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Pierre Herbart

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Pierre Herbart

documents réunis par Pierre-Jean Hormière

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1.

1. 1.

1. Documents sur Pierre Herbart Documents sur Pierre Herbart Documents sur Pierre Herbart Documents sur Pierre Herbart....

Encyclopedia universalis Wikipedia

Une éthique du retrait, par Alain Astaud

Gide et Pierre Herbart, Lafcadio incarné, par Frédéric Gaussen

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2. 2.

2. Textes choisis de Pierre Herbart Textes choisis de Pierre Herbart Textes choisis de Pierre Herbart Textes choisis de Pierre Herbart....

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3. Témoignages et jugements sur Pierre Herbart Témoignages et jugements sur Pierre Herbart Témoignages et jugements sur Pierre Herbart.... Témoignages et jugements sur Pierre Herbart

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Né à Dunkerque, Pierre Herbart (1903-1974) fait ses classes dans le journalisme en collaborant à Marianne et à Vendredi de 1930 à 1934. En 1931, il s’embarque pour la Chine : c’est le début d’une série de voyages que ce jeune intellectuel, doté d’un esprit curieux et aventureux, effectue à travers les colonies françaises, en Afrique et en Asie. Il en rapporte de grandes études à caractère social et sociologique, dont une des plus riches, sur l’A.O.F., est sans doute Le Chancre du Niger (1939). En 1935, il part pour Moscou, où il dirige pendant un an La Revue internationale. Il revient en France en 1936.

Pendant la guerre civile d’Espagne, il n’hésite pas à s’engager dans les rangs républicains. Réformé en 1939, il assiste aux événements de 1940, mais il ne tarde pas à entrer dans la Résistance. Cette activité l’accapare jusqu’en 1943, époque à laquelle il regagne Paris pour s’occuper d’un bureau de liaison (courrier de journaux), avant de repartir dans le Nord où son activité et sa lucidité le font désigner comme inspecteur du Mouvement de libération du Nord, puis en Bretagne comme chef de région.

Après la Libération, il devient éditorialiste à Combat et rédacteur en chef de Terre des hommes. Décédé à Grasse, l’écrivain laisse derrière lui plusieurs romans et essais:

Le Rôdeur (1931), Contre-ordre (1935), En U.R.S.S. (1937), Alcyon (1945), L’Âge d’or (1953), La Ligne de force (1958), récit autobiographique sur le communisme, La Licorne (1964), Souvenirs imaginaires suivis de La Nuit (1968).

Mort dans la misère et dans l’oubli, Pierre Herbart, qui avait voulu toute sa vie l’avènement du communisme et l’amour des garçons (le pouvoir et le bonheur), a été rangé, de son vivant, parmi les écrivains de second ordre. Trop lucide, trop passionné, doté d’une personnalité fine et chaleureuse, il dérange. Pourtant, personne, pas même Maurice Sachs ou Roger Martin du Gard, n’a porté un jugement aussi perspicace sur André Gide dont il fut le secrétaire et l’ami pendant vingt ans : À la recherche d’André Gide (1952), insolent et tendre à la fois, restera comme une des analyses les plus fines sur l’auteur des Nourritures terrestres.

Encyclopedia universalis

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Pierre Herbart Pierre Herbart Pierre Herbart Pierre Herbart

Pierre Maurice Herbart, romancier et essayiste, est né le 29 mai 1903 à Dunkerque et décédé à Grasse le 3 août 1974.

Pierre Herbart naît dans une famille aisée mais sur le point d’être déclassée : son grand- père est directeur des chantiers navals, de la chambre de commerce, des chemins de fer du Nord et armateur, mais son père décide, non sans avoir passé des mois à dépenser la fortune familiale en fêtes généreuses, de « se faire clochard », plongeant ainsi la famille dans l’inconfort matériel. Réapparaissant de temps à autre (avant d’être retrouvé mort dans un fossé) ce père improbable (il ne serait pas le père biologique de Pierre), marque profondément et durablement son fils par l’effarante liberté ainsi gagnée. À dix-sept ans, muni de recommandations fournies par son grand-père, Herbart décroche un emploi dans une compagnie d’électricité à Paris. Il y restera deux ans avant d’être incorporé dans les

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troupes de Lyautey au Maroc en 1923, l’occasion pour lui de voyager en Afrique du Nord, au Sénégal puis au Mali et au Niger.

L’année suivante Jean Cocteau auquel il voue une grande admiration lui est enfin présenté. Il en sera très proche jusqu’à sa rencontre avec André Gide, par hasard, en 1929.

En 1931, Herbart épouse Elisabeth van Rysselberghe (dont Gide a eu un enfant) fille de ses amis le peintre Théo et Maria (surnommée la Petite dame) van Rysselberghe. André Gide s’occupe de la publication de son premier roman, le Rôdeur, chez Gallimard, tandis que le couple part s’installer à Cabris. Andrée Viollis, reporter au Petit Parisien, lui propose de l’accompagner en Indochine, sur les traces du ministre des Colonies d’alors, Paul Reynaud.

Le constat est accablant.

Pierre Herbart, septembre 1931

Beaucoup s’y sont cassé les dents et, malgré les mises en garde d’André Gide, il commence en 1932, sur le trajet qui le ramène en France, l’écriture d’un récit dans la lignée des romans réalistes socialistes mettant explicitement en scène la nécessité et l’évidence du communisme, Contre-ordre. Ses prises de position contre le colonialisme lui ayant attiré la sympathie des communistes français qu’il a depuis rejoint au sein du PCF, ils lui confient, en 1933, un reportage sur l’Espagne. Le 14 février il se rend à Madrid en compagnie de son épouse. À son retour, il termine l’écriture de Contre-ordre et signe un contrat avec Gallimard et remet son manuscrit le 14 décembre. Il part, depuis Londres, pour Leningrad, en URSS le 6 décembre 1935. Il prend la suite de Paul Nizan à la direction de Littérature Internationale. Il y subit, non sans patience, la bêtise d’une censure ubuesque qu’il évoquera des années plus tard dans La Ligne de force.

Rentré à Paris le 30 mai 1936, il repart en URSS, le 16 juin, accompagnant André Gide, Eugène Dabit, Louis Guilloux, Jef Last et Schiffrin. Après Moscou où Gide assiste aux funérailles de Maxime Gorki – une célèbre photographie le montre non loin de Staline en train de lire une déclaration - s’ensuit un petit périple à travers le pays jusqu’en septembre.

Rentrés à Paris, alors que la guerre d’Espagne vient d’éclater, Herbart part à Barcelone avec les épreuves du pamphlet d’André Gide - Retour de l’URSS - pour rencontrer André Malraux et questionner avec lui la pertinence d’une publication terrible pour l’URSS en ces

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temps de guerre. Louis Aragon ayant, semble-t-il, prévenu les autorités soviétiques de la sortie imminente du livre, Herbart est arrêté, menacé de mort et ne doit sa libération qu’à l’intervention d’André Malraux. L’année suivante, il accompagne André Gide − nommé membre d’une commission coloniale − en Afrique. Il publie en 1939 un témoignage sur

« la malveillance d’un homme et d’un système », le Chancre du Niger, dont André Gide rédige la préface.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Herbart est réformé, il offre son aide à l’organisation d'un comité formé pour des travaux de défense passive, creusement de tranchées, d’abri, etc. La guerre perdue, il s’engage dans la résistance. Ainsi, il participe en 1943, sous le nom de général Le Vigan, à la mise en place d’un réseau, dans le Sud-Ouest de la France, qui aide les jeunes hommes à fuir le STO (Service du Travail Obligatoire), et membre du réseau de résistance Défense de la France il participe à la création du journal éponyme Défense de la France, qui deviendra France Soir. Enfin, à la suite de l’arrestation et de l’exécution du responsable, Maurice Prestant, pour le mouvement de la Bretagne, on le charge, en 1944 de la direction régionnale. Il organise la libération de Rennes (dont il obtiendra des américains la cessation d’inutiles bombardements), arrête le préfet en place, installe son successeur et le Commissaire de la République.

