ÉTUDIANTS DE PARIS
II
MANDARINS ET CONCOURS
s Péguy, c'est ma jeunesse. *
Les frères Tharaud, dans Notre cher Péguy, résument ainsi le temps où, dans la cour de crépi rose de Sainte-Barbe, l'alné,
Jérôme, khâgneux, préparant l'admission à la célèbre Ecole Normale Supérieure, se lia d'amitié, fasciné, avec un potache d'espèce exceptionnelle, plébéien tout en finesse, aux yeux « noisette ou plutôt couleur de châtaigne... des lèvres minces, bien dessinées entre de vigoureux maxillaires, le sang près de la peau, des artères qu'on voyait battre... » Il venait d'Orléans, de la rue de Bourgogne et tout ce petit monde de lettrés se tournait vers la rue d'Ulm, vers Nor- male Supérieure, suprême académie, ruche d'où s'échappent chaque matin deux cents abeilles prêtes à faire leur miel de toutes les fleurs.
Puisque la France est un pays de centralisation, puisque, de Richelieu à Bonaparte et à Jules Grévy, l'effort se maintient de ramener tous les Français à une même discipline, bourbonienne ou jacobine, il convient que ses professeurs soient moulés dans une même académie. Battus comme une même monnaie, de la même frappe, ils iront distribuer aux quatre coins de la France, une même culture française. Abélard, entraînant derrière lui la foule des étudiants, les conduisit dans les vignes et dans les granges de la colline Sainte-Geneviève où bientôt ils dépendirent du chapitre de Notre-Dame dont le chancelier fut le maître absolu de délivrer diplômes et licences d'enseigner. Nous y voilà. N'enseigneront en France que des maîtres qualifiés, des hommes et des femmes qui ont
passé le concours d'agrégation sanctionné par l'Etat. Situation incom- préhensible à des esprits anglo-saxons, il y a en France un Grand Maître de l'Université. Nous avons vu qu'André Honnorat portait le titre de Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts.
Anatole de Monzie le fut de l'Education Nationale, héritier direct de M. de Fontanges. Messieurs les agrégés viendront, comme Péguy, comme Tharaud, de la rue d'Ulm ou des grands lycées.
Si encore ils se contentaient de donner la classe dans les lycées, d'envahir la Sorbonne et le Collège de France, mais les Normaliens essaiment partout. On les retrouve à l'Elysée avec Brouillet et Pompidou, en diplomatie avec Giraudoux et François Poncet, on les retrouve surtout dans les lettres et le journalisme, et à la tête de ces incomparables foyers ou Instituts que la France multiplie à l'étranger. (Regrettons qu'une plume avertie ne nous en ait pas encore dessiné l'histoire). A Dakar, le recteur Paye, ancien Norma- lien, promu à Paris, laisse une élite noire dans une république dont le chef est Senghor, autre Normalien. Les Français d'aujour- d'hui sont si habitués à ce rythme de vie que son originalité ne les frappe plus. « République des professeurs », disait Thibaudet.
Aujourd'hui les Normaliens sont partout, exerçant en virtuoses tous les métiers, quelquefois même celui de professeurs. L'Académie, docilement, leur prodigue les habits verts. Jules Romains, François-Poncet, Carcopino, Gaxotte, ont passé rue d'Ulm, et aussi Maurice Gerievoix, conteur des braconniers et des hardes. Ils ont subi les exercices des répétiteurs ou caïmans et tourné dans la cour autour du vivier où glissent des cyprins qu'on nomme des
« Ernests », ultime souvenir d'Ernest Lavisse, d'autres disent d'Ernest Bersot. A pays unique, école unique et programme unique.
Voilà une chose qu'un Anglais ou un Américain comprend mal.
En Angleterre, le Ministre de l'Education Nationale n'a pas grand- chose à dire. En Amérique il n'existe pas.
