doi:10.3166/r2ie.6.75-87 © 2014 Lavoisier SAS. Tous droits réservés
Circulation sociale des discours utopistes technologiques de la performance :
Le cas des systèmes de recherche d’information
➤ Par Anne Cordier
aet Vincent Liquète
baChercheure associée au Laboratoire Paragraphe - Équipe Index Université ESPE de Rouen, Membre ANR TRANSLIT
bProfesseur en SIC, Université de Bordeaux-Espe Laboratoire : IMS - équipe CIH, UMR CNRS 5218
Résumé
Nous nous proposons ici d’interroger les modalités selon lesquelles sont présentés les systèmes de recherche d’information dans des publications à destination du monde de la documentation, au croisement des discours de concepteurs et des discours de pro- fessionnels. Cette analyse critique visera à interroger la place de l’humain face au primat fort de la performance des systèmes de recherche d’information, la considération de la médiation par le professionnel, mais aussi le rapport sous-jacent entre accès et appropria- tion de l’information et du document. L’étude se base sur un corpus d’articles (2000-2014), issus de deux revues francophones spécialisées en documentation, et symbolisées par leur caractère professionnel : le Bulletin des Bibliothèques de France, et la revue Documen- taliste-Sciences de l’Information1. © 2014 Lavoisier SAS. All rights reserved
Mots clés : systèmes de recherche d’information, performance, imaginaire socio-technique, documentation, utopie.
Abstract
Social movement of utopian technological discourses of performance: The case of information research systems. We propose here to examine the ways in which systems are presented for information search in professional publications in literature at the intersection of speech designers and speech professionals. This critical analy-
1 Nous envisageons d’étendre notre analyse dans les mois à venir à d’autres revues professionnelles du domaine, notamment Archimag et Argus.
sis will be to examine the place of human face primacy of the strong performance of information retrieval systems, consideration of mediation by the professional, but also the underlying relationship between access and ownership of the information and document. The studyis based on a corpus of articles (2000-2014) from two French profes- sional magazines: Bulletin des Bibliothèques de France, and Documentaliste-Sciences de l’Information. © 2014 Lavoisier SAS. All rights reserved
Keywords: business intelligence, finance, crime studies.
Introduction
Depuis l’avènement du Web 2.0 (daté de 2003), les systèmes de recherche d’information ont subi d’importantes reconfigurations techniques, censées faire évoluer ces outils vers plus d’accessibilité, de performance voire de pertinences dans les résultats de recherche obtenus. Se sont multipliés lors de ce passage au Web 2.0 des discours de performance, qui ne sont pas sans conséquence sur les imaginaires et les pratiques informationnelles des professionnels et les représentations des usagers.
Nous nous proposons ici d’interroger les modalités selon lesquelles sont présentés les systèmes de recherche d’information dans des publications à destination du monde de la docu- mentation, au croisement des discours de concepteurs et des discours de professionnels. Cette analyse critique visera à interroger la place de l’humain face au primat fort de la performance des systèmes de recherche d’information, la considération de la médiation par le professionnel, mais aussi le rapport sous-jacent entre accès et appropriation de l’information et du document.
Après avoir présenté les ancrages scientifiques dans lequel nous inscrivons cette réflexion, faisant appel à la notion de cadre socio-technique développée par Patrice Flichy, et à la distinction utopie-idéologie, nous présenterons la méthodologie de recherche adoptée pour traiter notre questionnement, basée sur une analyse de corpus caractérisée par une vision longitudinale. Enfin, nous analyserons précisément le résultat de notre travail d’analyse de corpus, visant à étudier la circulation sociale des discours utopistes technologiques de la performance, à travers le cas des catalogues de bibliothèques et de centres de documentation.
1. Ancrages scientifiques
1.1. La notion de cadre socio-technique, pour penser ensemble technique et social Inscrite dans une approche sociale de l’information, notre réflexion vise à comprendre comment les acteurs conçoivent et s’approprient l’environnement informationnel qui s’offre à eux, et dont ils contribuent à l’élaboration.
En ce sens, le concept de cadre socio-technique tel que développé par Patrice Flichy (2001) au sein d’une théorie de l’innovation technique retient toute notre attention. En effet, à travers cette notion, il est possible d’analyser la manière dont les concepteurs d’une technologie déve- loppent un ensemble d’imaginaires et de pratiques autour d’un objet technique pour pouvoir
en projeter l’inscription et la pérennité dans le monde social. Ainsi se constitue un cadre de pensées utopiques selon lequel se construisent la réflexion et la communauté des professionnels.
