Rien ne serait plus à la mode, paraît-il, que la philosophie. Mais laquelle ? De quoi parle-t- on, lorsqu’on lance le mot philosophie ? D’une histoire des idées et des grandes postures de- vant la vie ? De l’ensemble hétéroclite de la sa- gesse humaine théorisée ? Rien de tout cela, affirment de jeunes philosophes qui commen- cent à constituer une clique, un mouvement, quel que chose qui s’affirme. Il faudrait, disent- ils, repenser à nouveaux frais l’expérience con- crète des humains. Pas les grandes choses, les abstractions, les idées généreuses, mais le quotidien, le vulgaire, ce qui dérange.
Dans cet esprit vient de sortir un livre magni- fique.1 Beaucoup plus qu’un essai s’ajoutant à mille autres : un manuel de survie. Avec une époustouflante agilité philosophique, Pierre Zaoui, un de ces penseurs nouvelle vague, y explore le détail de notre condition. Plutôt que de célébrer la vie libre et heureuse – celle que l’on aimerait avoir – et cela seulement, il se penche sur la tristesse, la souffrance, la mala- die, la mort, les douleurs de l’existence, les ca- tastrophes intimes. Pour décrire ce monde, il part de la vie qui grouille, des «idées du poil, de la boue et de la crasse». Les concepts clas- siques ? Ils manquent de prise, explique-t-il.
Avec eux, on prétend dire la vie, mais en réalité, on la «pétrifie», on «l’embaume», on falsifie ce qui en fait sa substance.
Pour comprendre quelque chose au déclin de la vie, à la maladie, aux «marécages de l’affec- tivité et de la perception», il faut, dit Zaoui, «y aller». Autrement dit, prendre sa lampe frontale, son courage, son bagage rationnel et émo- tionnel, et descendre dans les bas-fonds de l’existence. Observer les «expériences som- bres, impudiques, brûlantes, vulgaires de la singularité subjective mais commune».
«Y aller», donc, c’est partir quoi qu’il en coûte sur les lieux du conflit, essayer de s’enfoncer
«sans se perdre» dans les expériences «à la fois les plus communes et les plus singulières, les plus atroces et les plus vivifiantes».
A chaque page, Zaoui convoque les philoso- phes, leur demande leur avis – et bien souvent montre qu’ils n’ont pas bien vu ce qui se joue.
Les philosophies antiques ? Lorsqu’on est ma- lade, elles peuvent donner un coup de main.
Mais temporaire. Partiel. Et finalement dépassé.
Car, et c’est là le nœud de l’affaire : tout change – en particulier la relation à la maladie – à la suite de la formidable accélération des techniques et des savoirs sur l’humain. Que la médecine soit devenue précise, efficace et sur- tout prédictive bouleverse la manière de souffrir, le paysage intérieur, la détresse de la cons-
cience de soi. L’homme moderne doit affronter une maladie dont la progression et l’inéluctabi- lité lui sont annoncées avec une précision – et une violence – radicalement nouvelle. Il a un contrat de plus en plus précis sur son exis- tence, comme s’il était poursuivi par un tueur à gages. Le savoir a transformé et aggravé les dégâts portés à son intime. Si bien que les phi- losophies qui lui disent que sa souffrance n’est qu’une souffrance de la souffrance le font un peu sourire.
Mais surtout, à cause de son efficacité, la médecine moderne a allongé le temps de la maladie. Elle a même fait pire : elle a aboli le statut de bien portant. Nul n’échappe désor- mais à la maladie. Finie, la santé parfaite que promettaient les sagesses antiques. L’espoir d’une vie sans trouble n’existe plus : tous, nous sommes tissés de maladies prédites ou déjà en prémisse. La médecine moderne en est ré- duite à promettre des «petites santés».
Du coup, l’ensemble du paradigme vie-maladie se trouve mis cul par-dessus tête. «C’est toute la vie qui est finalement maladie, être malade c’est tout simplement vivre», écrit Zaoui, repre- nant une des grandes intuitions de Canguilhem.
