Extrait de la publication
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LE TRÉSOR
DES
CONTES
OUVRAGES D'HENRI POURRAT
Aux ÉDITIONS GALLIMARD LE TRÉSOR DES CONTES (qua-
tre tomes publiés).
Romans
LA COLLINE RONDE (en coll.
avec Jean L'Olagne).
LE MAUVAIS GARÇON.
GEORGES OU LES JOURNÉES D'AVRIL.
Enquêtes, Souvenirs, Essais VENT DE MARS.
LE CHEMIN DES CHÈVRES (ill.
par Berthold Mahn)..
LE SECRET DES COMPAGNONS.
LES SORCIERS DU CANTON.
LES JARDINS SAUVAGES.
LA LIGNE VERTE.
LE BOSQUET PASTORAL.
LES MONTAGNARDS (poèmes).
CHEZ D'AUTRES ÉDITEURS
Contes
LES CONTES DE LA BÛCHE-
RONNE.
TROIS CONTES DE LA COLÈRE (ill. par Albert Uriet).
CONTÉ SOUS L'ALISIER (ill. par Ph. Kaeppelin).
LES LÉGENDES D'AUVERGNE (ill. par Berthold Mahn).
LES CONTES DU PRÉ CARRÉ (ill. par Ph. Olivier).
Romans
GASPARD DES MONTAGNES (ill.
par François Angeli).
LE CHASSEUR DE LA NUIT.
MONTS ET MERVEILLES.
LA BELLE MIGNONNE.
Enquêtes, Souvenirs, Essais DANS L'HERBE DES TROIS VAL-
LÉES (ill. par François An- geli).
LA CITÉ PERDUE.
L'HOMME A LA PEAU DE Loup.
LE CHEF FRANÇAIS.
LA VEILLÉE DE NOVEMBRE.
TOUCHER TERRE.
LA PORTE DU VERGER.
LE BLÉ DE NOËL.
L'ÉCOLE BUISSONNIÈRE.
SOUS LE POMMIER (ill. par Henri Charlier).
LE SAGE ET SON DÉMON.
Voyages et Nature
Ceux D'AUVERGNE.
EN AUVERGNE (tome 1 et II).
LE TEMPS QU'IL FAIT (ill. par Henri Charlier).
Histoire et Religion
L'HOMME A LA Bêche.
SULLY ET SA GRANDE PASSION.
HISTOIRE FIDÈLE DE LA BÊTE EN GÉVAUDAN (ill. par Ph.
Kœppelin).
LA MAISON-DIEU.
LA BIENHEUREUSE PASSION.
LES SAINTS PATRONS.
LES SAINTS DE FRANCE.
HENRI POURRAT
LE TRÉSOR
DES
CONTES
nrf
GALLIMARD j, rue Sébastien-Bottin, Paris VII'
10* édition
Il a été tiré de cet ouvrage six cent cinquante-cinq exemplaires, savoir vingt-cinq exemplaires sur chiffon d'Auvergne, dont vingt numérotés de I à XX, et cinq, hors commerce, marqués de A à E; quatre-vingts exemplaires sur vélin pur fil Lafuma-Navarre, dont soixante-quinze numérotés de i à 75, et cinq, hors commerce, marqués de F à J; et cinq cent cinquante exemplaires sur alfa Navarre, reliés d'après la maquette de Paul Bonet, dont cinq cents numérotés de 76 à 575, et cinquante, hors commerce,
numérotés de 576 à 625.
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays, y compris la Russie.
Copyright by Librairie Gallimard, 1953.
LE CONTE
DE LA TROP FIÈRE PRINCESSE
IL y avait une fois un roi il avait une fille toute royale.
Belle comme un soleil entre les autres filles! Et le
cœur comme un morceau d'or généreuse, hardie. Mais fière! Par trop fière, croyant trop que tout lui était dû. Rien n'était assez beau, assez relevé pour elle.
Elle venait à l'âge de s'établir. Et son père entendait la voir mariée. Il le fallait pour ses affaires de roi, et qu'il y eût un héritier en ce royaume.
Mais elle! Dieu sait s'il en était venu, des princes et des fils de baron, par ribambelles, jetant des feux d'or et d'argent, pliés d'échine devant la fille du roi.
Elle valait tous les respects, toutes les soumissions.
