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Jean Calvin, 57 sermons sur Ésaïe 42-51
STAWARZ-LUGINBUEHL, Ruth (Ed.), GRANDJEAN, Michel (Ed.)
Abstract
Ces documents proposent la transcription des 57 sermons contenus dans le Ms. fr. 19 de la Bibliothèque de Genève. Prêchés par Calvin entre le 31 décembre 1557 et le 13 juin 1558, la totalité de ces sermons consacrés aux chapitres 42 à 51 d'Ésaïe est inédite et fait l'objet d'un projet éditorial rattaché à la Faculté de théologie de l'Université de Genève et financé par le FNS (voir métadonnées). Pourvus d'un apparat critique, d'une annotation, d'une introduction et de diverses annexes, ces prédications seront publiées dans la collection des Supplementa Calviniana (Éditions Droz, Genève). Ce volume viendra compléter les autres sermons sur Ésaïe déjà édités dans la même collection (Es 13-29, SC vol. II, éd. Georges A. Barrois; Es 30-41, SC vol. III, éd. Francis M. Higman, Thomas H. L. Parker, Lewis Thorpe; Es 52-66, SC vol. IV, éd. Max Engammare). Nota bene: l'orthographe est fidèle au texte d'origine, mais la
ponctuation est modernisée. Pour plus d'informations, voir
www.unige.ch/theologie/calvin-sermons/
STAWARZ-LUGINBUEHL, Ruth (Ed.), GRANDJEAN, Michel (Ed.). Jean Calvin, 57 sermons sur Ésaïe 42-51. In: Bibliothèque de Genève, Ms. fr. 19. 2021. p. 1r°-498v°
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http://archive-ouverte.unige.ch/unige:75967
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41/240. Du mardi 3e jour de may 1558.
Et moy j’ay dit : J’ay travaillé en vain, j’ay consommé ma force sans fruit, toutesfois mon droit est avec le Seigneur, et mon ouvrage avec mon Dieu. Et maintenant voici que dit l’Eternel qui m’a formé dés le ventre pour luy estre serviteur à fin de r’amener à luy Jacob ; encores qu’Israel ne soit point recueilli, je seray excellent devant les yeux du Seigneur, et mon Dieu sera ma force etc.
Isaye, chapitre 49e.
Nous vismes hier comme nostre Seigneur Jesus Christ nous a esté envoié de Dieu son Pere.
Et sur tout il fut dit qu’il luy a esté donné bouche pleine de vertu, voire semblable à un glaive poignant et à une flesche qui perce jusques au profond du cœur, qui est pour monstrer qu’en la Parole de nostre Seigneur Jesus Christ il y a telle efficace que c’est pour mortifier toute nostre nature, et pour estre offertz à Dieu en sacrifice, et estre renouvelez par son Saint Esprit, et que nous cheminions non pas selon nos appetis et cupiditez mais en telle sorte qu’on cognoisse que Dieu nous conduit et gouverne. Il fut dit quant et quant que non seulement Dieu nous fait sentir une telle vertu en la doctrine de l’Evangile, mais aussi qu’il la maintient à fin que ce thresor ne perisse jamais, car sans cela il n’y auroit nulle perseverance, attendu que les hommes sont legiers et volages et qu’ils changent chacun jour et, outre ceste infirmité-là, qu’il y a aussi des assaux bien rudes. Il faut bien donc qu’il ait ici sa main estendue pour maintenir la vertu et la grace qui est en la doctrine de l’Evangile. Or, maintenant le prophete adjouste une complainte d’autant qu’on n’apperçoit pas tousjours à l’œil que la Parole de Dieu touche ainsi les hommes et qu’elle perce les cœurs pour sonder les pensées et affections, mais plustost on les void endurciz et obstinez. Il semble donc par la rebellion du monde que la Parole de Dieu ne soit qu’un vent. Tant y a qu’ici nostre Seigneur Jesus est introduit, qu’il se console /362v°/ d’autant que Dieu le Pere approuve son service, et en sa personne sont comprins tous ceux qui ont charge d’enseigner. Quand donc ils verront que leur labeur n’apporte pas un tel fruit comme il seroit à souhaiter, si faut-il neantmoins qu’ils se contentent d’autant que Dieu les met en œuvre, et qu’il a leur service agreable, et qu’ils se resolvent là dessus de marcher plus outre et de continuer nonobstant toute l’ingratitude du monde. Notons bien donc qu’ici il y a comme une espece de correction, c’est à dire que le propos que nous avons tenu par ci devant est comme moderé et comme exposé à fin que, quand on verra que l’Evangile n’est pas receu du monde en telle reverence qu’il appartient, qu’un tel scandale ne nous trouble pas, mais que nous sachions que Dieu ne laissera point toutesfois de donner vertu à sa Parole. En somme ce qui avoit esté dit comme en general est ici restraint. Car quand nous oions que la doctrine de Jesus Christ est comme une flesche qui perce tout, nous pourrions conclure que cela se doit voir en tout le monde. Et tant y a que ceux qui sont enseignez à bouche
2 ouverte, il semble qu’il y doit avoir un changement et que tous soient convertiz à Dieu.
