G U Y B A Y E T
L A RENTRÉE
S C O L A I R E D E 1987
Voilà
un mois que, dans 59 000 écoles, 315 000 instituteurs publics (en fait, à plus de 70 %, des institutrices) enseignent à 2 500 000 enfants des classes maternelles et à 4 170 000 écoliers des classes élémentaires. Dans 5 000 collèges et 2 500 lycées publics, 338 000 professeurs fonctionnaires de l'Etat - dont 20 000 agrégés, 100 000 certifiés et 80 000 professeurs d'ensei- gnement général de collège (PEGC) - ont accueilli 3 300 000 collégiens et 2 330 000 lycéens. Dans l'enseignement privé - à 95 % catholique - , 100 000 instituteurs et professeurs ensei- gnent dans 10 000 établissements à plus de 2 000 000 d'élèves - tous niveaux confondus - , soit 16 % de l'ensemble de la population scolaire. Celle-ci atteint 14 600 000 élèves, soit près d'un Français sur quatre. Si l'on ajoute les 250 000 personnes qui occupent des fonctions administratives ou techniques, c'est au total plus d'un million de personnes - soit 5 % de la population active - qui travaillent directement dans l'Education nationale (hors recherche et universités), dont le budget repré- sente environ 15 % des dépenses de l'Etat.Ces quelques statistiques m'apparaissent indispensables pour bien montrer l'importance nationale que revêt toute rentrée scolaire. Et, malgré une certaine diminution de la natalité - les naissances n'ont plus atteint les 800 000 par an depuis 1982 - , la « demande » d'éducation ne cesse de croître en raison de la scolarisation spontanée en deçà - six ans - , mais surtout au-delà - seize ans - de l'enseignement obligatoire. L a rentrée de 1987 est caractéristique à cet égard. Pour des raisons démographiques, le nombre d'écoliers est globalement stable et
L A R E N T R E E S C O L A I R E D E 1987 163 celui des collégiens est en diminution. Pour des raisons démo- cratiques et de société, le nombre des lycéens est, lui, en augmentation de 70 000. Il est donc inévitable que les principa- les difficultés se situent dans les classes de seconde, première et terminale, tant pour l'accueil des élèves (les effectifs par classe sont parfois de quarante élèves) que pour le recrutement par concours de professeurs qualifiés, agrégés et certifiés.
La situation de la France est assez différente de celle des pays voisins et, en particulier, de la République fédérale d'Allema- gne. A la suite de l'effondrement de la natalité de l'autre côté du Rhin, les diplômés de l'enseignement supérieur obtiennent difficilement un poste de professeur : ils sont trop nombreux pour trop peu d'emplois offerts. De plus, l'enseignement professionnel est assuré en R F A par les entreprises, alors qu'il est très majoritairement, chez nous, de la responsabilité de l'Education nationale.
Il serait évidemment hautement souhaitable que l'enseigne- ment fasse en France l'objet d'un certain « consensus » natio- nal, comme c'est le cas, par exemple, dans une large mesure pour la défense. Peut-être parviendra-t-on à reconnaître l'évidence que la principale richesse d'un pays est sa « matière grise ». De la qualité, de la diversité et de l'adéquation au marché du travail des formations dispensées à la jeunesse dépend, pour une large part, l'avenir scientifique, technique, économique et social de la nation tout entière.
L'Education nationale aurait dû faire depuis longtemps l'objet d'une programmation pluriannuelle de cinq à dix ans, comme vient de le suggérer le 1e r septembre le ministre René Monory. Chacun conviendra que cet effort consenti par le pays coûtera cher. Il sera réellement utile seulement si l'enseignement dispensé est l'objet de sanctions objectives et sérieuses. U n certi- ficat de l'école élémentaire doit être institué à la fin du cours moyen deuxième année. Le brevet des collèges - 62,5 % de reçus en 1987 contre 49,5 % en 1986 - doit être un véritable examen.
Oren 1987, avec 13,5 de moyenne encontróle continuées élèves pouvaient être reçus en ayant 0 ou en étant absents aux trois épreuves écrites obligatoires anonymes en français, en mathé- matiques et en histoire-géographie ! Le baccalauréat doit être
revalorisé et non dévalorisé d'année en année : 68,9 % de reçus en 1987 contre 63 % en 1984. Le sens de l'effort et, le cas échéant, de la compétition doit retrouver sa place à l'Education nationale. Je ne partage pas l'avis de René Monory, selon lequel les « bons » résultats au brevet et au bac 1987 seraient le reflet d'un travail meilleur des collégiens et des lycéens, à moins que- ceux-ci aient beaucoup travaillé en novembre-décembre 1986, ce dont je doute.