Plus précisément, Patrice Flichy relève trois phases fondamentales dans la construction du cadre socio-technique : la première phase est dominée par l’utopie, dans la mesure où elle correspond à la projection imaginaire de l’outil technique ; la seconde phase laisse place à une utopie-projet, au cours de laquelle le modèle devient le schéma formalisé d’une technique à réaliser ; enfin, la troisième phase constitue le passage de l’utopie à l’idéologie, où la technique est expérimentée, et le concepteur se trouve confronté aux usages engendrés par la technique (place des avis de praticiens, retours d’expériences, portraits d’acteurs, recueils de bonnes pratiques, exemples innovants…). La force du concept de Flichy repose dans le rôle actif accordé à l’usager dans le processus d’innovation. Une dialectique est mise à jour entre l’utilisation théorique de l’ingénieur et l’utilisation pratique de l’usager : nous verrons comment ces cadres de fonction- nement et d’usage cohabitent au sein du débat autour des systèmes de recherche d’information.
1.2. La distinction utopie/idéologie, pour appréhender l’imaginaire social dans toute sa complexité
Un glissement s’opère donc, lors de la mise en place d’un cadre socio-technique, d’une phase d’élaboration de l’outil à celle de sa dissémination dans le monde social, puis de son intégration sociale progressive. Une telle démarche nous invite à penser la dialectique utopie/idéologie, diver- sement appréciée par les chercheurs ayant porté un regard sur ces notions (Mannheim, 1956). Les utopies en circulation sociale permettraient dès lors d’édifier le cadre socio-technique considéré.
Nous retenons pour notre part la distinction opérée par Paul Ricœur entre l’idéologie, liée à un pouvoir, une revendication de légitimité, et l’utopie, détenant une fonction de subversion sociale, d’idéalisation du monde sans relation directe avec des intentions pre- mières de pouvoir. La lecture sur l’essor des technologies de Jacques Ellul (1988) rappelant notamment qu’une machine ou qu’un outil pour être perçus comme efficaces doivent obéir à des impératifs structurels très précis, n’a pas retenu notre attention, car plus que le poids de la structure sur les professionnels, c’est bien par la construction progressive des acteurs du domaine que s’organise le cadre utopique de soutien à la technique. Ainsi, subversion sociale et idéalisation du monde demeurent constitutives de l’imaginaire social auquel l’individu a recours pour se penser dans le monde.
Les acteurs reçoivent ainsi les discours tenus sur les systèmes de recherche d’information et voient leur action conditionnée par la manière dont ils vont appréhender ces discours. Ce modèle d’idéalisation du monde repose notamment sur 3 principes à savoir :
- La place de choix accordée à la nouveauté. Comme l’évoque Éric Letonturier (2013 : 9), « l’utopie serait plus que jamais, par les idées nouvelles qu’elle avance, un remède contre le fatalisme et l’inaction » ;
- le principe dédié aux collectifs humains. Ainsi l’utopie couple le moment critique à une phase constructive et démonstrative, pour justifier les choix (et les applications) retenus au titre des bénéfices collectifs tirés (Moreau, 1982) ;
- enfin, le caractère foncièrement technologique, rendant le changement énoncé comme fascinant pour les uns ou effrayant pour les autres. Ces utopies technolo- giques évoquent notamment le caractère horizontal ou les intelligences collectives réticulaires, dans les rêves d’Internet et des réseaux sociaux (Musso, 2013 : 111).
Ces choix théoriques nous invitent à adopter une vision longitudinale (sur une dizaine d’années) qui nous permette de déceler une restructuration du discours utopique, à travers les phases de construction du cadre socio-technique.
2. Méthodologie de recherche
Forts de ces réflexions et ancrages théoriques, nous adoptons une vision longitudinale (sur une dizaine d’années) qui nous permette de déceler une organisation progressive et une restructuration du discours utopique, à travers les phases de construction du cadre socio- technique. Ainsi, en analysant le corpus constitué, nous avons cherché à identifier les modes de contamination et de dissémination des discours appartenant à la phase de l’utopie-projet à ceux appartenant à la phase idéologique.
2.1. Questions et démarche de recherche
Quatre principaux questionnements ont guidé notre démarche de recherche : - Quelles conceptions de l’activité de recherche d’information ?
Les imaginaires liés aux dispositifs de recherche d’information redessinent l’activité informationnelle de manière signifiante. C’est pourquoi nous avons tenté d’analyser comment est définie l’activité informationnelle à travers les discours professionnels sur les outils de recherche dans des corpus à champs structurés.
- Quelles conceptions de l’organisation documentaire/des outils de recherche d’information ?
