PRÉSENTATION
Dominique CARDON Valérie JEANNE-PERRIER Florence LE CAM Nicolas PÉLISSIER
L’imaginaire technique qui a donné naissance au web portait déjà en lui les germes du développement des outils d’autopublication qui se sont généralisés et ont rencontré leurs utilisateurs à la fin du siècle dernier1. Que les lecteurs-utilisateurs soient aussi des producteurs d’informations, que les outils soient suffisamment simples d’accès pour être appropriables par tout un chacun, que la généreuse abondance de la toile permette de court-circuiter les filtres éditoriaux, tous ces objectifs animaient incontestablement les promoteurs du www des origines. Les « pionniers » du web ont en effet pensé l’outil qu’ils inventaient comme un instrument de « démocratisation » de l’écriture, de la publication et de la distribution des informations. Il reste que, pendant longtemps, cette démocratie de l’écriture électronique aura été réservée à ceux qui disposaient d’une maîtrise des langages technologiques du web, limitant ainsi fortement l’ouverture du réseau aux désirs de publication de chacun. S’il est incontestable que la dynamique originelle du web a grandement bénéficié des productions de ses propres utilisateurs (forum Usenet, sites communautaires, pages personnelles, etc.), les formats
1. FLICHY, 2001 ; CASTELLS, 2001.
de publication proposés aux utilisateurs sont cependant restés marqués par la culture informatique qui constituait un préalable nécessaire aux expressions littéraires, artistiques, journalistiques ou politiques qui ont progressivement accompagné le développement du web.
Aussi n’est-ce véritablement qu’au début des années 2000 que le développement exceptionnellement rapide des dispositifs d’autopublication, notamment les blogs et les sites de social networking (du type Friendster, MySpace, etc.), a permis aux autoproducteurs de s’émanciper de la culture informatique des origines. A l’automne 2005, l’indice Technorati recensait près de vingt et un millions de weblogs et évaluait à près de 60 000 les créations quotidiennes de sites web de ce type. Si l’on se réfère aux vingt- trois blogs comptabilisés en 1999, on mesure la rapidité exceptionnelle de la diffusion de ce type de site au cours de ces dernières années. Même s’il faut penser ce phénomène en termes de continuité plutôt que de rupture, une véritable ouverture des espaces de publication numérique s’est réalisée ces dernières années, donnant au web de l’après nouvelle économie une couleur neuve et originale. Ce développement tient à un ensemble de facteurs hétérogènes. Le premier relève de l’évolution des outils du web. Ces derniers se sont largement simplifiés et automatisés à partir du début des années 2000 et ils ont permis des innovations dans les formats de publication, en hybridant les fonctions de publication et de communication. Cette évolution s’accélère aujourd’hui à travers les outils du web 2.0 (fil RSS, XML, etc.).
Autre facteur, certains événements de l’actualité internationale, tels que la guerre en Irak, la dernière campagne présidentielle américaine ou le tsunami en Asie, ont rendu plus visible et prolixe les pratiques d’autoédition sur le web. Ces moments forts ont favorisé l’émergence de la formule du weblog d’opinion et de sa version événementielle, en lien avec une actualité spécifique, celle des current events blogs. Cependant, la visibilité nouvelle de l’autoproduction tient d’abord à l’extension des formes ordinaires d’expression publique sur les blogs qui amène de nouveaux publics à placer un ensemble divers de contenus personnels dans l’espace public numérique.
En France, ce phénomène a notamment acquis une importance particulière avec le succès de la plateforme des Skyblogs. De fait, la notion très contestable de « blogosphère » désigne en réalité un ensemble de pratiques et de formats de publication extraordinairement différents : blogs d’experts, de journalistes, d’adolescents, d’écrivains amateurs ou de musiciens, outils de publication collective comme les wikis qui se trouvent à l’origine de phénomène d’édition collective comme le projet Wikipédia, sites
relationnels comme MySpace, sites d’informations alternatives, etc. Ce que l’on réunit aujourd’hui derrière la notion d’autopublication recouvre en fait une très grande diversité de formats d’édition, des publics très divers et des logiques sociales extrêmement hétérogènes. C’est à tenter de décomposer ces différentes logiques que ce dossier est consacré.
