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FERNAND LOT LA VIE SCIENTIFIQUE

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Academic year: 2022

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LA VIE

SCIENTIFIQUE

Cent ans de biologie marine à Banyuls.

Le monde profane n'associe au nom de la plus méridionale de nos stations balnéaires que celui d'un vin capiteux qu'élabo- rent les ceps s'étageant, intrépides, sur leurs terrasses précaires presque jusqu'à la mer.

Pour les biologistes et les naturalistes, Banyuls c'est d'abord, illustre depuis un siècle, le Laboratoire Arago, installé dans un vaste bâtiment qui s'élève du côté sud de la belle baie bleue bigarrée de barques multicolores.

Auprès repose son fondateur — qui avait auparavant créé la station biologique de Roscoff — , Henri de Lacaze-Duthiers, dont le simulacre en bronze est pensivement assis sur la tombe, face aux flots. « Ici venu, l'avenir est paresse... » dit Valéry dans son Cimetière marin. Cela ne concerne évidemment pas ceux qui ont pris la suite du zoologiste : il y a toujours de l'animation en même temps que des recueillements studieux dans la grande maison vouée, outre la biologie marine, à l'étude de la flore et de la faune des milieux caractéristiques du domaine méditerra- néen, lesquels sont représentés de façon très diverse en ce retrait du golfe du Lion, au pied des monts Albères, avec les torrents (permanents ou « qui coulent à sec durant l'été », comme s'expri- mait jadis, fort sérieusement, au sujet de l'Eurotas, un célèbre géographe), avec les forêts de chênes-lièges, les vignobles, les maquis aromatiques, les étangs saumâtres, sur quoi soufflent tour à tour la tramontane et le sirocco, non loin de Gibraltar, mixer où se mélangent les eaux du Levant et celles du Ponant.

On se trouve ainsi, à Banyuls, en un remarquable centre de convergence d'espèces espagnoles, africaines, voire orientales, éden pour naturalistes auxquels sont aussi proposées nombre

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d'espèces propres à la région, par exemple, cher aux ornitholo- gistes, le geai du Roussillon.

Le touriste dépourvu de scaphandre autonome et de palmes batraciennes peut néanmoins, à Banyuls, assister à quelques-unes des féeries sous-marines de la Méditerranée : il n'a q u ' à pénétrer dans le vestibule du Laboratoire où l'aquarium, qui reçoit chaque année près de cent mille visiteurs, présente un fascinant docu- mentaire.

Dans leurs paysages naturels de sable, de rocs et d'algues, voici les rascasses mimétiques, hérissées d'épines ; les rougets qui déambulent sur leurs barbillons faisant office de pattes ; les gorgones dressant des éventails de dentelle ; les torpilles chargées, prêtes à foudroyer leur proie ; les bernard-l'ermite promenant leur coquille d'emprunt que décore, cocarde, une rayonnante actinie. Ces puissantes anguilles de velours rouille, à la gueule entrouverte, ce sont les fameuses murènes, brassant de cruels souvenirs romains. E n albâtre, semblent les outres des ascidies ; en caoutchouc pourpre, les grandes astéries. Ces filaments appar- tiennent à la bonnellie, enfouie dans le sable, championne du dimorphisme sexuel : si petit, le mâle, aux côtés de la femelle, que longtemps il fut pris pour un simple infusoire parasite.

Curiosités et merveilles ne manquant pas non plus au seul chapi- tre des vers marins. Voyez, par exemple, les spirographes qui, au sommet de leur étroit logis tubulaire, épanouissent une touffe de branchies, magnifique chrysanthème à la moindre alerte esca- moté.

Mais on ne saurait se contenter de contempler des formes, si expressives, si suggestives soient-elles, quand on s'est donné pour tâche d'élucider les problèmes de la vie. C'est aux patientes minuties de la recherche expérimentale que l'on s'adonne, là où le public n'est pas admis.

A u vrai, Lacaze-Duthiers n'avait sans doute pas soupçonné, lorsqu'il fonda le Laboratoire Arago, en 1882, que l'intérêt majeur du site de Banyuls tenait à l'exceptionnelle richesse et à la très grande variété de ce qu'on appellera plus tard des biotopes.

Il souhaitait surtout que le climat y permît aux chercheurs de ne pas interrompre leurs travaux, comme c'était le cas pour les zoolo- gistes qui, à Roscoff, chômaient « tantôt, déplorait-il, par insuffi- sance de lumière due à la brume, tantôt par l'impossibilité abso- lue de rechercher les animaux, impossibilité causée par les pluies, les bourrasques... ».

Actuellement dirigé par le professeur J. Soyer, qui a succédé à P. Brach, qu'avait précédé le regretté Georges Petit, le Labo-

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ratoire Arago, considérablement étendu depuis la dernière guerre et devenu un centre de dimension européenne, dépend, comme Roscofï et Villefranche-sur-Mer, de l'université Pierre et Marie Curie (Paris-VI), et il est associé au Centre national de la recher- che scientifique depuis 1967.