Tout de même, elle n'était pas au-dessus des humains!
Il lui faudrait bien prendre un homme. Mais aucun ne lui convenait. L'un louchait, et l'autre était bigle; l'un clochait et l'autre marchait raide comme s'il avait avalé
son épée. Enfin, cela manquait toujours par quelque
endroit.
Son père d'abord a bien pris l'exigence. Lui aussi, il la tenait pour la reine des filles. Ce qu'elle disait était bien dit; ce qu'elle pensait était bien pensé.
Est venu un temps pourtant où le roi a dû se souve-
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nir qu'il était sire le roi. Et que le royaume demandait un héritier. Comme sa fille ne se hâtait point de choisir un mari, de jour en jour il s'est monté contre elle. Fina- lement, il a pris sa résolution.
Il fallait tous les faire venir, les grands, les gros, les petits, les bêtes, et il la mettrait en demeure de se déci-
der.
Cela n'a pas tellement plu à la princesse.
Au jour marqué, quand ils se sont présentés, avec toutes les dorures, toutes les courbettes qu'on imagine, il n'y a eu ni roi, ni prince, ni duc, ni seigneur qui ait trouvé grâce devant elle. Elle, elle avait l'oeil grand et doux, mais si malin!Prompte à saisir comme pas une de ces filles moqueuses le plus petit ridicule, la plus petite tache. Le roi les avait tous fait ranger sur le cou- dert, le préau, devant le château, ma foi, comme des ânes en foire. Il la força à passer devant tous. Elle les expédia tous d'un mot. L'un avait les dents mal rangées, et l'autre le nez trop pointu. Ou c'était une mine d'écureuil, un son de voix désagréable. Enfin, chacun eut son paquet.
Elle arrive au dernier, celui que le roi avait gardé pour la bonne bouche. Plus reluisant qu'un flambeau! Et aussi fier garçon, sans mauvaise fierté, qu'elle était fière fille.
Mais elle, elle s'était butée de plus en plus. Elle ne le regarde même pas. A peine un coup d'œil à cette tête!Il
se tenait le col baissé devant elle.
« Celui-là non plus ne saurait faire, a-t-elle dit à son père, il a des cheveux comme des copeaux, comme les frisures d'osier de ceux qui tressent les vanneries.
Je les lisserai si bien qu'il n'en paraîtra rien, dit le prétendant, en grand respect, toujours courbé devant
elle.
Mais moi, je penserai toujours à l'agneau de la Saint-Jean, je m'attendrai à vous voir bêler. Non, non, adieu, monsieur, que Dieu vous garde! »
Et voilà donc! A chacun son va-t'en. A toi comme aux autres, beau prince!
LE CONTE DE LA TROP FIÈRE PRINCESSE
Le roi cependant paraissait ne plus pouvoir se conte- nir. Rouge comme une pivoine, il prend la princesse par le poignet, tourne les talons, la ramène au château.
Et il n'était pas à dix pas des prétendants tout déconfits, qu'il éclatait
« Comment? Lui aussi, tu le refuses! Le prince Vic- tor Le mieux fait, le plus riche, le plus vaillant de tous!
Aller refuser ce prince! Le sais-tu seulement? On est aimé des dames, quand on a des cheveux qui frisent.
Je ne sais qu'une chose, mon père, fit la belle en relevant le menton, c'est que de votre prince Victor avec toutes ses frisettes, je ne fais pas plus état que du dernier marchand de chiffons ou ramoneur! Je n'en voudrais pas pour dénouer les cordons de mes souliers
Ha, c'est ainsi, ma fille? Ha, vous le prenez ainsi?
fit le roi qui entrait dans sa froide colère. Je le vois maintenant, je vous ai trop gâtée Je vous ai même pour- rie Il faut que vous goûtiez de la misère et qu'elle vous refasse une nature. Je vais pourvoir à tout. Écoutez-moi
bien tous »
Il s'arrête sur place, se retourne vers son ministre et les gens de sa suite, de son bâton frappe trois fois la
terre.
« Je jure ici, parole de roi, vous m'entendez, que je donne ma fille en mariage au premier mendiant qui
passera. »
Il se fit un silence de consternation. Sa parole de roi!
Comment revenir là-dessus? Le ministre et les gens rentraient le cou dans les épaules. Le roi même semblait étonné de ce qu'il avait dit. Mais c'était dit, il ne pouvait
s'en dédire!
