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Avec ce troisième tome, et le quatrième qui le suivra dans quelques mois 1, s'achève la publication des « cahiers gris » consacrés, trente-trois années durant, par Maria Van Rysselberghe à André Gide. Publication quasi intégrale où, nous l'avons déjà dit, les coupures opérées pour raison de discrétion sont en nombre in fime et les autres, touchant des redites ou des passages d'intérêt fort mince, ou des suites cohérentes de fragments qui seront publiées séparément 2, n'ont pour but que de garder à celle édition des dimensions économiquement raisonnables. C'est aussi pourquoi, répé- lons-le, nous avons limité l'annotation à ce qui nous a paru le strict indispensable, d'autant plus que le dernier lome se

AVANT-PROPOS

1. Nous avions d'abord prévu d'offrir en un seul tome la fin des Cahiers de la Pelile Dame, mais les Éditions Gallimard ont jugé préférable de scinder en deux ce volume, qui eût en effet été un peu plus épais encore que le tome II.

2. Ces« suites» sont au nombre de trois 1° l'ensemble des passages évo- quant la genèse et la publication de Robert ou l'Intérêt général, qui a été publié (« Histoire d'une pièce mal fichue la Petite Dame et Robert ou l'Intérêt général », dans le vol. 4 (1973) de la série annuelle André Gide publiée aux Éd. des Lettres Modernes-Minard, Paris); 2° l'ensemble des passages concer- nant la reprise de La N.R.F. en 1940, publié en « document» dans La Nou- velle Revue Française de 1940 à 1943, deuxième volume d'une série consacrée à La N.R.F. (tables, index, notes et documents) par le Centre d'Études Gidiennes de l'Université Lyon II (Secrétariat de l'Association des Amis d'André Gide); 3° l'ensemble des passages concernant les relations entre André Gide et Charles Du Bos, qui fera l'objet d'un petit livre, enrichi d'autres documents inédits (cf. notre avant-propos au tome II, p. 11).

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devra de fournir au lecteur l'index complet de ces quelque dix-huit cents pages 3.

Pour la première fois, depuis ce 11 novembre 1918 où elle commença à rédiger ses « Notes pour l'histoire authentique d'André Gide », la Petite Dame est contrainte d'y laisser presque vide un large trou du début de mai 1942 à la fin de février 1945, elle est en France, Gide en Afrique du Nord,

et les communications sont rarissimes. Aux retrouvailles

après ce long entracte, elle a soixante-dix-neuf ans, lui soixante-quinze, le « petit Eckermann » rouvre ses cahiers et les nourrit de notes aussi abondantes que par le passé.

Mais leur caractère est, assez vite, bien différent, tant par la matière que leur fournissent les faits et gestes du « grand homme » que par la couleur de l'encre de son témoin.

Plus fréquemment peut-être que nous ne l'avions vu au cours des années précédentes, Mme Théo s'interroge sur le bien-fondé ou la valeur intrinsèque de ce qu'elle note;

elle a de plus en plus souvent l'impression de consigner du déjà vu, du déjà entendu tout l'essentiel, et bien au-delà, lui semble dit. Quitte à ce que le prochain entretien avec Martin du Gard lui rende con fiance dans sa mission. Un jour, lassée de la menue monnaie d'un quotidien qui se répète, elle se promet « d'espacer [s]es notes, de ne plus marquer que ce qui se détache de cet ordinaire, ce qui vaut d'être retenu ».

mais sachant fort bien qu'elle « retombera » souvent « dans [s]on ancienne manière » (novembre 1947). Surtout, elle souffre d'une audition diminuée, qui la force souvent à une tension épuisante et la laisse parfois trop loin de l'événement.

Plus profondément, plus obscurément aussi, elle sent son vieil- lissement, et elle le devine sensible à travers les notes de ses

cahiers 4.

3. Cet index sera dû à M. Dale F. G. McIntyre, professeur à l'Université du Nouveau Brunswick à Fredericton (Canada), qui a bien voulu se charger de ce travail minutieux, fastidieux, mais combien utile

4. Voir t. IV, 14 novembre 1948.

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Mais plus sensible encore est le vieillissement de Gide lui- même, et le lecteur des derniers Cahiers ne les lira pas sans éprouver, de temps à autre, ce que la Petite Dame appelle elle-même de la pitié pour un homme dont le personnage quotidien n'est plus à la hauteur de ce qu'il ful ou plus exactement de ce qu'il est encore, jusqu'aux tout derniers jours, dans ses écrits. « Je n'ouvre plus ce cahier sans tris- tesse », note-t-elle. « Ceux qui lui sont le plus proches, ceux qui l'aiment le plus et le mieux [.] sont bien obligés de faire des constatations décevantes. [.] Quelle accablante leçon de vie 5»» Hésitations, flottements, absences, petitesses, ces mots reviennent sans cesse pour décrire un homme qui, pourtant, est encore capable d'écrire des textes importants et les pages les plus remarquables d'Ainsi soit-il, qu'on peut opposer à ceux aux yeux de qui Gide a « raté sa vieillesse ».

