POUR UNE THÉORIE PSYCHANALYTIQUE DE L'ATTACHEMENT Ce que l'observation des singes apprend au psychanalyste : l'archaïque et le pulsionnel
Didier Robin
Érès | « Le Coq-héron » 2013/4 n° 215 | pages 50 à 68 ISSN 0335-7899
ISBN 9782749239682 DOI 10.3917/cohe.215.0050
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1. S. Freud, « Trois essais sur la théorie de la sexualité » (1905), Standard Edition of the Complete Works, James Strachey, vol. I, 1966.
2. J. Bowlby, Attachement et perte, tome 1, L’attachement, Paris, Puf, 1978, p. 294.
3. S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1987, p. 102-103.
Préambule
Il y a quelque chose d’archaïque chez l’homme que Freud a vu mais sans y accorder l’importance conceptuelle qu’il fallait lui donner : « Il est bien connu qu’un enfant humain naît avec une capacité de s’agripper (clinging) qui lui permet de soutenir son propre poids, capacité que Freud a observée et à laquelle il se réfère comme à l’instinct d’agrippement (grasping1)2. » En fait, la réfé- rence à l’agrippement dans le texte freudien est tout à fait anecdotique et reliée d’emblée pour lui à l’autoérotisme oral : « Le suçotement, qui apparaît déjà chez le nourrisson et qui peut se poursuivre jusqu’à la maturité ou se maintenir durant toute la vie, consiste en une répétition rythmique avec la bouche (les lèvres) d’un contact de succion, dont la finalité alimentaire est exclue […]. Une pulsion d’agrippement, apparaissant à cette occasion, se manifeste par exemple par un tiraillement rythmique simultané du lobe de l’oreille et peut s’emparer dans le même but d’une partie d’une autre personne (le plus souvent de son oreille3). » L’observation est très fine et correspond à des données d’observa- tion plus actuelles, théorisées notamment, avec beaucoup d’intérêt, par André Bullinger, sur lequel je m’appuierai à plusieurs reprises tout au long de cet article.
Freud voit donc la pulsion d’agrippement, la nomme même, mais ne s’y attarde pas. Il faudra attendre Imre Hermann pour qu’un théoricien donne à cette pulsion l’importance qu’elle mérite. Bien sûr, les conceptualisations d’Imre Hermann seront reprises quelques décennies plus tard par John Bowlby, pour devenir ce qu’on appelle couramment la « théorie de l’attachement » ; ce
D i d i e r R o b i n
Pour une théorie psychanalytique de l’attachement
Ce que l’observation des singes apprend au psychanalyste :
l’archaïque et le pulsionnel
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L’homme et les autres animaux
4. Titre original de son livre traduit en français sous le titre de L’instinct filial, Paris, Denoël, 1972.
qui me paraît être une simplification regrettable dans le sens où l’œuvre de John Bowlby avait été intitulée par lui-même Attachement et perte. Elle est d’ailleurs regroupée dans trois tomes dont seul le premier s’appelle L’attachement alors que le deuxième porte comme titre La séparation, Angoisse et colère, le troi- sième étant La perte, Tristesse et dépression. Cela correspond à une tendance actuelle à se focaliser sur l’attachement en termes de lien, en perdant de vue la dimension dynamique de la dialectique attachement/découverte qui ouvre aux questions du détachement et de la séparation. Nous verrons plus loin qu’une dialectique très proche existait déjà chez Imre Hermann, et tout le parti que l’on peut en tirer pour la clinique.
Imre Hermann, dès les années 1920, s’était mis à la recherche des « instincts archaïques de l’homme4 ». Pour élargir sa perspective, il avait choisi de s’inté- resser à la mythologie et à l’ethnographie. Il avait surtout décidé de s’intéresser aux études sur le comportement des grands singes, et c’est de cette manière que s’est révélée à lui l’importance de l’archaïque sur lequel Freud avait glissé.
En effet, les bébés singes s’agrippent très tôt au corps de leur mère et ce pour des raisons bien simples : il faut pouvoir profiter de sa vitesse de déplacement pour éviter d’être dévoré par un prédateur ou de son agilité pour passer d’une branche à l’autre. Après la Seconde Guerre mondiale, cette tendance originelle à l’agrippement sera finement mise en évidence et longuement étudiée par l’équipe d’éthologues de Harry Harlow. Et ce sont sur ces études que Bowlby s’appuiera pour développer son concept d’attachement. Ce faisant, Bowlby critiquera le primat freudien de l’oralité (nous verrons en quoi c’est, au moins en partie, une erreur, tout en restant le sujet d’un débat complexe) et finalement s’éloignera considérablement de la psychanalyse.
Mais Hermann aussi bien que Bowlby plus tard voient dans le compor- tement des singes un archaïque qui nous concerne mais qui est frappé par le refoulement et masqué par l’amnésie infantile. C’est très certainement parce que cet archaïque est si spectaculaire dans le comportement des singes que, par le biais de son observation, le voile obscurcissant le regard d’un adulte névrosé, « civilisé », se lève. C’est aussi sans doute parce que Freud n’est pas un clinicien d’enfant que cet archaïque échappe à sa sagacité. Dans sa suite, les cliniciens qui s’occuperont d’enfants, ou même de la petite enfance, et ceux qui consacreront leur temps aux pathologies où l’archaïque reste le plus dominant, notamment avec des enfants autistes, pourront moins méconnaître les multiples déclinaisons de la pulsion d’agrippement, de cramponnement.
Mais Hermann ne voit pas seulement l’importance, sans doute liée à un héritage phylogénétique, de la pulsion de cramponnement chez l’homme (gras- ping reflex, réflexe de fouissement, réflexe de Moro, recherche de la chaleur, etc.). Hermann prend aussi la mesure de l’écart entre le succès de l’instinct chez le singe et son ratage chez l’homme. En effet, les bébés singes sont plus vite musculairement toniques et coordonnés, dans la plupart des espèces, ils disposent de quatre mains et leurs mères sont couvertes de fourrure. Le cram- ponnement manuel est dès lors redoutablement efficace. Mais, chez l’homme, du fait de la néoténie, ce sont les limites de l’efficacité du cramponnement qui sont à l’avant-plan. Pris non plus dans l’instinct mais dans la pulsion, il est alors associé à des processus d’identification et à des fantasmes. Ce qui méritera les développements qui vont suivre.
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Le Coq-Héron 215
5. Notamment, P. Delion, Séminaire sur l’autisme et la psychose infantile, Toulouse, érès, 2009, et P. Delion, Le corps retrouvé, Paris, Her- mann, 2010.
6. J.-D. Vincent, Biologie des passions, Paris, Odile Jacob, 1986.
7. Ibid., p. 149.
8. Ibid., p. 150.
9. Ibid., p. 151-152.
10. Évidemment, le « désir » évoqué par J.-D. Vincent ne doit pas être trop vite confondu avec le « désir » tel qu’il est conceptualisé par Lacan !
Dans la suite de cet article, j’essaierai de faire une synthèse de l’actua- lité de la pulsion d’agrippement à la lumière des développements récents des recherches sur le développement sensori-moteur de l’enfant entre 0 et 3 ans (Bullinger, Vasseur) et des commentaires de certains psychanalystes sur ces études (surtout Delion5 dans la suite de Hermann et Schotte, mais aussi Bick, Meltzer, Tustin et Haag). Nous verrons validées certaines avancées anciennes d’Imre Hermann mais aussi de sa contemporaine, Melanie Klein. Melanie Klein qui nous aidera beaucoup quand nous aborderons les très à la mode « troubles de l’attachement ».