Faisant l’hypothèse d’un primat de performance, nous avons voulu analyser comment l’ordre documentaire dit « traditionnel » est reconfiguré à travers les discours tenus par les différents acteurs concernés.
- Quelles conceptions de l’expertise professionnelle ?
Il nous semble que la reconfiguration des systèmes de recherche d’information inter- roge le statut du professionnel : comment celui-ci voit-il son statut d’expert en relation avec les nouvelles fonctionnalités de ces outils de recherche (qui mettent en avant une autonomisation importante de l’usager) ? Quelles(s) définition(s) de l’expertise des pro- fessionnels en documentation pouvons-nous observer à travers les discours tenus ? La notion de professionnalité traverse ce questionnement, ainsi que les problématiques de médiations directes ou indirectes.
- Quelles conceptions de l’usager ?
Nous avons cherché à percevoir le rôle conféré à l’usager à travers les systèmes de recherche d’information, souvent considérés au sein d’une architecture de la participation : rapport à la documentation et à l’information, problématique de l’autonomie/autonomisation de l’usager, mais aussi de l’implication de l’usager dans la (co-)construction du système de recherche, notamment.
Sensibles à la notion d’utopie en ce qu’elle est porteuse d’une « revendication de rupture » (Ricœur, 1997), nous avons fait le choix de focaliser notre attention sur les systèmes de recherche d’information dans des corpus à champs structurés (catalogues de bibliothèques et de centres documentaires exclusivement2).
Pour mener à bien notre réflexion, nous nous sommes appuyés sur un corpus d’articles (2000-2014), issus de deux revues francophones spécialisées en documentation, et sym- bolisées par leur caractère professionnel : le Bulletin des Bibliothèques de France, et la revue Documentaliste-Sciences de l’Information3. Nous avons sélectionné aléatoirement 3 périodes de durée équivalente (3 années chacune) à savoir : 2000-2002, 2005-2007, enfin 2011-début 20144.
En tout, ce sont 57 articles ont fait l’objet d’une analyse selon une grille méthodologique constituée selon les ancrages théoriques et les questions de recherche susmentionnés.
2.2. Présentation du corpus
La revue Documentaliste-Sciences de l’Information est une revue professionnelle, éditée par l’ADBS (Association des Documentalistes Bibliothécaires Spécialisés, devenue L’association des professionnels de l’information et de la documentation) qui se caractérise par un ancrage fort en documentation technique, une reconnaissance de la part des chercheurs en Info-documentation5, et qui a un rayonnement important dans la communauté des pro- fessionnels de la documentation au sens large (documentaliste, archiviste, Web manager…).
La revue Bulletin des Bibliothèques de France6 est une revue professionnelle française, éditée par l’ENSSIB (École Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et de la Bibliothéconomie) qui est particulièrement destinée aux professionnels des bibliothèques, voire aux archivistes.
De manière générale, nous avons pu noter la présence forte du traitement des systèmes de recherche d’information à travers ces deux revues professionnelles, ce qui en soi n’est pas surprenant. Cependant plus intéressante est la répartition chronologique des articles abordant cette thématique. En effet, la période 2005-2007 apparaît véritablement comme une période centrale ayant cristallisé la majorité des réflexions autour de l’évolution des systèmes de recherche d’information, posant la question en termes notamment de rupture ou continuité, interrogeant l’adéquation entre le catalogue de bibliothèque et ses proposi- tions d’organisation documentaire, et les nouveaux enjeux d’accès à l’information soulevés par le développement du Web 2.0. C’est ainsi qu’en 2007, Documentaliste-Sciences de l’Information consacre 15 articles sur l’année à cette thématique, et tout particulièrement un numéro double présentant la définition du Web 2.0 et un autre numéro comprenant 7 articles
2 Nous ne considérerons pas les archives ouvertes en ligne qui, bien qu’appartenant à des systèmes de recherche d’information dans des corpus à champs structurés, renvoient à d’autres logiques que la seule recherche d’information, mais également aux questions de conservation, de collection, d’archivage, de pérennisation, etc.
3 Nous envisageons d’étendre notre analyse dans les mois à venir à d’autres revues professionnelles du domaine, notamment Archimag et Argus.
4 Pour comprendre les modalités de citation des articles du corpus : par exemple, « Doc-SI, 2006-3b : 214 » correspond à : revue « Documentaliste-Sciences de l’information », numéro de 2006, volume 43, page 214.