L'admiration lucide de Maria Van Rysselberghe pour la figure et l'œuvre de Gide n'est certes pas entamée, mais elle exprime souvent sa tristesse et surtout sa lassitude, son irritation 6 d'avoir à enregistrer tout ce qui, pour user d'un de ses mots, « manque d'aspect » chez le Gide des quatre ou cinq dernières années, et dans le petit monde qui grouille

alors autour de lui.

Pourtant, le lecteur des Cahiers conviendra sans nul doute que, jusqu'au bout, le témoignage reste inestimable, et rendra grâces à la Petite Dame de n'avoir point cédé à la tentation de délaisser ses « Notes ». Et puis, il y a l'admirable récit des derniers jours de Gide, récit d'une grandeur poignante qu'on ne pourra lire sans ressentir une profonde émotion et un immense respect pour celle grande existence et celle

5. Voir t. IV, 4 avril 1950.

6. Qui se trahit jusque dans la façon dont elle établit les « tablesdes derniers cahiers souvent peu cohérentes, malaisément utilisables, avec des oublis et des confusions.

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mort qui, par-delà quelques années décevantes, en scellait la

réussite 7.

Claude Martin.

Pour ces derniers volumes encore, il nous faul remercier notre ami Bernard Yon pour l'aide qu'il nous apporta dans

la révision du texte.

7. Après ces dernières pages, on relira celles que« Maria Théo Van Rys- selberghe(c'est, à notre connaissance, le premier texte, et le seul, qu'elle ait publié sous son nom) donna à l'Hommage à André Gide de La N.R.F., en novembre 1951 « Depuis que vous n'êtes plus.(p. 161-165).

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POUR L'HISTOIRE AUTHENTIQUE D'ANDRÉ GIDE

NOTES

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Paris, du 1er au 20 avril 1937.

Gide est rentré le 1 er avril à 4 heures. Tandis que nous prenons le thé, c'est comme toujours une mise au point générale ceux de Cuverville, ceux de Cabris, Jean, les Groet, lui, moi, etc. Pensant que j'aurai beaucoup de choses à lui raconter sur Martin, que je viens de quitter, il me dit « Réservons ce sujet pour ce soir. » Il m'annonce tout de suite qu'il a l'intention de m'emmener dîner en ville et puis au cinéma. A 6 heures, voici déjà le jeune Queneau qui lui a donné rendez-vous, et dès demain matin il y aura la dactylo qui vient taper tout ce qu'il vient d'écrire, tout un petit livre qu'il est impatient de me lire.

Au moment de sortir, après deux faux départs, ce qui est peu, il s'attarde au fond de son appartement, et en me rejoignant il dit « Vous souvenez-vous m'avoir donné très autrefois un somptueux foulard d'un rouge rare?

Je le gardais toujours pour quelque événement sensation- nel, et puis j'ai pensé tout à coup qu'il serait gentil de le mettre ce soir, mais naturellement je n'arrive pas à le trouver. » Nous allons au petit restaurant italien du boule- vard Saint-Germain. Durant le repas, nous parlons longue- ment de Martin, de la déroute où il est après le formidable labeur que furent ces trois livres 1, de se sentir tout dispo- nible, de la situation de plus en plus tendue entre lui et Hélène, et qui semble sans issue. Puis il m'emmène voir un film terrifiant, tout à côté. C'est intéressant sans être

CAHIER XII

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excellent, mais nous sommes dûment terrifiés par une savante progression dans l'horreur. au point d'en être complètement muets, même après.

2. Ce matin, je lis dans La N.R.F. d'avril les « Pages de Journal » d'André Gide, et nous en parlons longuement durant le déjeuner. Je les trouve d'une charmante qualité.