L’autopublication, un questionnement pour les sciences sociales
Nous consacrons deux numéros de Réseaux à la question de l’autopublication. Dans ce premier numéro qui voudrait montrer l’intérêt d’une approche interdisciplinaire (sociologie, économie, sciences politiques, sciences du langage etc.), on s’attachera à présenter la gamme des différents outils facilitant la participation des usagers, la transformation de la production d’information sur le web et les modèles économiques de ces phénomènes. Le second numéro, qui fera immédiatement suite, portera spécifiquement sur les blogs. Ce champ de pratiques invite en effet à revenir sur les méthodes et sur l’outillage conceptuel développé dans nos diverses disciplines pour traiter les questions de la réception, de la formation des publics, des frontières du journalisme ou de la production de l’information. Il oblige ainsi à mêler étroitement analyse de l’innovation technologique, sciences de l’information et de la communication et sociologie des productions culturelles. Comme le montrent les articles de ces deux numéros, l’analyse de l’autopublication appelle d’abord des méthodologies innovantes pour retrouver de façon ethnographique les acteurs derrière leurs pseudos, pour étudier les stratégies de conception derrière les formats d’interface ou pour utiliser l’analyse des réseaux sociaux, afin de retracer les liens numériques entre autoproducteurs. Tous insistent aussi sur la nécessité d’entrer assez profondément dans les logiques informatiques des différents outils, afin de saisir leurs articulations avec les pratiques d’écriture. Si l’autopublication apparaît comme un nouvel objet d’investigation, largement promu par ses récents succès médiatiques, ce numéro de Réseaux voudrait aussi interroger ce que l’autopublication « fait » aux sciences sociales et identifier quelques unes des questions que soulève son étude.
En premier lieu, les blogs interrogent la relation entre support de publication et prescription d’usage. Il est en effet paradoxal d’observer que ces outils qui revendiquent l’ouverture et la liberté de l’usager lui assignent en fait nombres de règles d’édition. Les outils d’autopublication mobilisent et produisent les discours les plus divers. Ils transmettent des valeurs de liberté
du récepteur : travail collaboratif, liberté d’accès et d’expression de tout un chacun, créativité, etc. Ils illustrent la mobilisation des imaginaires et réactivent certaines des idéologies fondatrices véhiculées par les pionniers du web. Or ces formes apparaissent suffisamment plastiques et malléables pour s’adapter aux milieux les plus hétérogènes, provoquant ou rendant visibles des mutations enregistrées dans les médias établis ou émergents.
Cependant, notamment du fait de l’organisation particulière des publics réunis par les blogs, on observe une relative uniformité de ton et de style, voire même, parfois, un certain mimétisme dans les différentes plateformes d’autoédition. L’encastrement de l’architecture éditoriale et des pratiques d’autoproduction mérite à cet égard un regard attentif, comme le suggèrent les articles d’Etienne Candel et de Valérie Jeanne-Perrier dans ce numéro.
En deuxième lieu, les blogs conduisent à tenter de penser les médias sans la masse. Les publics s’autonomisent, investissent des domaines communs, créent des liens entre eux. La blogosphère favorise ainsi une désintermédiation qui rend légitime une recherche buissonnière hors des frontières sectorielles établies. La publication en ligne est le fruit de professionnels, mais surtout de nombreux amateurs, à tel point que certains auteurs ont pu y voir l’émergence d’un amateurisme de masse2. Le développement de l’autoproduction invite en effet à revenir sur les sociologies de l’amateurisme et des pratiques culturelles, plus habituées à réserver et restreindre ces pratiques à des populations circonscrites et limitées. Tout se passe en effet comme si on assistait à un élargissement des « publics traditionnels » de l’autoproduction ou, plus exactement, à de nouvelles manières d’attacher les personnes à leurs œuvres dans l’espace public numérique3. Les pratiques d’autoproduction sur internet associent très étroitement la sociologie des pratiques culturelles à celle de l’identité. Faire œuvre ne signifie pas nécessairement accéder à la reconnaissance publique et aux marchés des biens culturels, mais comme le montraient déjà les travaux sur les pratiques amateurs4, construire son identité pour en faire un support relationnel.