Mais ceste imagination-là est fausse. Car quand il est dit que la Parole de Dieu est pour servir d’un glaive poignant, ce n’est pas que, depuis le plus grand jusques au plus petit, tous ceux qui ont les oreilles battues de l’Evangile soient reformez, et qu’ils changent d’esprit et de courage, et qu’ils retournent à Dieu, mais cela appartient tant seulement aux eleuz. Ceux donc qui sont ordonnez à la vie eternelle reçoivent la doctrine qui leur est preschée, car Dieu leur perce les oreilles à fin de les rendre attentifz, il amollit leurs cœurs pour les faire plier en son obeissance. Brief, il les change du tout. Voilà donc comme l’Evangile est un glaive perçant. Car ceux que Dieu a dediez à soy, il les plie tellement qu’ils se rendent dociles à luy et souffrent d’estre examinez au vif à fin qu’ils soient faits nouvelles creatures. Voilà comme Dieu besongne en ses eleuz. Mais cependant il y en a beaucoup qui se moquent de ce qui leur est presché Les autres en sont tant plus envenimez et empirent, voire que Satan les met en telle rage qu’ils jettent leurs furies à l’encontre /363r°/ de Dieu. Les autres sont pleins d’ypocrisie, les autres demeurent en leur brutalité, qu’il ne leur chaut de tout ce qui leur est dit et n’y comprennent pas un seul mot. Nous voions donc la plus grande multitude en ce monde estre du tout retranchée de l’Eglise de Dieu. On verra (comme j’ay desja dit) la Parole estre inutile, mais Dieu tient un tel moien que d’un costé il rend inexcusables tous ceux qui ne se rengent point à luy et ne laisse pas de faire toutesfois profiter sa Parole. Voilà à quoy tend ce propos qui est ici adjousté : J’ay dit : Voici mon labeur est inutile, je me suis efforcé en vain, j’ay consommé toute ma vertu sans aucun fruit. C’est une complainte, mais cependant Jesus Christ, avec tous les siens, se console en disant : Si est-ce que Dieu m’advouera, mon droit est envers luy, c’est à dire j’approuveray tousjours ma cause combien qu’il semble que j’aye seulement battu l’eau en mettant peine à edifier, qu’il n’y a eu que ruine et desolation. Combien donc que le monde se moque et qu’il me despite, qu’il semble que je ne sois pas digne d’estre regardé, tant y a que mon droit est avec mon Dieu, c’est à dire il me suffit que mon Dieu soit mon garent et qu’il approuve mon service, car en tout evenement je seray maintenu. Il est vray que je me dois angoisser d’estre ainsi inutile, mais puis qu’il ne plaist pas à Dieu que mon labeur apporte son fruit tel que je le desire, si faut-il que je continue et que j’aye une constance invincible pour continuer en ma charge, sachant bien que Dieu m’advouera tousjours, et mon ouvrage est avec mon Dieu. Il l’appele son Dieu, l’opposant au monde. Puis qu’ainsi est que les hommes sont si vilains de ne point cognoistre celui qui les a créez et formez, qu’ils mesprisent ainsi sa Parole, mais que mesmes ils ne sont nullement esmeuz de sa majesté, il faut que je me retire à luy et que je quicte ceux qui sont si pervers et malins, que je m’en separe et qu’ils demeurent en leur perdition, que tous s’en aillent au diable, et que je demeure avec mon Dieu, et qu’il me reçoive des siens, et qu’il declare que la Parole que je porte procede de luy. Or, maintenant puis que nous avons le sens naturel du prophete, notons en premier lieu que, si la Parole de l’Evangile /363v°/ qui nous est preschée n’ameine pas et ne recueille pas à Dieu tout ce qui seroit à souhaiter, que tous n’en soient pas convertiz, mais que la pluspart demeurent en leur malice et rebellion,