Et sur ce retournement se greffe un para- doxe : seuls les malades peuvent connaître une
«grande santé», parce qu’eux seuls compren- nent vraiment que toute la vie est animée d’un mouvement pendulaire, que l’équivoque de la maladie n’est pas une anomalie mais la vie tout court. Et si leur santé est peut-être plus vraie, plus grande que celle des bien portants, c’est parce qu’elle n’est plus abstraite, ni apeurée, mais s’est construite en faisant face, d’une ma- nière résistante, affirmée, personnalisée. La maladie débarrasse des formes «vulgaires», potentiellement pathogènes, de la santé : cette préoccupation quotidienne des hypocondria- ques gâtés que sont les bien portants. Enfin, la santé des malades est grande parce qu’elle révèle une «puissance permanente» de gratifi- cation de la vie et d’expulsion de la mort.
La maladie, pour Zaoui, ressemble à un «pen- dule équivoque». On ne «tombe» pas malade : on oscille. Surtout au début. Loin de n’appor- ter que souffrance, diminution, enfoncement, la maladie est successivement souffrance et soulagement, chute et relève, bas et hauts. Le malade finit par comprendre que «penser sa maladie et l’ignorer à la fois, s’y attacher et la refouler, là est son expérience même…».
Sauf qu’un jour, dans la maladie grave du moins, l’oscillation s’arrête. Pas en un apaise- ment, mais sur «un calme douteux et inquié- tant». Les bornes des possibles de la vie se
sont rapprochées. Il ne s’agit plus que de per- sévérer dans son être. C’est l’entrée dans un
«égoïsme sans ego», pour reprendre la formule de Blanchot. Mais ce n’est jamais que cela.
Le véritable problème, affirme Zaoui, n’est pas que nous peinons à donner un sens à la mort.
Mais que nous ne sachions plus en donner un à la maladie. C’est l’oubli que la maladie est la vie même : non pas un à-côté dont il faudrait vite se sortir, non pas un état exceptionnel qu’il faudrait plaindre et éviter, mais bien la vie – ce qu’elle a de pire et de plus intéressant. Nous ne sommes pas des «êtres-pour-la-mort» comme le pensait Heidegger. Nous sommes des «êtres- pour-la-maladie».
Lisez ce livre : il est un hymne à l’existence, jus- qu’au bout, jusqu’au pire, au-delà même des limi tes, un chant à la gloire de l’humain qui est capable de faire de tout une vie, de vivre le pire en tant que pire, dans l’atrocité de la réa- lité, mais là encore de dénicher une lumière, de dégager une vérité sur lui, d’exister, de se tenir debout. A bien des égards, il fait figure d’une thérapie anti-Exit. Exit, pas toujours, mais bien souvent, c’est l’épicurisme : une volonté con cep- tuelle et hautaine. Zaoui, quant à lui, essaie de penser jusqu’où il est possible de vivre – d’être soi, d’aimer – dans les zones proches de la mort.
A aucun moment, Zaoui ne cède au culte de la belle mort ou de la mort héroïque. Nulle trace chez lui de bravoure ou de chevaleresque. Rien n’est pire, plus régressif, plus dangereux même, selon lui, que la posture de surplomb devant l’expérience de la maladie.
Un «manuel de survie» ? Oui. Mais attention : pas de trucs, dans ce livre. Seulement un voyage d’une grande beauté dans les infinies coulis- ses de la souffrance, une mise à mal de mille et une idées reçues. Et, au bout, la réalité regar dée dans les yeux. Face aux «corps ef- fondrés», aux «douleurs sans noms», aux «diar- rhées humiliantes», il n’y a que «l’effort increva- ble pour continuer», effort tout à la fois tragique, joyeux et mystérieux.
Pour Zaoui, il ne s’agit pas à la fin de sur- vivre, mais, ce faisant, de «sur-vivre» : d’inven- ter sans cesse, dans la maladie et la détresse, pour reprendre le mot du grand Canguilhem, de «nouvelles allures de la vie».
Bertrand Kiefer
Bloc-notes
2216 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 17 novembre 2010
Un somptueux manuel de survie
1 Zaoui P. La traversée des catastrophes. Philosophie pour le meilleur et pour le pire. Paris : Ed. du Seuil, 2010.
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