A propos du passage (16 mai 36) qui commence par

« La fâcheuse habitude que j'ai prise » etc.2, je lui dis

« Vous voulez vraiment le bénéfice de tout du non-

posthume, mais aussi de pouvoir critiquer cette attitude même, alors qu'il serait si simple de ne pas la mériter, cette critique, et puis, pour embrouiller la question, vous mettez sur le même plan des choses d'ordres différents les inconvénients de la célébrité, à quoi vous ne pouvez rien, et ceux de tout publier tout de suite, à quoi vous pouvez tout. Hier déjà, j'avais pensé cela quand à propos de votre nouveau livre vous m'avez dit Je ne suis pas certain qu'au fond ce n'était pas très habile, de ne donner dans le Relour de l'U.R.S.S. que mes conclusions, sans sortir toutes mes raisons, puisque les critiques qu'on m'en fit vont me permettre de les sortir » Et je lui demande si chez lui ce calcul est délibéré, ce que je ne crois pas, ou si simplement c'est le cheminement naturel de sa pensée, dont il finit par tirer parti comme d'un calcul.

Il dit « Non, cela n'est pas du tout prémédité, le calcul apparent n'est que constatation après coup. J'estime du reste que le cheminement de la pensée est en soi-même ce qui devient l'intérêt de ce genre de confession, mais à une condition, c'est de ne rien éluder du jeu et du calcul, ce que je n'ai sans doute pas toujours fait, et ce qui me vaut vos remarques fort justes. » Comment arrivons-nous à parler de l'hypocrisie, ce qui est un sujet sur lequel il revient volontiers? Ah! oui, je lui disais avoir lu Le Démon de Midi de Bourget sans grand plaisir, malgré tout le bien qu'on m'en avait dit; que j'avais pourtant retenu la phrase de la fin qui me plaisait « Il faut se hâter de vivre comme on pense, si l'on ne veut pas penser comme on a vécu. » Il me dit « Il y en a une autre sur l'hypocrisie, qui m'avait frappé comme étant très juste, et que j'ai

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notée. » Il n'arrive pas à la retrouver exactement, mais son sens est « L'hypocrite a toujours, à un moment donné, connu la vertu qu'il feint ensuite d'avoir 3. » Une petite crapette après le repas pour reprendre nos manies, puis il va dormir un peu et décide de me lire son livre après.

Le nouveau livre, plus gros que le premier, s'appellera Retouches au Retour de l'U.R.S.S., titre assez juste, mais assez traître. Après le thé, que nous prenons tôt, la lecture commence. La présentation est sans artifice, l'argumen- tation serrée et très documentée, cette fois. Cela fait un réquisitoire accablant sur l'U.R.S.S., et qu'il lit avec une frémissante indignation. A chaque objection que je tente, il dit « Mais attendez1» et en effet, il n'est que d'attendre

car il semble vraiment ne rien oublier. Je suis à la fois atterrée par les coups qu'il porte, et ravie de les lui voir porter si bien, de toute son attitude claire et simple. Nous jouissons beaucoup de n'être pas dérangés. A six heures et demie tout de même voici Martin-Chaufiier. Il apporte à Gide un travail personnel auquel il attache une grande importance, et sur lequel il voudrait avoir le jugement de Gide; il veut bien ajouter. et le mien aussi. On lui promet l'amitié de la vraie franchise. Il est naturellement question aussi de Vendredi4 et des difficultés matérielles qu'il doit surmonter.

Durant le dîner nous ne parlons que de Retouches, dont je n'ai en somme entendu que la première partie. J'escompte l'autre ce soir. Mais mis en belle humeur, crainte de me fatiguer par une trop longue attention, ou simplement désir de s'amuser, ce que nous faisons si bien ensemble, il m'entraîne de nouveau au cinéma, un cinéma tout proche où l'on donne Le Vandale 5, dont nous ne savons rien. Et nous passons une soirée mieux que bonne; c'est un des meilleurs films que nous ayons vus réalisme plein de force et de grandeur de style par moments, et d'émotion, acteurs tous merveilleux, belles images, allant extraor- dinaire. ou notre bonne humeur exagère-t-elle? Pour couronner cette réussite, il voudrait encore aller manger une glace quelque part, mais il est bien tard, et nous nous contentons d'un honnête sirop au Vaneau. La suite de la lecture sera pour demain matin.

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3. Il me dit « Je suis comme toujours pressé de voir paraître mon livre, mais je veux dominer mon impatience;

il faut avant tout qu'il soit bien, et déjà j'entrevois de petits changements à faire dans l'ordonnance. Avant d'entamer la seconde partie, laissez-moi vous lire d'abord un portrait de Jef Last que je pensais d'abord y faire figurer, mais je me rends compte que cela n'y serait pas à sa place et j'ai décidé de le mettre en préface aux lettres d'Espagne de Last que va publier La N.R.F. et que je ferai d'abord passer dans Vendredi. » Et il me lit ce portrait, qui est charmant 6.