3 qu’il ne nous faut point estre scandalisez de cela comme d’une chose nouvelle. Et pourquoy ? Nous sommes ici muniz, et Dieu nous en a voulu advertir à fin que nous facions nostre conte que, si les hommes sont ingrats, et qu’ils ne cognoissent le bien qui leur est offert, et qu’ils ne le facent point valoir, que nous ne devons point estre troublez pour dire : Est-ceci la Parole de Dieu qu’on presche ? Car nous cerchons quasi les occasions pour nous desbaucher de l’Evangile, il n’y a celui qui ne songe creux en sa teste pour voir s’il aura excuse de se destourner de Dieu. Et si tost que nous voions un festu devant nous ou une mousche voler devant nos yeux, il nous semble que nous devons tout quicter et que nous avons une belle couverture. Voilà donc comme les hommes appliquent tout leur entendement à cercher des subterfuges pour ne point recevoir la Parole de Dieu et pour s’en desbaucher. Que donc nous apprenions à la suivre tant plus ardemment, car il y a de l’infirmité beaucoup en nous. Et combien que nous aions quelque bonne affection et desir de cheminer en l’obeissance de Dieu, tant y a que nous serons esbranlez souventesfois par les scandales que le diable nous suscite, et c’est pour nous esgarer du bon chemin s’il luy est possible. Et faut-il que les hommes soient ainsi enragez à l’encontre de leur createur qui les a ainsi formez ? Comment cela se fait-il et pourquoy ? Faut-il que Dieu soit ainsi moqué de dire que les cœurs ne soient point touchez de sa Parole, en laquelle toutesfois sa gloire reluit et y est comme engravée, qu’elle soit en tel opprobre et que les hommes la vilipendent ? Voilà (dy-je) comme nous pourrions estre effarouchez quand nous voions le mespris de la Parole de Dieu et qu’elle n’a autre ni meilleure autorité entre les creatures. Mais d’autant plus nous faut-il estre armez par ce passage : c’est qu’il n’y a rien de nouveau, que les hommes soient si pleins de malice, d’ingratitude, de rebellion, voire de rage, car il en est ainsi advenu de tout temps. Et (qui plus est) /364r°/ voici une sentence que Dieu prononce, que jusques en la fin il nous faudra voir un tel mespris et une telle impieté. Mais quoy qu’il en soit, si ne faut-il pas que pour cela nous soions desbauchez de la doctrine de l’Evangile et que l’autorité qu’elle merite soit amoindrie envers nous. Voilà donc pour un item, que Dieu a ici voulu remedier au scandale que nous pourrions concevoir toutes fois et quantes que la Parole de Dieu n’est point receue en pleine obeissance et humilité comme elle en est digne. Cependant nous sommes admonnestez d’en gemir et d’en estre faschez et contristez comme d’une chose qui n’est nullement supportable. Voiant donc que Dieu est ainsi rejetté des hommes, qu’il est moqué des autres, qu’il a (brief) tant peu d’audience que c’est un horreur, que nous soions touchez de cela, car nous devons estre comme brulez du zele que nous avons que son Eglise soit edifiée. Et quand il est ainsi vilipendé des hommes, tous ces opprobres-là doivent retourner sur nous, comme il est dit à l’exemple de David. Et mesmes si nous sommes membres de nostre Seigneur Jesus Christ, cognoissons qu’il nous faut estre conformez à nostre chef. Voilà ce qui nous est ici declaré, c’est à savoir que nous detestions une telle vilennie comme un monstre qui est contre nature, c’est que Dieu ne soit point obei. Qu’est ceci que Dieu envoie gens qui nous preschent purement sa Parole, qui nous soient comme organes de son Saint Esprit, qui parlent en son nom, qui soient advouez de luy comme ses propres bouches,