5 Cette revue est reconnue comme qualifiante pour les chercheurs en SIC.
6 ou communément appelée BBF.
autour d’un dossier préfacé « Rupture ou continuité ». Quant au Bulletin des Bibliothèques de France, en 2005, il présentait un dossier intitulé significativement « Mort et transfigu- ration des catalogues ». Cette année 2005 est marquée pour cette revue professionnelle par 19 articles articulés autour de cette thématique de l’évolution des systèmes de recherche d’information, abordant essentiellement la question de l’avenir de la profession, des outils et des gestes professionnels traditionnels au regard du développement d’Internet.
3. Analyse des discours utopiques
3.1. Une activité de recherche d’information nouvelle
« La recherche en langage naturel, en texte intégral, est devenue le modèle incontour- nable de la recherche. Quelle place alors pour les catalogues ? », interroge Anne-Marie Bertrand en 2005 dans un dossier significativement appelé « Mort et transfiguration des catalogues » au sein de la revue Bulletin des Bibliothèques de France (BBF, 2005-4a).
3.1.1 Une activité modifiée en profondeur
L’activité de recherche d’information est peu abordée, dans ses étapes constitutives et modalités de déploiement, dans la revue Documentaliste-Sciences de l’Information.
Lorsqu’elle est évoquée, les auteurs pointent son évolution, notamment au regard d’une nouvelle conception de cette activité, laquelle accorde une place plus importante « au feuilletage, au survol, au regard qui parcourt avant de cibler » (Doc-SI, 2006-3b : 214).
Une telle constatation, menée par des chercheurs en SIC, rejoint un ensemble de réflexions menées au sujet d’une nouvelle attitude de lecture et, partant, de recherche d’information, liée à la plasticité des documents et de leurs supports ; cette posture réflexive rejoint, par exemple, l’approche par « zapping » évoquée par André Tricot (2000)7.
Dans la revue Bulletin des Bibliothèques de France, la place accordée à l’analyse de l’activité de recherche d’information effectivement mise en œuvre par les usagers n’est pas non plus importante. Si le même constat d’une activité modifiée par une appréhension différente de l’information est effectué, il est surtout régulièrement signalé combien les catalogues de bibliothèques sont sous-utilisés, voire pas du tout utilisés, par les publics, qui ont le sentiment que le catalogue n’est pas un outil performant.
3.1.2. Au-delà de la recherche documentaire, un changement de paradigme
L’activité de recherche d’information tendrait alors vers plus de souplesse dans la démarche adoptée, mais aussi vers une autre finalité : l’objectif n’est plus seulement d’accé- der à la référence d’un document, une information enrichie sur le document est fortement recherchée. Cette constatation incite à repenser la conception des métadonnées, la mise en visibilité du document, voire à proposer des compléments de saisie de requête à partir des
7 André Tricot, « Pratiques documentaires : la construction des savoirs et les démarches d’apprentissages des élèves. Quelles compétences développer ? », 10 mai 2000, 5 p.
données des utilisateurs, pour faire face aux usages mobiles de l’information, comme le suggère une ingénieure en informatique (Doc-SI, 2012-3b).
C’est ainsi qu’un auteur, conservateur de bibliothèques, proclame en 2013 un change- ment de paradigme, au sein de la revue Documentaliste-Sciences de l’Information, décla- rant : « La bibliothèque ne possède plus, elle donne accès » (Doc-SI, 2013-3b : 46). Un changement de paradigme dénoncé par un contributeur du BBF en 2012, qui évoque une
« dictature de l’accès/tout, tout de suite » (BBF, 2012-3b : 31). C’est que là où la réduction du bruit documentaire est recherchée à tout prix par les professionnels des bibliothèques, qui assimilent cette performance à une preuve de l’efficience du catalogue et de leur propre professionnalisme, le silence documentaire est ce que craignent le plus les usagers, témoignent de nombreux auteurs dans la revue Bulletin des Bibliothèques de France. Ces contributeurs portent un regard agacé sur cette « dictature de l’abondance », qui selon eux
« se fait aux dépens d’offres fonctionnellement plus pertinentes » comme les catalogues (BBF, 2012-3b : 31).
3.2. Un ordre documentaire reconfiguré
Une auteure l’annonce sans détour en 2007 dans Documentaliste-Sciences de l’Infor- mation : « L’objectif de la base documentaire unique semble révolu » (Doc-SI, 2007-1b : 44). Il s’agit de penser un « continuum entre les outils de signalement existants (base de données, catalogues) et les plateformes d’accès au texte intégral » (Doc-SI, 2013-1 : 09). La même année, après traité de la « mort » des catalogues et constaté une « transfiguration » de ces derniers en 2005, les contributions des auteurs dans Bulletin des Bibliothèques de France s’orientent vers la recherche de solutions (titre du dossier du numéro 6 « Nouveaux outils de recherche »).