Et puis voici Thadée Natanson 7, de vieille mémoire, à qui il a donné rendez-vous; de ce train-là nous n'avancerons guère dans la lecture. Tandis que je l'attends, je pense qu'hier soir il me disait que tel le roi David, il se sentait la nuit devenir tout froid dans son lit, et que de se couvrir davantage ne servait à rien, comme si alors le corps n'était plus invité à réagir contre le froid.

L'après-midi, tout de suite après le déjeuner, il reprend sa lecture. Dans cette deuxième partie il est surtout question de ses compagnons de voyage et de l'importance qu'il y a à ce que tous les cinq aient eu les mêmes impres- sions une troisième partie est faite d'anecdotes. Le ton change tout à fait, cela fait un décalage qui me paraît manquer de transition. Pendant le thé, il me dit « Je viens de découvrir dans la Semaine à Paris qu'on donne un autre film du metteur en scène du Vandale; il passe à 5 heures, laissez-vous emmener. » Nous sautons dans une auto et nous voici de nouveau assis côte à côte devant

un écran; il me semble que nous n'avons fait que cela depuis son retour. D'abord un très bon film de guerre, puis St-Louis Blues, où nous retrouvons quelques acteurs du Vandale 8, mais c'est bien moins bon, quoique plein de choses exquises. La séance n'en finit plus, il est près de neuf heures quand nous rentrons dîner, un peu honteux de ce retard. Le repas est vite expédié et je réclame la fin de la lecture. Elle est plutôt décevante, parce que cette dernière et quatrième partie, qui devrait être la plus importante, n'est pas composée du tout faite de matériaux interchangeables. On sent sa pensée fuser dans tous les

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sens; c'est qu'au fond, en réalité, il ne sait pas où il en est, et qu'il sent qu'il doit réserver ses conclusions. Il essaie de mener de front des idées opposées. Je l'arrête à tous les tournants, et ce qu'il me répond est bien plus intéres- sant que ce qu'il me lit. Il n'a d'affirmation que sur deux points. Il faut que la société change et le parti commu-

niste doit se détacher de Moscou. Mais même détaché de

Moscou, adhère-t-il encore à l'idée du parti communiste? du

moins à ses méthodes? La faillite de Moscou n'était-elle

pas fatale? Peut-on imposer la vérité par la force? L'homme ne doit-il pas changer du dedans et les conditions matérielles favorables suffisent-elles à le faire changer du dedans? Le côté mécanique du système marxiste qui ignore une part des facteurs psychologiques est-il applicable à l'être humain? Tous ces points d'interrogation lui suggèrent cette réflexion sur le christianisme « Voyez, dit-il, c'est toujours au moment où il cède en apparence, où il renonce à employer la force, qu'il est le plus fort. » Et comme je lui fais observer qu'il ne semble pas tenir compte du formi- dable atout de la vie éternelle dans cette force « Voilà,

dit-il, c'est que je n'y crois pas, au dogme de la vie éter- nelle, j'ai toujours été convaincu qu'il ne faisait pas partie de l'enseignement du Christ. Mais cette question m'entraîne beaucoup trop loin, il y faudrait un autre livre. » Sur ce terrain-là, on sent en lui une source d'ardeur qui n'est pas épuisée. Il est plus d'une heure quand nous nous séparons.

4. Catherine est arrivée ce matin à 11 heures, ramenée par une partie de son école qui excursionnait dans le Midi. Nous la trouvons particulièrement en forme, calmée, embellie par ses vacances, un peu changée aussi par une nouvelle coiffure elle porte ses cheveux dans une résille à la mode d'autrefois, ce qui donne du sérieux à sa jeune grâce. Je sens Bypeed ravi. Il nous emmène l'après-midi voir un merveilleux film d'après Kipling, The Elephanl Boy 9. Catherine rentre à l'école demain.

5. Ce matin, il me parle de Catherine, et l'occasion me paraît bonne de lui dire en manière de réflexion tout ce que

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j'ai noté dans ce cahier au sujet de la ressemblance éton-

nante du mécanisme de leur esprit; j'aimerais savoir ce qu'il

en pense, si je ne m'abuse pas? Il acquiesce à tout et même ajoute « Avez-vous remarqué que, comme moi, elle est agacée par une trop constante approbation, et cela me déroute même beaucoup, car, si trop d'approbation m'agace, je constate qu'avec les êtres jeunes j'ai l'habitude de l'employer jusqu'à la limite du possible, c'est presque un système. » [.]]