Au ton de son père, à la contenance de tous, la prin- cesse frissonna. Elle ne voulut pourtant pas se démonter.
Elle se redressa sans un mot et derrière son père rentra dans le château. Mais quoi qu'elle fît, la belle, elle n'avait plus le rire ni l'aisance que tantôt encore elle avait.
LE TRÉSOR DES CONTES Le lendemain se trouva être un dimanche.
La belle allait à la messe avec son père, charmante, fière, toute roidie encore, n'osant penser à ce qui s'était passé la veille. Tout sombre, tout froncé, comme un homme dont on vient de décorner les bœufs, le roi ne parlait pas plus qu'elle.
Un gaillard soudainement parut. Il était habillé de loques rapetassées, et que la suie avait depuis longtemps noircies. A travers des cheveux qui retombaient en baguettes, tout plats, tout gras, sa face était pareillement fort mâchurée. L'épaule chargée d'une corde et d'un paquet de buissons, il se mit à crier
« Ramoneur de cheminées Du haut en bas »
Sur quoi il s'approcha du roi, tendant la main.
« De mon état, je suis ramoneur. Mais je ne trouve pas d'ouvrage. Bons chrétiens, pour l'amour de Dieu, faites-
moi l'aumône!
Halte-là, dit le roi, se plantant comme la veille sur le bord du coudert; garçon, je n'ai pas d'ouvrage à te donner. Mais je te donne ma fille. Je monte ton ménage,
si tu veux de ma fille!
Tout de même, dit le ramoneur. Oui, demoiselle, prenez-moi-z-en mariage. »
La belle, pendue au cou de son père, pleurait comme un enfant, étouffait et tremblait.
Mais devant tous, à cette même place, ce père roi avait donné sa parole de roi!
Il a envoyé quérir son chapelain. Il a fait faire le mariage sur-le-champ, sans tambours ni sans cloches.
Ha, la belle, la pauvre belle! Elle a pu voir, alors, ce qu'elle était ce qu'elle pouvait! Réduite à rien, d'un coup, par le vouloir de son père.
Pour monter le ménage, le roi a fait donner deux tourtes dans un sac, une cruche de vin; et puis une brosse à décrotter, une brosse à reluire, une boîte à cirage.
« Comme cela, ma fille, vous aurez un état. Vous
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décrotterez les souliers de qui voudra, pour un petit sou. Et si vous avez les mains noires, vous ne ferez pas honte à votre mari le ramoneur. Allez, a-t-il dit à ce ramoneur qui se carrait, crâne comme un sergent, vous êtes mariés, adieu donc à vous deux, je n'ai plus affaire de
VOUS. »
Ils sont partis pour son château à lui, le château des trente-six pierrettes, une cabane de mauvaises pierres sans mortier, couverte d'un toit de brandon. Deux quartiers de roche y servaient de landiers et la table était faite de deux planches sur des piquets fichés en terre.
Qu'il était loin de la belle, le château de son père, ce château où elle était nourrie à bouche que veux-tu, où elle avait des valets au-devant de tous ses gestes.
Toute fille qui mari prend Elle peut dire adieu bon temps!
Mais là, c'était bien autre chose encore, passer d'un
château de roi à cette branlante cambuse.
Du fond de sa misère, elle se disait pourtant qu'elle avait une chance, son mari lui semblait d'assez douces manières, d'assez bonnes paroles.
Sur le chemin, elle lui avait demandé à qui étaient ces blés, au prince Victor! et ces prés, au prince Victor! et ces bois, ces garennes, au prince Victor encore! et ces fermes, ces moulins, ces bergeries, ces châteaux, tout, de ce côté où ils allaient, était au prince Victor. Et elle n'avait pu s'empêcher de penser que si elle avait pris le prince Victor, au lieu de donner par caprice dans des enfantillages, elle ne serait pas dans la crotte où elle venait de se voir précipiter d'un coup.
Mais puisqu'elle se trouvait mariée au ramoneur, le ramoneur il fallait aimer. Elle lui avait promis fidélité,
obéissance.
A la cabane qui devait être sa maison, la pauvre est
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arrivée bien lasse du chemin. Il lui a fallu allumer le
feu, aller à la fontaine, et monter la marmite, peler les raves, tailler le pain dans les écuelles. Enfin, elle a trempé la soupe, et elle n'en pouvait plus et pleurait en des-
sous.