En troisième lieu, l’étude des sites d’autopublication invite à prendre en compte l’ensemble des dimensions constitutives d’un média, à mieux évaluer les interactions entre contexte de production, textes des médias et pratiques de réception. Comme on l’observera notamment avec les articles
2. SHIRKY, 2002.
3. DONNAT, 2003.
4. HENNION, MAISONNEUVE et GOMART, 2000.
consacrés aux blogs dans le prochain numéro, c’est en effet la notion même de public qui se trouve modifiée par ces formes d’autoproduction, dans la mesure où la séparation entre réception et production devient partiellement indistincte, mais surtout parce que le travail de production du public apparaît comme une activité personnalisée et interactive.
Enfin, les phénomènes d’autopublication, ou tout au moins une partie d’entre eux, interrogent les transformations des frontières de l’espace public médiatique. Comme le montrent plusieurs articles de ce numéro, c’est en fait davantage une recomposition de l’espace médiatique qui s’opère, plutôt qu’une concurrence ou une substitution. Comme l’ont montré de précédentes recherches, les blogs se caractérisent en effet par un certain retour au modèle de la presse d’opinion5 et par une transformation relative de la diffusion d’informations, par exemple dans le cas des conflits armés6. A travers les articles de Franck Rebillard et de Florence Le Cam, ce numéro tente de problématiser l’état des lieux du phénomène dans ses multiples dimensions transversales : évaluation des incidences du facteur technique – avec l’apparition de logiciels gratuits et simplifiés de mise en page – modification des genres qualifiés habituellement de journalistiques, transformations du processus de production de l’information et des relations de ses producteurs avec leur environnement (public, sources, pairs, etc.). Mais, les blogs illustrent aussi un mouvement de dispersion du journalisme, hors de ses frontières traditionnelles. Cette tendance n’est pas neuve dans l’histoire et elle revêt d’autres manifestations qui sont à l’œuvre, par exemple dans les magazines de marque, les journaux gratuits ou la presse spécialisée7. Mais c’est probablement avec les nouvelles pratiques d’autopublication en ligne qu’elle trouve son expression la plus spectaculaire.
Webzines et weblogs, les deux sources de l’autopublication
Ce numéro de Réseaux ne se borne pas à rendre compte de cet engouement largement commenté par les médias de masse. Il est issu de l’évolution d’une investigation de groupe initiée en 2002 à propos du développement des webzines et des weblogs, alors en pleine émergence en Amérique du Nord et,
5. JEANNE-PERRIER, LE CAM et PELISSIER, 2004.
6. LE CAM, 2004.
7. Voir les diverses contributions dans RINGOOT et UTARD, 2005.
de façon plus marginale, en Europe8. Les articles qui le composent constituent le prolongement raisonné d’une recherche collective qui a débuté avec l’étude de la presse en ligne dans les années 1998-20029. Lors de cette étude liminaire, apparaissaient déjà des acteurs du web produisant de l’information hors du circuit des médias traditionnels, des institutions publiques et des organisations marchandes. L’attention avait alors été portée sur les initiatives d’individus et de collectifs lançant leurs propres sites d’information et revendiquant un usage original de la liberté d’expression, voire de la liberté de la presse. Cette stratégie dite « alternative » d’acteurs qui se présentent comme des non-professionnels s’ancre dans une histoire déjà ancienne, repérable depuis le pamphlet jusqu’à la télévision « ouverte », en passant par le samizdat, la radio « libre » ou le « fanzine »10. Cependant, l’internet tend à bouleverser et à accélérer cette édition « alternative », de par les facilités qu’il offre en matière de publication et, surtout, de diffusion à grande échelle. Or ce que voudrait faire apparaître ce double numéro de Réseaux, c’est la convergence derrière la bannière passe-partout de l’autoproduction de deux dynamiques différentes, celles des webzines et celles des weblogs.
On entend habituellement par webzines les sites d’information publiés à intervalles plus ou moins réguliers, mais n’appartenant pas à une entreprise médiatique traditionnelle. D’où leur prédilection, même s’il existe des webzines à finalité marchande, pour la diffusion d’une information à vocation alternative. Ils transposent en ligne des formats et des supports médiatiques plus classiques, ce qui suppose l’édition de textes de longueur variable, avec toutefois des déclinaisons multimédias, des liens hypertextuels et des potentialités d’interaction avec le lectorat. Ils revêtent fréquemment une dimension militante et participative, impliquant les lecteurs par des dispositifs techniques de coécriture des textes et des réactions « communautiques » aux informations proposées. Les weblogs, quant à eux, se présentent comme des sites mis à jour régulièrement, le plus souvent quotidiennement. Il s’agit de publications personnelles agrémentées de commentaires publiés par les
8. Cette recherche collective est menée dans le cadre du Réseau d’Etudes du Journalisme (REJ), qui regroupe près d’une trentaine de chercheurs français, canadiens, mexicains et brésiliens. La phase de recherche 2002-2005 portait sur le thème : « Hybridation et création des genres médiatiques : réalités, représentations et usages des transformations de l’information ». Voir l’ouvrage qui en est issu RINGOOT et UTARD, 2005.