Tout à fait oublié de raconter une petite histoire absurde- ment comique. L'autre jour, en rentrant, il constate qu'il a oublié dans l'antichambre deux lettres qu'il voulait mettre à la poste; il dit « Du reste, elles ne sont pas affranchies, je n'ai plus de timbres. » Je réponds « Qu'à cela ne tienne, qu'est-ce qu'il vous faut? Un timbre de 1,50 franc et un timbre de 50 centimes. » Je les lui donne.

Je l'entends dire « C'est idiot, j'ai collé le timbre de 1,50 franc sur l'enveloppe pour la France et celui de 50 cen- times sur la lettre pour l'étranger. » Je fais « Décollez-les vite, je vous passe deux nouvelles enveloppes. » II répond

« Mais non, je vais faire mieux, simplement changer les adresses. » Et je dis, frappée de l'ingéniosité « Quelle bonne idée!»Sur quoi nous éclatons de rire tous les deux, comprenant l'absurdité de cette proposition. Mais lui, décidé à tout arranger, reprend « Rendez-moi deux timbres à 50 pour celle de l'étranger, et de l'autre je ferai un pneumatique. »

6. Je ne le vois que le soir. Nous avons Jean à dîner [.]Jean nous dit qu'il part dans quelques jours pour le Maroc, où, dit-il, il doublera le cap de la soixantaine, après quoi il est décidé à ne plus rien faire de ce qui ne lui plaît pas. De sa part, cette déclaration nous fait bien rire! et Bypeed ajoute qu'il est bien plus facile de ne rien faire de ce qui nous déplaît que de faire ce qui nous plaît. On voit par quel chemin ils en arrivent à parler tous les deux des réunions de La N.R.F. (qui se passent une fois par mois chez les uns ou les autres, et où Gide ne va du reste jamais), que Jean trouve mortelles et rendues telles par la présence des dames. Puis ils parlent de Paulhan, de

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son goût exagéré parce que quasi exclusif pour le saugrenu, genre particulièrement contraire à Jean, qui annonce l'intention de faire un prochain article sur ce sujet. « Alors, cela m'excitera peut-être à faire un article pour le défendre », dit Gide. Il ajoute « J'ai jusqu'à un certain point la prétention de l'avoir réintroduit dans la littérature, mais il était d'un autre ordre que celui qui sévit en ce moment, beaucoup moins verbal, par exemple, que celui de Max Jacob, que je ne te cache pas que je goûte beau- coup, auquel il a su donner forme d'art et souvent même un certain pathétique; évidemment, c'est un genre dont on est très vite saoulé et qu'il ne faut prendre que par petites doses. » Nous tombons d'accord que le saugrenu de Malraux, qu'il a baptisé farfelu 10 [.], est pour nous complètement sans saveur, inexistant nous aboutissons fatalement à parler du nouveau livre de Bypeed « Veux- tu que je t'en lise quelques pages? dit-il. Mais je ne demande que cela, je suis curieux du genre, du ton. » Et Gide lit de nombreux passages de la première partie, assez pour que Jean se rende compte du sérieux, de la vigueur des arguments. [.]]

8. Il n'est guère plus de 9 heures quand Bypeed vient me prier de passer chez lui. Il y a à la table de son petit déjeuner un jeune Allemand du nom de Domela 11, des plus sympathiques, qui vient d'Espagne où il combattait tous ces temps derniers aux côtés de Jef Last, dont il est l'ami. Gide me dira après qu'il a déjà rencontré Domela et que son nom évoque en lui des histoires aventureuses dont il ne se souvient plus bien. N'est-ce pas lui qui se fit passer tout un temps pour le Kronprinz? Son aspect du reste ne dément pas cette possibilité. Domela, donc, nous raconte d'une voix bouleversée à quel point la situa- tion de Last est minée, dangereuse, sans qu'il veuille s'en rendre compte. Il est considéré comme trotskiste, comme indésirable par la direction allemande de Valence, et au point qu'on interdit à Domela sa fréquentation comme étant trop compromettante. De plus, autant il est adoré par ses hommes, autant sa farouche indépendance, sa nature profondément indisciplinée le fait détester de

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ses chefs, si bien que si une dénonciation arrivait dans son secteur, il ne trouverait personne pour le défendre, et que tout serait à craindre. Impossible, après ces déclara- tions qui sentent la vérité, de ne pas être inquiet à son sujet; et faire agir par l'ambassadrice est délicat mieux vaut qu'elle ne sache pas tout. et puis peut-elle quelque

chose?

