354 VOLUME 25, ISSUE 3, SUMMER 2015 • CANADIAN ONCOLOGY NURSING JOURNAL REVUE CANADIENNE DE SOINS INFIRMIERS EN ONCOLOGIE
FEA TUR ES /R U BR IQ UE S DEMANDEZ À UN ÉTHICIEN!
Quand la situation nous dépasse
par Blair Henry
SITUATION :
Je suis infirmière en oncologie et je travaille dans la collectivité avec des patients à un stade avancé de la maladie. Récemment, j’ai été confrontée à une situation à laquelle je ne m’attendais pas du tout et qui m’a vraiment glacé le sang. Je ne savais pas comment réagir!
Mme K. (nom fictif) est atteinte d’un cancer du poumon depuis trois ans. Elle a 64 ans et est mariée en secondes noces avec G. Il a dix ans de moins qu’elle, est très sociable et adore faire du bénévolat dans la communauté. Mme K. a été comptable pen- dant toute sa carrière. G. est son soignant principal et ni l’un ni l’autre n’a d’enfants.
Un lundi matin récemment, je suis allée voir Mme K. et je l’ai trouvée ayant de la difficulté à respirer et éprouvant des douleurs. Elle avait passé toute la fin de semaine dans cet état et n’avait pu presque rien manger. De plus, elle n’avait pas été capable de prendre ses médicaments.
Elle m’a dit qu’elle « commençait à en avoir vraiment assez de tout ça » et qu’elle pensait qu’« il était temps de trouver une autre solution ». Elle m’a demandé d’aller parler à G. et de le tenir occupé pendant qu’elle avalerait tous les analgésiques qu’elle avait mis de côté. Elle m’a confié, « Je peux le faire, mais il faut que je sois sûre que G. ne vienne pas me trouver. Il a besoin de vivre sa vie et de ne pas être enchaîné à moi. Il faut qu’il puisse être libre de conti- nuer sa vie. »
Je me suis vraiment demandé comment réagir et que faire. J’étais tellement aba- sourdie que je suis restée clouée sur place.
Je ne savais pas quoi dire ni que faire!
J’étais tellement prise de court!
La prochaine fois, qu’est-ce que je devrai dire dans une situation de ce genre?
RÉPONSE DE BLAIR :
Merci de nous avoir raconté votre his- toire. Cela fait quinze ans que j’enseigne l’éthique de la phase terminale de la vie à des bénévoles en soins palliatifs. Dans mes cours, j’utilise le sigle S.D.M. pour ce que j’appelle une « situation de m… », un de ces horribles événements qui surgissent dans le contexte de notre travail et qui nous font penser « Qu’est-ce qu’il faut que je dise?
Qu’est-ce qu’il faut que je fasse? », mais ne nous laissent pas vraiment le temps de réfléchir clairement à la bonne décision.
Si vous ne l’avez pas déjà lu, je recom- mande le livre de Daniel Kahneman Système 1/Système 2 : les deux vitesses de la pensée. L’auteur y définit deux modes de pensée, l’un rapide et l’autre lent. La pensée rapide est quelque chose qui se présente à nous et dans laquelle nous comptons sur notre intuition pour réagir. La pensée lente est une action de notre part, elle demande un effort et une maîtrise de soi.
Lors d’une S.D.M., la pensée rapide est généralement ce qui détermine notre réaction et notre intervention.
Une des raisons pour lesquelles je pense que cette question est importante, c’est que la loi au Canada a été modifiée récemment. Le Code criminel interdit toute forme d’assistance dans ce genre de situation, mais cela seulement jusqu’en février 2016. Qu’est-ce qui va se passer alors? Comment devrons-nous réagir à ce genre de déclaration à l’avenir?
Pour pouvoir répondre à votre ques- tion, j’aimerais en poser deux autres hypothétiques afin de nous permettre de réfléchir à ce scénario plus en profondeur.
D’abord, pourquoi vous a-t-elle demandé de l’aide? Et pourquoi de cette façon? Parfois, les gens disent des choses vraiment bizarres, mais dans un contexte de phase terminale de la vie, ce genre de déclaration est pour le moins une
reconnaissance profonde de la confiance qu’elle doit avoir en vous. Ayez confiance en votre réaction, vous saurez lui don- ner ce dont elle a besoin. Et qu’attend-elle exactement de votre part? Croit-elle (en s’appuyant sur votre relation thérapeu- tique jusque-là) que vous seriez en fait dis- posée à honorer sa requête? Ou bien vous demande-t-elle un autre genre d’assistance?
Il y a en nous plusieurs « moi », selon le rôle que nous jouons et la situation dans laquelle nous nous trouvons. Dans ce cas précis, considérons le moi pro- fessionnel et le moi personnel. Si elle s’adresse à votre moi professionnel, elle ne peut pas raisonnablement attendre de vous que vous agissiez comme elle le suggère. Si elle s’adresse à votre moi personnel (la personne bonne, atten- tionnée, compatissante en vous), alors nous avons affaire ici à un dépassement de limite auquel il faut réagir.
Peu importe dans quel camp vous vous trouvez personnellement sur la question de l’aide médicale à la mort, vous ne serez pas en mesure d’agir pro- fessionnellement comme elle vous le demande. Elle n’a pas bien réfléchi à ce qu’elle propose : a-t-elle le type et la quantité de médicaments nécessaires pour accomplir sa tâche? Et combien de temps faudra-t-il avant que ceux-ci agissent? Ce ne sera pas une mort ins- tantanée. Nous savons également que le suicide est quelque chose qui complique le processus de deuil : que pensera le mari de cet acte et de ce qu’il signifie envers lui et envers leur relation?
Mon expression préférée est celle-ci : Quand on dit non, on ne met pas fin à la conversation, on en entame sim- plement une autre. Cette requête de la part de votre cliente est une occasion de démarrer cette autre conversation. Mais tout d’abord, dans le monde des soins palliatifs, les symptômes que vous avez identifiés (essoufflement et douleurs) constituent une urgence médicale. Il faut commencer par les contrôler. Ainsi, une situation sera potentiellement créée dans laquelle elle pourra entendre ce que vous avez à dire sur la façon dont vous pourrez peut-être l’aider. N’oubliez pas : le remède, c’est vous!
AU SUJET DE L’AUTEUR
Blair Henry M.É.Th., Éthicien, Centre des sciences de la santé Sunnybrook, professeur, Département de médecine familiale et communautaire. Membre au Centre conjoint de bioéthique. Université de Toronto, Toronto, ON