À la libération, Albert Camus l’invite à participer à Combat. Il parachève parallèlement l’écriture d’Alcyon (1945), aide Camus à écrire un premier scénario de la Peste. Il participe à la création d’un hebdomadaire, avec Claude Bourdet et Jacques Baumel de Terre des Hommes (auquel participent André Gide, Henri Calet, Raymond Aron, Prévert, Nadeau, Mahias Giraudoux, Henri Michaux) qui s’arrêtera au bout de 23 numéros. Il collabore également à l’écriture de différents scénarios (Isabelle d’André Gide, Thibault de Roger Martin du Gard). Du 13 décembre 1946 au 26 avril 1947 il part en Afrique occidentale française pour un reportage. Le 19 novembre 1949, le frère d’Herbart meurt du tétanos, suivi en 1951 par André Gide. Il perd ainsi, en deux ans, deux proches mais aussi − et ce n’est pas négligeable − deux soutiens financiers. Pour Gallimard, il écrit un petit portrait vitriolé d’André Gide, À la recherche d’André Gide, publié en 1952, et qui lui vaudra de s’attirer les foudres des admirateurs et de certains proches d’André Gide auquel il était

"apparenté" par son union avec Élizabeth Van Rysselberghe dont il divorca en 1953.

En 1952, il s’installe chez Roger Martin du Gard et écrit l’Âge d’or, livre dans lequel il évoque les amours (majoritairement homosexuelles) de sa jeunesse. L’année suivante, sa mère meurt d’un cancer. Il fait plusieurs voyages avec son épouse et écrit un livre sur son parcours politique, La Ligne de force, qui sort en 1958. La même année meurt Roger Martin du Gard. Encore soutenu financièrement par Christiane Martin du Gard, il doit néanmoins quitter l’ancien appartement d’André Gide, rue Vaneau, lorsqu’il se sépare de sa femme. Achevant de tirer un scénario d’Alcyon, il entreprend ensuite la rédaction d’un nouveau roman, La Licorne, qui paraît en 1964. Il collabore épisodiquement à différentes revues littéraires et publie, en 1968, Souvenirs imaginaires puis un recueil de nouvelles, Histoires confidentielles, en 1970.

Affaibli, dans une situation financière plus que précaire, il est victime d’une attaque d’hémiplégie et meurt à Grasse en août 1974. D’abord jeté à la fosse commune, il est finalement enterré à Cabris.

Bibliographie

Le Rôdeur, Gallimard, 1931

Contre-ordre, Gallimard, 1935

En U.R.S.S., 1936, Gallimard, 1937

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Le Chancre du Niger, Gallimard, 1939

Alcyon, Gallimard, 1945

À la recherche d’André Gide, Gallimard, 1952

L’Âge d’or, Gallimard, 1953

La Ligne de force, Gallimard, 1958

La Licorne, Gallimard, 1964

Souvenirs imaginaires, Gallimard, 1968

Histoires confidentielles, Grasset, 1970

Textes retrouvés, Le Promeneur, 1999 (publié sous le titre Inédits aux éditions du Tout sur le tout, 1981)

On demande des déclassés, Le Promeneur, 2000

Journalisme :

Collaboration à Marianne

Collaboration à Vendredi

Collaboration à Terre des Hommes

Collaboration à Combat entre 1947-1948

Bibliographie critique

Paul Renard (dir.), Pierre Herbart, romancier, autobiographe et journaliste, Roman 20 - 50, Hors série n°3, 2006, 90p.

Philippe Berthier, Pierre Herbart, morale et style de la désinvolture, Centre d’études gidiennes, 1998.

Sylvie Patron, « Pierre Herbart ou la vie ironique », Critique, no 624, mai 1999.

Bernard Desportes, « L'Insouci de soi », Ralentir travaux, no 12, novembre 1998, p. 35-39.

Maurice Nadeau, « Une certaine attitude », Ralentir travaux, no 12, novembre 1998, p. 51-54.

—, « Herbart à Combat et beaucoup plus tard », Ralentir travaux, no 12, novembre 1998, p. 55-58.

Béatrix Beck, « Le charmeur charmé », Ralentir travaux, no 12, novembre 1998, p. 59-60.

Jean-Luc Moreau, « Le goût, amer, de l'éternel », Ralentir travaux, no 12, novembre 1998, p. 67-80.

Henri Thomas, « Le goût de l'éternel », roman (dont Pierre Herbart est le personnage principal) Ed.

Gallimard 1990

Ce document provient de « http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Herbart ».

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Une éthique du retrait

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Il existe une légende Pierre Herbart (…). Bien qu’il se soit impliqué dans les combats essentiels de son temps − l’anticolonialisme, le communisme, la guerre d’Espagne, la Résistance − , Herbart passe pour être un modèle de désinvolture2. Sa traversée de l’Histoire apparaît, somme toute, désabusée. La Ligne de Force, publié en 1958, et surtout le portrait qu’il dresse de lui-même ont fini par asseoir cette réputation.

« … Je me suis trouvé, comme par hasard, et en grande compagnie, sur les lieux du crime, non tant pour le dénoncer que pour l’assumer peut-être, alors que j’étais innocent. Cette malédiction constitue la ligne d’échec des hommes de mon âge […].

Incapables de désinvolture, voilà comme nous sommes car on ne se laissera pas prendre, j’espère, par celle qui se fait jour à travers ce livre », écrit-il à la fin de ses singuliers Mémoires 3. Malgré son conseil, on s’est laissé prendre, tant il est vrai que le style c’est l’homme et que son écriture plaide pour une ligne de vie qui ressemble à s’y méprendre à de la désinvolture. Or Herbart a connu les enthousiasmes, les accommo- dements douloureux avec la vérité, les cas de conscience, le sort finalement commun à bien des militants de ce XXè siècle. C’est ce que restituent en partie ses articles. Ceux- ci instillent du gris dans des souvenirs souvent rédigés en noir et blanc. Et de découvrir alors que ses engagements, et surtout ses ruptures, furent plus empreints de doutes, de contradictions et de tourments qu’il ne le laisse accroire dans ses écrits. Cela ne diminue en rien la sincérité ni le courage de ses prises de position. Simplement la vérité du personnage apparaît dès lors plus complexe. On s’éloigne un peu, mais pas totalement, de l’élégant désinvolte qui se serait retiré de la mêlée en toute lucidité et sans état d’âme.

D’entrée de jeu, la vie de Pierre Herbart fut scellée sous le sceau d’un mensonge.

Né en 1903 dans l’une des familles les plus respectées de Dunkerque, il n’est qu’un enfant et déjà il pressent qu’un lourd secret pèse sur sa naissance4. Il est ce que la morale bourgeoise appelle, avec sa mesquinerie naturelle, un fils illégitime. Et comme souvent pour les bâtards qui pourraient se targuer d’avoir eu deux pères − le réel et le légal , il n’en eut aucun. Le premier, un Norvégien ami de la famille, se garda bien de le reconnaître. Quant au second, Maurice Herbart, après avoir mené une vie de plaisirs et de scandales au vu et au su de toute la ville, il plaqua famille et société pour se faire clochard. Sans doute ce père fantasque fuyait-il la férule du patriarche Léon, le notable de Dunkerque qui régnait en maître absolu sur la famille ; sans doute fuyait-il aussi l’indifférence de son épouse Eugénie, une femme « d’une beauté qui ravage », mais qui se refusait à lui depuis leur mariage. Désormais, le fils, âgé de cinq ans, ne fera plus qu’entrevoir ce père prodigue qui revient de temps en temps frapper à la porte de la demeure familiale et que l’on reçoit à la cuisine. La bonne lui sert un repas. L’enfant aime à venir s’attabler auprès de ce clochard. Il ne saurait dire pourquoi mais il se sent atttiré par ce vagabond en hardes à qui on « donnait un louis et des chaussettes ». Des

1 Présentation des Ecrits journalistiques de Pierre Herbart (1932-1948), réunis par Alain Astaud, et publiés par Le Promeneur sous le titre « On demande des déclassés » (2001).