Pour aborder ces troubles, j’en donnerai d’abord une version psychanaly- tique, en suivant les traces de Hermann prolongées par Szondi puis par Schotte, qui nous conduira non plus aux « troubles de l’attachement » mais aux « trou- bles du contact ». Nous verrons comment les troubles du circuit du contact correspondent à des difficultés majeures de la traversée de la position dépres- sive, et comment tout cela est d’une grande aide d’un point de vue clinique.
Du grasping reflex au jeu du Fort-da : réflexes, instincts et pulsions Dans son livre Biologie des passions6, Jean-Didier Vincent distingue trois types de comportements qui caractérisent les animaux selon leur degré d’évolution. Il y a d’abord le réflexe : « Dans son acception classique, il décrit une action stéréotypée, reproductible et liée de façon inévitable au stimulus qui lui a donné naissance7. » Puis, à un degré plus élevé de complexité, vient l’instinct : « C’est un acte ou une série d’actes qui ne changent pas lors de répétitions (fixed-action pattern). Phénomène essentiellement inné, l’instinct peut être modifié par l’apprentissage, qui joue en général un rôle d’affinage et d’amélioration de la performance : qualité du vol pour l’oiseau, de la tétée pour le petit rat, du choix des proies pour le jeune calmar, etc. Bien loin d’ex- pliquer la diversité du comportement entre les individus, l’apprentissage assure un comportement instinctif en conformité parfaite avec le modèle défini pour l’espèce8. »
À un degré de complexité encore supérieur, Jean-Didier Vincent parle de
« comportement désirant » : « La première caractéristique d’un comportement désirant est l’individualisation, qui s’exprime dans la différence de compor- tement de chaque animal et qui est fonction de son expérience acquise et de ses capacités. […] La deuxième caractéristique du désir est la faculté d’antici- pation dont l’instinct est dépourvu. » Enfin, « la dernière caractéristique d’un comportement désirant réside dans l’association d’une composante affective et émotionnelle à l’anticipation et au déroulement de l’action9 ».
Ce type de réflexion peut choquer certains psychanalystes habitués à considérer que le comportement des animaux (sous-entendu non-humains) est purement et simplement régi par des montages instinctuels. Pourtant, les études éthologiques montrent bien que ce genre de conception est beaucoup trop réducteur. Personnellement, il ne me choque pas de considérer que des animaux finalement très évolués manifestent des comportements désirants10 qui les distinguent d’ailleurs profondément les uns des autres, et qui les conduisent à élaborer des stratégies parfois très rusées et élaborées. Mais, l’être humain, du fait d’être un parlêtre selon la belle expression de Lacan, un être parlant mais aussi un être façonné par le langage, est un être de pulsion. Par certains aspects,
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L’homme et les autres animaux
11. J. Laplanche, J.-B. Ponta- lis, Vocabulaire de la psycha- nalyse, Paris, Puf, 1967.
12. S. Freud, « Pulsions et destins des pulsions » (1915), dans Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.
13. D. Robin, Violence de l’insécurité, Paris, Puf, 2010.
14. Ibid.
15. S. Freud, « Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse », dans OCF.P., XIX, Paris, Puf, 2004.
la pulsion pourrait paraître très proche des « comportements désirants » définis par J.-D. Vincent. Mais ce serait oublier l’essentiel : que les pulsions répondent à une grammaire spécifiquement humaine et sont soumises à la division qui caractérise notre appareil psychique.
Qu’est-ce qu’une pulsion ? Une pulsion est, selon la définition canonique du Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis, un « processus dynamique consistant dans une poussée (charge énergétique, facteur de motri- cité) qui fait tendre l’organisme vers un but. Selon Freud, une pulsion a sa source dans une excitation corporelle (état de tension) ; son but est de supprimer l’état de tension qui règne à la source pulsionnelle ; c’est dans l’objet ou grâce à lui que la pulsion peut atteindre son but11 ».
La notion de pulsion peut aussi paraître assez proche de celle d’instinct, du fait qu’elle ressort d’une poussée a priori endogène, mais ce serait sans compter avec un grand nombre de différences fondamentales. La pulsion n’est pas programmée, de manière très contraignante, par le patrimoine génétique.
Elle n’est pas indépendante des logiques biologiques, mais elle est nettement plus complexe que l’instinct : « Si, en nous plaçant d’un point de vue biolo- gique, nous considérons maintenant la vie psychique, le concept de “pulsion”
nous apparaît comme un concept-limite entre le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations, issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme, comme une mesure de l’exigence de travail qui est imposée au psychique en conséquence de sa liaison au corporel12. »
La pulsion rend compte d’un type de rapport que le sujet, fût-il naissant, entretient avec des objets. Elle est donc indissociable des processus d’iden- tifications et de la constitution de fantasmes ; ce n’est pas du tout du corps à l’état brut. Loin d’être d’abord une impulsion dissociée de toute représentation, elle est plutôt d’emblée à la limite entre le psychique et le somatique. « Du coup, par exemple, l’objet de la pulsion n’est pas l’objet prédéterminé de l’ins- tinct (prédéterminé ou très tôt déterminé par l’empreinte). L’objet est, dans la pulsion, ce qui est le plus variable. Comme nous le verrons plus loin, l’objet de la pulsion n’est pas issu d’un catalogue préprogrammé mais résulte d’une rencontre ; l’objet de la pulsion est, comme l’objet transitionnel, toujours entre soi-même et l’autre13. »
« Le destin des pulsions n’est pas non plus très prévisible. Elles peuvent s’exprimer assez directement ou être retournées contre la personne propre, voire reversées en leur contraire, ou encore, elles peuvent être sublimées. Très concrètement, cela veut dire que l’agressivité humaine (dont l’intensité est très spécifique !), étant de nature pulsionnelle, va se retrouver dans des comporte- ments aussi différents en apparence que le meurtre, le suicide ou la création artistique14. » Et, refoulées, les pulsions seront à l’origine de manifestations symptomatiques.
Par ailleurs, avec ce concept de pulsion, Freud tente de rendre compte du facteur énergétique nécessairement impliqué dans toute action. Aussi, rien de l’humain ne saurait s’y soustraire : « Tout ce qui s’ébat dans notre vie d’âme et ce qui se crée d’expression dans nos pensées est rejeton et représentance des multiples pulsions qui nous sont données dans notre constitution corpo- relle15. » Ce qui conduira Freud à envisager que la pensée est une « motricité intériorisée », proposition confirmée par les avancées des neurosciences : « Par
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Le Coq-Héron 215
16. R. Roussillon, « La repré- sentance et l’activation pul- sionnelle », Revue Française de Psychanalyse, « Neuros- ciences et psychanalyse », Paris, Puf, tome LXXI, avril 2007.
17. D. Robin, Dépasser les souffrances institutionnelles, Paris, Puf, 2013.
18. Ch. Dejours, Le corps, d’abord, Paris, Payot & Riva- ges, 2001. Et Travail vivant 1 : sexualité et travail, Paris, Payot, 2009.
