DUTXL"6RQWHOOHVFDSDEOHVGHFRQWU{OHUHIÀFDFHPHQWOHXUV sources d’information ? De protéger leur propre réputation ? Comment ?

3UREOpPDWLTXHQƒ : Quels sont les apports de la pratique de l’Intelligence Civile ? Est-ce qu’elle aide à maintenir ou développer un avantage « concurrentiel » ? Un autre élément de performance ? Est-ce que la culture des ONG permet d’envisager une veille FRQFXUUHQWLHOOHGHIDoRQRXYHUWH"

3UREOpPDWLTXHQƒ : Quelles sont les ressources utilisées par les ONG pour pratiquer l’Intelligence Civile ? Quelles techniques utilisent-elles ? Leurs méthodes sont-elles formelles, informelles ? Quel est le niveau d’éthique de ces pratiques ? Qui participe au processus ? Existe-t-il un responsable ? Etc.

Conclusion

La problématique de l’information en tant que ressource stratégique a été, est et sera étudiée dans la littérature sur les ONG. Par exemple, la production de données internes dans une perspective de rigueur gestionnaire à destination des bailleurs de fonds (accountability) fait régulièrement l’objet de travaux empiriques (Cutt & Murray, 2000; Ebrahim, 2002).

Mais toutes les pratiques informationnelles des ONG n’ont pas été étudiées, en particulier celles qui relèvent de l’Intelligence Civile. D’un point de vue plus managérial, et sans tomber dans la paranoïa, il apparaît particulièrement urgent de travailler sur la gestion du risque informationnel de ces organisations, que ce soit pour leur permettre de se protéger de manœuvres d’espionnage, ou pour éviter d’éventuelles manipulations. Du point de vue de la recherche en IE, il s’agit aussi de combler un vide : l’absence de travaux dans la caté- gorie particulière d’organisations que sont les ONG, et dans le secteur à but non lucratif, qui mérite autant d’attention que les secteurs privé et public.

Notre point de vue est que des fertilisations croisées entre recherche en IE et recherche en ONG sont possibles, et que les entreprises et les ONG peuvent apprendre les unes des autres. À titre d’illustration, les résultats de Baron et Diermeier (2007) sur les stratégies G·LQÁXHQFHGHVDFWLYLVWHVVRQWXWLOHVjODIRLVSRXUOHV21*HWSRXUOHVHQWUHSULVHVFLEOpHV les premières y apprendront que cibler simultanément plusieurs entreprises peut faire jouer la concurrence et faire bouger ainsi toute l’industrie. Les entreprises y apprendront qu’elles peuvent tabler sur leur réputation à être plus ou moins réactives aux campagnes des ONG pour se protéger. Nous espérons donc que l’agenda de recherche proposé ici saura susciter l’envie d’approfondir ces problématiques, tant du côté des spécialistes des entreprises que de celui des spécialistes des ONG.

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Références

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