2 Le seul livre consacré à Pierre Herbart porte en sous-titre Morale et style de la désinvolture. Il est signé Philippe Berthier et a paru au Centre d’études gidiennes en 1998.

3 La Ligne de force, Folio, 1980, p.150.

4 Voir Souvenirs imaginaires, Le Promeneur, 1998.

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années plus tard, on retrouvera la corps de ce « déclassé 5 » dans un fossé. C’est lui, le fils illégitime, qui ira le reconnaître à la morgue. Quant au lecteur, il croisera fréquem- ment des vagabonds et des enfants sans père dans les livres d’Herbart.

I.

L’incoercible anticolonialiste

À dix-huit ans, il vient travailler à Paris. Le jour, il mène une vie de bureau, la nuit, une vie de bohême avec pour complice le poète Gilbert Lely. Un service militaire effectué en 1923 au Maroc le libère du monde étriqué des petits employés. Il sillonne une partie de l’Afrique. Il se rend à Dakar, gagne Bamako, descend le fleuve Niger, visite le Dahomey, traverse seul le désert à dos de chameau et parvient enfin en Algérie.

De ce périple africain, il revient empli d’une « véritable ivresse anticolonialiste… Tout ce que j’avais pu observer là-bas (surtout en Algérie) du comportement des

« Français » envers les Arabes était si parfaitement dégoûtant que j’en conservais – j’en conserve encore – une nausée incoercible.6 » Il n’a alors guère plus de vingt ans.

De retour en France, il fait la connaissance de Jean Cocteau, dont il partage un temps la vie et notamment le goût pour l’opium. Herbart tentera à plusieurs reprises de se désintoxiquer. En vain. Survient la rencontre, capitale, avec André Gide. C’est grâce à lui que son premier livre, Le Rôdeur 7, paraît en 1930. D’un clan l’autre, la séduction naturelle du jeune homme opère une fois de plus. Nul ne semble y échapper. Gide, bien sûr : « C’est un être évidemment irrésistible 8… » ; mais aussi Roger Martin du Gard :

« Herbart m’est violemment sympathique 9» ; Maria Van Rysselberghe10 : « Par extraordinaire, Herbart répond à tout ce qu’on m’a dit de lui, sauf le charme qui ne se décrit pas11 » ; et surtout Elisabeth Van Rysselberghe12 qui épouse Herbart. Il fait désormais partie de la famille gidienne et occupera jusqu’à la mort de l’écrivain une place d’ami, de complice, d’interlocuteur privilégié. À peine marié, il s’embarque pour l’Indochine où il va mener sa première enquête journalistique.

En 1931, la France célèbre son Empire avec une exposition coloniale. Cette même année, Paul Reynaud, ministre des Colonies, entreprend une tournée en Indochine en vue de rassurer des colons français quelque peu inquiets depuis que des troubles nationalistes secouent la région. Les journalistes sont invités à mettre leurs pas dans ceux du ministre pour constater sur place l’œuvre accomplie par la République. Le quotidien Le Petit Parisien envoie l’une de ses meilleures plumes, Andrée Viollis13. Cette baroudeuse en robe de mousseline passe sa vie à courir sur la cendrée d’un monde

5 Voir « On demande des déclassés », Terre des Hommes, 24 novembre 1945.

6 La Ligne de force, op. cit. p.11.

7 Le Rôdeur, Gallimard, « L’Imaginaire », 1984.

8 Les Cahiers de la Petite Dame, 1929-1937, Cahiers André Gide, Gallimard, p.150.

9 Journal, 1919-1936, Gallimard, p.1151.

10 Maria Van Rysselberghe (1866-1959), veuve du peintre Théo van Rysselberghe (1862-1926), la célèbre Petite Dame, fut à Gide ce que Eckermann fut à Goethe. Fidèle greffière des lettres françaises, elle consigna, dans le secret et durant trente-trois ans, les faits et gestes de l’écrivain.

11 Les Cahiers de la Petite Dame, op. cit. p.165.

12 Elisabeth Van Ryssselberghe (1890-1980), fille de Maria Van Rysselberghe et mère de Catherine Gide (1923).

13 Andrée Viollis (1878-1950), l’une des rares femmes journalistes de l’entre-deux-guerres à appartenir au cercle fermé des grands reporters.

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en ébullition. Elle en rapporte des documents fort remarqués14. Elle propose à Herbart de l’accompagner. Ensemble, ils vont se livrer à une véritable contre-enquête qui éclairera d’une lumière crue la face cachée de la colonisation. Viollis rassemble ses notes de voyage en 1935, sous le titre Indochine S.O.S. De son côté, Herbart publie, dans l’hebdomadaire Monde du 30 janvier 1932 et sous le titre « Nous souffrons tant », un réquisitoire accablant sur la situation réelle de l’Indochine. Ce qu’il donne à voir, c’est l’œuvre civilisatrice de la colonisation franaçaise dans sa version schlague, fers aux pieds et famine. Et pour qui sait lire, ce « choses vues » laisse déjà présager une guerre coloniale. Six ans auparavant, Gide était parvenu à réveiller l’opinion publique en lui dévoilant les pratiques coloniales des grandes compagnies qui sévissaient en Afrique-Équatoriale française. Mais, cette fois, l’auteur de Voyage au Congo ne se fait guère d’illusions : « Je revois à travers lui mes angoisses de mon retour du Congo, avec cette circonstance aggravante que les accusations sont beaucoup plus graves, beaucoup plus importantes et les puissances d’étouffement beaucoup plus fortes, l’époque moins favorable, et le public, angoissé par la situation européenne, moins disposé à écouter les revendications lointaines et qui ne l’intéressent absolument pas ; enfin le nom de Pierre ne signifiera encore rien pour lui15… » Et effectivement, Paris, imbu de ses certitudes et de son bon droit, restera encore de longues années aveugle et sourd.

Quinze ans plus tard, Herbart récidivera avec l’Algérie, pays qu’il connaît bien pour s’y être rendu à plusieurs reprises. En avril 1947, France-Soir entame une série d’enquêtes sur l’Afrique du Nord où la tension est vive. Journaliste indépendant, Herbart est envoyé en Algérie. Comme pour l’Indochine, il n’encombre son propos d’aucune statistique, d’aucune analyse de fond, encore moins d’un plaidoyer en faveur de l‘indépendance. Guidé par cette curiosité qu’il érige en principe journalistique, il compose une fois de plus un tableau à partir de choses vues et entendues. Mais il faut croire que, pour l’époque, c’est encore inacceptable. Le directeur du quotidien, Pierre Lazareff, heurté par la teneur du propos, décide d’interrompre en cours de route la publication de ce reportage16. Les lecteurs de France-Soir attendront en vain et sans un mot d’explication le troisième article pourtant annoncé le 17 avril 1947 sous le titre

« Les oulémas ».

Anticolonialiste à une époque où cela était plutôt courageux, Herbart n’a pas pour autant prôné l’indépendance. S’il lui est arrivé d’écrire : « Pas d’équivoques : il ne s’agit pas pour moi de servir la colonisation française 17 », il donne toutefois le sentiment d’avoir étudié la question. Dans ses écrits journalistiques, il n’aborde la colonisation que sous l’angle de la justice et de l’égalité. Jamais sous celui de la liberté des peuples. Dans un éditorial de Combat daté du 21-22 janvier 1945, tout en dénonçant la « colonisation française, [qui] comme les autres, a été un scandale », il pense même encore possible une réforme des conceptions et méthodes coloniales. Elle serait le

« meilleur plaidoyer en faveur de la poursuite par la France […] de sa propre gestion coloniale ». Son anticolonialisme avait ses limites.

14 Seule en Russie, NRF, 1927 ; Tourmente sur l’Afghanistan, Georges Valois, 1930 ; L’Inde contre les Anglais, Editions des Portiques, 1930.