19. A. Bullinger, Le déve- loppement sensori-moteur de l’enfant et ses avatars, Tou- louse, érès, 2008.
20. Ibid., p. 144-145.
ailleurs, Rizzolati a mis en évidence l’existence dans le cortex de neurones- miroirs, pour lesquels il n’y a pas de différence entre une action effectuée par le sujet, une action simplement représentée ou une action effectuée par un autre et observée par le sujet. Ce qui veut dire qu’action et représentation sont trai- tées de la même manière, que la représentation est une “action interne”. […]
M. Jeannerod, à la suite de J.-D. Vincent, propose le néologisme de “repré- sentaction” pour souligner le fait. La représentation est une action interne, elle rencontre les contraintes de toute action, elle est représentaction plus que copie interne, plus que simple duplication, elle est “production” interne de l’ac- tion16. » La pensée la plus éthérée en apparence n’en est pas moins le résultat d’un traitement sophistiqué de l’énergie pulsionnelle, ce que l’imagerie médi- cale peut maintenant mettre en évidence.
Freud, à beaucoup de niveaux, et malgré la discipline qu’il invente, restera l’héritier d’une pensée occidentale classique qui sépare voire oppose le corps et l’âme. Pourtant, ce que nous venons en quelques mots de mettre en évidence concernant la nature même de la pulsion encourage à subvertir cette sépara- tion et cette opposition dont notre pensée est encore trop souvent tributaire.
Dans un autre contexte17, je m’étais appuyé à ce sujet sur la pensée de Chris- tophe Dejours18. Mais maintenant, c’est André Bullinger qui va venir à notre secours.
De l’organisme au corps
André Bullinger est professeur honoraire à la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’université de Genève. Ses enseignements et ses recherches fondamentales sont centrés sur le développement sensori-moteur du jeune enfant. Dans un livre19 qui regroupe une grande partie de ses travaux, on trouve notamment un chapitre intitulé : « De l’organisme au corps : une perspective instrumentale ». On peut y lire : « Nous considérons que l’orga- nisme est un objet matériel du milieu. L’activité psychique va, à travers des élaborations représentatives, animer cet organisme et permettre que se réalisent des actions orientées vers le milieu physique et humain. Dans cette perspective, le terme “corps” réfère aux représentations relatives à l’objet matériel qu’est l’organisme. […] En schématisant la perspective instrumentale, on retiendra les points suivants :
– les activités représentatives sont alimentées par les interactions qu’entretient l’organisme avec son milieu ;
– les propriétés biologique et biomécanique de l’organisme d’une part, et les propriétés de la niche écologique d’autre part, assurent une cohérence et une relative stabilité des interactions entre l’organisme et son milieu ;
– un équilibre sensori-tonique est indispensable pour que cette interaction puisse se dérouler ;
– la cohérence et l’équilibre sont des conditions nécessaires pour que les signaux issus de ces interactions puissent être des matériaux pour l’activité psychique20. »
Nous approfondirons un peu plus loin les recherches de Bullinger et nous verrons les liens que ses résultats entretiennent avec certaines théorisations psychanalytiques. Mais arrêtons-nous sur des frayages passionnants. Quand
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L’homme et les autres animaux
21. M. Merleau-Ponty, L’ins- titution, la passivité. Notes de cours au Collège de France (1954-1955), Paris, Belin, 2003.
22. D. Robin, Dépasser les souffrances institutionnelles, op. cit.
23. R. Vasseur, P. Delion, Périodes sensibles dans le développement psychomoteur de l’enfant de 0 à 3 ans, Tou- louse, érès, 2010, p. 166.
24. A.-M. Mairesse, « Suc- cion, suçotement », dans A. de Mijolla (sous la direc- tion de), Dictionnaire inter- national de la psychanalyse, Paris, Calmann-Lévy, 2002.
André Bullinger écrit : « L’activité psychique va, à travers des élaborations représentatives, animer cet organisme et permettre que se réalisent des actions orientées vers le milieu physique et humain », nous ne sommes pas loin d’y voir une merveilleuse définition de l’activité pulsionnelle qui, au travers d’élabora- tions représentatives (identifications et fantasmes), vient animer l’organisme.
De plus la différenciation qu’il opère entre organisme comme « objet matériel du milieu » et corps comme « représentations relatives » à cet objet matériel, nous semble venir très heureusement subvertir la schize traditionnelle entre le corps et l’esprit. Nous allons voir que ces « représentations » résultant de l’activité psychique sont totalement incarnées puisqu’elles correspondent au développement sensori-moteur.
« De l’organisme au corps » me fait penser à une très belle formule de Merleau-Ponty : « Le corps est une vie instituée21. » C’est une autre façon de dire que le corps est construit par une succession de processus complexes néces- sairement collectifs et, pour une part, organisés par la société dans laquelle on naît. Chez Merleau-Ponty, cela renvoie à la tension dialectique et vitale entre l’instituant et l’institué que j’ai développée ailleurs22, et qui elle aussi subvertit la pseudo-séparation entre le corps et l’esprit.
La première phase du développement
Détaillons maintenant certains enseignements de Bullinger en nous attar- dant sur le premier semestre de la vie après la naissance. « Il décrit un déve- loppement en quatre phases regroupant à chaque fois les principales pistes à explorer, les “bénéfices attendus” et les concepts qui peuvent en être inférés.
La première phase est à dominance orale, avec une dimension d’incorporation- exploration qui est générée par les expériences d’alimentation orale du bébé à partir de sa naissance, ce qui va donner, permettre ou hypothéquer, c’est selon, la création d’une contenance, avec un début d’équilibre entre les systèmes tactiles archaïques et récents23. » Voilà qui donne à la fois tort et raison à Freud.
« Si “sucer le sein de la mère est l’acte le plus important de la vie du nourrisson, puisque à la fois il satisfait ainsi à la faim et au plaisir sexuel” (Freud), il l’est déjà pour le fœtus qui, dès la douzième ou treizième semaine, ouvre et ferme sa bouche de façon plus ou moins rythmée et qui, à partir de la vingt-deuxième semaine, goûte le liquide amniotique et peut sucer son pouce24. » Si l’oralité est d’une certaine manière primitive, se serait en contradiction avec la théorie de l’étayage puisqu’elle apparaît déjà comme « sexuelle » in utero, avant d’avoir donc la moindre fonction dans l’alimentation.
Il n’en reste pas moins que l’activité instrumentale de la sphère orale a été longuement expérimentée pendant la vie intra-utérine et qu’elle se présente à la naissance avec un niveau de performance que la préhension manuelle n’a pas encore. Les mains doivent se contenter du plus rudimentaire grasping reflex et sans coordination droite-gauche. Néanmoins, il ne faudrait pas négliger que la bouche est aussi un organe de préhension, ainsi qu’Imre Hermann l’avait déjà souligné. Pour lui, la pulsion du cramponnement reposait sur la triade yeux- mains-bouche. La bouche est alors aussi bien le théâtre de la pulsion orale (associée à une forme originelle d’identification qu’est l’incorporation) qu’un crampon dont l’efficacité peut venir calmer l’angoisse hyperarchaïque de la chute, la crainte de ne pas cesser de tomber (Winnicott) dont rend compte le
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Le Coq-Héron 215
25. Et la nécessité de porter la mère, pendant la grossesse et après, est trop souvent négligée. On se reportera avec grand intérêt à ce sujet à P. Gustin, Le temps des nais- sances en souffrance, Paris, Puf, à paraître en 2014.