C'est décidément le jour des révélations. Après le déjeu- ner, Gide m'apporte un article paru dans La Lutte ouvrière et un autre paru dans le même journal, et reproduit par la dactylographie, articles de Trotski sur Malraux 12, et que vient de lui passer Pierre Naville. Trotski explique que New York est devenu le centre du mouvement pour la révision du procès de Moscou, mouvement qui alarme nécessairement l'U.R.S.S. qui est prête à recourir à n'importe quelle mesure pour l'arrêter. et le voyage de Malraux serait une de ces mesures. Trotski parle de Mal- raux avec une certaine âpreté, comme s'il l'avait déçu, l'opposant à Gide qui, dit-il, d'un caractère indépendant, a la possibilité de juger avec honnêteté, tandis que Malraux est « organiquement incapable d'indépendance morale ».

Il prétend qu'en 26, en Chine, déjà au service de l'U.R.S.S., il porte la responsabilité de l'étranglement de la révolution chinoise. Ce qui semble avoir déchaîné ces articles, c'est que Malraux dans une interview aurait déclaré que les procès de Moscou sont les affaires personnelles de Trotski, ce qu'il trouve monstrueux (et qui l'est en effet) et qui n'est, comme il le dit, qu'une manière pour détourner l'opinion publique, ce qui serait la mission de Malraux.

Tout cela ne laisse pas de nous troubler beaucoup par amitié pour Malraux; évidemment, Trotski doit voir de la persécution partout ne pas l'oublier. [.]

9. Élisabeth est arrivée ce matin. Comme toujours, le trop de choses à mettre au point fait qu'on ne sait par où commencer. Elle va à Londres, toujours pour son 1 ravail de bibliothèques enfantines, et n'est ici que pour trois jours, si bien que tout se passe en grande bousculade.

Gide tient à lui lire son travail. Cela se passe le dimanche matin 11. Elle qui connaît déjà le livre que Pierre prépare,

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et qui est très au fait de leur voyage en Russie, fait beau- coup de remarques importantes dont Gide tient compte.

Quelques crapettes aussi. Ils ont maintenant imaginé de jouer en vitesse ce qui est étourdissant et n'a plus rien

d'une détente!1

Le dimanche après-midi, Bypeed reçoit la visite d'un Hollandais, correspondant en Espagne d'un journal socia- liste d'Amsterdam, ami de Jef. Il confirme tout ce que disait Domela; tout en étant plus optimiste, il ajoute un nouveau facteur à notre inquiétude toute la corres- pondance de Jef à sa femme serait interceptée depuis son retour en Espagne ce qui prouve à quel point il est

surveillé 1

12. Ce matin Gide se rend à l'ambassade d'Espagne pour voir Mme Araquislin, l'aimable et secourable ambas- sadrice. Elle aussi est d'avis qu'il faut faire revenir Last.

Elle dit que là-bas les rivalités sont terribles et qu'elle est remplie d'appréhension pour l'après-guerre. Les nou- velles sont beaucoup meilleures.

Gide a déjeuné avec Clara Malraux et me raconte que d'après elle, la fâcheuse phrase de Malraux dans son inter- view serait « le procès de Moscou, c'est affaire entre Trotski et Staline » si bien que Staline et, avec lui, tous les orthodoxes seraient mécontents aussi? Ceci sous toute réserve, comme tout ce qui vient de Clara.

Gide attend Pierre Naville l'après-midi « encore un dont je me méfie, dit-il je veux dire qu'il est tellement tourné vers l'action, qu'il voit tout sous cet angle unique et puis c'est un partisan et on ne peut s'entendre avec les partisans ».

13. J'ai aujourd'hui Madeleine Maus 13 à déjeuner et Bypeed déjeune avec nous. Elle parle des dernières « Pages de Journal » (parues dans La N.R.F. du 1er avril) et dit

combien elle les a aimées et combien elle trouve édifiant

que de son vivant on consente à livrer toutes les variations de sa pensée. Mais c'est surtout l'excellence qu'elle leur reconnaît qui touche Gide, et il dit « Il me semble impos- sible que l'intérêt d'un homme ne s'épuise pas; ainsi,

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