Hâtons-nous d'ajouter que de plus qualifiés que nous ont déjà découvert les côtés fallacieux de cette méthode. L'Université de France est en perpétuelle gésine et sans cesse se préoccupe de l'emploi de ses diplômes. Avant tout pour les ingénieurs : entre l'Ecole et l'Entreprise, quel pont faut-il jeter ? Ce sont des indus- triels qui ont créé un peu partout des sociétés des « Amis de l'Uni- versité ». A Lyon, le recteur Capelle, dont on ne dira jamais assez la qualité magistralement « progressiste » conjugue ses efforts avec
ceux des « Amis de l'Université ». Le procédé fournit déjà des résul- tats réconfortants. La première promotion va sortir, ce mois de juin, de l'Institut national de Science appliquée. Eblouissante nouveauté : cet Institut est une école d'ingénieurs dont les élèves ne sont pas recrutés au concours mais sur titres. Les résultats en sont si éloquents que déjà Lille et Toulouse ont prévu la création d'Instituts semblables. Il suffit souvent d'un seul homme de génie, d'un Gaston Berger, d'un Capelle de Lyon, d'un Bertrand Schwartz de Nancy, pour que les plus vénérables maisons, très spontanément, découvrent leur fontaine de Jouvence.
Mais revenons à Paris et à sa rive gauche. Si Polytechnique est une trouvaille de la Convention, Normale Supérieure est de Bona- parte, Premier Consul. L'artilleur de Brienne reprenait à son compte la vieille Univers'itas. Rue Saint-Jacques, voie romaine, toutes proches, ont vécu en même temps, sans se connaître, Calvin et Loyola.
La rue de la Montagne-Sainte-Geneviève est l'ancienne route d'Italie. La rue Saint-Jacques, avec son couvent de Jacobins, conduisait à Saint-Jacques de Compostene. A flanc de coteau, dès le Moyen Age se succédaient les Ecoles des Bons Enfants, du Car- dinal Lemoine, des Bernardins. Polytechnique, altière demeure des X, s'est rétablie en 1805 à la place de l'ancien collège de Navarre.
La Ménagerie est une trouvaille aussi jacobine mais le Jardin des Plantes fut créé en 1635 par deux médecins de Louis X I I I . Tout cet univers est traversé par la rue Monge, nom d'un fameux compa- gnon de Bonaparte en Egypte, géomètre et penseur du canal de Suez, qui nous conduit au cœur même de la Cité. Pour les amis des pauvres gens il y a le quartier Moufîetard, nom exquis, d'origine inconnue. Pour les mystiques il y a le souvenir des Bénédictines du Val de Grâce, des Visitandines, des Feuillantines, des Ursulines, des Carmélites, toutes aujourd'hui plus ou moins retirées aux champs.
Le boulevard Saint-Germain, le boulevard Saint-Michel, la rue des Ecoles, la rue Gay-Lussac, sont issus des travaux du Second Empire.
La rue Lagrange, ouverte en 1890, a détruit un dédale bourdonnant, une casbah des écoliers débouchant sur la place Maubert. Si grand était le rayonnement de celle-ci que les ducs de Bourgogne lui donnèrent une sœur à Bruges, la Malbergplaats. La rue d'Ulm, nom militaire s'il en fut, abrite les moins militaires des Français, les moins fanatiques, les moins conformistes, les moins cupides, les moins bégueules et au total les plus civilisés, les Norma- liens.
* *
Eux qui ont donné le meilleur d'eux-mêmes à la littérature, la littérature leur a consacré des pages trop rares et bien tardives.
Péguy, c'est toute la jeunesse de Jérôme et Jean Tharaud dans la cour rose de Sainte-Barbe et surtout de Jérôme à Normale, rue d'Ulm. Cette jeunesse-là, Jérôme et Jean sont les premiers à nous en parler. Balzac touche à peine aux étudiants. Les chevaliers d'écritoire, dans son antre de la rue Visconti, il s'en occupe sans cesse mais on dirait qu'ils n'ont jamais passé d'examens. Aussi bien les grands romantiques, des aristos, n'ont-ils jamais songé au professorat.
Ni Vigny, ni Lamartine, ni Hugo, ni Musset, ne se sont hasardés au-delà du bachot, et encore !... Flaubert suivit les cours de la Faculté de Droit, sans aucun succès, nous apprend Maxime du Camp. Comment vivait-on rue d'Ulm au temps de Nisard ? Ni Zola, ni Maupassant ne prennent la peine de nous en dire un mot.