Il convient aussi que les élèves aient en face d'eux des instituteurs et des professeurs compétents. Or la France est confrontée à une situation dramatique pour des raisons diver- ses : dès maintenant arrivent à l'âge de la retraite les nombreux instituteurs recrutés dans les années cinquante. Bien que les besoins restent globalement stables, le ministère pratique une politique contestable. D'abord, i l ne met pas aux concours d'entrée dans les écoles normales un nombre suffisant de places : 5 800 en 1986 et 6 500 en 1987 alors que le simple renouvellement du corps des 315 000 instituteurs exigerait un recrutement annuel d'environ 8 000 nouveaux maîtres. Ensuite, les réformes successives apportées aux concours ont profondé- ment perturbé les candidats potentiels. Le diplôme exigé a été pendant longtemps le baccalauréat. Depuis 1986, i l faut avoir suivi avec succès deux années d'études supérieures. Mais nombreux sont les étudiants titulaires du D E U G (diplôme d'études universitaires générales) qui estiment à juste titre qu'il est préférable de continuer encore une année pour obtenir une licence et se présenter alors au concours de professeur certifié. Il ne faut donc pas s'étonner qu'en 1986 le nombre de candidats présents ait été à peine égal au nombre de postes offerts dans les départements de plusieurs académies : Amiens, Créteil, Lille, Nancy-Metz, Reims, Rouen. Il est d'ailleurs déplorable que le ministère n'ait pas décidé de briser le cadre archaïque du département pour l'organisation du recrutement.
En 1987, René Monory a lancé bien tardivement - fin juin, début juillet, alors que les concours ont lieu en septembre - une campagne d'information pour susciter des « vocations » : 30 000 candidats se sont inscrits contre moins de 20 000 en 1986.
Mais i l convient d'être très réservé sur la signification de cet
L A R E N T R E E S C O L A I R E D E 1987 165 accroissement. Pour arriver à un tel résultat, i l a fallu reporter les dates d'inscription à la fin d'août, soit un mois seulement avant les épreuves écrites. L a limite d'âge a été repoussée de trente à quarante ans et supprimée pour « une femme élevant ou ayant élevé trois enfants et plus ou une femme célibataire ayant au moins un enfant à charge ». L a possession d'un diplôme n'est même plus exigée pour une mère de trois enfants, ce qui est inacceptable.
Mais les lecteurs de la Revue doivent savoir que le diplôme bac + 2 exigé ne prépare nullement au métier d'instituteur. L a direction de l'Information et de la Communication du ministère de l'Education nationale a diffusé un document de quinze pages imprimées très serrées récapitulant les centaines de « titres, diplômes et qualifications requis des candidats ». Il s'agit d'un véritable « inventaire à la Prévert ». Sait-on que l'on peut devenir instituteur avec un diplôme d'Etat de sage-femme, d'infirmière de secteur psychiatrique, de bachelier en théologie (à partir de la session 1980), d'un diplôme national d'œnologue, d'une première médaille de solfège des écoles nationales de musique, d'un brevet du deuxième degré de spécialiste d'entraî- nement physique militaire (moniteur-chef) ou dans le corps des sapeurs-pompiers (degré supérieur), d'un diplôme d'Etat de manipulateur d'électro-cardiologie, de masseur-kinésithé- rapeute, de pédicure, d'un brevet supérieur de l'Ecole technique nationale des constructions et armes navales de Brest, options
« coque », « électricité », « électronique », « mécanique »,
« pyrotechnie », du diplôme d'assistant technique spécialiste de l'assainissement des eaux délivré par l'université de Limoges, du diplôme de paysagiste, d'un brevet de pilote de ligne, d'un brevet d'études cryptographiques supérieures...? Je n'invente rien.
Bien, me répondra-t-on ; mais les jurys sont souverains et ne recevront que les candidats véritablement aptes. Voire ! On ne peut imaginer les pressions auxquelles sont soumis les examinateurs : si vous ne recevez pas autant de candidats qu'il y a de places offertes, de toute façon ceux qui auront échoué enseigneront. Ils seront alors recrutés comme instituteurs suppléants, ne recevront pas de formation complémentaire à l'Ecole normale et à l'Université, et ils seront titularisés tôt ou tard, sous réserve d'avoir exercé pendant quatre-vingt-dix jours
et d'avoir réussi à un « concours » organisé spécialement pour eux et dit « interne ».
Et puis i l convient de s'interroger sur la préparation à ce concours : une infime minorité de candidats suivent des cours dans les universités ou dans les écoles normales ou sont titulaires d'un diplôme les préparant effectivement à leur futur métier, le D E U G mention Instituteurs premier degré, décerné seulement à 3 796 étudiants en 1985 (contre 5 950 en 1984). Le concours lui-même est critiquable. Certes, i l comporte quatre épreuves écrites obligatoires d'admissibilité de coefficient 1 : français, mathématiques, sciences et technologie, histoire-géographie.