15 Les Cahiers de la Petite Dame, op. cit. p. 213.

16 Entretien avec Maurice Delarue, février 2000.

17 Le Chancre du Niger, Gallimard, 1939, p.34.

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II.

Du communisme à l’antistalinisme

Lorsqu’il rentre en 1932 de son reportage en Extrême-Orient, Herbart est donc plus que jamais écœuré par ce monde colonial, miroir grossissant d’une société bourgeoise qu’il exècre. Mais il est aussi admiratif des communistes indochinois qui font preuve de combativité et de courage. Sur le bateau qui le ramène en France, il entame son deuxième livre, Contrordre 18, un roman militant qu’il reniera en partie par la suite. Son anticolonialisme va le conduire tout naturellement au Parti communiste français. En 1933, lorsqu’il y adhère, celui-ci compte peu d’intellectuels dans ses rangs.

En novembre 1935, Herbart est envoyé à Moscou. Il succède à Paul Vaillant- Couturier à la tête de l’édition française de La Littérature internationale. Dans ses Mémoires, il feint de s’en étonner : « À la vérité, je n’ai jamais bien compris pourquoi j’avais été jugé digne. Je m’attendais plutôt à être exclu 19. » Pourtant quelques mois plus tôt, lors d’une passe d’armes avec Julien Benda par Nouvelle Revue Française interposée 20, il a eu l’occasion de donner des gages de son orthodoxie communiste.

À Moscou, Herbart se sent rapidement à l’étroit dans cette revue où l’on se préoccupe plus de propagande que de littérature. Il se heurte à « la sottise, l‘indifférence, la mauvaise volonté ». Il compare son travail au métier de Pénélope, la

« bureaucratie [défaisant] la nuit ce que j’ai tissé durant le jour 21 ». Malgré tout, il se plie aux impératifs de la littérature de propagande. Et lui le disciple d’Oblomov de faire l’éloge du stakhanovisme 22, cet escalavage du productivisme soviétique, ou encore celui de Staline, ce « chef génial […] qui guide le prolétariat vers la société communiste 23 ». Quelques mois plus tard, dans URSS 1936, son livre de rupture avec le Parti communiste, Herbart avouera avoir ajouté cette phrase à la demande pressante d’un camarade. Elle est là tout entière cette littérature de propagande, dans la flagornerie de commande. Et le militant Herbart y céda.

Pourtant, depuis son arrivée dans la patrie du socialisme, la découverte de certaines réalités ne laisse pas de l’inquiéter. Non sans malaise, il voit de près la censure à l’œuvre qui « épure toutes les bibliothèques de Moscou », lui qui est « chargé de ce travail à la Maison des Écrivains ». Il est le témoin direct des menaces qui pèsent contre les artistes qui s’écartent de la ligne officielle : le musicien Chostakovitch et le dramaturge Meyerhold pris à partie par la Pravda, l’écrivain Babel humilié et compromis lors d’une conférence pour avoir laissé échapper : « Notre peuple n’est pas mûr aujourd’hui pour lire Joyce », alors qu’il convenait de dire que « Joyce ne serait jamais lisible, parce qu’il est le représentant de l’art bourgeois ». Il connaît la rigueur de la législation soviétique qui étand aux mineurs les mêmes peines que celles encourues par les adultes. Plus d’une fois, il lui a été donné de croiser des Bezprizorni  ces enfants abandonnés en geunilles qui errent dans les villes. Il devine, à travers les arrestations des compagnons de Lénine, comme Zinoviev et Kamenev, l’atmosphère de terreur qui s’installe et préfigure les grands procès de Moscou. Et surtout, surtout, il sait

18 Réédité au Promeneur, 2000.

19 La Ligne de force, op. cit., p.57.

20 Julien Benda, « A un jeune communiste », in La NRF, juillet 1935 ; Pierre Herbart, »Lettre à Julien Benda », La NRF, août 1935 ; Julien Benda, « Réponse à Pierre Herbart », ibid.

21 En URSS 1936, Gallimard, p. 43 et p. 55.

22 « La joie de la création », in La Littérature internationale, n° 3, 1936.

23 « A propos du musée Lénine », in La Littérature internationale, n° 7-8, 1936.

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le danger que sa relation amoureuse fait courir au jeune N., puisque depuis la loi de 1932 les homosexuels « se régénèrent en lisant Marx dans des camps de concentration

24 ».

Le 30 mai 1936, Herbart rentre à Paris. Il vient préparer le voyage d’André Gide en URSS. Depuis que l’auteur des Nourritures terrestres a laissé éclater, à travers les pages de son Journal, son « admiration pour l’URSS », les dirigeants soviétiques le pressent d’accepter une invitation officielle. Au fil des années, ce voyage est devenu un véritable enjeu. C’est que le régime entend donner le plus large écho à la visite d’un écrivain de la stature de Gide. Il sera retentissant, au-delà de ce que les communistes pouvaient imaginer. Mais ce n’était pas celui qu’ils avaient escompté.

Durant l’ « intermède parisien » d’Herbart, la Petite Dame est témoin de son trouble. Elle note dans ses Cahiers : « Le silence de Pierre qui doit pourtant avoir beaucoup de choses à raconter, me frappe. Si on l’interroge, il est volontiers évasif, réticent 25. » Le 16 juin, Gide et Herbart s’envolent pour Moscou. Louis Guilloux26, Eugène Dabit27, Jacques Schiffrin28 et Jef Last29 s’embarquent onze jours plus tard dans cette aventure. Gide est reçu en grandes pompes. Mais, très vite, la belle mécanique s’enraye. Derrière la façade officielle, il perçoit des réalités moins reluisantes. Gide attribue un rôle capital à Herbart dans cette clairvoyance. « Il a certainement beaucoup aidé à m’avertir, je veux dire : éclairé bien des choses que je n’aurais sans doute pas comprises par moi-même30. » Au sein du groupe, c’est une immense décep-tion. Et il n’y a pas que l’expérience russe qui déçoit. Par sa passivité devant la guerre d’Espagne qui a éclaté le 18 juillet, le pouvoir soviétique donne le sentiment d’avoir renié toute idée de solidarité inter- nationale. Même un communiste aguerri comme Last est consterné. Guilloux et Schiffrin, qui en ont vu assez, rentrent précipitamment en France. La mort subite de Dabit vient assombrir un peu plus un séjour qui tourne au fiasco.

Gide, Herbart et Last sont de retour à Paris le 24 août.

André Gide, Jacques Schiffrin et Pierre Herbart, lors de leur voyage en URSS, été 1936

24 Voir En URSS 1936 et La Ligne de force.

25 Les Cahiers de la Petite Dame, op. cit. p. 542.

26 Louis Guilloux (1899-1980), romancier, auteur du Sang noir.

27 Eugène Dabit (1898-1936), auteur du roman populiste Hôtel du Nord.

28 Jacques Schiffrin (1894-1949), fondateur des éditions de la Pléïade. Gide menaça de renoncer au voyage pour imposer la présence de Schiffrin que les Soviétiques jugeaient indésirable en raison de ses origines de Russe blanc.

29 Jef Last (1898-1972), journaliste et romancier néerlandais. Membre du Parti communiste hollandais, il devient l’ami de Gide après leur rencontre au congrès de l’Association des Ecrivains et artistes révolu- tionnaires (AEAR), en octobre 1934.

30 Retouches à mon Retour de l’URSS, Gallimard, « Idées », p. 152.

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Le lendemain, la Pravda annonce l’exécution de Zinoviev et de Kamenev. Dans son Journal à la date du 3 septembre, Gide écrit : « Un immense, un effroyable désarroi31. » Désemparé, Last se précipite dans les rangs de l’armée républicaine espagnole. Guilloux et Schiffrin s’en remettent à Gide, lequel a décidé de témoigner. Il travaille d’arrache-pied pour mettre en forme son récit de voyage. Et Herbart ? Il l’approuve. Gide confie à la Petite Dame qu’il a repris ses notes « en écoutant Pierre dont les conseils sont excellents… Lui-même voudrait faire un article, pour répondre à mon livre en se plaçant au point de vue uniquement marxiste, qu’il prétend que je méconnais 32 ».