Auguste Comte fut à Polytechnique où, réveillé par la diane à cinq heures du matin, appelé à la salle d'études au second roule- ment de tambours, puis soumis aux « amphis » de professeurs galonnés, on déjeunait d'un potage, un bouilli, un plat de légumes, une bouteille de vin, « une pour cinq, ce qui est bien assez tant il est mauvais ». Les nouveaux étaient soumis aux brimades des anciens et les récalcitrants étaient promenés sur les toits. Voilà au moins, grâce au fondateur du Positivisme, un tableau vivant.
Les X ont joué un rôle militaire en 1814-1815, un rôle politique en 1830. On les sait hommes de gauche jusqu'au jour où Ferdinand Foch, artilleur préparé à Saint-Clément-de-Metz, donne l'exemple d'un de ces coups de barre à droite qui, dans ce quartier de récal- citrants et d'opposants, sont si fréquents et si naturels. Polytech- nique a fourni la fleur des Saint Simoniens : Enfantin, Michel Chevalier, Considérant, et aussi Le Play, catholique social. La Faculté de Droit donna la fleur du Barreau, la Médecine, la fleur des carabins Normale Supérieure la fleur de tout.
Au temps de Péguy il y avait là Mathiez, historien de Robes- pierre. Il convenait que l'on y fût socialiste et « le socialisme de Péguy ressemblait beaucoup plus au socialisme de Saint François qu'à celui de Karl Marx. C'était une disposition du cœur, une conception évangélique... » Péguy professait que la pauvreté ennoblit et que la misère dégrade. Sa mère, qui rempaillait des chaises, était un constant exemple intellectuel, un type d'artisan
venu du fond du Moyen âge, un personnage de Rouault. Avant tout, lui et ses amis voulaient convertir à leurs idées le monde entier.
Taine et Renan avaient marqué cette IIIe République. « Avec Taine nous nous emparions du pouvoir réservé jusqu'ici à la divi- nité. Dans La Fontaine et ses Fables n'avait-il pas analysé toutes les conditions dans lesquelles se produit l'homme de génie ? De là à créer ce génie à volonté, il n'y avait plus qu'un pas, un tout petit pas, que nous faisions sans effort » (Tharaud). Le plus curieux est que l'aumônier de l'établissement recevait ces potaches atteints de vertige cérébral dans un logis saugrenu, en haut de trois étages, sous les toits, et qui donnait sur le Panthéon et sur le vieux Louis- le-Grand. Cet aumônier-là, un ancien Normalien, Péguy l'aimait parce qu'il n'était pas « un curé » et son ami Baillet, un futur Béné- dictin, le conduisait du côté de la Butte aux Cailles, à l'œuvre de la Mie de Pain, distribution de soupe aux clochards. Ces jeunes
« athées » se groupaient dans les turnes où ils retrouvaient Louis Gillet, que les lecteurs de la Revue des Deux Mondes ont eu quelques raisons de connaître et d'aimer. Les « talas », ainsi appelés parce qu'ils vont-à-la-messe, et les « antitalas » se reconnaissaient au moins à leur horreur commune du fanatisme et Jules Romains qui, à Normale, en 1910, à vingt ans, était déjà célèbre sur la rive gauche parce qu'il avait publié deux volumes, se plaît, dans ses descriptions de la rue d'Ulm, à louer ce haut libéralisme. Jules
Romains que, certes, Péguy laissa parfaitement indifférent.
Au total, ces jeunes hommes « de gauche » devaient, même laïcs et rouges, ressembler singulièrement aux fondateurs d'Esprit, à Emmanuel Mounier, à Albert Béguin. Louis Gillet épousa la fille de Doumic et son fils s'appela Jérôme parce qu'il était filleul de Jérôme Tharaud et tous ces Doumic, Gillet, Tharaud, élèves de Brunetière, étaient, au départ, des professeurs, rien que des pro- fesseurs de lycées, sans aucune ambition sorbonnarde ou d'habit vert. Le fameux Alain, au lycée Corneille de Rouen, enseignant le futur André Maurois, ne rêvait pas d'autre chose que du lycée Corneille. L'argent ? Ce milieu ignorant et méprisant les faveurs du dieu Mercure n'en parlait jamais.