Le bâtiment principal comporte, sur trois étages, cinquante salles de travail, deux salles de travaux pratiques permettant d'assurer des stages tout au long de l'année. (Un hôtel, mis à la disposition du Laboratoire par le Conseil général, peut héberger une soixantaine de personnes.) On compte annuellement environ 800 étudiants dont la durée de séjour varie entre une et quatre semaines, la moitié d'entre eux venus de l'étranger, notamment de Suisse et d'Allemagne, et quelque 150 chercheurs français et étrangers, de diverses disciplines, qui développent toujours davan- tage une collaboration avec les équipes permanentes.

L'arsenal scientifique va du matériel de prélèvement (bennes, dragues, chaluts, bouteilles) à la microscopie électronique en passant par l'instrumentation biochimique (électrophorèse, chro- matographie, spectrofluométrie), les appareils de mesure de radio- activité (compteurs à scintillation) et les moyens de calcul (micro- ordinateurs, terminal relié au Centre de calcul de Montpellier). L a bibliothèque est une des plus riches d'Europe en biologie marine avec 13 000 volumes, 50 000 tirés à part et 1 900 périodiques.

(On a la surprise d'y découvrir les œuvres de Voltaire, de Sainte- Beuve, voire de Labiche... : le fonds littéraire de la bibliothèque personnelle de Lacaze-Duthiers, pieusement conservé.)

Le Laboratoire Arago dispose de quatre stations satellites : le Mas de la Serre, avec serre tropicale, jardin botanique médi- terranéen où se trouvent notamment un ensemble exceptionnel de mimosées ; la Massane, à 600 mètres d'altitude dans une hêtraie du massif des Albères et en pleine réserve naturelle ; les Bouillouses, station-chalet d'écologie pyrénéenne à 2 000 mètres, au voisinage de Font-Romeu ; Sigean-Bellevue, au bord de l'étang de Bages-Sigean, site remarquable avec son gradient régulier de l'eau douce à l'eau de mer.

Les recherches actuelles, menées par une quarantaine de

« permanents », tendent à une approche expérimentale dans les trois disciplines principales : océanographie biologique (pélagique et benthique ; les organismes pélagiques étant les animaux et les plantes de la haute mer ; les organismes benthiques, ceux qui vivent sur le fond) ; biologie marine (étude de la cellule et du développement) ; biologie et écologie terrestres. Ces études exi-

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gent d'étendre la variété des situations écologiques et rendent indispensable la participation des chercheurs à des campagnes lointaines.

U n des grands thèmes concerne la dynamique de la produc- tion planctonique.

Le plancton (du grec plankton, qui erre) désigne les êtres vivants, microscopiques ou de petite taille, qui dérivent en pleine eau, et comportent deux catégories aux modes de nutrition très différents. Le plancton végétal où dominent deux groupes d'algues microscopiques, dont la vie est conditionnée par la lumière et la profondeur, les sels nutritifs et les courants verticaux, sert de base alimentaire à une partie du plancton animal qui sert lui- même de nourriture à différents poissons. Ainsi s'amorce et s'entretient perpétuellement dans les océans une chaîne alimen- taire dont le plancton détient initialement la clef, sorte de minu- tieuse et vaste machinerie qui conduit l'énergie de la matière organique jusqu'aux poissons et à l'homme qui les pêche et s'en nourrit.

D'une grande importance est donc la connaissance appro- fondie, dans le temps et dans l'espace, des rouages du réseau alimentaire et des conditions de développement du plancton qui s'est ainsi révélé être la source de vie essentielle qui anime l'en- semble de l'écosystème marin. « Chaîne, réseau alimentaires » : façon sereinement objective de désigner l'implacable nécessité de s'entre-dévorer d'un bout à l'autre de l'échelle des vivants sous Je signe de la sacra famés : « La Faim sacrée est un long meur- tre légitime... » (Leconte de Lisle).

Les premières investigations faites à Banyuls dans ce domaine ont été consacrées, à partir de 1965, à l'étude des varia- tions saisonnières et géographiques des différents groupes de phytoplancton et de zooplancton dans le golfe du L i o n . Le pla- teau continental se montre ici une région originale par le carac- tère particulier de ses facteurs climatiques : fréquence et force des vents continentaux, importance des apports d'eau douce, notamment du Rhône, qui entraînent, en hiver, un mélange sur toute la colonne d'eau et conduisent, en été, à une forte strati- fication verticale, dite thermocline. Celle-ci, située entre 20 et 50 mètres de profondeur, sépare nettement deux écosystèmes : en surface, des eaux fortement éclairées mais pauvres en phyto- plancton car épuisées en réserves minérales ; sous la thermo- cline, une zone riche en phytoplancton créée par la remontée d'une eau fertile à une profondeur où la lumière suffit encore au développement des organismes végétaux.

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Parmi les myriades d'êtres microscopiques qui flottent dans les eaux marines — foraminifères, radiolaires, flagellés, ciliés, rotifères... — , les innombrables copépodes, infimes crustacés, sont les éléments les plus caractéristiques du zooplancton et repré- sentent le constituant majeur à la base de la chaîne alimentaire.