Soudain survient la nouvelle que l’on n’attendait plus. À la mi-octobre, l’URSS apporte son aide militaire au gouvernement républicain espagnol. Dès lors, pour Herbart, il convient de « ne rien livrer qui desservît l‘Union soviétique au moment même où elle se préparait, peut-être, à triompher de ses erreurs 33 ». Il demande à Gide de surseoir à la publication de son livre. S’il partage certaines de critiques contenues dans Retour de l’URSS, il juge désormais inopportun de les rendre publiques. Il redoute le parti que pourraient en tirer les ennemis de l’URSS, au moment où précisément celle- ci sort de sa passivité. Surtout que la République espagnole est au plus mal. Madrid menace de tomber aux mains des putschistes. On craint le massacre des populations.

Pour tenter de sauver ce qui peut l’être, Herbart veut mettre sur pied une délégation de diverses personnalités qui se rendraient sur place. Il part en Espagne en éclaireur. Dans ses bagages, il emporte le manuscrit de Gide. Et là, deux versions divergent.

Dans La Ligne de force, Herbart affirme quitter Paris avec la promesse de Gide qu’avant de publier son livre il attendra l’avis de Malraux alors en Espagne. De son côté, la Petite Dame écrit : « […] hier en partant, Pierre m’a confié son article, réponse à Gide sous forme de lettre et qu’il a remanié jusqu’à la dernière minute… Il souhaite que Gide porte cet article lui-même à Vendredi34 […]. Il me charge de veiller à cela et à ce que cet article paraisse le vendredi qui suivra la publication du Retour de l’URSS35. » Cette réponse, rédigée avant son départ pour l’Espagne, prouve qu’Herbart savait cette publication imminente. Et effectivement, Gide, tout à son impatience mais aussi à son inconscience, n‘attend pas le retour de son ami. Quitte à lui faire courir les plus grands dangers. Retour de l’URSS paraît alors qu’Herbart est encore à Madrid. Le livre fait l’effet d’une bombe. C’est l’aveu d’une immense désillusion. Tenu en partie pour responsable, notamment par Aragon qui ne se fait pas faute d’alerter les services soviétiques, Herbart échappe de peu à une tentative d’élimination.

Sa lettre ouverte à Gide 36 paraît dans Vendredi, selon ses recommandations. C’est avant tout une supplique qu’il adresse à son ami, de celle que l’on entendra fréquem- ment tout au long de l’histoire du communisme et que l’on pourrait résumer par ces mots : « Vous avez peut-être raison sur certains points, mais ce n’est pas le moment de le dire. » Écartelé entre la foi et la vérité, Herbart se refuse à désespérer du communisme.

31 Journal, 1926-1950, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléïade », p. 540.

32 Les Cahiers de la Petite Dame, op. cit., p. 560.

33 En URSS 1936, op. cit. p. 9.

34 Vendredi (1935-1938), hebdomadaire littéraire, politique et satirique fondé par un triumvirat composé du radical-socialiste André Chamson, du socialiste Jean Guéhenno et de la sympathisante communiste Andrée Viollis. Le journal fut la voix du Front populaire.

35 Les Cahiers de la Petite Dame, op. cit. p. 589.

36 Article repris dans « On demande des déclassés », Le Promeneur, 2001.

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Plus troublantes sont les circonstances dans lesquelles il tente, deux mois plus tard, de publier « Faisons le point…37 » toujours dans Vendredi. Cet article suscite d’abord des réticences au sein de la direction de l’hebdomadaire. Celle-ci craint en effet de froisser le Parti communiste. Gide doit peser de tout son poids. L’article paraît finalement le 29 janvier 1937. Par rapport à sa « Lettre à André Gide », on perçoit une évolution dans le jugement : le doute se fait plus insistant, la critique plus sévère. Pour autant, Herbart ne se résout toujours pas à rompre avec son parti. Or, c’est le même homme qui, ayant échappé deux mois auparavant à une tentative d’assassinat, persiste à faire confiance « en un système qui a déjà ouvert aux hommes de radieuses perspectives. » Il lui faudra encore quelques mois − d’autres attaques, d’autres insultes − pour qu’il se résigne à la démission. « On n’abandonne pas ses dieux sans déchirement », se contentera-t-il d’expliquer vingt ans plus tard. La rupture sera consommée sous forme d’un livre. Ce sera En URSS 1936. Dès les premières lignes, il écrit : « Il est impossible désormais de défendre l’URSS sans mentir et sans savoir que l’on ment. » Après cinq ans de militantisme, Herbart vient de tourner définitivement la page de son engagement communiste.

Son état d’esprit paraît alors proche de l’abattement. Comme pour fuir ces derniers mois de polémiques éprouvantes, il part avec Gide en Afrique. Mais « il y a des voyages qu’on entreprend sans élan, poussé par je ne sais quelle intime nécessité 38 ». Ayant rompu avec le communisme, il ne s’aveugle pas pour autant sur les tares du capitalisme.

Une fois de plus, il dénonce le colonialisme en menant une minutieuse enquête sur l’entrerpise insensée et ruineuse de l’Office du Niger. Elle paraît en 1939 sous le titre Le Chancre du Niger.

Devenu antistalinien, Herbart ne versera donc pas dans un anticommunisme forcené39 et conservera toujours un attachement à la classe ouvrière ainsi qu’à l’idée de révolution40.

III.

Le désenchanté de la Libération

Jusqu’alors, Herbart n’a été qu’un journaliste occasionnel. Avec la Résistance, il va se découvrir une passion pour la presse.

Lorsque la guerre éclate, il vit retiré dans sa maison de Cabris, près de Grasse. De ses débuts dans la Résistance, Herbart donnera deux versions. Selon la première, recueillie peu après la Libération, il « ne tarde pas à entrer dans l’action après juin 1940 en aidant aux évasions d’israélites fuyant la persécution41 ». En revanche, dans ses Mémoires, il dit avoir fait preuve, dans un premier temps, d’indifférence : « Des appels me parviennent, qui ne me concernent pas, puisqu’ils parlent de patrie, d’honneur national, et que les idées, fussent-elles nobles et justes, ne m’atteignent plus, désincarnées. » Selon cette version, plus conforme à la posture du désinvolte, ce n’est que plus tard, pour aider les réfractaires des Chantiers de jeunesse à déserter, qu’il entre dans un réseau clandestin. « Pas de cause qui me causât moins de problème moral. » En 1943, il gagne Paris où il s’occupe de journaux clandestins. Il s’active tant qu’il est

37 Idem.

38 Le Chancre du Niger, op. cit., p. 24.

39 Voir « La Peur », Combat, 14 octobre 1947.

40 Voir « Le chant profond » ainsi que « On demande des déclassés », repris dans Le Promeneur, 2001.

41 J.-F. A., Biographies de résistants français, BDIC, Nanterre, F pièce 2630.

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nommé inspecteur général du Mouvement de Libération Nationale42 pour la région Nord. En 1944, à la suite d’une trahison, la Résistance non communiste de Bretagne se retrouve décapitée. Sous le nom de guerre de Le Vigan, Herbart est envoyé par le MLN comme délégué général43. Il est en fait le chef de la résistance pour l’Ouest. Sa mission : remettre sur pied un réseau pour préparer la Libération. Il s’en acquitte en délivrant Rennes, alors que les troupes alliées sont bloquées aux portes de la ville, et en y installant les nouvelles autorités civiles. Malgré les embûches, il parvient à sortir le premier numéro non clandestin de Défense de la France 44. Il en rédige l’éditorial45. Mais, en ce mois d’août 44, il n’a qu’une hâte, rejoindre Paris. La Libération laisse augurer de l’avènement d’une nouvelle presse. Herbart tient à y tenir un rôle éminent.

