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De la guerre, ils ne savent qu’une chose : elle est finie

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Academic year: 2023

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I I

LES FORCES EN

PRESENCE

AU LENDEMAIN DE L’ARMISTICE

Lorsque le clairon de l’armistice sonne Cessez le feu, au matin du 11 novembre 1918, quelles sont les forces en pré- sence? Les Alliés n’ont plus devant eux une Allemagne unie, comme elle l’était jusqu’ici. L’Empire n’existe plus, la République n’existe pas encore. Des forces confuses s’agitent e t vont lutter entre elles pour s’emparer du pou- voir. On peut les répartir en quatre groupes distincts : l’armée, l’État-Major, le gouvernement de Berlin, les révo- lutionnaires. Entre eux, la bourgeoisie, amorphe e t comme frappée de stupeur, hésite, indécise, e t ne sait à qui se rallier.

Ces groupes, quel esprit les anime? Que représentent-ils pour le pays? Quelles sont, enfin, leurs positions respec- tives?

L’armée a déposé les armes. Les combattants du front ont tellement lutté que les choses se déroulent devant leurs yeux avec l’aspect brumeux e t irréel que leur confé- rent l’insomnie e t la fièvre. Ils se sont battus jusqu’à la fin et sont brisés de fatigue. De la guerre, ils ne savent qu’une chose : elle est finie.

se pré- sente comme la libération, au milieu des larmes de joie e t des acclamations de toutes les provinces séparées de la mère patrie depuis l’arrivée de l’envahisseur,

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le soldat allemand, lui, se réveille d’un affreux cauchemar et ne trouve dans sa tête qu’un vide angoissant. Que sera demain?

I1 l’ignore. I1 n’a qu’une idée, mais celle-là le tient comme une obsession : rentrer chez lui, retrouver sa maison, oublier

Au contraire de nos hommes, pour qui (( demain

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L A FI N D E L’ARMBE IMPBRIALE 37 ces quatre années chargées à la fois de trop d’espoirs e t de trop de désillusions.

A-t-il gagné la guerre? Assurément pas. Ces derniers mois lui ont bien montré de quel côté étaient les vainqueurs. La retraite incessante, les munitions qui n’arrivent pas, les effectifs qui fondent, les vivres qui se raréfient, le matériel qui s’use e t n’est pas remplacé sont des indices trop nets pour qu’il puisse s’y tromper. Mais est-il vaincu? Sur ce point, il hésite. La défaite, il y a souvent réfléchi au cours de ses nuits de veille. I1 se l’est représentée comme une déchéance, un sentiment de honte, une aggravation de ses maux. Pourquoi donnerait-on sa vie, si la défaite n’était pas pire que la mort? Or, il s’est battu jusqu’à l’extrême limite de ses forces et, lorsqu’il dépose ses armes, il ne ressent aucun remords : il exécute un ordre, le dernier de la guerre. Loin de représenter un accroissement de souffrances, la cessation des hostilités marque la fin de son calvaire. Si ses chefs n’étaient pas là pour l’en empêcher, il fraterniserait volontiers avec les hommes d’en face, que cinquante-deux mois de souffrances communes ont rendus plus proches de lui que ses compatriotes de l’arrière. Déshabitué depuis longtemps à penser par lui-même, les idées et les choses se brouillent dans sa tête. Qu’on ne lui parle pas d’hier, qu’on ne lui ,parle pas de demain. Seul l’instant présent compte.

E t ce présent est rempli par deux sentiments également impérieux : la satisfaction du devoir accompli et le besoin de sommeil.

t

r *

Tout autre est la situation de l’fitat-Major. Le Haut- Commandement se rend parfaitement compte de la débâcle e t possède tous les éléments nécessaires pour en mesurer l’étendue. Mais si l’armistice marque pour lui la fin des hostilités, il ne marque nullement la fin de la lutte. A peine la guerre contre les Alliés est-elle terminée qu’une tâche nouvelle commence : vaincre les ennemis de l’intérieur, écraser la révolution, empêcher le pays de glisser à l’abîme.

Pour cette lutte, dont l’enjeu est d’une gravité exception- nelle, 1’Etat-Major doit mettre tous les atouts de son c6té.