Ils font donc l'objet d'expérimentations qui doivent, au labora- toire, apporter la maîtrise de tout ce qui tient à la fertilité et à la reproduction, clefs qui permettront d'expliquer les observations faites en milieu naturel.

Autres grands thèmes de recherches : les relations alimen- taires dans le milieu benthique, ce qui concerne les communautés animales des substrats durs ou meubles du plateau continental, peuplements complexes, riche mélange de faunes subtropicale et boréale où un grand nombre d'espèces représentent annélides, mollusques, amphopodes, nématodes, copépodes, poissons démer- saux, c'est-à-dire ceux dont les œufs, de densité supérieure à celle de l'eau, descendent au fond.

Les céphalopodes (pieuvre, argonaute, calmar, seiche, nau- tile...), dont l'œuf est plus proche de celui des vertébrés que de celui des mollusques, constituent un matériel de choix pour l'étude des problèmes de la détermination et de la régulation à partir de la fécondation. L'œuf, caractérisé par une accumulation de réser- ves nutritives propice à la formation d'un animal déjà très élaboré, modèle de base, commun à l'ensemble du groupe, présente, en effet, une variabilité qui se traduit chez l'adulte par des mœurs nettement différentes : mode de vie actif en pleine eau ou mode de vie à faible dépense énergétique sur le fond. Ces deux types s'accompagnent de reproductions différentes qui sont étudiées à partir de paramètres tels que la fécondité, l'âge de la maturité sexuelle et la longévité.

Chez les protistes, êtres unicellulaires, les dinoflagellés retiennent l'attention des biologistes car ils se situent à une croi- sée des chemins de l'évolution. Ils possèdent, en effet, des carac- téristiques du règne animal et du règne végétal — certaines espèces fabriquent de la chlorophylle — , ont des affinités avec les eucaryotes (possesseurs d'un noyau défini dans leur cyto- plasme) et les procaryotes (aux cellules sans noyau). O n s'inter- roge sur le rôle d'une base rare, l'hydroxyméthyluracile, qui leur est spécifique ; sur le mécanisme particulier de leur division cellu- laire. Les connaissances acquises sont mises à profit, par ailleurs, pour analyser l'action intercellulaire des micropolluants : métaux lourds, organophosphorés, organochlorés, afin de déterminer les grandes fonctions métaboliques touchées.

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Le centenaire du Laboratoire Arago a été, bien entendu, fêté à Banyuls, marqué, notamment, par la mise en service d'un nouveau navire océanographique, qui succède au Professeur Lacaze-Duthiers : le Professeur Georges Petit, en hommage à ce maître de l'écologie méditerranéenne.

L a cérémonie du baptême a eu lieu en présence de la mar- raine, Mme Chevènement, de M M . Papon, directeur du C.N.R.S., et Garnier, vice-président de l'université Pierre et Marie Curie, ainsi que de nombreuses personnalités régionales et départemen- tales.

Doté d'installations techniques et scientifiques modernes, le bâtiment va permettre de développer les recherches déjà entre- prises sur le plateau continental méditerranéen dans les domaines de la biologie, de la géologie et de la physique.

Il faut remarquer que le fait d'avoir cent ans, et même davantage, n'est pas un événement exceptionnel pour un labo- ratoire marin. Ce fut, en effet, au xix° siècle que l'essor de la zoologie et de l'embryologie s'appuya largement sur les orga- nismes vivant dans la mer. Si bien, comme le constatait Georges Petit, que « les naturalistes allaient découvrir la mer avant les peintres, peut-être même avant les poètes et certainement, en dehors des gens du monde, avant les touristes... ». Notons que la Mer de Michelet, date de 1861, les Travailleurs de la mer de Hugo, de 1866.

Après l'Italie et la Belgique, la France a vu ainsi s'établir plusieurs stations marines : Concarneau (1859), Arcachon (1853).

Roscoff (1871), Wimereux (1874), Luc-sur-Mer (1874), Sète (1879), Banyuls (1882). Suivront les laboratoires marins de Mar- seille (1888), Tamaris (1900), Villefranche-sur-Mer (1914) et Dinard (1935).

A cette couronne de stations reliées aux universités et au C.N.R.S. s'ajoutent celles à vocations plus appliquées, dépen- dant de l'Institut scientifique et technique des pêches maritimes, du Centre national d'exploitation des océans ( C . N . E . X . O . ) et de quelques organismes privés. L a France possède de la sorte une infrastructure d'une grande ampleur, que seuls la Grande-Breta- gne, le Japon et les Etats-Unis dépassent, ayant mis à profit une plus grande longueur de côtes.

Les possibilités de récolte, d'observation et, de plus en plus, d'expérimentation sur le matériel vivant, donnent la dominance à la biologie dans les stations marines : 83 % des océanogra- phes biologistes y effectuent leurs travaux.

F E R N A N D L O T

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