Selon son ami Maurice Delarue, il se voit même patron d’un journal.

Cela démarre pourtant par une déception. Certains des responsables de Défense de la France veulent faire de leur organe un quotidien d’informations générales et songent à Pierre Lazareff comme directeur, lequel fut, avant-guerre, responsable du populaire Paris-Soir. Herbart n’a pas sa place au sein d’un tel projet. Sa vision du journalisme est plus ambitieuse, plus littéraire. Il rêve d’une presse d’idées, en rupture avec celle d’avant-guerre. En cela, il se sent proche des conceptions que défend un quotidien comme Combat. Il lui suffit de gravir un étage, la rédaction que dirigent Pascal Pia et Albert Camus est logée dans le même immmeuble que Défense de la France. A partir du 8 décembre 194446, Herbart écrit des éditoriaux en alternance avec Camus, Albert Ollivier et Henri Calet. Si au sein des journaux issus de la Résistance Combat exerce un véritable magistère, c’est à ces points de vue personnels qu’il le doit. Camus malade, Herbart assume un temps la direction politique du quotidien. Toutefois, cette première participation sera de sourte durée. Le 7 février 1945, il remet son dernier papier. La parution de l’un de ses plus beaux romans, Alcyon 47, pourrait laisser penser qu’il s’éloigne du journalisme. Il n’en est rien.

Au sein du MLN, certains envisagent de créer un grand journal capable de faire pendant à la presse communiste. D’abord associé à ce projet, il redoute un instant d’en être écarté. Alors qu’il se repose dans sa maison de Cabris, il fait part à Maurice Delarue de ses craintes : « […] je me demande rêveusement si j’existe encore. Tâchez donc de me renseigner à ce sujet 48. » Finalement, il fait non seulement partie du comité de direction en compagnie de Claude Bourdet et de Jacques Baumel, mais il a en charge la rédaction. Herbart anime enfin le journal dont il rêvait. Son titre, Terre des Hommes, est un hommage à Antoine de Saint-Exupéry. Le premier numéro est daté du 29 septembre 1945. En raison du manque de papier, il n’est tiré qu’à 37000 exemplaires et sur un petit format. Cela n’altère en rien l’ambition du nouvel organe. L’hebdomadaire tranche par son exigence de qualité. Les signatures sont souvent celles d’écrivains : Gide, Camus,

42 Le MLN, fondé en janvier 1944, regroupait les organisations clandestines Combat, Franc-Tireur, Libération, Défense de la France, Résistance et Lorraine.

43 C’est ce titre de délégué général qui vaut aujourd’hui à Herbart d’être affublé du grade de général, lui qui avait en horreur les décorations. Voir Maurice Delarue, « Pierre Herbart, « pseudo » Le Vigan, à Rennes, été 4 », in Bulletin des amis d’André Gide, n° 96, 1992. A L’origine de cette légende, probablement la Petite Dame, Les Cahiers… , 1937-1945, op. cit., p. 319.

44 Défense de la France, journal du mouvement de Résistance du même nom, fondé le 15 août 1941. Le 8 novembre 1944, Défense de la France devient France-Soir.

45 Repris dans « On demande des déclassés », Le Promeneur, 2001, p. 107.

46 Editorial repris dans « On demande des déclassés », Le Promeneur, 2001, p. 111.

47 Alcyon, Le Promeneur, 1999.

48 Lettre du 28 juin 1945 à Maurice Delarue.

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Henri Calet, André Dhôtel, Henri Thomas, Maurice Saillet, Maurice Nadeau, Stephen Spender… Mais cela s’avère insuffisant pour surmonter le manque d’argent, la pénurie de papier, la bêtise administrative, sans oublier les pressions politiques. En 1958, Herbart précisera avoir sabordé son journal « lorsqu[‘il se] rendi[t] compte qu’il cesserait d’être libre ». C’est déjà ce qu’il laisse deviner à demi-mot dans son dernier éditorial49. Le 2 mars 1946, Terre des Hommes paraît pour la dernière fois. L’aventure n’aura duré que vingt-trois numéros. Son échec préfigure celui d’une presse qui s’était rêvée totalement libre, tant du pouvoir politique que des puissances d’argent. Malgré une existence éphémère, Terre des Hommes aura marqué les esprits.

En septembre 1947, Herbart revient à Combat appelé par Bourdet. Ce dernier a pris la succession de Camus et de Pia à la tête du quotidien qui rencontre, lui aussi, des difficultés. Mais le cœur n’y est plus. Ses éditoriaux se feront l’écho d’un désenchan- tement grandissant. Il met un terme définitif au métier d’éditorialiste le 16 mai 1948.

Dans La Ligne de force, Herbart consacre fort peu de pages à la guerre et aux espérances nées de la Libération. Dans un style d’une rare concision, il fait un récit aux antipodes de la chanson de geste de la Résistance. Comme à plaisir, il semble prendre le contre-pied de l’épopée façon Malraux. « En somme, on est − j’étais − dans une gratuité enfin passible de la peine de mort. » Recevant le général de Gaulle dans Rennes libéré, il résume son entrevue en une « petite leçon sur la manière d’allumer un cigare ». Et, à l’heure des hommages, il s’esquive par la coulisse.

Ses écrits journalistiques d’alors laissent apparaître un tout autre Herbart. D’abord gagné par l’enthousiasme de la Libération, il espère une fois de plus en des temps et en un homme nouveaux. Pour lui comme pour toute une génération de combattants de l’ombre, il ne saurait être question d’en revenir au statu quo ante bellum, à ces années d’avant-guerre marquées par la paralysie des institutions politiques, par les scandales financiers à répétition, par la montée dans toute l’Europe de la haine… Il fait sienne la devise inscrite sous le titre de Combat : « De la Résistance à la Révolution ». Et seuls des hommes ayant rompu avec leur milieu, avec ce qui les entrave, en un mot seuls des déclassés sauront mener cette Révolution qu’il appelle encore de ses vœux. Dans un premier temps, il a cru que de Gaulle serait capable d’entraîner le peuple. Mais d’espoir, le général s’est transformé en menace pour la démocratie. Herbart veut croire encore en la Résistance. Elle suscite en lui des accents lyriques qu’on ne lui soupçonnait pas.

« Nous sommes une communauté liée par le sang de ses martyrs. Cela, c’est notre vérité et notre mythe. » Il l’investit d’une véritable mission révolutionnaire. Mais là encoire ce ne sera que désillusion, la « tentation pourrissante du réalisme politique » ayant vite fait de reprendre le dessus. Autre attitude inattendue de sa part, du moins si l’on s’en tient à ses Mémoires, celle qu’il a eue à propos de l’épuration. En 1958, il dit son peu de goût pour les « excès […] des Fouquier-Tinville 50 ». Or ses premiers éditoriaux réclament une épuration rapide et exemplaire. Il s’indigne même de la mollesse de la répression.

Mais il est vrai que, celle-ci ayant été « mal conduite », il en vient rapidement à préconiser son abandon à l’encontre du plus grand nombre 51.

La voie se fera de plus en plus étroite pour des hommes comme lui qui refusent de

49 « Mesures pour rien », repris dans « On demande des déclassés », Le Promeneur, 2001, p. 149.

50 La Ligne de force, op. cit., p. 146.

51 « Première responsabilité », Défense de la France, 12 août 1944 ; Combat, 24 décembre 1944 ; « De la trahison », Combat, 21-22 septembre 1947, 25 septembre 1947, 27 septembre 1947 ; « Amnistie », Combat, 14 février 1948 ; « Le vrai coupable », Combat, 15 avril 1948. Articles repris dans « On demande des déclassés », Le Promeneur, 2001, p. 111, 122, 160, 165, 170, 175, 179.