26. P. Delion, Préface de A. Bullinger, op. cit., p. 11.
réflexe de Moro. C’est ce que l’on peut vérifier par la pathologie, selon le prin- cipe du cristal dont la cassure révèle la structure cachée. En effet, les enfants autistes qui sont aux prises avec ces angoisses les plus archaïques de la chute, du démantèlement ou de la liquéfaction, recourent, de manière défensive, à des agrippements particulièrement violents où mains et bouche sont également utilisées. Dans ces moments, interprétés souvent à tort comme purement agres- sifs, l’enfant tente de s’apaiser par une identification adhésive pathologique (Bick, Meltzer), anachronique mais impérative, faute de se sentir contenu.
Mais le cramponnement manuel intervient malgré tout dès le moment même de la naissance et selon une spécificité humaine. Nous devons toujours nous rappeler la pertinence du mot d’esprit de Winnicott : un bébé seul, ça n’existe pas ! Autour d’une mère qui accouche d’autres humains sont présents qui portent cette mère25, parfois physiquement ou surtout psychiquement, et qui vont aussi cramponner le fœtus qui sort et devient nourrisson. Il est porté, souvent donné à la mère pour qu’elle le porte pour la première fois dans le monde aérien dans un contact peau à peau, pour une première identification adhésive peut-être.
Le portage avant même les interactions autour de la sphère orale ?
Dans la préface de Pierre Delion au livre d’André Bullinger, il reprend ce que ce dernier repère comme signes chez les enfants à risque autistique.
Les signes les plus précoces porteraient, avant même les troubles de la sphère orale, sur la régulation du niveau de vigilance : « Pour [Bullinger], ce sont les signes les plus précoces qu’il ait rencontrés. Si ces changements sans phase intermédiaire peuvent s’apparenter, comme il le rappelle, à des passages chez le cheval du trot au galop, pour le bébé à risque autistique, et après avoir instauré un contact avec lui, il peut se faire que pour un tout petit événement, le contact soit rompu et qu’il faille à nouveau recommencer de zéro pour être en lien avec ce bébé. Car “le bébé n’a pas l’inertie suffisante qui lui permette de maintenir les moyens de la relation pendant le court instant où le porteur s’est détourné” ; André Bullinger, tout en repérant cette fonction de porteur que je nomme “la fonction phorique”, constate que le bébé va dès lors instrumenter les varia- tions du niveau de vigilance pour en faire un moyen de contrôle des échanges avec le milieu, nous dirions un moyen de défense pour son moi-archaïque. “Ce sont des bébés qui, du fait qu’ils sollicitent peu et ne maintiennent pas la rela- tion, sont souvent oubliés26”. » Je ne peux manquer d’être sensible, à la lecture de ce passage, à la référence que j’y vois à la dimension du contact élaborée par Léopold Szondi à partir d’Imre Hermann, et brillamment développée par Jacques Schotte. Le contact est ici mis en évidence dans ses ressorts les plus subtils, on mesure à quel point son importance archaïque est vitale et essen- tielle. Entre le bébé et le « porteur » un cramponnement est à l’œuvre. Mais, au-delà de l’image spectaculaire de l’agrippement laissée par l’observation du comportement des singes, le cramponnement à l’œuvre ici porte surtout sur l’attention de l’autre ! Et l’on mesure l’importance pour les êtres humains des cramponnements psychiques, que nous aborderons plus loin en nous penchant sur les troubles du contact.
Un bébé humain doit être porté, ce que Delion appelle la fonction phorique.
Porté autant physiquement que psychiquement d’ailleurs. Porté sans doute
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L’homme et les autres animaux
27. A. Bullinger, op. cit, p. 191-192.
psychiquement d’abord, avant même d’avoir été conçu, par la disponibilité psychique consciente, mais surtout très largement inconsciente, de ses parents.
On sait qu’un des résultats d’une cure analytique peut très bien être la réussite de la conception d’un enfant, là où le désir conscient semblait sans ambiguïté mais où le réel paraissait sans cesse s’y opposer. Il fallait un certain travail sur le « corps » (« psychique » selon la définition de Bullinger) pour que l’orga- nisme puisse fonctionner.
Cette fonction basale des portages physique et psychique indique que la pulsion de cramponnement est convoquée d’emblée, mais chez l’adulte et selon des modalités qui tiennent de la sublimation. C’est la particularité des montages pulsionnels que de se construire sur une intersubjectivité asymétrique au sein de ce que Jean Laplanche appelle la « SAF », situation anthropologique fonda- mentale, qui veut qu’un enfant ne peut survivre sans qu’un adulte s’occupe de lui, quel que soit l’éventuel lien de parenté entre eux. Pour Jean Laplanche, au travers des soins que l’adulte prodigue à l’enfant, quelque chose de sa sexualité inconsciente (et donc infantile) est transmis. Ce sont d’ailleurs ces messages énigmatiques que l’enfant essaie de traduire, avec une efficacité toujours rela- tive, qui vont venir constituer son propre inconscient refoulé.
Il faut noter que Bullinger montre aussi l’association nécessaire du portage et de l’activité de la sphère orale. Pour qu’un bébé puisse bien téter, il faut qu’il soit suffisamment bien porté. En effet, des défauts de portage au moment du repas conduisent les bébés à recourir à des réflexes d’hyperexten- sion qui désorganisent la posture nécessaire à la prise de nourriture dans de bonnes conditions. « L’enfant a bien mangé, il a le ventre plein et la personne qui l’a nourri attend un rot auquel elle donnera une signification. Cette chaîne est composée des éléments suivants : Posture + Olfaction + Succion + Dégluti- tion + Satiété = Aspect hédonique. Cette succession d’événements auxquels le bébé participe lors de la situation de repas a un aspect narratif, chaque élément de cette narration étant important pour aboutir à l’état final de plaisir. Dans cette chaîne d’événements, les composantes sensori-motrices jouent un rôle important. L’absence d’un ou plusieurs éléments brise la continuité et rend la situation difficile à appréhender par le bébé27. » On voit bien dans quelle complexité le bébé est pris d’emblée, complexité qu’il faut encore détailler en y ajoutant les enjeux conscients et inconscients qui conditionnent la manière dont l’adulte assure le portage en interaction avec la tonicité du bébé (le premier dialogue tonique selon Ajuriaguerra). C’est en effet la posture permise par le portage qui est le temps premier de la séquence narrative du repas. On retrouve l’importance primordiale du contact, mais peut-être pas là où on l’attendait.
Selon les images laissées par les expériences de l’équipe de Harlow, on asso- cierait plutôt la pulsion d’agrippement à un cramponnement manuel où le bébé en vient à faire un seul corps avec sa mère, indépendamment des conduites alimentaires. Sans doute ne suis-je pas suffisamment au fait des résultats des dernières études sur le comportement des singes, qui doivent révéler d’autres subtilités. Mais nous découvrons ici à quel point les logiques qui président à l’institution de notre humanité (Merleau-Ponty : « le corps est une vie insti- tuée ») sont complexes. Notamment, eu égard à la séquence du repas précé- demment décrite, on doit encore insister sur le plaisir pris ou non par l’adulte qui nourrit. On sait par exemple que l’allaitement est possiblement pour la mère ou la nourrice une source de plaisir intense qui, selon les cas, peut être
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Le Coq-Héron 215
28. Ibid., p. 145, 149.
29. Imre Hermann a aussi mis en évidence cette tendance pulsionnelle qui consiste à
« aller à la recherche », à s’orienter vers de nouvelles ambiances et de nouveaux objets.
joyeusement assumée ou au contraire vécue avec beaucoup de culpabilité, voire refoulée ou déniée. Plaisir ou jouissance ? On voit bien que la pulsionnalité de l’adulte est pleinement impliquée dans les soins donnés à l’enfant, comme dans toutes les autres interactions où le jeu occupe une place essentielle (Winni- cott, mais aussi plus récemment Marinopoulos, Tisseron, Marcelli, Gustin). La pulsionnalité de l’enfant se construit dans le contact avec les pulsionnalités des adultes qui l’entourent. Et qui dit pulsion, dit, comme nous l’avons vu plus haut, « représentant psychique des excitations, issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme », « mesure de l’exigence de travail qui est imposée au psychique en conséquence de sa liaison au corporel » (Freud). Dès lors, ce sont toujours des logiques d’identifications et de fantasmatisations organisant le rapport d’un sujet à un objet qui sont en jeu, même quand l’un et l’autre sont encore peu différenciés.
