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16 novembre 2016
1987
détient un remède miracle au grand dam de Fagon. « Il n’y a point de risque à tout tenter » dit Mareschal. Dilué dans du vin de Bourgogne, l’elixir vitae du charlatan Lebrun sera finalement sans effet. La can- grène monte, atteint le genou, le dépasse, enfle la cuisse et l’enlaidit.
Mme de Maintenon quitte Versailles pour Saint-Cyr. Le Roi la fait rappeler. Vient le temps de la prière des agonisants. Louis la récite. Nunc et in hora mortis. Entrée dans le coma, expiration douce après l’aube du 1er septembre 1715. On parle aujourd’hui d’une ischémie aiguë du membre inférieur, d’une embolie liée à une arythmie com- plète, compliquée de gangrène. Son règne aura duré soixante-douze années et cent jours. Guy-Crescent Fagon mourra trois années plus tard.
Le film d’Albert Serra montre tout cela.
Et quand il ne le montre pas, il le suggère (formidable bande-son), il le transcende.
C’est une tragédie-agonie dans une cham bre aux tentures cramoisies, aux perruques grises. C’est aussi une mise en abîme avec Jean-Pierre Léaud, génie revenu de la Nouvelle Vague et aujourd’hui agonisant.
La haine étant ce qu’elle peut être dans le monde des chroniqueurs cinématogra- phiques, certains n’ont voulu retenir que les écarts entre le film et la chronique des Mémoires de Saint-Simon. Ils accusent le réalisateur catalan de n’avoir retenu que
« des aspects mineurs de l’agonie royale » – à commencer par le remède du charlatan, le biscuit trempé dans le vin d’Alicante ou la découpe post-mortem du corps du Roi.
Des historiens condamnent : Albert Serra s’est écarté du texte quant à l’essentiel : la vie de cour et le sens de la mort au XVIIIe siècle. Selon eux, Louis XIV a mis en scène tous les moments de sa vie. Comment aurait-il pu rater sa sortie ? Ce sont là des quantités microscopiques. Le formidable du film est, précisément, cette sortie. Non pas une sortie ratée, non pas une sortie solitaire mais bien le tête-à-tête entre celui qui fut tout et ce médecin qui se résigne à accepter l’idée qu’il ne peut rien. Aujour- d’hui, on en viendrait peut-être à parler d’acharnement thérapeutique.
A ce titre, au final, c’est bel et bien un grand film fantastique, un film asphyxiant, un film incomparable, des images qui n’en finissent pas. Le Roi se meurt, le Roi est mort, reste le cinéma.
1 « La mort de Louis XiV » . Film d’albert serra, avec jean-Pierre Léaud, Patrick d’assumçao, marc susini, irène silvagni, Bernard Belin, jacques Henric. durée : 1h55.
2 saint-simon, duc de. mémoires, t. iii : La mort de Louis XiV, sous la direction de G. truc. Paris : Gallimard, coll.
Folio classique », 2008.
3 Gueniffey P (sous la direction de). « Les derniers jours des rois ».Paris : editions Perrin – Le Figaro Histoire, 2014.
« is more better ? »
Confrontés à une maladie grave, médecins et patients imaginent souvent que plus la solution est agressive, meilleur sera le résultat.
L’oncologie n’a pas échappé à cette mouvance. Les écoles des années 70 et 80, enthou- siasmées par les succès des onco-pédiatres prônèrent : le plus est le mieux. Depuis, décennie après décennie, les évidences s’accumulent : cet adage, ce sentiment, ce con cept est faux. Certains chapitres de la chirurgie tumorale ont suivi les mêmes évolutions : la mastectomie, par exemple, a été remplacée par la tumorectomie combinée à la radiothérapie du sein car elle offre une survie identique, un gain esthétique et psychologique.
Parallèlement, dans le grand public, nous observons, pour un chapitre très sensible, un chemin inverse : depuis 5 ans, nous assistons dans nos contrées à une épidémie de mastectomies, souvent bila- térales. Ces chirurgies sont exigées par les patientes, convaincues que plus c’est mieux. Des tumeurs de petite taille, accessibles à une abla- tion simple sans altération de l’esthétique et de la sensibilité du sein sont traitées par mastectomie car l’approche conservatrice est refusée, en particulier par les jeunes femmes, au profit d’une mesure radicale. Très heurtée par cette évolution, qui va à
l’encontre de nos efforts mé- dicaux, je me suis longuement interrogée sur ce phénomène.
Où avons-nous failli pour en arriver là ?
Dans un premier temps, je me suis dit que nous commu- niquions mal. Mais lorsque je fais face à cette situation, je vois très bien que mes pa- tientes ne démordent pas de leurs convictions, elles m’entendent mais mon avis ne l’emporte pas, elles n’y adhèrent pas. Il y a dix ans, ce problème n’existait pas.
Le même discours rencontrait l’adhésion ! Que s’est-il passé en 10 ans ?
Je vois trois pistes pour expliquer cette évolution absurde. La première est une confusion : le « phénomène Angelina Jolie ». Cette actrice a partagé avec le public son parcours médical et a montré qu’on pouvait présenter une mutation génétique prédis- posant au cancer du sein, subir une mastectomie bilatérale prophylactique et poursuivre une carrière, mener une vie normale, porter des décolletés de star. Elle a fait un bien immense aux femmes qui portent une mutation et encouragé à consulter celles qui devaient le faire. Par contre, le grand public n’a pas su distinguer, dans cette situation complexe, les chirurgies thérapeutiques convention- nelles, de cette chirurgie prophylactique, effectuée dans un terrain où les risques de développer un cancer du sein sont supérieurs à 80 %.
La confusion règne entre le traitement d’une maladie avérée et la prévention de la survenue d’un cancer dans une situation à très haut risque.
On s’attendrait à pouvoir éclairer nos patientes sur ce glissement mais d’autres facteurs entrent en ligne de compte. D’une part, la chirur- gie plastique et reconstructrice connaît des développements remarquables et certaines femmes profitent de corriger le naturel ou d’accéder à un idéal imposé par la mode.
D’autre part, l’image que les femmes se font d’elles-mêmes évolue. Le regard qu’elles ont sur la maîtrise de leur destin change. Je vois dans ce dernier élément une des clés de cette épidémie de mastectomies.
Les femmes veulent avoir le choix de leur parcours, elles veulent décider des risques qu’elles prennent. Lorsqu’elles se voient touchées par une maladie au potentiel mortel, submergées par la panique, leur impératif de maîtrise devient si pressant qu’elles relèguent science et raison- nements pour écouter leur impression, leur intuition.
« Plus c’est mieux ! » Leur pensée est obscurcie et un raccourci de raisonnement les conduit à croire que des solutions définitives seront plus efficaces. Gardons du recul, maintenons nos efforts et conservons nos bases scientifiques. Le balancier se déplacera à nouveau et il est de notre devoir de contribuer à le recentrer.
Dr Anne Hügli
Chemin de Beau Soleil 22 1206 Genève
D.R.
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