3.2.1. L’inscription dans une tradition historique
Nous avons été frappés de l’inscription de nombreuses réflexions menées par les auteurs des articles issus du corpus Documentaliste-Sciences de l’Information, dans une historicité forte. Les auteurs soulignent à de nombreuses reprises combien les systèmes de recherche d’information, leur conception comme leurs pratiques, font partie d’une histoire bibliothéco- nomique ancienne. Plusieurs articles font état de l’établissement des normes de catalogage et de référencement bibliographique qui ont permis une rationalisation, une unification et un partage des pratiques de catalogage, cet élément étant présenté comme une condition sine qua non pour une performance optimale des systèmes de recherche d’information : « Le catalogue de la bibliothèque représente l’expression la plus objective et la plus flagrante de la cohérence intellectuelle construite au sein même du service » (BBF, 2005-4b : 07).
De la même manière est souligné régulièrement l’ancrage historique lointain des langages documentaires. L’inscription dans une tradition historique devient ainsi un argument pour défendre la légitimité d’un ordre documentaire établi, éprouvé dans le temps, ainsi qu’une cohérence ne pouvant être remis en question.
Il n’en reste pas moins que l’ordre documentaire est bouleversé, et les auteurs sont unanimes sur ce point, employant un champ lexical du changement particulièrement fort (« raz de marée », « révolution », « bouleversement », « vertige », « bousculer »…). La
« tradition bibliothéconomique » est ainsi chahutée, confrontée à la nécessité de penser l’échange de données, et la description de documents numériques, mais aussi de « faire face » à Internet qui entre directement « en concurrence » (BBF, 2001-2a) avec les catalo- gues de bibliothèques. L’enjeu est particulièrement important pour les auteurs qui craignent en 2005 « la mort des catalogues » (Titre du dossier du n° 4), lesquels « portent la lourde responsabilité de la capacité de la bibliothèque à servir les prérogatives de recherche de ses usagers et par là même de la rendre digne de leur visite » (BBF, 2005-4b : 08).
3.2.2. Face à la « pression des nouvelles technologies du Web »8 (Doc-SI, 2007-1c) Les discours des professionnels s’exprimant dans la revue Documentaliste-Sciences de l’Information font part d’une recherche de performance au sein des systèmes de recherche d’information mis en place par les bibliothèques. Tous s’accordent pour reconnaître que les catalogues souffrent aujourd’hui d’un manque de performance évident, peinant à s’adap- ter à l’ère numérique. Un auteur concède : « Il faut bien l’avouer : nos catalogues (…) ne peuvent apparaître au plus grand nombre que comme les instruments primitifs qu’ils sont devenus » (BBF, 2005-4f : 29). Des initiatives sont prises par les professionnels de la bibliothèque pour publiciser cette nécessité d’adapter les catalogues, et les modalités de recherche permises, aux pratiques de recherche d’information des usagers ; c’est le cas du Manifeste « Les Opac à Yahoo », diffusé en 2002.
Dès lors, un consensus réunit les auteurs des deux revues professionnelles étudiées : « Un dispositif technique et bibliothéconomique radicalement différent est à inventer, sans pour autant jeter le bébé (le catalogue) avec l’eau du bain » (Doc-SI, 2013-2b : 29). Trois leviers sont ainsi envisagés pour optimiser la performance des systèmes de recherche d’information.
Avant tout, l’indexation est louée par les auteurs qui y voient un dispositif d’aide et de mise en ordre documentaires, jouant un rôle majeur pour « améliorer l’accès à l’informa- tion » (Doc-SI, 2006-3b : 210). Pour autant, les auteurs n’ignorent pas l’image négative dont souffrent ces langages auprès des publics, en raison de leur complexité. Augmenter la performance des langages contrôlés cristallise alors de nombreuses réflexions et expériences, à tel point qu’un auteur, craignant que les usagers se détournent d’autant plus à l’heure de l’Internet des langages contrôlés, qu’il déclare « en péril », appelle à se mobiliser pour
« la recherche du langage documentaire parfait » (Doc-SI, 2007-1a : 20). Plus récemment, dans la période 2011-2014, si les préoccupations des auteurs restent centrées sur les lan- gages pour optimiser l’accès à l’information contenue dans le catalogue de bibliothèque, ils s’intéressent de près à la curation sociale des métadonnées qui invite, selon eux, les bibliothécaires à repenser la gestion du catalogue de bibliothèque.