Portage et registre du contact
Du côté du bébé : « À un premier niveau, les objets de connaissance sont constitués par les interactions entre l’organisme et son milieu. Cette centra- tion sur l’interaction ne présuppose pas que soient connus ou représentés l’or- ganisme et le milieu. Ce sont les régularités de l’interaction, et elles seules, qui alimentent une activité psychique. […] Au moment où se constituent, au travers de coordinations sensori-motrices, les premières représentations de l’or- ganisme (Bullinger, 1998), se forment également les premiers moyens instru- mentaux. Ces représentations ont pour caractéristique d’exister tant que l’ac- tion est engagée. C’est le mouvement lui-même, dans ses composantes tonique et motrice, qui est le support de ces représentations. Les modifications des conduites portent sur le mouvement dans ses composantes de vitesse, de force, de tension. C’est l’espace du geste qui est objet de connaissance28. »
On trouve ici des formulations qui entrent particulièrement en résonance avec ce Jacques Schotte disait du registre du contact, au sens szondien du terme, c’est-à-dire à partir de la reprise des théorisations d’Imre Hermann sur la dialectique des pulsions de l’agrippement et de la recherche29. Ce vecteur du contact était défini par Schotte comme « basal », constituant la base de toutes les existences humaines en relation avec ce qu’il définissait comme « un monde maternel » (formulation que je trouve particulièrement heureuse dans la mesure où elle ne centre pas les enjeux uniquement autour de la personne de la mère).
Et au vecteur du contact serait associée une série de troubles se retrouvant tout autant chez les enfants et les adolescents que chez les adultes : troubles de l’hu- meur, psychopathies, addictions, auxquels j’ajoute volontiers ce qu’on appelle désormais les « troubles de l’attachement ».
Citons quelques passages d’un séminaire de Schotte : « Le deuil, à ce niveau, peut “s’échanger de l’homme à la nature” – ne dit-on pas de la nature en hiver qu’elle est en deuil ? –, tant on est dans un registre où l’homme et le monde sont comme reliés dans une participation première. Cet échange et ce rapport primordial sont bien sûr caractéristiques de cette zone du sentir où ne règne pas l’opposition du sujet et de l’objet. L’homme y est inséré dans le mouvement même de la nature. […] Inséré dans le mouvement même de la nature et de la vie qui continue, qui court, l’homme peut être en retard sur ce mouvement (comme dans la dépression) ou en avance (comme dans la manie).
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L’homme et les autres animaux
30. J. Schotte, Nosographie, La Borde Cour-Cheverny, Institutions, 2011, p. 96-97.
31. R. Vasseur, P. Delion, op.
cit., p. 166.
32. D. Marcelli, Les yeux dans les yeux. L’énigme du regard, Paris, Albin Michel, 2006 ; D. Robin, Violence de l’insécurité, op. cit.
Ce ne sont là que des modalités plus ou moins dysharmoniques qui révèlent le fait fondamental d’une insertion et d’un rapport au monde ou avec le monde où n’est pas en jeu l’opposition d’un sujet et d’un objet. Ce qui est donné dans cet accord primordial, c’est une façon de se tenir30. »
Les adultes qui s’occupent de l’enfant sont aussi aux prises avec ce registre du contact, qui va d’ailleurs beaucoup conditionner la qualité de leur portage.
Mais ils sont aussi aux prises avec d’autres registres pulsionnels où l’opposition entre le sujet et l’objet est clairement structurée, même si elle est mouvante. Les adultes parlent, d’ailleurs. L’infans pas encore, mais il grandit malgré tout dans un bain de langage qui fait de lui un parlêtre, un être constitué nécessairement aussi par le langage qui va marquer le passage de l’organisme au corps ; ce langage qui, quand il devient parole, est aussi du corps et de la pulsion, et avec lequel les parents vont tricoter pour l’enfant une « layette psychique » (Delion).
Mais nous n’en sommes, dans notre développement qu’aux toutes premières semaines de la vie aérienne du nourrisson !
La deuxième phase : objet d’arrière-plan et interpénétration des regards Reprenons encore Bullinger dans sa modélisation du développement précoce en quatre phases. « La deuxième phase est marquée par le déploie- ment des expériences d’extension et de regroupement, permettant au bébé de découvrir les espaces arrière et avant, et en appui sur le parent, d’en mettre au point l’équilibre d’abord fragile, puis progressivement de jouer à maîtriser l’extension première par le regroupement second, voire secondarisé. Il en résulte la création d’un arrière-fond, et la confirmation de l’équilibre entre les systèmes tactiles archaïques et récents31. » Il s’agit là de ce que Geneviève Haag évoque quand elle parle de la constitution d’un « objet d’arrière-plan », d’un appui dorsal corporel (et donc psychique), que le bébé va pouvoir intro- jecter pour supporter l’interpénétration des regards dont son développement a tellement besoin. Sans cet objet d’arrière-plan, l’interpénétration des regards peut susciter des vécus insoutenables et persécutoires, ce qui est le cas pour les enfants à risque autistique.
Il s’agit donc que l’adulte, le « porteur », s’offre maintenant comme
« appui » non plus seulement pour le bon fonctionnement de la sphère orale, mais aussi pour autoriser une autre forme de cramponnement que Hermann avait déjà décrite, et dont la spécificité humaine est fondamentale32 : l’inter- pénétration des regards, la nécessité humaine de se cramponner dans le regard de l’autre qui, dans les bons cas, procure la sécurité de base et sur laquelle va se construire la spécularité (Lacan), la réflexivité (Winnicott, Roussillon). Ce cramponnement visuel est une des modalités de contact qui permettent aux humains de survivre à l’inefficacité d’un cramponnement purement manuel. Il est aussi la base des processus d’introjection de l’intersubjectivité asymétrique adultes-enfant, indispensables à la constitution de l’appareil psychique comme articulation d’instances différenciées.
Troisième et quatrième phases : jusqu’au sixième mois
« La troisième phase est la découverte des mondes gauche et droit comme des champs rencontrés, chaque hémicorps pour chaque monde ; leur réunion
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33. R. Vasseur, P. Delion, op.
cit., p. 166.
34. Ibid., p. 167.
35. S. Freud, « Pulsions et destins des pulsions », op.
cit.
va se faire par le relais oral, non plus seulement comme lieu de l’alimentation, mais comme lieu primordial de la préhension. La transition par la bouche des objets pris par la main droite pour aller vers la main gauche est un puissant organisateur de la vision des deux hémimondes réunis. La création de l’axe corporel comme axe de rotation, autour duquel le monde va désormais tourner, permet au bébé de dissocier les ceintures par la perception des différences de fonctions entre les mains qui prennent et les pieds explorateurs certes, mais qui peuvent aussi se spécialiser progressivement dans d’autres fonctions spécifi- ques, et notamment celle du portage33. » On est ici à la fin du premier trimestre de la vie. La coordination des mains, en lien avec la bouche, semble bien corres- pondre à un degré d’élaboration nouvelle de la pulsion d’agrippement.