9. DAMIAN, RINGOOT, RUELLAN et THIERRY, 2002. Voir aussi le dossier « La presse en-ligne » dans la revue Mediamorphoses, n° 4, printemps 2002.
10. CARDON et GRANJON, 2005.
lecteurs, d’archives ouvertes et de liens externes en direction d’un éventail de sites favoris. Loin de se réduire à de simples répertoires hypertextuels, ils diffusent surtout de courts billets (posts), datés et publiés dans l’ordre chronologique inversé, du plus récent au plus ancien.
De façon schématique, les webzines procèdent d’entreprises collectives, communautaires, militantes, fonctionnant avec une variété de formats et mis à jour en fonction de temporalités irrégulières. Les weblogs, quant à eux, apparaissent comme davantage individuels, introspectifs, narratifs, ciblés, référentiels, moins militants et plutôt centrés sur le texte que sur le visuel. Ils sont le plus souvent mis à jour quotidiennement, voire plusieurs fois par jour. Webzines et weblogs déploient aussi des registres normatifs différents.
Les premiers se revendiquent comme une alternative aux médias de masse en se référant, plus ou moins explicitement, aux discours prophétiques des pionniers du web, aux théoriciens de la cyberculture et de la « remédiation » sociale au sein d’un nouveau cyberespace public11, voire aux promoteurs actifs d’un cyberjournalisme12. Alors que les seconds, les weblogs, proposent de transformer les formes de productions culturelles en instaurant une culture du remix, de l’hybridation et de l’interactivité contestant la clôture du champ esthétique sur ses enjeux propres. Cependant, derrière cette opposition générale, la réalité observée apparaît plus complexe et le mélange des genres entre webzines et weblogs de plus en plus fréquent.
Les outils de publication : un modèle de plasticité ?
Le succès public des blogs tend à éclipser les systèmes sociotechniques qui l’ont rendu possible. En effet, les dynamiques d’autoproduction ont pu se développer à la faveur de la généralisation d’outils de management de contenus qui fonctionnent à partir de langages dynamiques, en particulier le PHP, et plus généralement la famille des outils de management de contenus (Content Management Systems ou CMS). Les outils de CMS facilitent la publication, en mettant l’accent sur la simplicité avec laquelle leurs plateformes permettent d’accéder à la mise en ligne : en quelque clics, il est possible de diffuser des images, des textes, des vidéos, sans trop de connaissances techniques. Ils sont ainsi supposés accompagner toutes les
11. BOLTER et GRUSIN, 2000 ; en France : WEISSBERG, 1998.
12. Aux Etats-Unis, voir LASICA, 2003. Pour une synthèse sur le cyberjournalisme, PELISSIER, 2003.
étapes du traitement des contenus, de leur création à leur usage, en passant par leur validation, leur intégration à différentes bases de données et leurs règles d’édition et de mise en ligne. Cependant, cette ouverture des outils de CMS contribue à enchâsser les différents rôles précédemment distincts, que cela soit dans l’édition matérielle ou dans l’édition numérique d’auteur, d’éditeur et de diffuseur. Cette recomposition des rôles, tant dans le milieu professionnel que dans les usages grand public, modifie sensiblement la nature et le statut des formes éditoriales. En France, le logiciel SPIP a sans doute été l’incarnation la plus connue et la plus massivement utilisée de ces nouveaux outils de CMS.