Son mari lui a fait boire un peu du vin de la cruche pour lui rendre courage. Mais elle n'était pas faite à ce gros vin, ce fort vin rouge. Un frisson lui a soudain passé par tout le corps.
« Si vous le voulez bien, a-t-elle dit à son mari, demain j'irai à la ville, je vendrai cette cruche de vin et, de l'ar- gent, j'achèterai un devantier de toile, une cornette et des sabots.
Si vous voulez, lui a-t-il répondu, je vous ferai toute la courtoisie que je pourrai; mais il faudra bien que vous aussi vous gagniez votre pauvre vie pour que nous puissions vivre. »
Dans son infortune, elle s'est redit qu'elle aurait pu rencontrer pire. Elle entendait toutprendre vaillamment.
Elle était fille de roi, elle savait, de naissance, qu'il n'y a qu'un déshonneur, qui est de perdre cœur.
Le lendemain, son mari l'a accompagnée à la ville, portant la cruche et deux verres dans ses poches; elle, elle portait une selle à trois pieds pour traire les vaches.
Au bout du pont l'a installée, et lui, buissons et corde sur le dos, il est allé à sa journée.
Elle vend trois verres de vin, empoche un liard ou
deux. Arrivent des soldats. Ils se font servir à boire. Le
plus hardi lève son verre.
« A ta santé, mon joli cœur que j'aime! Tu ne me refuseras pas de trinquer avec moi?»
Elle était fille de roi, elle ne pouvait s'en tenir, elle n'était pas fille d'auberge. Elle lui répond par une gifle.
Il laisse choir le verre sur le pavé, envoie d'un furieux coup de pied la cruche rouler dans le ruisseau, insulte la marchande. Deux autres soldats l'empoignent par les
LE CONTE DE LA TROP FIÈRE PRINCESSE
bras. Il se débat. Ils se battent, le tabouret même se brise dans la bagarre. De la pauvre boutique, rien ne reste.
Elle se sauve, la malheureuse, loin de la ville, à l'aven-
ture.
Elle n'osa rentrer que le soir. S'attendant à être battue, elle ne se hâtait point d'arriver. C'était, dans ce chemin de la cabane, comme si chaque buisson l'accrochait par la jupe.
Son mari l'attendait sur le pas de la porte.
«Pourquoi n'arrivez-vous, ma femme?
Je n'ose.
Combien rapportez-vous de toute votre journée?
Je rapporte deux liards.
Hé bien, c'est déjà beau pour vous qui n'aviez jamais fait le métier. A ramoner les cheminées, moi, j'en ai gagné trente. Un autre jour, tout ira mieux pour vous.
Demain, je me mettrai sur le grand pont et je décrotterai les souliers. Vous verrez, mon mari, que nos
affaires iront. »
Le lendemain, son mari lui remet les brosses, le cirage, un petit banc qu'il avait fait. Elle va sur le pont la voilà à l'ouvrage, décrottant et cirant.
Passe bientôt un beau seigneur, doré sur toutes les coutures, et sous son grand chapeau à plumes, frisé comme les vrilles de la vigne. Il s'arrête devant le banc, il fait décrotter ses souliers.
A cet habit doré, à ces cheveux frisés, elle avait cru reconnaître le prince Victor. Toute honteuse, elle baissait le nez sur sa brosse à cirage. Ainsi, dans sa folie, la dédai- gneuse avait dit de ce prince qu'il ne serait pas digne de dénouer les cordons de ses chaussures. Et voilà qu'elle en était, là, à décrotter les siennes.
Le prince parti, elle restait si perdue, qu'elle ne prit pas assez garde. Un fardier passa trop près d'elle dans quelque encombrement. Une roue écrasa brosses, cirage, boîte, toute la pauvre boutique.
LE TRÉSOR DES CONTES
Elle revint le soir, s'attendant donc à des coups de bâton, ou pour le moins à des torgnoles. A chaque pas en avant, elle aurait voulu faire quatre pas en arrière.
Son mari de la porte la regardait venir.
« Pourquoi n'arrivez-vous, ma femme?
Je n'ose.
Combien rapportez-vous de toute votre journée?
Je rapporte trois sous.