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se laisser enfermer dans l’alternative de Gaulle ou les communistes. Et la guerre froide qui s’installe en cettte année 1947 laissera encore moins d’espace à ceux qui rejettent autant Washington que Moscou. Ses illusions perdues, une fois de plus, il se dirigera vers la sortie. « Féconde paresse52 », l’un de ses derniers articles, semble indiquer celle vers laquelle il s’achemine…

On ne peut manquer de relever que la fin de sa carrière journalistique − une expression et une ambition si peu herbartiennes − prélude à l’effacement d’Herbart de la scène intellectuelle et politique. Sa participation à Combat cesse le 16 mai 1948. En janvier 1953, il fait part à Delarue de ses difficultés à faire face. Il se dit en quête d’un

« job à Paris, en province, n’importe où53 ». Il lui arrivera encore de se signaler de temps en temps au public, mais cela ne suffira pas à le sortir de l’isolement et des difficultés matérielles. En 1952, il publie À la recherche d’André Gide54, le témoignage sans complaisance d’une amitié de vingt ans, qui lui sera énormément reproché ; l’année suivante, il dévoile son amour des garçons avec L’Âge d’or55, un « livre pur qu’on voudrait ne mettre qu’entre des mains nettes », dira Camus ; en 1958, La Ligne de force, ces Mémoires dégagés d’un homme engagé, passe presque inaperçu dans une France préoccupée par la guerre d’Algérie. Suivront en 1964 un roman, La Licorne, et, en 1968, un récit, Souvenirs imaginaires56, noyé dans les événements de Mai ; enfin les nouvelles rassemblées sous le titre Histoires confidentielles57 seront le dernier livre publié de son vivant.

Comment expliquer que celui qui fut une voix importante de l’après-guerre ait sombré en quelques années dans la misère et l‘oubli ? Certes, il y eut, en 1951, la mort de Gide, qui n’avait jamais cessé de subvenir à ses besoins, puis celle de Roger Martin du Gard ; certes, il y eut l’opium, sa plus fidèle compagne… Mais il y eut aussi une éthique du retrait qui l’a conduit à refuser certaines compromissions de la vie. Qu’il fût subi ou choisi, son effacement était aussi la marque d’un homme profondément libre, d’un déclassé.

Herbart meurt le 3 août 1974, à l’âge de soixante et onze ans. Son corps est jeté à la fosse commune. Et son destin de rejoindre celui de ce père simplement entr’aperçu. La boucle semble devoir inéluctablement se refermer. Par la suite, quelques amis se rassem-bleront pour lui donner une sépulture au cimetière de Cabris.

Alain Astaud

52 Article repris dans « On demande des déclassés », Le Promeneur, 2001, p. 183.

53 Lettre à Maurice Delarue, 30 janvier 1953.

54 A la recherche d’André Gide, Le Promeneur, 1999.

55 L’Âge d’or, Le Promeneur, 1998.

56 La Licorne et Souvenirs imaginaires sont tous deux repris au Promeneur, 1998.

57 Histoires confidentielles, Grasset, « Les Cahiers Rouges ».

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Gide et Pierre Herbart, Lafcadio incarné

Qu’un écrivain s’inspire de ses proches pour fabriquer ses personnages, cela est habituel. Mais qu’un romancier se trouve soudain en présence d’un héros sorti de son imagination, c’est plus troublant. C’est ce qui est arrivé à André Gide lorsqu’il voit Pierre Herbart pour la première fois : Herbart, c’est Lafcadio. Cette élégance, cette désinvolture, cette ingénuité cruelle, cette impression qu’avec lui tout est possible… « C’est un être frénétique, explique Gide, il a tout le charme de l’enfer. (…) Il a un côté mauvais, ce qui ne veut pas du tout dire dur, un côté mauvais exprès, comme une sorte de démon intérieur. Il se dégage de lui une poésie particulière, il a un regard de Lorelei, des yeux d’algues, des yeux marins enfoncés, des gestes d’une grande noblesse. Il est d’une maigreur presque ascétique, comme passé au papier de verre… » Lorsqu’il songe à mettre en scène Les Caves du Vatican à l’écran ou à la scène, Gide pense que seul Herbart peut jouer le rôle.

Herbart rencontre Gide par hasard à Roquebrune, à l’été 1929. Il a vingt-six ans. À partir de ce jour, ils ne se quitteront plus. Rapidement, Herbart fait partie de cette étrange famille qui vit autour de Gide, composée d’amis si proches qu’ils sont comme des parents. En 1931, Herbart épouse Elisabeth Van Rysselberghe, avec qui Gide a eu une fille, Catherine. Il devient ainsi le double de l’écrivain, près avec lui de son enfant. Gide a une entière confiance en lui. Le jeune homme, qui a trente-deux ans de moins que Gide, est son factotum et son confident. Il est chargé des missions les plus délicates, organise les voyages et les rencontres, démêle les affaires les plus embrouillées. Gide le consulte sur tout. Il dit souvent qu’il est le seul compagnon avec qui il ne s’ennuie jamais. Herbart, qui un moment est communiste, le guide dans ses realtions compliquées avec le marxisme et l’URSS. Dans la longue aventure de ce couple entre un écrivain célèbre et un jeune intellectuel, il n’y a pas un maître et un disciple, mais deux complices qui s’aident à penser.

Pierre Herbart est un homme d’action, un aventurier attiré par la révolution. Il écrit, il voyage, il milite. Il a dans les discussions un redoutable pouvoir de conviction. Après des séjours en Afrique, puis en Indochine, il s’engage dans la lutte anticolonialiste. Memebre du Parti communiste, il dirige un journal culturel à Moscou. Pendant l’Occupation, il est responsable d’un mouvement de résistance en Bretagne. Après la guerre, il devient éditorialiste à Combat. Mais c’est aussi un homme brisé, un solitaire, qui ne se fixe jamais, ne possède rien. Tout lui file entre les doigts. C’est un nomade. « Il n’a jamais vécu que seul, dit Gide. Il n’a rien, il vit de rien. Sa garde-robe tiendrait dans un mouchoir de poche… » Gide affirme l’avoir sorti de la drogue, mais il n’a pu le guérir du désespoir qui le ronge. Ils voyagent ensemble, collaborent à des scénarios de films.

À la mort de l’écrivain, Herbart perd le cadre qui le soutenait et s’enfonce dans une longue suite d’échecs. La drogue le reprend. Sans rien perdre de son élégance, il se marginalise, ne vit que grâce au soutien d’amis fidèles. Malade et misérable, oublié de tous, il meurt à Grasse le 3 octobre 1974, à soixante et onze ans.

Par l’intermiédiaire du libraire Raoul Leven, Pierre Herbart fait d’abord la connaissance de Cocteau. En 1924, il entre dans le cercle des intimes du poète. Au printempes 1929, Cocteau et Herbart se retrouvent à Roquebrune, avec Jean Desbordes l’ami de Cocteau. Le 17 mai, Gide fait une visite pour rencontrer le poète, mais celui-ci est retourné à Paris. Gide tombe sur Herbart, qu’il ne connaissait pas. Herbart raconte la

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scène dans A la Recherche d’André Gide : « Un matin, je flânais sur la terrasse quand j’entendis un bruit de pas derrière moi. Je reconnus, d’après ses photographies, André Gide, qui croyait trouver là Jean Cocteau (…). Gide, déçu, finit par prendre place, à côté de moi, au soleil. » (…)

L’un et l’autre voient dans cette union bizarre une aventure personnelle et intellec- tuelle excitante. Gide, qui ne vit que pour la littérature, vient de lire Le Rôdeur d’Herbart.