« Enfin, la quatrième phase permet au jeune enfant de concilier le haut de son corps avec le bas, après avoir pu expérimenter les différences de fonctions permises par la dissociation des ceintures. Les liens entre haut et bas vont faire de ce corps un véhicule qui conjugue les bras préhenseurs avec les jambes porteuses34. » Cette phase est en partie acquise à la fin du deuxième trimestre, mais le regroupement reste encore fragile, très sensible aux perturbations neurologiques centrales ou aux interactions. Néanmoins, cet âge de 6 mois (avec évidemment un certain décalage d’un enfant à l’autre) s’affirme comme un moment crucial. Par exemple, c’est le moment où, quand les choses se sont suffisamment bien passées, d’une part le grasping reflex disparaît, d’autre part, l’attachement semble s’intensifier et s’orienter très préférentiellement vers la mère ou son substitut. Je n’y vois aucun hasard. L’organisme est né avec ce réflexe d’agrippement. Mais lors de la transformation de l’organisme en corps dont nous avons détaillé les temps premiers, la libido qui anime cette transfor- mation emporte le réflexe dans un processus d’organisation qui le fait passer à un autre niveau de complexité. À 6 mois, il ne s’agit plus d’agripper de manière automatique et désordonnée. Les sources (au sens freudien des sources de la pulsion, des zones érogènes) du contact, de la dialectique hermannienne de s’agripper/aller à la recherche – la bouche, les yeux, les mains – se retrouvent coordonnées pour donner corps à un nouveau stade de la recherche du contact avec l’autre. Ce qui conduit très logiquement à l’observation de l’intensifica- tion des comportements d’attachemen, et démontrerait, selon moi, que l’« atta- chement » n’est pas du registre de l’instinct comme on pourrait le penser dans la suite de Bowlby, mais bien de celui de la pulsion. En d’autres termes il est bien, certes, comme l’instinct, un phénomène caractérisé par une poussée irré- pressible, mais aussi un phénomène « plastique » susceptible de connaître une grande diversité de destins35 ; phénomène aussi associé à des processus d’iden- tifications et de fantasmatisations, comme tous les phénomènes pulsionnels.
Il faut d’ailleurs remarquer que l’intensification observée des comporte- ments d’attachement correspond dans le temps du développement du bébé à celui d’une unification corporelle, d’un regroupement, ce qui est parfaitement logique puisque à un degré suffisant d’unification du Moi doit correspondre un degré d’unification correspondant de l’objet. Dès lors, l’attachement peut viser plus particulièrement certaines « figures d’attachement ». Mais, dans une pers- pective psychanalytique, cet âge de 6 mois après la naissance correspond aussi au début de ce que Melanie Klein a défini comme la « position dépressive ».
Quand l’enfant quitte la position schizo-paranoïde caractérisée par le clivage et l’identification projective, il doit traverser cette position dépressive fondée
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L’homme et les autres animaux sur la reconnaissance de l’unité que constitue l’objet maternel. Selon Melanie
Klein, la perlaboration du deuil de la toute-puissance que cela suppose pour accéder à l’ambivalence, en lieu et place des clivages, passe par un intense travail de symbolisation. Dans cette perspective, on peut interpréter le jeu du Fort-da comme une manifestation particulièrement spectaculaire de ce travail de symbolisation, qui permettra la traversée de la position dépressive pour permettre ensuite l’entrée dans la période du complexe d’Œdipe.
Nous allons détailler ce fameux jeu du Fort-da pour y voir comment l’atta- chement et la perte s’y retrouvent symbolisés par une mise en scène, une mise en actes où la dialectique pulsionnelle de s’agripper/aller à la recherche occupe une position centrale. Remarquons néanmoins que, dans la clinique desdits troubles de l’attachement, les mécanismes défensifs de clivages et d’identifica- tions projectives sont omniprésents, réalité témoignant que ces troubles corres- pondent à d’immenses difficultés rencontrées dans la traversée de la position dépressive, et donc au maintien en apparence anachronique des mécanismes de défense de la position schizo-paranoïde, au moins en partie. Tout cela renforce la cohérence qui semblait résulter de la concordance de l’intensification de l’at- tachement et de l’entrée dans la position dépressive aux alentours de la fin du premier semestre de la vie. Les troubles de l’un se manifestent en effet comme les troubles de l’autre. Mais tout cela conforte alors la position consistant à élaborer ce que l’on pourrait appeler une théorie psychanalytique de l’attache- ment et ce, à partir de la pulsion du cramponnement, de ses destins et de son évolution, depuis ses stades les plus archaïques vers ses élaborations les plus sophistiquées.
Est-il par exemple pertinent de voir dans l’attachement et dans sa « psychi- sation », dans les introjections successives qu’il va connaître pour venir parti- ciper à la vie amoureuse, à la constitution de l’estime de soi, à l’attachement à des idéaux et à la formation des collectifs humains, un certain degré de subli- mation de la pulsion du cramponnement ? C’est ce que l’exemple du jeu du Fort-da semble démontrer.
Le jeu du Fort-da et la dialectique du contact, s’agripper/aller à la recherche Le jeu du Fort-da est bien connu et a été commenté de nombreuses fois.
Freud observe un de ses petits-fils de 19 mois qui joue avec une bobine reliée à un fil. L’enfant jette la bobine puis la ramène à lui grâce au fil pour la relancer de nouveau, et ainsi de suite. Mais, quand il jette la bobine, il associe le geste avec la prononciation d’un « O ! », et quand il la ramène c’est un « A ! » qu’il formule. Freud comprend d’abord que le jeu est associé à une première oppo- sition signifiante : le « O ! » correspond à l’allemand fort, qui signifie « loin », voire « Va-t-en ! ». Alors que le « A ! » correspond à da, c’est-à-dire « là » ou
« ici ». Puis Freud interprète que son petit-fils est en train de représenter l’al- ternance de l’absence et de la présence de sa mère symbolisée par la bobine. Il symbolise donc ce qui, sinon, pourrait devenir un vécu traumatique.
L’enseignement est clair : la symbolisation associée à l’activité langagière permet le dépassement d’une expérience particulièrement douloureuse. Et c’est ce qui est repris classiquement. Mais j’insisterai plutôt sur le fait que l’enjeu pour l’enfant est de se dégager d’un attachement à sa mère qui risque d’en- traver son développement si un degré de séparation n’y est pas introduit ; le jeu
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36. Développements repris et affinés à partir de mon travail dans Dépasser les souffran- ces institutionnelles, op. cit.
La compréhension du Contact est en effet un préalable bien utile à la construction de dis- positifs institutionnels.