Les deux-cent quarante milles étudiants de France sont élèves de ces anachorètes, ceux de la « turne » de Péguy, la turne Utopie.
On excusera le profane, « l'étranger » que nous sommes, de n'aborder ce thème-là qu'avec d'infinies précautions. Sans doute les quatre-vingt dix élèves de Lettres à Normale Supérieure et
les quatre-vingt dix élèves de Sciences de cette auguste maison ne sont-ils pas tout l'enseignement français, mais nous pouvons dire que tout l'enseignement français en a reçu l'empreinte. Il est des agrégés qui n'ont pas fait Normale, et réciproquement il est des Normaliens qui se passent de l'agrégation. Il est surtout des doc- teurs ès-Lettres et ès-Sciences qui, fidèles aux cadrans des clochers de leurs provinces, ont conquis leurs grades à Caen, Grenoble, Lille ou Montpellier. Il n'en reste pas moins que tous, grammai- riens et chimistes, ont passé par l'alambic merveilleux, indélébile, de la rue d'Ulm, de quelque turne Utopie, qui n'a d'équivalent en aucun pays, Bologne, Moscou, Oxford, Heidelberg, Louvain, Princeton, Chicago. Ainsi pour l'Angleterre où l'on aura beau modifier les écoles, hormis Oxford et Cambridge, toujours Cam- bridge et Oxford, élixir inégalé, commanderont les écoles. Normale Supérieure n'a derrière elle qu'un siècle et demi de gloire. Celle-ci semble si bien assise que Normale Supérieure continue, imperturba- blement, à gouverner l'école française.
Et les plus influents, à leur manière, sont peut-être ceux qui, se destinant à l'enseignement, l'ont quitté. Ils demeurent profes-1 seurs des professeurs. Giraudoux, qui voulait voyager, passa le concours des Affaires étrangères. Jules Romains, qui voulait écrire, entré à Normale une fois, en sortit toute sa vie. Des Copains à Amphytrion, quelle farandole mythologique, aérienne, de canu- lars, de plaisanteries normaliennes ! Je connais quelques professeurs dans un pays voisin, qui, devant une page un peu trop pourvue de festons et astragales, un peu trop proche du Discours sur VHis- toire Universelle de Bossuet, prononcent : « Hum I Ceci se ressent de ce qu'on appelle en France l'esprit normalien. » De Jullian à Gaxotte ils aperçoivent le souci de la belle phrase, du chapitre ordonné selon le rite. Et ces auteurs, le huguenot et le maurassien, ne font-ils pas qu'imiter l'élégance traditionnelle des jésuites, les humanistes qui, à l'époque où triomphait Yhonnête homme, créèrent les collèges, les vrais collèges d'Ancien Régime, dont nous sommes héritiers plus ou moins conscients, depuis le jour où le Navarrais Iñigo de Loyola, étudiant au collège de Montaigne, s'en fut, avec quelques camarades, tout en haut de la colline de
Montmartre, prononcer ses premiers vœux ? On oublie quelquefois que l'hidalgo basque, l'artilleur de Pampelune, c'est à Paris qu'il vint de Salamanque, étudiant poussant devant lui son baudet chargé de bouquins, demander un peu de latin et « d'esprit nor- malien ». Sa compagnie compte aujourd'hui, répandus à travers le monde, trente-trois mille jésuites, dont un gros tiers Outre- Atlantique, unis dans la dure discipline commune du latin. Car le tout n'est-il pas, pour celui qui enseigne, de se trouver placé à un certain carrefour et d'utiliser cette position le moment venu ? Jaurès ne s'explique pas sans les turnes de la rue. d'Ulm. Jaurès, Mistral du Socialisme, avec « cette admirable inélégance dans la personne et dans la mise, ce cou de taureau, ces gros bras courts, ce chapeau rond tout bosselé, ce collet de pardessus qui remontait sur la nuque, cette totale négligence à laquelle ne résistait pas cinq minutes un habit neuf et qui, d'une certaine façon, témoignait à nos yeux de sa pureté socialiste... » Dans l'antre surchauffé de la rue d'Ulm s'élançait la flamme d'un a socialisme de bibliothèque ».