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HISTOIRE D E L’ARMBE ALLEMANDE

Le passé, déjà, lui en assure de formidables. Dès avant la guerre, il jouissait d’une autonomie pour ainsi dire complète. Son pouvoir n’était limité que par celui de la Couronne. Aucune autorité supérieure ne contrôlait ses actes 1. Dans les États démocratiques, toutes les affaires militaires relèvent de la compétence d u ministère de la Guerre. Mais pas en Prusse. Du jour où la constitution d u Landtag a permis de craindre l’immixtion des civils dans les questions de l’armée, le Roi a libéré l’État-Major de la tutelle du ministère. L’armée a pris en main ses propres destinées et n’a plus eu de comptes à rendre qu’au seul souverain. Après 1871, quand la Prusse a imposé son hégé- monie a u x princes du Bund, la situation est restée inchan- gée. Le ministre de la Guerre n’est que l’intendant de l’État-Major, chargé de faire savoir au Parlement - et de faire voter par lui - le montant des crédits nécessaires à l’armée.

Or, si l’État-Major ne devait, avant la guerre, aucun compte au Reichstag impérial, à bien plus forte raison n’en doit-il pas à présent au Reichstag démocratique qui a chassé les Hohenzollern, trahi la Constitution et favorisé l’éclosion d u mouvement révolutionnaire z. I1 n’a jamais reconnu d’autre maître que l’Empereur. Depuis que celui-ci a quitté le pays, le Haut-Commandement allemand ne relève plus que de lui-même, c’est-à-dire du Maréchal Hindenburg.

A ces atouts, d’ordre historique, viennent s’en ajouter d’autres, d’ordre psychologique. L’État-Major est convaincu que l’Allemagne ne s’accommodera jamais de la démocratie, e t qu’elle préférera toujours la puissance à la liberté. Or, cette puissance, aucun parlement ne la lui apportera jamais.

Le passé de la plupart des partis qui le composent est jalonné de grèves et de révoltes qui donnent à leur pouvoir u n caractère douteux. Tous leurs avantages ont été conquis au détriment de l’autorité. Tandis que l’État-Major, lui, s’enorgueillit d’un passé glorieux. Trois guerres successives

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contre le Danemark, contre l’Autriche, contre la France

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lui ont donné la réputation d’être invincible. Von Schlief-

1. En dehors des questions budgétaires.

2. Le chef du Parti extrémiste, Karl Liebknecht, condamné à une peine de prison pour menées défaitistes, ne venait4 pas d’être amnistié huit jours auparavant?

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LA FIN DE L’ARMÉE IMPÉRIALE

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fen n’a-t-il pas écrit, avant 1914, que le Haut-Commande- ment allemand détenait (( le secret de la victoire n? Secret technique? Sans doute, mais plus encore secret moral et religieux. Le Grand État-Major est l’incarnation terrestre

(( du Dieu qui n’abandonne jamais aucun Prussien 1).

Par suite de l’abdication du Kaiser, son indépendance est sortie grandie de la tourmente. Mais son prestige ? C’est lui, à présent, qu’il va falloir protéger. I1 importe pour l’État- Major de persuader aux autres

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e t de se persuader à lui-même - que le (( secret de la victoire )) est resté entre ses mains. Matériellement e t psychologiquement il va s’ef- forcer de minimiser la portée de sa défaite. La responsabilité de la débâcle, il la rejettera sur d’autres - sur les civiIs, sur les démocrates, sur le gouvernement de Berlin. D’ailleurs les événements ne sont-ils pas là pour lui donner raison?

Ce n’est pas lui qui a entamé les négociations avec les Alliés, - c’est le prince Max de Bade. Ce n’est pas lui qui a signé le télégramme acceptant leurs conditions,

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c’est (( le Chancelier D. Ce n’est pas lui qui a conclu la convention d’armistice, - c’est Erzberger. Enfin ce n’est même pas lui qui a demandé l’abdication du Kaiser,- c’est le Cabinet de Berlin. Tel que nous l’avons vu à Spa, au matin du 9 novembre, tel il restera au cours des semaines qui vont suivre : les généraux se grouperont plus étroitement que jamais autour du Maréchal Hindenburg; c’est le seul dont ils accepteront les ordres,.parce que c’est le seul, en l’ab- sence du souverain, dont ils reconnaissent l’autorité. Quels que puissent être les problèmes de l’avenir, une tâche immédiate les requiert tout entiers : ramener les troupes en Allemagne pour conjurer la catastrophe e t sauver l’armée pour sauver le pays.