En outre, la recherche de la performance des OPAC s’effectue au sein d’un marché économique particulièrement concurrentiel, que les auteurs dénoncent à plusieurs reprises, expliquant les hésitations des structures documentaires à investir dans des produits docu- mentaires chers, pas forcément optimaux ni stables. Les interfaces de recherche d’infor- mation des moteurs de recherche et l’Opac Web tendent à se rapprocher fortement en ce sens. Mais la concurrence est dénoncée comme « déloyale » par les auteurs (BBF, 2005-4b)
8 Le terme « pression » associée aux TIC est employé par des auteurs différents sur l’ensemble du corpus de la revue Documentaliste-Sciences de l’Information à 8 reprises.
qui ont conscience des propriétés techniques véritablement supérieures des outils du Web.
Dans la période 2005-2007, les résolveurs de liens sont l’objet de nombreuses attentions de la part des professionnels : on y voit la possibilité d’enrichir de façon conséquente les fonctionnalités du catalogue de bibliothèque, laissant de ce fait entrevoir une voie pour les optimiser et accroître leur attractivité.
Enfin, ce sont des solutions ergonomiques sur lesquels certains auteurs invitent à focaliser la réflexion sur ces mêmes catalogues, affirmant que seule une interface plus conviviale peut garantir un usage davantage non expert de cet outil, qui à l’heure d’Internet doit faire face à un dispositif d’accès à l’information caractérisé par « un dispositif synthétique user friendly » (BBF, 2005-4b : 10), « un modèle de l’accès simplifié et unifié à des ressources multiples » (Doc-SI, 2007-1b : 44). Dès lors, concevoir des outils beaucoup plus souples s’impose, des outils dont il convient « plus encore que par le passé de cacher la complexité » (Doc-SI, 2011-3 : 07).
3.3. Une expertise professionnelle questionnée
« Par quel étrange paradoxe, dans la société de l’information, méconnaît-on à ce point les professionnels de l’information que sont les documentalistes ? » : ainsi débute un article co-écrit par une conservatrice des bibliothèques (Isabelle Le Bis) et une chercheuse en SIC (Béatrice Vacher) en 2006 (Doc-SI, 2006-3a : 200). La question de l’expertise professionnelle, de la pro- fessionnalité et de l’avenir des professions de l’information-documentation est soulevée avec force dans les revues professionnelles, et tout particulièrement Bulletin des Bibliothèques de France, à partir des années 2005, clairement en lien avec l’émergence du Web 2.0. Une question qui se pose « de façon douloureuse », comme le confie une auteure en 2013 (BBF, 2013-3 : 23).
3.3.1. Une omnipotence menacée ?
Avant tout, les auteurs pointent l’invisibilité de leur activité dans l’organisation, corrélée à une apparente simplicité des compétences requises pour gérer un fonds et en organiser le traitement via les catalogues. Les contributions sur cette thématique publiées dans la revue Documentaliste-Sciences de l’Information mettent toute en exergue la concurrence qui s’est installée entre les professionnels de la documentation, des bibliothèques, et les chargés d’informatique, les gestionnaires de ressources, et développeurs de logiciels, entraînant également une dilution des métiers de l’information. Les professionnels de la documen- tation critiquent avec virulence les nouveaux modes de description et d’organisation des contenus qui ont été conçus et sont utilisés « dans l’ignorance des langages documentaires traditionnels et au sein de communautés étrangères à celle des professionnels de l’informa- tion-documentation » (Doc-SI, 2007-1a : 26-27). Cette intrusion de professionnels autres que de l’information-documentation dans les problématiques documentaires (surnommés
« informavores au profil non identifié » dans un des articles (Doc-SI, 2011-2 : 20)) pro- voque à la fois colère et inquiétude des documentalistes, qui, conscients que les frontières définitionnelles et pragmatiques de leur activité bougent, doivent trouver leur place. De la même façon, un auteur dans la revue Bulletin des Bibliothèques de France alerte les lecteurs : « On continuera à sélectionner tant qu’il y aura des collections, mais il faut se préparer à perdre la main » (BBF, 2007-5) face aux offres proposées hors catalogues de bibliothèques telles que les bouquets numériques.