4 et cependant que les uns hochent la teste, les autres boivent et gourmandent et quictent là toute doctrine, les autres mesmes l’ayent en haine et voudroient qu’elle fust abolie, les autres n’aient que feintise faisans semblant de la recevoir et que mesmes ils n’en soient nullement touchez ? Et comment est-il possible que les creatures soient si perverses ? Voilà donc l’affection de laquelle nous devons estre esmeuz et touchez, voiant que la Parole de Dieu est si mal receue au monde. C’est le second que nous avons à aprendre et retenir en ce passage. Or, combien que nostre Seigneur Jesus parle aux ministres de la Parole, si est-ce toutesfois qu’il donne une leçon à tous ceux qui ont le soin et courage d’edifier l’Eglise par la doctrine de salut. Et aussi nous devons estre semblables à luy d’autant qu’il est nostre chef et que nous sommes membres de son corps. Or, quand il est dit : J’ay consommé en vain ma vertu, j’ai travaillé sans aucun /364v°/ profit, cela est selon le regard et opinion qu’on peut avoir quand seulement on jette les yeux sur les hommes, car on diroit de prime face que la doctrine de l’Evangile est inutile. Ce n’est pas donc que jamais nostre Seigneur permette que sa doctrine soit rejettée de tous, mais c’est pource qu’il y a seulement un peu de grains cachez souz la paille qui est en grande multitude. Quand donc le bled est ainsi caché et que les contempteurs de Dieu, toutes gens profanes, tous ypocrites et toute la racaille et ordure sont par dessus la bonne semence, et que cependant les fideles sont en petit nombre, et qu’on ne les peut apercevoir ne noter, alors il nous faut practiquer ceste doctrine : Ma peine est inutile.
Mais cependant Dieu cognoit les siens, comme dit saint Paul. Il est vray que ce sont lettres closes, nous n’y voions goute, mais tant y a que Dieu trouvera tousjours le moien de faire profiter sa Parole ; ouy, mais c’est comme en cachette. Voilà donc en quel sens il est dit que c’est peine perdue que de prescher l’Evangile à cause que la plus grande troupe se jette à son escient en perdition, et semble que la Parole de Dieu doive estre pleinement foulée au pied, et que toute sa vertu soit par ce moient aneantie. Brief, combien qu’aujourd’huy nous ne concevions pas comment c’est que Dieu besongne pour le salut de ses eleuz, si faut-il que nous passions par dessus un tel scandale et que nous taschions à le surmonter. Et comment ? Il est dit que nostre ouvrage est avec Dieu et qu’il nous doit suffire qu’il approuve nostre cause. Ici nous sommes enseignez de regarder à Dieu pour avoir une constance invincible. Car encores que tous les hommes du monde se moquent quand nous prenons peine d’edifier et n’avançons rien, moiennant que Dieu, qui est nostre juge (et seul juge competant), declare que nostre service luy est agreable, que nous faut-il plus ? Il est vray que c’est une chose bien dure quand les ministres de la Parole voient qu’apres avoir semé ils ne recueillent rien, car la Parole de Dieu est la semence incorruptible de salut. Ceux qui travaillent pour cultiver l’Eglise doivent recueillir ceste semence-là, c’est à dire ils doivent faire present et oblation sacrée à Dieu de ceux qu’ils ont gagnez et attirez ainsi à l’obeissance de la foy.