Un séminaire.
On prenait, en ce temps-là, le café sur les chêneaux du toit.
(Le maxiton et le pervitin était aussi inconnus que le scooter et la 2 CV). Evidemment par non-conformisme, pour se montrer, comme disent les Anglais, « différent ». Il faut savoir qu'en 1899 il y avait encore des étudiants qui, même sur le trottoir de la rue d'Ulm, coiffaient le haut de forme. Mais oui, il y en avait et qui allaient, rue des Ecoles, à la brasserie Balzar, se rafraîchir d'un verre de bière en forme de tulipe monstre qu'on appelle encore « un sérieux », toujours chapeautés. Aucun de ces Normaliens de 1899, au temps de Dreyfus, ne sortait sans chapeau, abri opportun contre les coups de cannes toujours possibles. Les modes vestimentaires, depuis lors, ont changé. Prenons-y garde : les têtes sont les mêmes. L'habit ne fait pas le moine.
Ces Normaliens gardent-ils de Normale un bon souvenir ? Car tout est là. Jules Romains en connut les délices et, sur ce point n'hésite pas. Comment, par quel obscur destin, ce Parisien du Velay fut-il embarqué à la fois dans la littérature et dans la biologie ? Car il aimait les bactéries et la botanique, cet étudiant
de 1908, quand Jules Vallette, du, Mercure de France, découvrit ses Copains. Professeur, il enseigna, au lycée de Brest, la philoso- phie et les mathématiques, en « corniche ». Méritoire travail car Brest était hanté par des gaillards tapageurs, des fort-en-gueule bien décidés à « chahuter » le cours de ce nouveau venu. Moment difficile qu'il surmonta victorieusement, si bien que Dupuy, son inspecteur, le ramenant à Paris, le pourvut d'une chaire à Laon.
Enfin la navette avec un lieu tranquille, où l'on enseignait douze élèves au lieu de cinquante !
C'est dans le train qu'il écrivit Les Copains sur l'envers des épreuves d'imprimerie de Mort de quelqu'un. De ce monde des écoles, il garde un souvenir délicieux, un monde où personne n'avait d'argent et où l'on ne parlait jamais d'argent. Avec lui la jeunesse de la rue Soufflot et de la rue Gay-Lussac entra dans la littérature française. Le sport, bien sûr, y était inconnu, comme la motocyclette et les Mue jeans. La politique y avait fait explosion avec l'affaire Dreyfus et le Normalien fait pour la politique et rien d'autre, le type du Normalien décidé à devenir ministre était Yvon Delbos, plus encore qu'Edouard Herriot.
Celui-ci, toute sa vie, garda du grec et de Juliette Récamier la nostalgie. Mais il avait trop lè goût de l'éloquence pour lui tordre le cou et il est naturel qu'un régime parlementaire avale les profes- seurs d'éloquence, celui-là surtout qui pouvait imiter merveilleu- sement le boniment du marchand de couteaux au carrefour de deux rues, en plein vent, et plus tard copier Brunetière au point de restituer toute une leçon du grand homme, comme un phono- graphe. La I I Ie République fut partagée entre Herriot professeur de rhétorique et Laval, moins heureux, à peine pourvu d'une licence en droit, pion « petit Chose », gitan attendant son tour à la loterie. Tous, de Blum à Daladier (l'un fils de passementier, l'autre fils de boulanger) se disaient socialistes ou radicaux socialistes, amis du peuple, quoique aucun ne fût fils d'ouvrier. Le fils d'ouvrier comme Guehenno (si fier d'avoir eu pour père un artisan de la chaussure) hante peu les Ecoles, la Sorbonne, les amphithéâtres. La maman de Péguy, tout en rempaillant les chaises, possédait trois maisons dont elle surveillait méticuleusement les locataires. Le boursier lui-même est souvent fils de petits bourgeois, ou comme Herriot, de capitaine de zouaves.
Nous connaissons plutôt l'instituteur fils d'ouvrier, puis l'uni- versitaire fils d'instituteur. Les Grands Ecoliers, aux Mines, à
Polytechnique, à Normale, sont plus souvent petits-fils de mécanos.