37. L’expérience dosée du trauma est nécessaire à un
« endurcissement » mini- mal. C’est pour cela que, selon Winnicott, la mère doit être « juste suffisamment bonne ».
permet de rendre ce degré supplémentaire de séparation non seulement effectif mais supportable. La symbolisation permet d’introjecter la relation à l’objet et donc la possibilité de continuer à s’appuyer sur lui, même en son absence physique du fait de sa présentification psychique. En même temps, la relation à l’objet ainsi introjectée renforce un sentiment de sécurité qui encourage la découverte de la nouveauté. Parlant du père, Lacan disait : « Il faut s’en passer à condition de s’en servir. » Dans le jeu du Fort-da, c’est ce que l’enfant fait de/avec sa mère dans la répétition de l’alternance, où il prend une position active et soumet l’objet à un « va-t-en/ici ». Il y a évidemment là un traitement ambivalent propre à la traversée de la position dépressive et une perlaboration d’un deuil de la toute-puissance infantile, perlaboration liée à la dimension du jeu, du semblant.
Attachement et détachement sont donc ainsi élaborés mais pas seulement par une activité langagière naissante. Ou plutôt, la naissance de cette activité langagière (qui, elle-même, est corporelle) passe par un engagement de tout le corps où la dialectique hermannienne de s’agripper/aller à la recherche est centrale. Avec la bobine, l’enfant parcourt et répète le circuit du contact.
Pour le mettre en évidence36, récapitulons les découvertes d’Imre Hermann. Il dégage la pulsion d’agrippement avec une tendance antagoniste qu’il va appeler aller à la recherche. Il y aurait donc une tendance originelle à se cramponner à un objet premier, à savoir la mère en général, et puis une autre tendance originelle à aller à la recherche d’un nouvel objet (mais aussi à aller à la recherche d’une nouvelle expérience de rencontre avec le même objet). Et c’est cette tension entre l’accrochage à un premier objet et cette recherche d’un second objet (ou tout autant d’une seconde expérience avec le même objet) que Léopold Szondi va reprendre pour élaborer le vecteur du Contact. Le vecteur du réglage de la distance à l’autre, pourrait-on dire. En fait, Imre Hermann déga- geait quatre tendances. Les deux premières sont originelles, les deux dernières sont défensives, réactionnelles et donc secondaires. Les deux premières sont, comme nous venons de le voir, la tendance au cramponnement, d’une part, et la tendance à aller à la recherche, d’autre part. Mais la tendance au crampon- nement fait nécessairement l’objet d’échecs dont les effets sont traumatiques.
Un enfant, quand il ne peut pas expérimenter un cramponnement minimal, vivra passivement un traumatisme qu’il tendra à surpasser par un retournement actif. En effet, tout trauma est d’abord subi passivement ; on tentera alors de lui survivre en essayant de le prendre comme à « son compte », en l’agis- sant « soi-même ». Quand l’échec de la tendance au cramponnement est trop massif, il donne ainsi naissance à une tendance réactive, défensivement active, au détachement. L’enfant traumatisé à l’excès dans la passivité peut devenir un hyperactif du détachement ; c’est ce que l’on observe si régulièrement dans ce qu’on appelle les « troubles de l’attachement ». C’est la troisième tendance possible. La quatrième, et dernière, correspond non pas à une défense contre l’échec trop violent du cramponnement mais à une défense contre un échec de la tendance à la recherche, vécu tout autant passivement et traumatiquement.
L’inverse défensif de aller à la recherche, Hermann l’appellera se cacher. Au lieu de rechercher activement, on évitera activement la recherche par le repli.
Rappelons cependant qu’au-delà des traumatismes les plus apparents et spectaculaires, aucun d’entre nous n’échappe à une certaine dose de trauma37, et donc à ces quatre tendances. Du coup, c’est la fluidité du passage d’une
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L’homme et les autres animaux
38. J. Schotte, Un parcours, rencontrer, relier dialoguer, partager, Paris, Éditions Le Pli, 2006. On se reportera aussi avec beaucoup d’intérêt à J.-L. Feys, L’anthropopsy- chiatrie de Jacques Schotte.
Une introduction, Paris, Her- mann, 2009.
39. Trois temps du complexe d’Œdipe que je reprends et commente dans D. Robin,
« La direction thérapeutique et le pari démocratique », dans C. Vander Borght, M. Meynckens-Fourez (sous la direction de), Qu’est-ce qui fait autorité dans les ins- titutions médico-sociales ?, Toulouse, érès, 2007.
tendance à une autre qui correspond le mieux à la santé mentale (circuit du Contact chez Schotte, à partir de Szondi). C’est bien cet enseignement dont Szondi a perçu la richesse chez Hermann. Ce sont ces quatre tendances qu’il va réunir avec une intuition géniale pour en faire une seule entité : le vecteur du Contact qui comporte donc quatre positions : m+ : (tendance originelle) s’agripper, prendre et tenir ; m- : (tendance défensive) se décrocher, lâcher et se détacher ; d+ : (tendance originelle) partir à la recherche ; d- : (tendance défen- sive) se cacher, prendre une position de repli, conserver et retenir. Et comme le vecteur du Contact est celui des troubles de l’humeur, « m » correspond à la manie et « d » à la dépression, alors que « + » correspond aux tendances pulsionnelles originelles et « - » aux tendances défensives.
Dans le jeu du Fort-da qui semble amorcer la fin heureuse de la traversée de la position dépressive (période extrêmement sensible dans l’étiologie des troubles de l’humeur), l’enfant utilise la bobine pour parcourir le circuit du Contact (Schotte). D’abord, il agrippe la bobine (m+), puis il se l’approprie et la conserve un temps (d-), ensuite il expérimente la nouveauté d’une expé- rience, il va à la recherche de cette nouveauté en jetant la bobine (d+). Dès lors il ressent le détachement qu’il a agi (m-), avant de réagripper la bobine et de relancer le cycle… Cela, le temps qu’il faudra pour que le langage prenne en partie le relais et que le travail de la répétition atténue le trauma potentiel.
Freud, dans Au-delà du principe de plaisir, a bien montré que la répétition est le plus souvent une tentative de traitement du trauma et dans ce sens, Lacan a insisté sur le fait que ladite répétition n’est jamais la réédition du même.
Chaque nouvelle fois comporte en effet sa nouveauté. Et dans le jeu du Fort-da, l’enfant répète le jeu tant que la perlaboration des enjeux psychiques évoqués n’est pas accomplie.
Schotte, une pensée complexe et pas seulement psychogénétique Citons encore Schotte : « Tout enfant humain trouve d’abord sa base (venu du grec basis qui désigne la marche, avec une résonance plus verbale qu’en français) dans un monde maternel, et puis son fondement dans un monde paternel n’émergeant qu’après le premier, mais alors comme fondement même de cette base, tandis qu’enfin chacun demeure encore appelé à trouver dans les deux les formes provisoires d’une origine de son monde comme sien, qui ne peut être personnelle qu’au sens fort du terme, c’est-à-dire en première personne, à la fois répondant d’elle-même et de ce monde sien dans la rencontre des autres38. »
Cette base trouvée dans un monde maternel correspond au registre du Contact. Elle est particulièrement à l’avant-plan dans la vie de l’enfant entre 0 et 3 ans, avant l’entrée dans le complexe d’Œdipe. Ce qui ne veut pas dire que la place du père (symbolique mais aussi imaginaire et réelle, selon les trois temps du complexe d’Œdipe39) ne soit pas d’une importance considérable dès les premiers instants. Ce que Schotte indique avec un grand souci d’articulation logique. D’abord, il ne parle ni de mère ni de père mais de « monde maternel » et de « monde paternel », ce qui élargit la perspective à un nombre indéfini de personnes, pour autant qu’elles viennent jouer un rôle spécifique « maternel » ou « paternel » ; mais les questions soulevées par les définitions des spécificités de ces rôles, et leur actualité dans le bouleversement de la parentalité que nous
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Le Coq-Héron 215
40. J. Lacan, « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu » (1938), dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001.
connaissons aujourd’hui, devront être laissées ici en suspens ! Par ailleurs, un
« monde » n’est pas composé que de personnes, il englobe aussi un environ- nement non humain qui est tout autant à considérer. On voit donc tout l’intérêt de parler de « monde maternel » et de « monde paternel », sans pour autant négliger la mère et le père de la réalité de l’enfant.