/365r°/ Et au reste nous savons que jamais nous ne pourrons bien prescher l’Evangile que nous n’ayons une affection paternelle envers ceux qui escoutent et que nous ne desirions leur salut. Il faut bien donc que ceci nous soit dur et amer à porter quand nous voions que le monde complotte et conspire à sa perdition et qu’il y a une durté et une
5 malice si grande qui rejette toute doctrine. Mais cependant si faut-il venir à ce poinct pour se bien resouldre que, d’autant que Dieu nous envoie, il nous doit suffire, et nous appliquer à ce qu’il nous commande. Prenons le cas que nostre Seigneur nous vueille exercer à une chose frivole, ce semblera, et dont on n’appercevra point la raison, que, quand il aura dit faites cela et qu’on aura beaucoup travaillé, il semblera que ce soit toute moquerie. Mais si faut-il que Dieu ait cest empire et ceste maistrise envers nous, que nous facions simplement ce qu’il nous dit sans nous enquerir plus outre. Il n’y a rien plus contraire à toute raison que ce qui fust commandé à Abraham : Va, prens ton filz Isaac et que tu luy coupes la gorge ! – Comment ? Voilà une cruauté espouvantable. Et puis que profitera le sang innocent à Dieu ? Tant y a neantmoins qu’Abraham ne laisse point d’obeir. Et pourquoy ? Car il ne nous faut point disputer par raison quand Dieu a dit le mot, il nous faut là assujettir du tout et nous tenir comme captifz. Ainsi donc quand Dieu diroit : Parlez, criez ! et cependant que tout le monde seroit à l’encontre, que les hommes ne feroient que s’en desborder d’autant plus et que la doctrine que nous portons ne feroit que les endurcir, si faut-il neantmoins que nous facions ce que Dieu ordonne. Car si je n’ensuis le conseil et la volunté de Dieu, m’advouera-il en tout ce que je fay ? Nenni, mais il nous faut cheminer par la voie qu’il nous monstre. Voilà donc ce que dit maintenant le prophete Isaie, qu’il doit suffire à tous ceux qui annoncent l’Evangile que Dieu approuve leur cause, combien que les uns crient et tempestent, les autres jettent leurs brocards contre eux, les autres soient faschez et chagrinez, les autres pensent qu’ils sont bien fols de prendre si grand’ peine : qu’ils se remettent à Dieu, car c’est luy auquel ils servent, et qu’il monstrera qu’il approuve leur cause, et qu’ilz se contentent simplement de luy. Or, cependant nous avons ici une autre admonition, car nous sommes tous sujets, et par trop, de regarder l’un l’autre pour voir comme nos prochains se gouvernent, et là dessus nous pensons qu’il suffit de suivre le train commun, tellement que nul ne veut croire à Dieu s’il n’a beaucoup de compagnons.
Nous voions mesmes comme Helie a esté trouble : Seigneur (dit-il), voici ils ont tué tous tes serviteurs, ils ont profané toute la terre de leurs superstitions, et je suis demouré moy seul. Que feray-je ? Voilà un prophete qui est d’un zele incroiable et qui nous est proposé comme /365v°/ un miroir de constance celeste et divine, et toutesfois il est là comme effarouché voiant que son labeur estoit sans fruit, et mesmes que tout le peuple s’estoit desbordé contre Dieu, que la vraie religion estoit ainsi dissipée, il estoit prest quasi de tout quicter. Puis que cela est advenu à Helie, que sera-ce de nous qui sommes beaucoup plus fragiles ? Ainsi donc d’autant que nous sommes sujets à nous envelopper parmi la troupe et regarder s’il y a beaucoup de croians, et que nous chancelons si tost que nous sommes separez de grande bande, voilà pourquoy il nous faut tant mieux observer ce qui est ici dit : Mon jugement est avec Dieu. Car combien que tout le monde contrarie à l’Evangile, combien qu’on ne voie sinon une impieté diabolique et qu’un chacun grince les dents contre ceste doctrine, ou bien qu’on s’en moque, et qu’elle soit tenue comme une farce, ou qu’on la condamne, et qu’on la charge de fausses calomnies pour la diffamer, contentons-nous que Dieu nous approuve quand tout le monde nous est ainsi
6 ennemi. Voilà donc comme nostre foy doit simplement regarder à Dieu, et estre là fichée du tout, et ne se point esmouvoir ni estre esbranlée en façon que ce soit quand tout le monde se retire à l’escart, ou bien qu’il y a comme une armée preste à batailler pour renverser la vraie religion et pour esteindre et aneantir la verité de Dieu. Quand donc nous verrons tout le monde estre ainsi malin et pervers, que nostre foy soit recueillie à Dieu et que nous puissions dire avec le prophete : Mon jugement est avec mon Dieu, et que nous puissions aussi nous glorifier qu’il nous advoue pour siens et qu’il renoncera tous ceux qui se vantent faussement de son nom quand ils mesprisent ainsi sa Parole.