C'est déjà beau, puisque vous n'aviez jamais fait ce métier-là. A ramoner les cheminées, j'en ai gagné soixante. Un autre jour, tout ira mieux pour vous. »
Elle lui dit bravement ce qui était arrivé et qu'elle avait perdu son gagne-pain. Il lui dit bonnement qu'il lui apprendrait à faire des paniers, des panières, que ce serait un bon métier pour elle.
Ils ont soupé d'une soupe aux naveaux, dans leur ca- bane où tous les vents se battaient; il n'y avait en guise de cheminée qu'un trou au toit; et la fenêtre, grande comme un guichet, n'était fermée que d'un volet de bois plein.
Le lendemain, il est resté à la maison. Il lui a bâti des carcasses, il se chargeait de les faire, comme du plus difficile et du plus pénible de l'ouvrage. Il lui a montré comment partager tout du long les rejets de coudre et de chêne; comment peler, parer l'osier on a fendu en quatre un bâton de bois dur; on fait sauter deux quar- tiers qui se font face; entre les deux restants on passe le scion il est pelé d'un coup. Il lui a appris à tresser les bennes, les corbeilles.
Ils travaillaient tous deux, devant le feu. On n'y voyait pas clair quand le temps était bas.
Ce n'étaient plus les matins où elle n'avait qu'à se mirer à son miroir, et à se demander ce qu'elle ferait de cette journée. Quand elle était dans la soie, les rubis.
Et maintenant, croupetonnée dans les cendres, elle s'écorche les mains aux brins, se coupe les doigts de son
LE CONTE DE LA TROP FIÈRE PRINCESSE
couteau. Il faut bien que le métier entre! Elle tâche de
rire. Endure-toi!
Mais le vent roule partout ces raclures d'osier, frisées comme la chevelure du prince, du prince Victor; et la fumée pique les yeux. Si ce n'était que la fumée.
« Écoutez-moi, ma femme, fit un soir son mari, je le vois, quoi que vous en disiez, le métier n'entre guère.
L'autre jour, je ramonais les cheminées du château on a besoin là-bas d'une aide de cuisine. Vous savez bien peler les raves, maintenant, bien laver les écuelles et vous ne cassez pas! Vous ferez l'affaire, je vous y mène
demain.
J'aime mieux tresser des paniers, dans notre ca- bane, que d'aller en service dans le château du prince Victor.
Et pourquoi donc? Vous n'avez que ce moyen de gagner votre vie, vous faire fille de cuisine. Bonne tres- seuse de paniers, vous ne le serez jamais. On dit que le prince est parti, qu'il est au château de Flamboisy, ou qui sait où. Il n'y aura pas grosse besogne. Vous serez bien payée et le soir vous rapporterez des restes à la
maison. »
Elle a soupiré mais c'était vrai qu'elle n'arrivait pas à faire grand-chose de ses dix doigts. Et le lendemain,
elle a obéi à son homme. Elle l'a suivi au château. La
cuisinière l'a engagée et l'a mise à l'ouvrage laver, éplucher les légumes, faire la vaisselle et torcher les assiettes. Le soir, au fond de sa poche, elle emportait dans un papier une moitié de caille, une aile de chapon entrelardé.
Un jour, le bruit a couru que le maître allait revenir;
qu'il allait se marier, on ne savait avec qui, mais ce seraient de grandes noces. Tout irait par écuelles. Les servantes ne parlaient d'autre chose.
La belle a dit à son mari le ramoneur qu'elle ne voulait pas retourner au château.
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« Si, si, ma femme, lui a-t-il dit. C'est une bonne place que vous avez là!
Je ferai ce que vous voudrez, je gagnerai ma vie.
Mais je vous demande en grâce de ne plus aller là-bas.
Écoutez, pour tout arranger, vous y retournerez
demain. Je vais vous faire deux grosses poches de toile vous les bourrerez de bonnes choses. Et puis, si vous voulez, vous n'y retournerez plus.»
Ainsi dit, ainsi fait. Le lendemain au matin, le ramo- neur attache lui-même les deux grosses poches sous la jupe de la belle et elle part pour les cuisines du château.
Voilà que tout y était déjà en mouvement! A rôtir, à bouillir On faisait la fête ce jour même. Le prince, brus- quement, l'avait voulu ainsi.