Ces outils se présentent tous, en ligne, sous la forme de tableaux de bord, vers lesquels il est nécessaire de revenir régulièrement, par identifiant et mot de passe, à partir de l’adresse du fournisseur de solution. Il s’agit de remplir des champs de formulaires préprogrammés qui établissent les formes de bases et les types d’écrit ou de données qui seront ensuite diffusés lorsque celui qui animera un site en aura déterminé les contenus. Pour les blogs, l’unité d’écriture est la « note », incarnée par un espace à l’écran représentant un cadre surplombé d’une barre d’outil ressemblant à celle d’un traitement de texte simplifié, accompagné de fonctions d’insertion de liens et de fichiers numériques, comme dans un éditeur web. Le tout se trouve en ligne : une fois les « écrits » déposés dans les cadres, l’internaute s’épargne le travail de transfert de fichiers vers un serveur. La plateforme offre en principe en un seul lieu l’hébergement et l’administration des contenus. La diffusion des contenus est immédiate, dès lors que l’internaute a choisi d’éditer ce qu’il a déposé dans les sillons proposés, par simple validation des différents formulaires. Certains outils, tels que SPIP, se situent dans une logique intermédiaire : l’internaute conserve l’initiative du choix de son hébergement ; il doit également acquérir une connaissance minimale de l’utilisation d’une base de données.
Cependant, comme le montre Valérie Jeanne-Perrier dans ce numéro, les différents formats des outils de publications imposent des contraintes d’écriture spécifiques. Il est ainsi possible de cartographier les différents formats éditoriaux enfermés dans les interfaces de ces outils et d’observer la liberté qui est donnée aux utilisateurs de s’émanciper des prescriptions de l’outil. Effectivement, la prise de parole est facilitée : si l’internaute sait utiliser une messagerie électronique, il peut éditer son site en quelques clics, en suivant les guides ou les différents écrans de manipulation des plateformes.
Mais des difficultés peuvent surgir, si ce même internaute souhaite s’émanciper des chemins tracés par le CMS, en termes de choix de formes éditoriales, graphiques ou documentaires. Ainsi, ces nouveaux outils sont-ils à la fois des « libérateurs » de la publication et des prescripteurs des modèles du texte et de sa médiation, chacun selon des spécificités liées aux imaginaires de leurs fondateurs (imaginaires informatiques, graphiques, journalistiques, documentaires, militants…). Ils développent donc un pouvoir de formatage qui n’est pas sans incidence sur les contenus véhiculés.
Un amateurisme de masse ?
En se lançant dans l’aventure de la publication sur leur site Powerline13, les trois bloggeurs, avocats de profession, n’imaginaient sans doute pas mettre en cause le statut de Dan Rather, célèbre présentateur de l’émission 60 minutes. En révélant, avec l’aide de leurs lecteurs, que les documents incriminant le passé militaire de Georges Bush (et présentés avec force promotion par Dan Rather sur la chaîne CBS) étaient faux, les trois bloggeurs ont réalisé un scoop repris par les médias traditionnels et provoqué la démission anticipée de l’animateur de télévision14. Cette affaire aura été révélatrice non seulement de la force de la surveillance que certains weblogs effectuent sur les informations diffusées au grand public, mais surtout de la généralisation du travail d’information à des acteurs non professionnels appartenant à d’autres corps de métier que le journalisme.
De nombreux exemples de blogs, dans la plupart des pays occidentaux, illustrent cette tendance. Des informaticiens se lancent dans le commentaire d’actualité, des architectes rapportent les événements de la guerre en Irak, des avocats publient des weblogs intimes, des entreprises décrivent leur fonctionnement au quotidien, des hommes politiques racontent leurs journées et leurs campagnes, etc. La pratique étendue de publication de weblogs a amené ses observateurs à évoquer un « amateurisme de masse » dans l’acte de publication15. La restriction traditionnelle de l’acte de publication à des personnes dont les métiers s’y rattachent (journaliste, rédacteur, écrivain, etc.) devient poreuse et elle accueille de nombreux autres producteurs de textes. La simplification radicale de l’édition en ligne a
13. Voir http://www.powerlineblog.com/
14. GROSSMAN, 2004.
15. SHIRKY, 2002 ; GROSSMAN, 2004.
ouvert les portes à des cercles élargis d’internautes et entraîné une explosion de productions non professionnelles16. Sans barrière d’entrée, sans économie d’échelle, sans limitations liées au support, les weblogs renforcent encore cette impression d’amateurisme, puisque le filtre traditionnel qui décide de la qualité et de la nécessité de publier tel ou tel écrit, n’existe plus de prime abord17. Il survient par la suite en fonction de l’intérêt ou des critiques que l’écrit en ligne peut susciter.