* *

Pour le gouvernement de Berlin, par contre, la défaite représente en même temps une victoire. L’abdication de l’Empereur couronne les vœux des partis de gauche. Le 9 novembre marque pour eux l’aboutissement d’une lutte acharnée contre Bismarck, contre Bülow, contre Bethmann- Hollweg, contre tous les Chanceliers qui se sont succédé au

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HISTOIRE D E L’ARMBE ALLEMANDE

gouvernement. C’est le triomphe des libéraux de 1848 sur les Hohenzollern, la revanche de la petite bourgeoisie sur l’aristocratie militaire. Ceci explique en partie la hâte des socialistes à renverser le Cabinet, à chasser Guillaume II, à conclure la paix l. Ce qu’ils veulent avant tout, c’est réformer la Constitution, convaincus que l’avènement de la démocratie assurera au pays une longue ère de bonheur et de prospérité. Tous les autres problèmes leur semblent secondaires à côté de cet acte solennel qui confirmera leur autorité. Ils ne voient pas qu’une République, enveloppée dès sa naissance dans les langes de la défaite, est irrémédia- blement vouée à l’impopularité. Ils ne se rendent pas compte qu’ils vont se heurter bientôt à une impossibilité absolue : persuader la nation allemande que la fondation de la République a été non point un jour de deuil, mais un jour de gloire qu’il faut fêter avec enthousiasme et sans arrière-pensée.

Ils comptent sur le temps pour effacer les ombres du tableau. Mais le temps ne fera que les accentuer. D’ailleurs le gouvernement de Berlin est lui-même très divisé. Tiraillé entre les socialistes majoritaires et les Indépendants, il est réduit à une impuissance totale, et doit adopter, pour se faire tolérer, le titre révolutionnaire de (( Conseil des Com- missaires du Peuple ». Ce n’est là qu’une façade. Dès que la vague rouge sera passée, le gouvernement prendra un aspect plus bourgeois. Les élections du 19 janvier 1919 révéleront la désunion profonde d u pays. Elles créeront une Assemblée absolument hétérogène, où des sociaux- démocrates siégeront à côté de catholiques, de pangerma- nistes e t de représentants de l’industrie lourde. Son ambi- tion sera de substituer à l’Allemagne impériale et militaire une Allemagne nouvelle, socialiste et technique. Mais une grande partie de ses élus sera secrètement à la dévotion du grand capital. Où le gouvernement trouvera-t-il, dans ces conditions, la cohésion, la vigueur et le désintéressement

1. Depuis la déclaration de Wilson du 23 octobre, Spartakistes e t Indépen- dants ne cessent de répéter, par la voix de Liebknecht, d‘Haase et de Rosa Luxem- burg, u que seule la présence de l’Empereur et des généraux empéche 1’Alle- magne d’obtenir une paix équitable n. Sitôt qu’ils auront disparu, a les Alliés passeront l’éponge Bur le passé u.

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LA F I N D E L’ARMÉE IMPÉRIALE

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nécessaires pour surmonter les dificultés des années qui vont venir?

Courageusement, mais imprudemment, il a assumé la responsabilité de négocier avec l’ennemi e t de conclure l’armistice. C’est lui qui signera, dans quelques mois, le traité de Versailles. I1 compte sur la reconnaissance du peuple auquel il a apporté la paix e t une Constitution libérale. Mais le peuple, qu’il acculera au désespoir par l’inflation e t le chômage, ne verra bientôt en lui que l’arti- san de son déshonneur.

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Restent les révolutionnaires. Au lendemain de l’armis- tice, ceux-ci sont, en fait, les maîtres de l’Allemagne. Ils se présentent à nous sous deux aspects différents : les Conseils de soldats et le Parti Socialiste indépendant.