De la matinée jusque bien avant dans la soirée, on ne sait où donner de la tête. Et de porter des piles d'assiettes, de vider les eaux grasses, de manger un morceau sur le pouce; de remuer la vaisselle dans son baquet, de bar- boter, de frotter, d'essuyer.
La cuisinière aimait que tout roulât. Au bout de tout ce train, sur le soir, elle appelle la belle. « Allez, allez, vous l'avez bien gagné, je veux vous voir remplir vos poches, puisque c'est votre dernier soir ici! Allez, allez, je vais vous y aider! »
Elle la pousse dans l'office.
« Là, là! Encore cette tranche de pâté, encore cette aile de perdrix! Et maintenant, venez, tandis qu'ils sont à table, il nous faut voir le grand salon de compagnie où il va y avoir bal dansé. Toutes les deux, jetons-y un coup
d'oeil. »
La belle reculait, reculait, ne désirait que partir. La cuisinière, sans vouloir rien entendre, la saisit au poi- gnet, l'entraîne.
Elles n'étaient pas d'un instant dans ce salon, qu'à deux battants les portes s'ouvrent. De toutes parts afflue le beau monde. Premier de tous paraît le prince Victor.
LE CONTE DE LA TROP FIÈRE PRINCESSE
« Que font là ces curieuses? Hé, c'est la fille de cui- sine ? Il faut que la belle paie pour sa curiosité! »
La belle était toute rouge, si rouge que le feu lui sor- tait du visage. En vain, elle veut s'échapper. Le prince la prend par la main. Il la mène à la danse.
Les violonneux venaient d'entrer. Sans attendre, le
violon sous le menton, ils commencent de jouer la pa-
vane.
Un tour, deux tours, trois tours. Et au troisième, comme si quelqu'un avait dénoué les cordons, soudain, faisant grand bruit, les deux poches se détachent et tombent. Sur le parquet ciré comme un miroir, s'épar- pillent d'un coup les massepains, la tarte au sucre, les marrons de Lyon et la fine andouillette, la tranche de jambon.
La belle, folle de honte, veut se jeter vers quelque porte. Mais le beau monde,,tout haussé sur ses pointes, et tout à regarder, dans une grosse rumeur de rire et de scandale, bouche partout le passage. Et elle qui voudrait que la terre l'engloutît, part en sanglots.
Mais le prince Victor n'a point lâché sa main, il écarte ce beau monde, entraîne la belle dans un cabinet proche.
« Ha, ne soyez pas si honteuse. Vite, vite, écoutez!
Je ne peux rien entendre. Je suis la femme du
ramoneur.
Vous êtes la femme du ramoneur, ma belle, ma chérie, mais le ramoneur, c'est moi. Regardez-moi, oh, reconnaissez-moi! Me pardonnerez-vous? Comme j'ai souffert de vous mener ainsi, à travers ces épreuves!
Votre père le roi l'a voulu. Il a cru faire plus heureuse- ment en arrangeant ainsi les choses. »
Elle, encore toute perdue, sanglotait; et déjà elle commençait de rire. Elle ne cherchait plus à s'échapper, elle restait dans les bras de son mari qui la tenait em- brassée. « C'est mon mari et c'est le prince. Comment se peut-il? Mais mon cœur, mon coeur sait qu'il m'aime.»»
iv 2
LE TRÉSOR DES CONTES
Et elle laissait la tête posée contre la poitrine de ce mari qui était le ramoneur et qui était le prince Victor.
Là-dessus, le roi son père paraît. Elle se jette à son cou, en lui demandant bien doucement pardon.
Puis des chambrières sont venues. Tandis que son mari le prince lui essuyait les yeux, elles l'ont habillée, parée. En cinq minutes, elle resplendissait comme un soleil de Pâques. Et de tout le beau monde, personne n'aurait eu l'idée de revoir en elle la fille de cuisine à qui venait d'arriver la mésaventure des poches. Mais elle, elle savait maintenant qu'elle ne se méconnaîtrait plus jamais. Elle avait appris pour toujours qu'elle n'était rien, que personne n'est rien.
Le mariage, eh bien, il était fait depuis deux semaines, le mariage! Ce soir-là, on a'fait les noces.
La princesse et le prince ont été si heureux qu'il n'y a pas de raison pour qu'ils ne le soient pas encore.
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