Le processus peut même parfois aboutir à une réintégration de l’écrit dans le circuit de la publication traditionnelle. En France, un weblog a ainsi défrayé la chronique et permis à son animateur non seulement d’acquérir une réelle popularité sur le web francophone, mais aussi de se voir reconnu par le milieu français de la publication. Son animateur, Max, publiait son propre journal sur le web : Le journal de Max. Manuel de démission mentale18. Quotidiennement, il racontait sa petite existence d’homme d’affaires parisien confronté à ses clients, ses collègues féminins et sa vie hors du bureau. Ce weblog, anonyme et souvent cinglant, a connu une grande popularité. Le contenu de ses billets a finalement servi à la rédaction d’un livre : Le blog de Max, publié aux les éditions Robert Laffont. La sortie de l’ouvrage a été largement suivie par les collègues de Max, animateurs de weblogs, mais aussi par les médias traditionnels : Max s’est vu ainsi inviter sur de nombreux plateaux de télévision et à la radio pour faire la promotion de son texte d’un genre inédit.
Tous les amateurs ne recherchent pas forcément cette reconnaissance. Celle- ci reste de toute façon très sélective et réservée aux ténors de la publication en ligne. Il s’agit de ceux qui parviennent à conserver un lectorat significatif (révélé par des commentaires nombreux et fréquents) et une visibilité importante dans la blogosphère, ainsi que dans les classements des moteurs de recherche ou les entrevues accordées aux médias traditionnels. Cette reconnaissance vient d’ailleurs parfois de l’extérieur. Ainsi, au mois de janvier 2006, le Ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy a convié certains animateurs de weblogs à ses vœux à la presse.
L’extension de la pratique de publication hors de son territoire coutumier ne date pas de l’émergence des weblogs. Elle prolonge tout d’abord la pratique
16. COATES, 2003.
17. SHIRKY, 2002.
18. http://www.lejournaldemax.com/
des publications alternatives. Mais elle se fait aussi l’écho d’expériences diverses menées dans divers milieux artistiques. Ainsi, nous avons vu que les publications telles que les fanzines, les magazines alternatifs, les pamphlets, etc., permettaient à n’importe quel individu, en théorie, de diffuser des idées à un public élargi. Les weblogs n’ont fait qu’étendre ces possibilités, en diminuant considérablement les frais de production, les moyens techniques à mettre en place et les difficultés inhérentes au support papier. Cet amateurisme de masse dans l’acte de publication doit aussi être rapproché d’autres pratiques de création artistique qui se diffusent hors des milieux traditionnels. On songera aux pratiques buissonnières de la vidéo numérique, laquelle permet à des amateurs de réaliser documentaires et films, de les monter eux-mêmes sur leurs ordinateurs grâce à des logiciels simplifiés pour ensuite les retransmettre en ligne vers un public choisi ou improbable. On évoquera aussi ces musiciens isolés qui utilisent des logiciels de création musicale pour rajouter des échantillons de violon, batterie, orgue ou piano à leurs compositions de guitare classique. Évidemment, le constat d’éparpillement et de manque de visibilité de certaines de ces expérimentations traduit bien le fait que « la sélection intellectuelle et la mise en visibilité des œuvres demeurent un problème crucial »19. Cependant, le cas de nombreux weblogs ne montre-t-il pas que l’amateurisme reste avant tout une question d’intérêt, voire de passion, pour l’activité de publication ? Il ne rime pas toujours, loin s’en faut, avec un manque de sérieux ou une certaine forme de dilettantisme.
Journalisme et blogosphère : concurrence ou interaction ?
L’étude des relations entre les productions éditoriales issues du blogging et les stratégies des entreprises de presse révèle au moins deux tendances marquantes : d’une part, l’apparition de pratiques innovantes favorisant l’émergence progressive d’un « cyberjournalisme » dont les règles et les pratiques restent en cours de définition ; d’autre part, le développement d’interactions contradictoires entre l’univers des médias traditionnels et celui de la blogosphère.