Les Conseils de soldats, copiés sur le modèle des Soviets, se sont constitués spontanément aux premiers jours de novembre. Encore inconnus à la fin d’octobre, on en compte plus de dix mille une quinzaine de j o u r s plus tard.

La structure de ces Conseils est relativement simple e t trahit, en plein chaos, le goût inné de l’Allemand pour la hiérarchie. D’abord chaque régiment élit un Conseil de caserne. Puis l’ensemble des Conseils de caserne cantonnés dans la même ville élit un Conseil de garnison. Enfin chaque Conseil de garnison envoie des délégués a u ministère de la Guerre à Berlin (ou à Munich, pqur la Bavière). La même procédure est adoptée dans les Etats-Majors de brigades, de divisions e t de corps d’armée ainsi que dans les usines militarisées. L’ensemble de ces délégués constitue le I( Congrès des Conseils d’ouvriers e t de soldats du Reich I), à la tête duquel se trouve un bureau de vingt-sept membres nommé

(( Comité central )) ou Zenlralrat. C’est ce Comité qui a remis le pouvoir exécutif à un Directoire de six membres nommé (( Conseil des Commissaires du Peuple I), dont Ebert a assumé la présidence a u soir du 9 novembre.

Révolutionnaires de fait, puisqu’ils ont supplanté p a r la force l’ancienne hiérarchie impériale, les Conseils de sol- dats ne sont cependant pas tous révolutionnaires de ten-

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42 HISTOIRE DE L ’ A R M ~ E ALLEMANDE

dance,

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e t c’est là une des anomalies de la révolution allemande. De par leur structure à trois échelons, calquée sur celle de l’armée, ils sont constitués suivant u n schéma géographique plutôt que politique. Des éléments très diffé- rents les composent, puisque leurs membres sont élus non d’après leurs opinions mais d’après les régiments et les garnisons dont ils font partie. C’est ce qui explique leur opportunisme et leurs différences de réaction, selon qu’ils représentent des unités du front, des unités des étapes, ou des unités de l’arrière.

Les socialistes indépendants (ou U. S. P. D.) dont l’aile marchante prendra bientôt le nom de (( Spartakus )) 1 sont infiniment plus radicaux que la plupart des Conseils de soldats. Ils représentent un groupement politique conscient des buts qu’il poursuit, même s’il ne voit pas très clairement le moyen d’y parvenir. Ce parti est issu, en avril 1917, d’une scission avec le groupe socialiste du Reichstag dont il cons- tituait l’extrême gauche 2. Son passé est donc récent. Mais ses chefs, guidés par l’exemple de Lénine et de la révolution russe sont animés d’une ardeur enthousiaste. Leur tactique va consister à fournir des meneurs a u x Conseils de soldats et à les entraîner dans leur sillage. Leur ennemi mortel n’est pas t a n t le gouvernement de Berlin, a u sein duquel ils ont réussi à introduire quelques-uns de !eus amis, que le Grand État-Major. Car ils servent l’un et l’autre deux mystiques inconciliables : au dogme de la déification de l’État incarné par les officiers, ils opposent le rêve de la fraternité prolétarienne.

E n cette matinée de novembre où le tocsin sonne à toute volée, ils s’attendent à voir tomber les frontières, à voir tous les peuples d’Europe échanger le baiser de paix. Pour eux, le 11 novembre n’est ni une victoire ni une défaite : ce n’est rien de moins que l’aube des temps nouveaux.

1. I1 y aura alors les Spartakistes et les Indépendants, dont les chefs respeo tifs seront Liebknecht et Ledebour. Seules des nuances de doctrine sépareront ces deux groupes qui marcheront presque constamment la main dans la main.

2. A ce moment, Haase, Dittmann e t Barth avaient refusé de s‘associer plus longtemps a la politique adoptée par les Socialistes en 1914, et selon laquelle les Sociaux-démocrates avaient décidé de soutenir le gouvernement impérial et de voter les crédits militaires pour la guerre. Ils avaient entraîné avec eux une mino- rité de dkputés, qui avaient alora constitué le parti des I Socialistes indépendants D,

(V. S. P. D.) par opposition avec les a Socialistes majoritaires D (ou S. P. D.).

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