Mais les candidats peuvent demander à bénéficier d'un double coefficient dans une discipline de leur choix. Les programmes sont très restreints, ce qui n'est pas bon pour un futur instituteur ; par exemple, en 1987, en grammaire, les pronoms et les déterminants du nom. A l'oral, une épreuve qui, à elle seule, compte pour la moitié des coefficients est un « entretien sur l'éducation » dont i l est permis de douter qu'il présente un caractère objectif et scientifique. Le thème, en 1987, est : L'école face aux transformations sociales : continuités et ruptures ; unité
et diversité.
Rien n'est encore très clair au sujet de la formation dispensée en deux ans en Ecole normale et à l'Université. Il est à redouter que ne soient privilégiés une fois encore les enseigne- ments des « pédagogues à casquettes » qui ont rarement enseigné - et en tout cas jamais à des écoliers - et des
« thuriféraires des sciences de l'éducation », qui ont fait tant de mal dans ces dernières décennies.
Il faudrait avoir le courage de revoir de fond en comble le problème du recrutement et de la formation des instituteurs, organiser un concours national ou, à tout le moins, interacadé- mique pour mettre un terme à l'inégalité qui existe entre les départements, revenir à l'obligation d'un diplôme approprié (le D E U G premier degré était à cet égard une bonne institution), se poser la question de savoir s'il est besoin d'exiger aussi des institutrices des classes maternelles au niveau bac + 2, avoir un concours plus scientifique, moins spécialisé dans les program- mes, concentrer la formation en Ecole normale et à l'Université sur l'apprentissage du métier, la didactique des disciplines et des stages à l'école. Ajouterai-je qu'il faudrait exiger de tous les
L A R E N T R E E S C O L A I R E D E 1987 167 lauréats une maîtrise suffisante de la langue française ? Tel n'est pas le cas actuellement, et malheureusement cette observation vaut aussi pour les professeurs, y compris les agrégés.
Quant au recrutement des professeurs de collège et de lycée, il devient de plus en plus difficile. Et là les besoins ne cesseront de croître dans les vingt prochaines années. Mais, dans de nombreuses disciplines, i l est impossible de trouver les maîtres nécessaires. Tout le monde sait que le métier de professeur n'attire plus l'élite. Celle-ci préfère les grandes écoles aux universités, le secteur privé à l'enseignement public. Il convient de dire que les responsabilités sont partagées. Le ministère n'offre pas des traitements suffisants. Sait-on que l'agrégé débute à 7 200 F par mois (traitement net) et termine sa carrière à 16 000 F ? Mais i l convient d'ajouter aussitôt que des entreprises privées offrent à des ingénieurs ou à de jeunes agrégés des salaires trop élevés : les sociétés de services informa- tiques proposent souvent au moins le double. Il en résulte que, en mathématiques et en sciences physiques en particulier, le ministère n'arrive plus à trouver les professeurs compétents. Il essaie de dissimuler la gravité de la crise en donnant aux jurys de concours d'agrégation et de C A P E S la consigne de « faire le plein ». Les résultats sont les suivants : en 1986, il suffisait d'avoir 3,5 sur 20 pour être reçu au C A P E S de mathématiques et 7,4 sur 20 pour être reçu à l'agrégation. Même avec des barres aussi basses, i l manque des professeurs. Aussi embauche-t-on par centaines des nouveaux maîtres auxiliaires dont beaucoup ne sont pas titulaires d'une licence d'enseignement ! Je voudrais être encore plus précis : au C A P E S de mathématiques, en 1987, 1 219 candidats seulement ont composé pour 935 places offer- tes. Le jury a cru bon de faire 1 011 admissibles et de recevoir définitivement 836 nouveaux professeurs certifiés. Mais je dis qu'il ne sera pas possible de continuer dans cette voie, pour une raison très simple. Le nombre de licences de mathématiques délivrées par toutes les universités en 1985 a été de 1 016, dont 868 à des étudiants français. Que décide alors le ministère ? Il prend un arrêté pour permettre à n'importe quel licencié de se présenter à partir de 1988 à n'importe quel C A P E S ! Mais à qui fera-t-on croire qu'un licencié d'allemand est capable d'ensei- gner les mathématiques, pour reprendre un exemple cité par
René Monory au cours de sa conférence de presse du 1e r septembre ? Je ne peux approuver une telle décision.