Ensuite, les auteurs expriment un « choc » ressenti dans la profession face à l’émergence d’Internet (BBF, 2002-1 : 64). Dans la revue Bulletin des Bibliothèques de France, ils font part à de multiples reprises, et tout au long des 10 années étudiées pour notre investigation, de leur profonde inquiétude face à un « processus de désintermédiation », la possibilité de
« faire une recherche directe par Internet excluant en elle-même la médiation du biblio- thécaire » (BBF, 2005-4c : 15). Un processus de désintermédiation qui serait de surcroît selon nombre d’auteurs accompagné d’un processus de simplification du catalogage et de description bibliographique (BBF, 2005-4c). Grand est le sentiment que l’évolution du geste professionnel vers plus de simplification est un appauvrissement de l’expertise pro- fessionnelle (une contribution dans BBF en 2005 s’insurge contre « l’appauvrissement » des gestes professionnels), certains allants « jusqu’à cesser de cataloguer » (BBF, 2005-4c : 14), et partant un facteur d’une perte de légitimité de la profession.
3.3.2. Une redéfinition de l’expertise professionnelle
Face à un tel malaise identitaire, les auteurs de la revue Documentaliste-Sciences de l’Information enjoignent à opérer un décentrage par rapport au système de production docu- mentaire traditionnel, et à penser et s’approprier des catalogues de bibliothèque davantage en phase avec les nouveaux besoins fonctionnels.
Le rôle de médiation des professionnels de l’information-documentation est alors for- tement revendiqué par les auteurs, soucieux de faire la démonstration de la complexité du traitement intellectuel du document et de l’information. Travail sur le filtrage et affirmation de l’expertise sur les contenus sont mis en avant, mais également la mise en place d’une
« médiation sociale instrumentée » (Doc-SI, 2007-4) : il s’agit de développer ce que V.
Liquète, I. Fabre et C. Gardiès (2010) nomment de « nouvelles formes médiatrices » en (re)pensant la médiation documentaire sous d’autres formes, adaptées aux pratiques infor- mationnelles des usagers-internautes, et proposant une plus-value dans le traitement et la production de l’information documentaire. C’est ainsi que le logiciel PMB s’appuie sur
« la formidable dynamique communautaire du Web 2.0 », dans une volonté de positionner l’Opac comme « une plate-forme d’échanges et de recommandations entre le public et les professionnels, au centre de laquelle se trouve la collection » (BBF, 2007-3).
Pour participer avec force à la redéfinition de l’expertise professionnelle des docu- mentalistes et bibliothécaires, plusieurs articles appartenant à des numéros publiés en 2013 dans la revue Documentaliste-Sciences de l’Information insistent sur la mobilisation d’une « culture informationnelle » (Doc-SI, 2013-3a) par les professionnels, dont un auteur souligne qu’ils « gagneront à disposer d’une véritable culture documentaire (…) pour aider leurs usagers à s’orienter dans l’univers numérique dans lequel désormais tout baigne » (Doc-SI, 2013-3b). Cette revendication d’une culture informationnelle plus large que la culture bibliothéconomique dite « de base » par l’un des auteurs fait écho à la distinction que Viviane Couzinet, chercheure en SIC, opère entre la culture de l’information, que tout individu se doit de posséder pour évoluer dans la société de l’information, et la culture informationnelle, qui, elle, est détenue par les professionnels de l’information. Cette culture informationnelle est alors référée aux Sciences de l’Information et de la Communication, et permet aux professionnels d’affirmer une expertise liée aux objets info-documentaires à la fois technique, intellectuelle, mais aussi épistémologique (Couzinet, 2008).
3.4. Un usager repositionné
Sans surprise, la lecture des revues professionnelles permet de voir dessinée une figure de l’usager à travers le discours des auteurs. Ceux-ci emploient régulièrement dans la revue Bulletin des Bibliothèques de France comme dans la revue Documentaliste-Sciences de l’Information, le qualificatif d’« exigeant » pour caractériser l’usager des systèmes d’infor- mation. L’on sent poindre dans certains discours un déséquilibre vécu face à ce nouvel usa- ger, « de plus en plus exigeant », et qu’il convient de « combler » (Doc-SI, 2007-1c : 162).
3.4.1. Un usager « astreignant »
Les auteurs dressent le portrait d’un usager qui, historiquement, a pour charge de s’ap- proprier les normes de référencement bibliographique, et les outils de catalogage. Comme pour l’organisation documentaire, les auteurs font ainsi état d’un usager dont les usages et pratiques bibliothéconomiques seraient inscrits dans une historicité forte, déterminés au commencement de l’histoire du catalogage.
Mais les auteurs notent rapidement une tension entre le souci professionnel de performance des catalogues et les besoins exprimés par les usagers. Est soulignée la dichotomie entre les promesses d’utilisabilité des bases de données et leurs usages effectifs par les utilisateurs.