Le self mode mon, cherchons-le dans le haut patronat où, parvenu au faîte des honneurs, il sera bienfaisant mais peu démocrate.
L'esprit d'égalité ne règne vraiment que dans la ferveur studieuse des séminaires, rue d'Ulm, à l'Ecole Normale, cette pension de famille, cet « hôtel meublé de grande classe avec une importante bibliothèque ». Vaille que vaille, voilà les mandarins.
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Les hommes de Normale Supérieure forment donc une caste et ceux de Polytechnique une caste aussi. Les Chinois des temps archaïques se servaient, en guise de papier, de tablettes de bambou. A celles-ci succédèrent des pièces de soie. Enfin le papier vint, de « pâte à papier, faite d'écorce d'arbres, de fil de chanvre, de vieille toile, de filets de pêche, soumis à une longue ébullition, broyés et réduits en bouillie » (René Grousset). Par la xylographie ou science des sceaux, les textes confucéens parvinrent un jour à un système de caractères mobiles, montés en terre cuite, découverte que Grousset attribue à un technicien nommé Pi Cheng (en 1023 et 1063), pré- curseur de quatre siècles de Gutenberg. Les Chinois, en ces matières, sont donc nos maîtres de très loin. Leurs mandarins ont précédé les nôtres.
Ils passaient des examens aux concours, des concours toujours plus difficiles, plus « chinois », mais ils ne connaissaient pas la vie d'étudiants. Le Chinois lettré étudiait chez lui, sans écoles, sans
« Henri IV » et sans rue d'Ulm. Puis il se présentait au premier baccalauréat, devant un sous-préfet. Epreuve de gymnastique à laquelle succédait une épreuve plus cruelle encore devant le préfet.
Alors seulement intervenait l'examinateur provincial. Les résultats proclamés, le vainqueur envoyait des lettres de faire-part, comme pour un mariage. Et il portait « sur son chapeau un petit paon en étain ». Plus tard venait la licence. Aucune limite d'âge. On connais- sait, sous la dernière dynastie mandchoue, des étudiants de soixante-dix ans, voire de quatre-vingts ans, régulièrement « imma- triculés ». L'épreuve de doctorat se passait devant l'empereur. Ces temps sont loin. La Chine n'en fut pas inoins une forme exaspérée de la méthode du concours. Ce régime s'en l'ut, faute de jeunesse.
A l'extrême opposé de ce très vieux monde, voici le nouveau.
En nous offrant les yeux, nous nous demandons, au seuil d'une école américaine, si nous n'avons pas rêvé. Où est le programme ? Point de programme. Dans l'Est, la côte Atlantique ou Nouvelle Angle- terre (qui ressemble de plus en plus à une vieille Angleterre), des hommes dévots et lettrés ont fondé Yale, Harvard, Princeton, maisons bien pensantes, interdites aux femmes, aux nègres et aux catholiques. (Les siècles, avec la patine du temps, ont apporté à ces règlements premiers quelques adoucissements.) N'y entre pas qui veut. On y étudie à peu près ce que l'on veut. Le gouvernement de Washington se gardera bien d'y «investiguer ». Il ferait beau voir qu'un Président de la République y vienne glisser le bout du petit doigt ! Même indépendance à Vassard pour les filles.
Dans chaque Université les étudiants forment un Students- body, un corps constitué, sans Quartier Latin, ni boul'Mich. Vieille souvenance des « collèges » anglais de Trinity, Balliol, Christ Church.
Sur ce point les Universités américaines sont bien plus médiévales que les nôtres.
Mais voici par où, brusquement, elles diffèrent de notre temps et du Moyen âge. C'est par le galvaudage du mot lui-même, Univer- sitas. On trouve, dans le Middle West, des Universités spécialisées, deux termes parfaitement contradictoires. On trouve une grande Ecole d'/ce cream studies, un cycle complet d'études sur la fabri- cation des crèmes à la glace, auquel s'oppose un Advanced ice cream studies. De la crème à la glace du degré supérieur. A Chicago, grande et remarquable Université, le recteur Robert Hutchkins, a connu les affres d'un conflit avec les trustées, le conseil d'adminis- tration qui voulait lui infliger un Doctorat en Placements Immo- biliers. M. Hutchkins, grand humaniste et bel esprit, tout en protestant de sa haute estime pour les Placements Immobiliers, refusa d'en faire un Doctorat. Il perdit la partie et démissionna.