Il est séduit et croit en son talent. Aussi pense-t-il aussitôt que le mariage et l’écriture vont faire de Pierre un homme nouveau. Sans doute se réjouit-il aussi de ce que cette union va fixer près de lui ce jeune homme qui le fascine et qui lui est de plus en plus nécessaire. La décision d’Herbart d’épouser Elisabeth illustre ce qui lui plaît le plus en lui : sa totale disponibilité et sa rapidité à prendre des initiatives. Cette détermination impressionne Gide, lui qui éprouve tant de mal à se décider et à assumer ses propres choix. Herbart donne le sentiment que rien ne lui est impossible, car pour lui les tabous n’existent pas. Il peut conjuguer sans état d’âme son homosexualité et cette union baroque. Gide a le sentiment que la liberté de mœurs et d’esprit à laquelle lui-même aspire et qu’il a acquise au prix d’un long travail intérieur, d’un douloureux arrachement à son milieu et sa culture, Herbart la vit spontanément. Le jeune homme apparaît comme la réalisation des fantasmes du maître. « Il a le physique que j’aimerais le mieux habiter », disait Gide. (…)

Pendant ses années de déclin, Herbart a continué d’écrire. Il publie La ligne de force, en 1958, un récit éblouissant nourri des souvenirs de son voyage en Indochine, de son séjour à Moscou et de son passage dans la Résistance. En se retournant sur son passé aventureux, Herbart s’aperçoit que, ce qui lui revient en mémoire, ce ne sont pas les grandes causes qui l’ont mobilisé − la colonisation, le communisme, la guerre d’Espagne, la résistance…− mais des images fugitives, des regards d’enfants, des gestes de vieillards… Comme si les chimères après lesquelles il courait l’avaient empêché de voir la réalité de la vie. « Je ne saurais trop conseiller aux autres de perdre moins de temps que moi. Telle sera, s’il en faut une, la morale de ce livre. »

Herbart le militant, le voyageur, l’homme des grandes causes et des grands espaces peut s’abîmer dans la contemplation d’objets infimes, de signes invisibles, convaincu que dans ces traces cachées se trouve la vérité des êtres. Lors de sa première rencontre avec André Gide, son attention est absorbée par une infime particularité physique : un petit kyste sur le pouce. Plus tard, il s’aperçoit que cette excroissance a disparu et Gide lui assure qu’elle n’a jamais existé. Se peut-il qu’il ait rêvé ? Un jour Maria, la mère d’Elisabeth Van Rysselberghe, lui confirme que Gide s’est bien fait opérer pour enlever cette légère disgrâce physique. Et voilà que cette petite retouche sans importance se trouve incarner, à celle seule, l’incertitue du souvenir et la duplicité de l’écrivain.

Frédéric Gaussen, Les enfants perdus du siècle, Le Monde (6 mai 2000)

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Quelques extraits de Pierre Herbart

Vigilance

Il faut faire très attention. Si je tourne un instant la tête, que fera la carafe dans mon dos ? Voilà bien ce qui me tourmente. Quelle responsabilité ! Oui, il faut faire très attention. À considérer certaines attitudes de meubles surpris, j’ai compris que tout était possible. (Et je ne parle pas de ces complots, de ces combinaisons de choses qui rendent tout d’un coup l’air d’une pièce irrespirable et font qu’on trouve des souris mortes, des mouches mortes, suspendues, immobiles, les ailes ouvertes.) Je me défends comme je peux : par la douceur, par intimidation, par la terreur aussi. Par exemple, je saisis brusquement un objet, au moment où il s’y attend le moins, et l’enferme dans le buffet d’où je le retire avant qu’il ait eu le temps de conspirer. Ah ! Qu’un chimiste invente des rayons capables de transpercer les murailles et nous en verrons de drôles ! À condition, bien entendu, que les choses n’aient pas eu vent de l’affaire.

Textes retrouvés, Le Promeneur, 1999

André Gide

Quand je serai mort, Pierre, compromettez-moi, me disait André Gide.

Ainsi, Gide a cent ans. Sans doute faudrait-il, à cette occasion, offrir quelques graves réflexions concernant l’homme et son œuvre.

Je me bornerai à évoquer dans ces pages le climat familier d’une amitié de vingt ans avec « le plus irremplaçable des êtres ». (…)

Les grands hommes suscitent de folles amours et aussi des amours de folles. J’ai connu à Gide plusieurs folles. L’une d’elles m’est restée en mémoire.

C’était aux petites heures. Mal ressuyé d’une nuit éprouvante passée hors les murs, je somnolais. Gide paraît devant mon lit, en « pudjama » comme il disait, un peu hagard, quelques cheveux dressés sur le bord du crâne.

« Cher, de grâce aidez-moi, dit-il.

− Mais Gide, l’aube point à peine.

− C’est que, vous n’imaginez pas, il y a là une personne... (il s’approche de moi, et à voix basse) : Une folle !

− Comment donc ?

− Oui, elle est là, avec deux grosses valises, elle s’installe.

− Mais pourquoi ?

− Allez savoir ! Elle m’a dit : « Je me rends à votre appel, maître. Me voici. » J’avoue que j’ai un peu perdu la tête − Pierre, aidez-moi, par pitié. Vous sentez bien que je ne puis, à moi tout seul, surmonter cette épreuve. »

Je mis une robe de chambre et me laissai entraîner dans l’appartement mitoyen.

« Elle est là, souffla Gide en me montrant du pouce une porte fermée. Je vous en conjure, tâchez de tirer les choses au clair. Je m’esquive. Et dire que je n’ai pas pris mon breakfast! »

J’entrai. Je vis une dame, assise au bord d’un fauteuil, l’air calme, digne.

« Vous êtes le secrétaire du maître ? » dit-elle.

Je m’inclinai.

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« Vous le voyez, je me suis rendue à son appel.

− Puis-je vous demander, Madame, par quelles voies vous est parvenu cet... appel ! » Elle sourit finement :

« Oh ! monsieur ! Je sais lire entre les lignes. C’est grâce à son dernier livre...

− Et quel livre ?

− Mais, Patchouli. Oh ! je sais bien qu’il ne l’a pas signé de son nom, qu’il a pris un pseudonyme, comme pour la plupart de ses œuvres !

− Je vais en référer au maître. »

Gide me guettait dans le couloir : « Eh bien ?

Eh bien, ça va mal. Elle a lu Patchouli.

− Quoi ?

− Patchouli, votre dernier livre, et...

− Il faut réagir, s’écria Gide. Allons ! La dame resta assise.

« Mon secrétaire m’a dit, commença Gide.

− Je vois, maître, que vous m’avez comprise à demi-mot. J’ai senti quel labeur gigantesque vous aviez entrepris, en lisant votre dernier livre.

− Patchouli ?

− Oui, Patchouli. À vous seul, penser, composer, écrire tout ce qui se publie en France.

(Elle se leva.) Je suis venue vous aider dans cette tâche.

− Hélas ! madame... balbutia Gide.

− Oh ! maître, permettez-moi une remarque : de tous les livres que vous avez écrits, les meilleurs ne sont pas ceux que vous avez signés de votre vrai nom. (Gide eut un haut-le- corps.) Quelle modestie ! Quelle leçon !

− Hélas ! madame ! accablé par ces travaux d’Hercule, j’ai déjà engagé une personne qui me prête son concours. Vous l’entendez du reste. » (En effet, la secrétaire de Gide venait d’arriver et, troublée par cette présence féminine près de son dieu, tapait furieuse- ment à la machine dans la pièce contiguë.)

Gide s’inclina :

« Madame !

− Eh maître, que deviendrai-je ? J’ai tout abandonné, ma maison, ma vieille mère. Que faire, dites-moi, que faire ?

− Apprenez l’anglais! » dit Gide d’un ton alerte.

Contre toute attente, la dame frappa allègrement dans ses mains :

« Merci, maître. Oh ! Merci ! »

Elle s’élança dans le vestibule, saisit ses lourdes valises et s’en fut.

« Ouf, dit Gide.

− Quand même, l’anglais, c’était un coup de génie », constatai-je.

Gide prit un air modeste :

« Voyez-vous, Pierre, dans ces cas-là, il importe de ne pas désespérer l’âme en peine. Il faut montrer une voie. » 58 (…)

Textes retrouvés, Le Promeneur, 1999

58 Les Cahiers de la Petite Dame (juin 1930) font également allusion à cette folle, qui habitait (cela ne s’invente pas) Saint-Etienne…

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