Mais la pensée complexe de Schotte va plus loin : « Tout enfant humain trouve d’abord sa base […] dans un monde maternel, et puis son fondement dans un monde paternel n’émergeant qu’après le premier, mais alors comme fondement même de cette base… » La base qu’offre le monde maternel trouve son fondement dans le monde paternel ; autrement dit, le monde paternel est bien là dès le début même s’il n’est pas, en apparence, d’emblée à l’avant- plan. « Chacun demeure encore appelé à trouver dans les deux [le « monde maternel » et le « monde paternel »] les formes provisoires d’une origine… » Il nous restera donc toujours à prolonger le mouvement de notre subjectiva- tion à partir de ces deux mondes, à partir de ce qu’ils nous ont donné tout autant qu’à partir des vides qu’ils ont laissés. Trouver « l’origine de son monde comme sien, qui ne peut être personnelle qu’au sens fort du terme, c’est-à-dire en première personne, à la fois répondant d’elle-même et de ce monde sien dans la rencontre des autres », voilà la visée asymptotique de la subjectivation.
Dans cette formule, Schotte est borroméen comme Lacan le fut peut-être même dès Les complexes familiaux40, où il nouait avec des effets d’après-coup
« complexe du sevrage », « complexe d’intrusion » et « complexe d’Œdipe ».
Schotte articule et noue la base du monde maternel avec le fondement du monde paternel et l’origine du monde personnel. En même temps, il a beaucoup œuvré à rendre encore plus opératoire la pensée de Hermann après son ressaisisse- ment par Szondi. Le circuit du Contact qui lie dans un mouvement dynamique les quatre positions dégagées par Hermann permet de penser l’attachement (et la perte) dans une perspective psychanalytique qui rend bien compte de la complexité des phénomènes cliniques auxquels nous sommes confrontés. Dans les « troubles de l’attachement », par exemple, nous rencontrons des enfants ou des adolescents qui n’arrivent pas à circuler de manière fluide, corporelle et symbolique, d’une position à une autre, comme le jeu du Fort-da l’a illustré. Du coup, ils passent brutalement d’une position à une autre. Ils peuvent s’agripper, chercher la fusion ou le collage, puis brusquement rejeter ou se faire rejeter. Ils ne peuvent pas se séparer : soit ils adhèrent, littéralement, soit ils s’arrachent, tout aussi littéralement. Leur humeur varie brusquement : une vague d’exalta- tion les poussera à l’extrême d’aller à la recherche, et les conduira à des fugues et des errances particulièrement dangereuses, le lendemain ils sombreront dans la dépressivité et le repli de la position se cacher. Passages brusques d’une position à une autre ou blocages durables dans seulement une ou deux des quatre positions : à chaque fois, c’est la fluidité du circuit du Contact qui paraît pour eux impossible. Nous apparaît alors que c’est avec cela que nous devons travailler auprès d’eux. Les accompagner d’une position à une autre en gardant autant que faire se peut le Contact. Et en œuvrant à la symbolisation.
Ce qui supposera de supporter, au moins jusqu’à un certain point, la violence d’une pulsionnalité peu contenue et l’impact des mécanismes de défense de la position schizo-paranoïde. Dans le transfert, on se retrouvera à passer brutalement de la position du bon objet à celle du mauvais, chargé à chaque fois de tous les messages énigmatiques que l’identification projective
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L’homme et les autres animaux
41. C’est l’essentiel de ce que je développe dans D. Robin, Dépasser les souffrances ins- titutionnelles, op. cit.
42. D. W. Winnicott, « La haine dans le contre-trans- fert », dans De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
43. Ibid., p. 54.
déposera en nous. Dans le travail institutionnel, les clivages se multiplieront selon la logique des résonances41 décrite par Stanton et Schwartz, et les enjeux thérapeutiques ou éducatifs deviendront l’objet de conflits passionnels.
La haine dans le contre-transfert
Pour illustrer une des idées qui peut guider notre travail dans ces situa- tions, il est intéressant de reprendre une vignette clinique de Winnicott qui se trouve dans l’article « La haine dans le contre-transfert42 ». Winnicott y évoque essentiellement le travail analytique avec des patients psychotiques, mais il écrit aussi : « Il peut être utile de citer ici le cas de l’enfant au foyer dissocié, ou de l’enfant sans parents. L’enfant de cette catégorie passe son temps à cher- cher inconsciemment ses parents. Il est notoirement insuffisant de prendre cet enfant chez soi et de l’aimer. Ce qui se passe, c’est qu’après un certain temps un enfant ainsi adopté acquiert de l’espoir et tend alors à mettre l’environnement qu’il a trouvé à l’épreuve et cherche à s’assurer que ses tuteurs sont capables de haïr objectivement. Il semble qu’il puisse croire qu’il est aimé, seulement après avoir réussi à être haï43. » D’évidence, Winnicott évoque ici ce qui relève desdits troubles de l’attachement. Cela nous donne l’occasion d’insister sur le fait qu’un « trouble de l’attachement », un trouble du Contact, peut très bien coexister avec une problématique psychotique (aussi bien que névrotique ou perverse). Nous nous situons dans une perspective où névroses, psychoses, perversions et troubles du Contact correspondent autant à des pathologies qu’à des registres existentiels (en psychanalyse, il n’y a pas de solution de continuité entre le normal et le pathologique). Dans cette perspective, chaque être humain est concerné par chacun de ces quatre registres cliniques dans un équilibre à chaque fois singulier. Ce qui conduit à élaborer des diagnostics complexes et dynamiques même si un de ces registres est plus à l’avant-plan. En tout cas, pour revenir à l’article de Winnicott, psychoses et troubles du Contact coexis- tent souvent à intensités presque égales.
Un jeu du Fort-da grandeur nature et à plusieurs
La vignette concerne un garçon de 9 ans qui est envoyé dans un foyer après qu’on a constaté son vagabondage. C’est à ce moment que Winnicott le rencontre. À partir de là va commencer ce que je qualifierais de jeu du Fort-da grandeur nature et à plusieurs, et qui correspond bien au type de travail que l’on doit mener avec ces enfants. Ils n’ont pas bénéficié des conditions permet- tant de développer un jeu du Fort-da pour eux, c’est-à-dire de développer des processus de symbolisation de l’attachement et de la perte passant par la mise en jeu (au sens propre !) du circuit du Contact. Dès lors, ils restent en panne dans la traversée de la position dépressive, et pour les aider, nous devons inventer avec eux un jeu du Fort-da grandeur nature (avec nos personnes comme bobines) et à plusieurs (dans un dispositif institutionnel même minimal). Essayons d’illustrer ces idées.
Winnicott rencontre donc ce garçon de 9 ans une première fois, au foyer, avant qu’il fugue de nouveau : « J’avais toutefois établi un contact avec lui au cours d’un unique entretien. J’avais pu voir, en effet, à travers un dessin qu’il avait réalisé, que faire une fugue, c’était inconsciemment sauvegarder l’intérieur
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