On peut concevoir que pour un concours de très haut niveau les exigences de diplômes soient très limitées. Ainsi i l suffit d'avoir n'importe quel baccalauréat pour se présenter à l'ENS ou à Polytechnique, et n'importe quelle licence pour se présenter à l ' E N A . Mais chacun sait que tous les candidats sont en fait d'excellents bacheliers et qu'ils ont suivi avec ardeur des études dans les classes préparatoires aux grandes écoles ou dans les instituts d'études politiques. Mais pour des concours de recrutement de maîtres, où moins de deux candidats sont présents pour une place - comme cela se passe de plus en plus pour le C A P E S dans plusieurs disciplines et pour les concours d'entrée dans les écoles normales d'instituteurs dans de nom- breux départements - , l'exigence d'un diplôme correspondant à la ou aux disciplines que les lauréats auront à enseigner est absolument indispensable. René Monory a décidé, il y a un an, de ne plus recruter des P E G C non licenciés et non spécialisés pour enseigner dans des collèges. Il prend le parti, aujourd'hui, de recruter des licenciés de n'importe quelle discipline pour devenir professeur de lycée. Alors, je le dis avec gravité : i l ne s'agit plus d'un progrès, mais d'une régression.
Et puis, comment peut-on espérer que les candidats au C A P E S se préparent sérieusement aux épreuves écrites alors que celles-ci sont fixées à la mi-mars de 1988 et que, dans de nombreuses universités, n'existent plus de préparations au C A P E S et à l'agrégation, y compris dans des disciplines fondamentales comme les lettres, les mathématiques ou les sciences physiques ? Et là où ces préparations sont assurées, elles ne commencent qu'à la mi-octobre pour se terminer à la fin de février. Est-ce sérieux ? M . Valade, ministre délégué à la Recherche et à l'Enseignement supérieur, serait bien avisé de prendre les mesures nécessaires pour que les universités ne faillissent pas à leur mission de formation des instituteurs et des professeurs et M . Monory devrait fixer un calendrier des concours moins fantaisiste. Lorsque je préparais, en 1949-
1950, l'agrégation de géographie à la Sorbonne, les cours commençaient au début de novembre et s'achevaient à la fin de mai. L'écrit avait lieu en juin et l'oral se passait après le
14 juillet. Aujourd'hui, la préparation commence toujours à
L A R E N T R E E S C O L A I R E D E 1987 169 peu près à la même date et s'achève deux mois plus tôt. J'ajoute enfin qu'il n'y avait pas à cette époque de congés en février, ni, bien sûr, de « grèves » d'étudiants. L a situation n'est pas meilleure à l'ENS (Ulm-Sèvres), où trop d'élèves ne se présen- tent pas à l'agrégation ou y échouent, ce qui est anormal.
L e résultat est là. Dès cette année, il n'a été possible de nommer des professeurs de sciences physiques en classes préparatoires qu'en privant les élèves des classes de baccalauréat de profes- seurs qui n'auront pas de successeurs qualifiés. Et l'enseigne- ment littéraire classique risque de disparaître à la suite de mesures absurdes et arbitraires qui consistent à diminuer les horaires, à regrouper les élèves de différents niveaux, ou même à supprimer tout enseignement en grec et en latin. Je lance un cri d'alarme. L'héritage gréco-latin est menacé de mort. Des chaires sont supprimées en grand nombre dans les universités et le nombre très faible de licenciés en lettres classiques (350 en 1987) ne permet plus - comme en mathématiques - de recruter des professeurs compétents.
A l o r s , me dira-t-on, la rentrée scolaire a été bonne ! Il est vrai qu'elle a été préparée par les services de la Rue de Grenelle, les rectorats, les inspections académiques et les chefs d'établisse- ment. Mais le devoir des dirigeants d'organisation de profes- seurs est d'alerter l'opinion publique et les responsables politi- ques sur le caractère précaire et même artificiel d'une telle situation. Si rien n'est fait pour revaloriser les traitements des professeurs, si les préparations aux concours ne se déroulent pas sur une durée suffisante avec des candidats nombreux et possesseurs de diplômes qui correspondent à leur futur métier, si les jurys de concours reçoivent des candidats manifestement inaptes, si le ministère continue de recruter de nouveaux instituteurs suppléants dans les écoles, de nouveaux maîtres auxiliaires dans les collèges et les lycées, l'enseignement, en France, ne pourra plus être considéré comme sûr et les classes préparatoires aux grandes écoles seront menacées de mort.
Juste avant de rédiger cet article, mon attention a été attirée par deux placards publicitaires sur un kiosque à journaux parisien : l'un, du Nouvel Observateur, était intitulé :« Profs :1a débâcle », l'autre, de la Vie : « Le bac pour tous en l'an 2000 ».
Le premier reflétait la réalité, le second berçait l'opinion d'illusions.
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