Chicago y a-t-elle gagné ? Cela n'est pas certain. Dans ce pays égalitaire l'inégalité règne par l'école et chacun s'accorde à recon- naître qu'un diplôme de Harvard donne à son titulaire sa « chance » bien mieux que tout parchemin d'une autre maison, fût-elle de la côte du Pacifique, comme Stanford ou Berkeley, de très noble réputation, mais d'écusson moins ancien. L'Eglise catholique a ses Universités, comme beaucoup d'Eglises, et les Jésuites de Boston
— qui s'en étonnera ? — ont fait de la leur un des beaux fleurons de la couronne américaine. Le système a ses qualités comme ses défauts, dont le snobisme, ce fameux snobisme des fraternités.
On dit que la Fraternité de Ivy (le Lierre) de Princeton est un club plus fermé que l'Académie française, tien plus fermé. Beauté de l'esprit de clan ou de chapelle et qui ne va pas sans inconvénients.
La France, depuis Napoléon, n'a qu'une seule Université.
L'Amérique, à force d'en créer, comme des crèmes à la glace ou de la gomme à chiquer, ne compte plus les siennes. La France n'a qu'un seul programme, de Lille à Marseille. L'Amérique n'a pas de programmes. La démocratie, en France, est fondée sur l'égalité dans le concours. La démocratie, en Amérique, est fondée sur l'iné- galité au point de départ. (Que de tristesse sur le front des saint simoniens !) L'Université de France, enseignait Alain, doit être résolument retardataire, elle doit travailler pour l'éternité.'Au lieu que les « Universités » d'Amérique sont infestées de cours de
« current afîairs », des affaires courantes (Corée en 1951, Algérie en 1961), de l'immédiat, de l'adventice, de l'accidentel, du contraire de l'Université.
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Tout, en France, depuis Napoléon, est fondé sur une perpétuelle compétition. Encore au lycée, le jeune Français est invité à parti- ciper au Concours général. Le jeu, sans doute, en vaut la chandelle, puisque Tardieu, Giraudoux, Maurois, y triomphèrent. Puis c'est l'entrée à l'Ecole de ceci, la sortie de l'Ecole de cela. Etre major de promotion, comme Soustelle, est-il sort plus beau ? Ainsi s'éta- blit une prime à l'acrobatie, aux vertigineux exercices de trapèze des « concurrents ». Et comme l'offre dépasse la demande, au moins pour 1961, c'est, à l'entrée comme à la sortie, la grande bousculade des lauréats, des Pic de la Mirandole...
Que devient, dans ce marathon, l'éclopé, ou simplement l'avant- dernier ? Pour lui l'Américain déploie des trésors de gentillesse, voire de prédilection. Aussi l'Américain, ce démocrate, a-t-il pour le concours une horreur sacrée. Un premier au concours ? Qu'est-ce à dire ? Et qui nous dit que cet aimable distrait, tout perdu dans la masse grise des petits, des sans grade, ne sera pas, un jour, Kennedy ou F. D. Roosevelt ?... L'Amérique, paradis des étudiants leur prodiguant ses jeux, ses campus, faisant de leurs vies une fête perpétuelle sur les pelouses et sur les eaux, multipliant ses biblio- thèques et ses laboratoires, l'Amérique n'aime pas les majors de
mandarinats, pratique injuste, partie inégale, marathon savant...
Que nous sommes loin de la colline Sainte-Geneviève et de la rue des Ecoles !
On comptait, en 1953, aux Etats-Unis, plus d'un demi-million d'étudiants. C'est lé chiffre qui, bientôt, sera atteint en France.
Aurons-nous le courage de rester « résolument retardataires », de « travailler pour l'éternité » ? « Jeunesse du Prince, source de belles fortunes », enseignait La Bruyère. La jeunesse de France, devant l'éventail des disciplines qui s'offre à son esprit, sourit à l'avenir, comme Péguy dans la cour rose de Sainte-Barbe.
C H A R L E S D ' Y D E W A L L E . (A suivre.)