Or, d’autant que ceci est bien dificile à faire et que tous nos sens naturels y repugnent, voilà pourquoy le prophete adjouste une confirmation en disant : Voici que dit le Seigneur qui m’a formé à soy pour luy estre serviteur, voire qui m’a ordonné dés le ventre de la mere et m’a quant et quant muni de ce qui estoit requis à mon office : Je t’ay appelé pour convertir Jacob ; encores qu’Israel ne soit point recueilli, si est-ce que tu seras glorieux devant ma face, c’est à dire tu seras excellent, et ta gloire ne sera point obscurcie pour cela. Or, regardons maintenant à quoy le prophete a pretendu. Si nous n’estions fondez que sur nostre opinion, ce seroit une chose bien legiere, car nous /366r°/ avons dit que pour persister et estre constans en la foy, il nous faut avoir ceste magnanimité et courage de despiter tout le monde et de hurter contre toute resistance que Satan nous suscite. Voilà où il nous en faut venir.
Or, maintenant en un tel combat et si rude et si violent, il faut bien que nous soions armez d’une vertu plusque humaine. Quand donc nous serons seulement asseurez sur nostre fantasie, et que sera-ce ? Comme on en verra bien quelques opiniastres qui ne seront point esmeuz quoy qu’on dise ne quoy qu’on face, mais cependant ils seront du tout stupides, et puis il y a de la fierté en eux. Et combien qu’ils soient menez d’une affection bien impetueuse, si est-ce qu’ils ne sont point resoluz pour estre asseurez devant Dieu. Il faut donc que nous cerchions nos armes ailleurs pour batailler contre une telle tentation qui nous peut advenir de la resistance du monde et de son incredulité, c’est à savoir quand Dieu nous certifie par sa Parole qu’il nous advoue pour siens et que la predication de l’Evangile luy est agreable quoy qu’il en soit, encores qu’elle ne serve qu’à la condamnation du monde et pour descouvrir l’ingratitude de tous ceux qui n’y adjoustent point foy. Combien donc que nous voions tout cela, que nous soions appuiez sur la Parole de Dieu pour avoir ceste constance vertueuse de laquelle il a esté parlé ci dessus. Isaye donc monstre maintenant que quand les prescheurs de l’Evangile et tous fideles en general se veulent tenir debout combien que le diable tasche à les ebranler et ruiner, il ne faut pas qu’ils conçoivent en leur cerveau ce que bon leur semblera, mais qu’ils aient le bouclier de sa Parole pour repousser tout ce qui leur est contraire. Voilà pourquoy notamment il dit : Voici que dit mon Seigneur qui m’a creé et formé, non point pour me faire homme en ce monde tant seulement, mais qu’il m’a formé (dit-il) dés le ventre pour luy estre serviteur tellement qu’on cognoistra que c’est l’œuvre de Dieu. Et ainsi nous savons qu’elle ne luy peut desplaire puis que c’est son œuvre. Il faut donc commencer par ce bout, que Dieu parle. Et puis en second lieu, il nous faut estre asseurez que nous sommes en sa conduite et que nous ne sommes pas les auteurs de
7 prescher l’Evangile, mais que c’est par son conseil et qu’il l’a ainsi establi. Quand nous aurons ces deux choses il nous doit bien suffire. Car de là il s’ensuit aussi ce que le prophete adjouste : Je t’ay envoié /366v°/ pour recueillir Jacob ; encores qu’Israel ne soit point assemblé, tu ne laisseras point d’estre excellent. Brief, par ce passage, il nous est monstré que, quand nous voulons vaillamment faire nostre office et n’estre jamais desbauchez pour aucune tentation, que nous devons avoir la vocation de Dieu devant nos yeux et en estre bien persuadez. Car tous ceux qui s’ingerent à faire ceci ou cela cognoistront leur folie et rapporteront le salaire de