Il est même question de « la grogne des utilisateurs d’information face à la complexité et la multiplicité des interfaces et des systèmes : ils souhaitent être informés « simplement » et rapidement » (Doc-Si, 2007-1b). Les usagers « réclament plus d’attention, des services individualisés », soulignent des auteurs (Doc-SI, 2007-2 : 165), qui pointent aussi une revendication de « pouvoir sur les collections » émanant des usagers. Cette exigence de la part de l’usager confine même pour certains à l’opération d’une « dictature » vis-à-vis des professionnels (BBF, 2012-3b : 31). Le portrait que certains contributeurs de la revue BBF présentent de leurs usagers est d’ailleurs peu positif : « Le tout, tout de suite et sans effort devient leur exigence » (BBF, 2005-5).
De manière plus générale, le comportement quotidien des usagers face aux objets et outils info-documentaires alerte les professionnels de la documentation et des bibliothèques sur la conception des interfaces de consultation, notamment, lesquelles doivent s’affranchir d’un modèle orienté plutôt système vers un modèle orienté usager.
Il convient de « faciliter la vie de l’usager » (Doc-SI, 2005-2 : 122), et cette facilitation passe par une plus grande personnalisation des modèles de thésaurus, des interfaces de recherche, ou encore des présentations des résultats et suggestions de résultats effectuées par le système de recherche d’information. La préoccupation des professionnels semble se cristalliser pour ce faire autour de la problématique du langage de requête ; il est question de penser un vocabulaire qui soit « le plus accessible possible à l’utilisateur pour lui faciliter la recherche d’information » (Doc-SI, 2007-1c : 70).
3.4.2. Au cœur d’une architecture de participation
Dès 2002, lors d’une journée d’étude abordant les tensions entre indexation automatique et langage naturel, les auteures d’un article, membres de l’ADBS, insistent sur la nécessité de penser des possibilités d’interaction entre usagers et professionnels, ces derniers devant
avoir conscience que « les utilisateurs souhaitent désormais disposer d’écrans de recherche simples et conviviaux » (Doc-SI, 2002-6 : 328). Plus encore, les usagers doivent être pris en compte dans le processus de production de l’information, notamment via la curation sociale ou encore la possibilité de commenter les ressources disponibles par le biais des systèmes de recherche d’information
Cette implication forte de l’usager dans une architecture de participation, qui n’a pas encore fait vraiment ses preuves de manière effective, exige toutefois selon les auteurs de Documentaliste-Sciences de l’Information d’organiser des formations à destination des usagers, afin notamment que ceux-ci perçoivent plus clairement le travail des documenta- listes (capacité de décentration cognitive) et que la mise en dialogue entre les deux types d’acteurs soit facilitée.
Conclusion
Synthèse des corpus
Les propos tenus dans la revue Bulletin des Bibliothèques de France témoignent d’une profession profondément affectée par les bouleversements connus par l’ordre documentaire cette dernière décennie. Le malaise des professionnels est ainsi fortement ressenti à travers un vocabulaire très emphatique, qui symbolise le deuil à faire d’une utopie et l’acceptation d’une rupture à l’œuvre.
La charge critique contre l’impact des évolutions du Web 2.0 sur l’organisation documen- taire traditionnelle, les fonctions des systèmes de recherche d’information à champs structurés, et la profession de documentaliste est dépassée par les auteurs du corpus Documentaliste- Sciences de l’Information qui adoptent dans les dernières années une posture constructive, visant à émettre des propositions pour améliorer la performance des catalogues, au regard des besoins et comportements suscités par le développement des outils du Web 2.0., lequel devient alors un allié de la rénovation des gestes et outils bibliothéconomiques.
Cette analyse de discours extraits de revues professionnelles en documentation et bibliothéconomie met en lumière avec force l’utopie d’une documentation orientée usa- ger, garantissant un accès immédiat, simple, et personnalisé à l’information. Cette utopie n’est en aucun cas nouvelle. Tout au contraire, elle s’inscrit dans la lignée des utopies de la documentation, portées par les professionnels de la documentation, ainsi que de grandes figures de ce domaine tels Paul Otlet, défendant le document et le primat de l’usager dans le traitement de celui-ci.
Perspectives
Cette première analyse laisse toutefois entrevoir les évolutions progressives en matière de performance des catalogues, et la difficulté à plusieurs égards pour les professionnels des bibliothèques et de la documentation, de se positionner face à l’usager et d’enrichir les offres techniques disponibles sur le marché du traitement de l’information. Ce premier travail de repérage des logiques collectives constitue le début d’une réflexion que nous souhaitons approfondir ensemble sur les utopies de la documentation.
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