19. REBILLARD et CHARTRON, 2003.
En premier lieu, il semble que les blogs spécialisés dans l’information de type journalistique20 aient développé un ethos informationnel plus proche de l’idéal normatif du cyberjournalisme21 que les sites des entreprises de presse en ligne. Au niveau de leurs principes de fonctionnement, les animateurs de tels blogs semblent avoir mieux intégré qu’une majorité de journalistes salariés d’un média traditionnel les trois leviers principaux de l’édition en ligne : hypertexte, navigation, interaction. Leurs animateurs maîtrisent mieux les techniques d’écriture hypertextuelle. L’information qu’ils délivrent est a priori davantage référencée et contextualisée, dans l’espace comme dans le temps, qu’elle ne l’est dans le cas des sites institutionnels des entreprises de presse. Les liens internes sont souvent fort nombreux (tout particulièrement en direction des textes archivés). Quant aux liens externes, leur présence systématique et leur quantité souvent importante sont deux caractéristiques reconnues au sein de la blogosphère comme constitutives de l’appartenance à cette communauté et de la reconnaissance par les pairs.
Ensuite, les animateurs privilégient une stratégie de navigation hypermédia, en suivant notamment le principe de serendipity dans leurs recherches d’information. Les parcours dans la blogosphère s’effectuent ainsi à « saute- mouton », de blog en blog, en fonction du système de balises et de renvois mis en place par chaque site, et des affinités électives de l’auteur, parfois même en fonction du hasard et au gré de rencontres plus ou moins heureuses. Les blogs eux-mêmes constituent souvent les principales sources d’information au sein de la blogosphère, favorisant un processus de circulation en boucle de l’information. Par ailleurs, certains outils permettent d’alimenter un va-et-vient permanent entre les sites : ceux qui enregistrent les citations d’un blog par un autre (rétroliens ou trackbacks), ou ceux qui donnent à n’importe quel animateur la possibilité d’effectuer une veille informationnelle sur un corpus délimité de sites référencés par lui (notamment les fils RSS : Really Simple Syndication). L’ensemble de ces dispositifs permet de rompre avec le modèle linéaire du texte. Il favorise l’émergence d’une sorte de planisphère où la navigation se fait plus intuitive.
Enfin, les blogs qui traitent d’actualité proposent une dimension interactive que les sites de presse en-ligne plus traditionnels gagneraient probablement à prendre en considération. Ici encore, les nouveaux robots d’édition jouent un rôle déterminant, en offrant aux cyberlecteurs la possibilité de commenter et
20. Que nous avons qualifiés ailleurs de Sites Web Auto-Publiés d’Information Ethique, ou swapies, cf. JEANNE-PERRIER, LE CAM et PELISSIER, 2004.
21. PELISSIER, 2002.
de discuter les textes, mais aussi et surtout d’intervenir sur eux sans nécessairement posséder les bases techniques de l’administration d’un forum ou d’une messagerie. Les membres sont ainsi tour à tour émetteurs et récepteurs de l’information véhiculée et ainsi partagée. Certaines recherches ont mis en évidence l’importance du dialogue dans le fonctionnement de ces sites, un type d’échange proche de la dynamique des chats et de la diffusion en temps réel de l’information. On rejoint ici l’idée d’un journalisme participatif développée aux Etats-Unis par J. D. Lasica22.
Par ailleurs la blogosphère se démarque de l’univers de la presse en ligne par la prédominance des sources endogènes (voire indigènes) sur des sources plus institutionnelles, des relations plus égalitaires et interactives (du moins en apparence) entre les membres de la communauté, un court-circuitage des filtres traditionnels mis en place par les entreprises de presse, une écriture plus personnalisée et stylisée, un dialogue plus systématique et individualisé avec un micro-public choisi et actif, une valorisation de la dynamique du portrait (individuel et collectif) dans la mise en scène de l’information, etc.
Le cas le plus frappant, dans cette dernière perspective, est constitué par les wikis, qui proposent à leurs participants d’intervenir à tout moment sur le contenu d’un texte collectif en évolution permanente.