leurs folles entreprinses, car Dieu se moquera d’eux et les rendra frustrez de leur attente. Voilà donc la folle temerité des hommes qui est punie quand ils se jettent ainsi à travers champs. Il faut qu’en la fin nostre Seigneur les renverse et qu’ils cognoissent quelle folie c’est d’entreprendre ainsi à la volée quelque chose sans luy. Mais si nous desirons d’avoir une bonne fermeté et ne tumber jamais que sur nos piedz, que nous aions la vocation de Dieu qui nous soit bien testifiée, que chacun en son estat et office cognoisse : Dieu m’appelé à cela, il est mon auteur, il sera donc mon garent, je ne me suis point ici jetté à l’abandon, mais il a pleu à Dieu de m’y ordonner tellement qu’il a guidé tous mes pas. Voilà donc ce que nous avons à observer. Or, ceste vocation ne se peut contempler sinon par la Parole de Dieu, car il ne faut point que chacun se face accroire qu’il est envoié de Dieu, mais il nous en faut avoir tesmoignage certain et infallible. Apprenons donc de mettre bas toutes nos fantasies à fin que nul ne soit si outrecuidé de dire je suis envoié de Dieu, sinon que cela luy soit bien testifié au paravant. Comme nous voions aujourd’huy que tous se vanteront de servir à Dieu, mais la Parole de Dieu crie autrement, et ils en sont dementiz. Il faut donc venir à ce qui est ici declaré par le prophete, c’est à savoir que nous soions asseurez par la Parole de Dieu qu’il nous a choisiz et qu’en l’estat où nous sommes il nous conduit et nous guide. Voilà pour un item. Or, il faut quant et quant que nous sentions aussi que vraiement il nous a formez. Car il pourra advenir tous les coups qu’un homme sera en un estat legitime et que Dieu approuve, mais cependant si est-ce qu’il n’est pas digne d’estre mis au reng des serviteurs de Dieu. Et de fait il en est du tout exempté. Exemple : les sieges de justice ne seront-ils pas souventesfois occupez par des meschans /367r°/ qui n’ont que leur avarice, leur cruauté et leur corruption ? Or, ceux-là sont bien en estat saint et honnorable, mais ils sont polluez, il n’y a qu’infection en eux et mesmes ils contaminent par leur ordure ce que Dieu avoit dedié à soy. Autant en est-il de la chaire. Ne void-on pas beaucoup de canailles qui se disent prescheurs de l’Evangile, et neantmoins les uns seront des paillards et yvrongnes, gens dissoluz en toute leur vie, qu’on void qu’ils sont comme chiens et pourceaux qui n’ont nulle religion, nulle crainte de Dieu, nulle honnesteté mesmes, qu’ils sont detestables du tout. Cependant ils usurpent le tiltre de pasteurs et sont bien en estat honnorable, comme j’ay dit. Mais malheur sur eux et plus grande condamnation ! Autant en est-il de ceux qui se peuvent vanter : J’ay ceci, j’ay cela, j’ay un office qui est approuvé de Dieu, et cependant qui ne se soucient aucunement de s’en acquiter. Pour ceste cause, notons bien ce que dit ici le prophete : Dieu m’a formé du ventre de la mere pour luy estre serviteur. Quand donc nous cognoissons que
8 Dieu nous a donné de quoy pour le servir et que nostre conscience y respond, que nous tendions là et que ce soit nostre but. Il est vray que nul ne se trouvera idoine pour exercer la charge qui luy est commise si nous voulons estre fondez sur nostre suffisance. Helas, qui sera celui des prescheurs de l’Evangile qui pourra dire : Je suis assès habile pour satisfaire à mon devoir ? Qui est celui des magistrats qui a le glaive de justice, qui dira : Je me puis acquiter ? Nous avons donc tous à baisser les yeux, cognoissant qu’il c’en faut beaucoup qu’il y ait en nous et que nous puissions avoir ce qui seroit bien requis.