En deuxième lieu, l’univers de la blogosphère et celui des médias et masse semblent avoir développé entre eux des relations complexes et contradictoires, allant de la fascination à l’hostilité et oscillant entre ignorance mutuelle, défiance, cohabitation obligée et collaboration active23. D’un côté, les médias ont tendance à dénigrer les blogs, en disant que leurs animateurs ne possèdent pas de carte de presse, ne sont pas crédibles auprès des sources institutionnelles, que l’information qu’ils diffusent reste le plus souvent invérifiable et qu’ils colportent toutes sortes de rumeurs. Cela est d’autant plus vrai que, dans un pays comme la France, le journalisme se conçoit de façon plus collective, sous le mode du salariat et du syndicalisme plutôt que celui de la profession libérale et de l’auteur indépendant (modèle en vogue en Amérique du Nord). La caution du groupe reste déterminante et la pratique du free lancing, en particulier sur un blog, reste mal considérée par de nombreux professionnels des entreprises de presse. D’un autre côté, ces dernières tentent de récupérer ce qu’elles perçoivent aussi comme un
22. LASICA, 2003.
23. PELISSIER, 2005.
phénomène de mode source de profit symbolique et, un jour peut être, financier. Nombres d’entre elles ont ainsi créé des blogs, ou hébergent ceux qui sont réalisés à titre individuel par leurs salariés. Ceux-ci hésitent d’ailleurs entre deux stratégies : soient accepter que leur site soit labellisé par celui du média, soit développer leur blog sans aucun lien visible avec l’entreprise qui les emploie. Enfin, les médias n’hésitent plus désormais à s’approvisionner auprès des blogs en textes et photographies, notamment lorsque leurs animateurs mettent en ligne des documents de première main pouvant constituer un scoop pour les journalistes (c’est notamment ce qui s’est passé avec les photographies amateurs issues de la prison d’Abou Ghraïb en Irak). Les éditeurs de presse n’ignorent pas que la crédibilité de leurs entreprises est de plus en plus mise en cause dans l’opinion, au profit d’un intérêt croissant des publics pour les pratiques d’auto-information et d’autopublication sur le web.
Quant aux animateurs de blogs qui traitent d’actualité, ils se défient des médias, mais recherchent aussi leur caution. Il existe certes un mode de légitimation interne à la blogosphère, qui permet de savoir qui lit et qui cite tel ou tel blog. Mais la notoriété et la crédibilité d’un site autopublié continuent de passer par la médiatisation à grande échelle effectuée par une entreprise de presse traditionnelle. Il s’est ainsi instauré, entre médias et blogs, un système complexe d’interdépendances mutuelles. C’est d’ailleurs à ce titre que les sites autopubliés participent au débat sur la transformation actuelle du métier de journaliste. Ils questionnent les insuffisances, les dysfonctionnements de la profession, tout en maintenant l’illusion de leur différence, car ils se retrouvent, au final, au centre d’un débat sur l’identité journalistique. Cela est d’autant plus vrai qu’ils sont, au contraire de certains nouveaux produits éditoriaux (les quotidiens gratuits, par exemple), beaucoup plus proches d’un certain journalisme d’opinion, que d’une diffusion neutre et davantage centrée sur les faits. Ils rejoignent plutôt des conceptions rattachées à l’intérêt des conversations informelles, à l’égalitarisme, à la subjectivité des points de vue, à l’écriture colorée et ils tendent à s’écarter des notions de profit, de contrôle central, d’objectivité et de parole filtrée. Il y a là autant d’atouts qui font de cette configuration un observatoire privilégié des mutations actuelles du journalisme et de son extension à d’autres activités sociales et symboliques. D’où l’intérêt que pourraient avoir les sciences de l’homme et de la société, en particulier celles qui traitent d’information et de communication, à se pencher de plus près sur le sujet.
On trouvera également dans ce numéro trois articles en varia. Valérie Fautrero, Valérie Fernandez et Gilles Puel s’interrogent sur l’un des aspects du fameux débat sur la « fracture numérique » : la question de l’accès au haut débit, en tirant les leçons d’expérimentations qui ont offert des technologies alternatives combinant le satellite et le Wi-Fi.
Stanislas Morel s’intéresse aux effets de l’action culturelle volontariste, en étudiant un partenariat entre une classe d’un collège de banlieue parisienne et l’Opéra de Paris. Il analyse la manière dont les élèves se sont emparés des formes savantes avec des schèmes issus de la culture de masse et la difficulté qui s’en est suivie de valoriser cette approche dans un contexte scolaire.
Jacques Ségré pose in fine un regard sociologique sur ce qu’a été la fabrication télévisuelle des stars de la chanson et, plus généralement, sur le processus de construction ex nihilo de célébrités fragiles dans les émissions de téléréalité qui se sont multipliées depuis quelques années.
BOLTER J. D., GRUSIN R. (2000), Remediation: Understanding New Media, Boston, MIT Press.
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