Mais tant y a que Dieu nous donne tousjours quelque tesmoignage de sa vocation quand il nous distribue de son Saint Esprit, et ne fust-ce qu’une goute ou une estincelle pour cheminer selon sa Parole. Comme celui qui a la cognoissance de l’Escriture sainte pour edifier ses prochains, il sent desja que Dieu l’a appelé ; et puis, quand il a zele d’edifier purement l’Eglise et qu’il a soin aussi du salut des povres ames, celui-là peut bien dire : Dieu m’a formé. Et pourquoy ? Il n’y a langue qui puisse prononcer que Jesus Christ soit le Seigneur, qu’il puisse (dy-je) proferer un seul bon mot sinon qu’il ait esté gouverné par le Saint Esprit. Voilà où saint Paul nous rameine. Comment cognoistrons nous que ceux qui preschent sont envoiez de Dieu et que leur doctrine est bonne et sainte ? Pource que les hommes ne /367v°/ sauroient pas remuer la langue pour dire un bon mot sinon que Dieu les ait disposez à cela. Ainsi donc si la doctrine qui peut estre profitable est desja un tesmoignage que Dieu nous a formez et puis qu’il nous donne le cœur et l’affection et la solicitude d’edifier ceux qui nous seront commis, voilà un signe que nous sommes appelez de luy. Autant en est-il de ceux qui sont au siege de justice : combien qu’ils ne soient pas si excellens en toutes vertus et si parfaits comme il seroit bien requis, mais qu’ils soient debiles de sens, qu’ils n’aient pas (bref) une seule vertu parfaite, si faut-il neantmoins qu’ils se consolent voiant que Dieu les a là introduits et, voiant qu’il leur donne affection de cheminer comme il appartient, qu’ils desirent de le servir, que cela leur soit pour une certitude que Dieu les advoue et qu’il les met en œuvre.
Voilà donc en somme qu’avec le tesmoignage de la Parole de Dieu il nous faut aussi avoir experience que c’est luy qui nous envoie, qu’il nous tend la main et qu’il veut que nous cheminions tousjours en l’office où il nous a establiz. Comme ci dessus le prophete adjoustoit que la Parole de Dieu estoit son fondement, sur laquelle il estoit appuié pour n’estre point esbranlé ni par vents ni par tourbillons. Maintenant il dit que Dieu l’a appelé pour luy estre serviteur et pour amener Jacob. Ici, il nous est monstré que, d’autant plus que la charge qui nous est commise pour le salut des hommes est de grande importance, que nous avons de quoy pour nous fortifier tant plus, sachant bien que jamais nous ne serons desadvouez de Dieu. Comme quand il est dit que Dieu est le salut du monde, il a imprimé quant et quant ceste marque-là en sa Parole, et il est certain qu’il faudroit qu’il se renonçast soy mesme avant qu’il reprouvast ceste Parole qui est son image et son pourtrait. Or est il ainsi que la doctrine de l’Evangile ne tend à autre fin que d’attirer le povre monde qui est esgaré et le ramener au chemin de salut. Car par le peché d’Adam nous sommes tous defigurez, nous voions que Dieu nous met en telle vergongne que deux hommes ne pourront pas demourer ensemble jusques à ce qu’ils soient changez
9 par l’Esprit de Dieu. Or donc, quand les hommes despitent ainsi Dieu et qu’ils le rejettent, il faut qu’ils reçoivent le fruit et salaire d’une telle malice et ingratitude, qu’ils soient comme chiens et chats, qu’ils soient continuellement en discords et en querelles, qu’il n’y ait que debats et riottes, /368r°/ nous voions cela où l’infidelité domine. Voilà donc tout le monde qui est comme dissipé, il n’y a nulle vraie union des hommes, il faut qu’ils se precipitent en une rage furieuse et que le diable les tienne là comme enchainez et qu’il les pousse et precipite en ruine. Quoy qu’il en soit, tous les povres incredules sont en ceste horrible dissipation de laquelle parle ici le prophete quand il dit qu’il faut qu’ils soient recueilliz. Or, il traite notamment de ce peuple que Dieu avoit eleu pour son heritage. Il ne dit point à fin que <tu> recueilles les dispersions de ceux de païs estrange mais à fin que tu recueilles Jacob. Voilà donc la lignée d’Abraham, qui est le troupeau de Dieu, qui toutesfois est en dissipation jusques à ce que nostre Seigneur Jesus soit venu et qu’il l’ait reuni. Et saint Paul aussi use notamment de ce mot quand il dit que le propre de nostre Seigneur Jesus Christ, c’est d’amasser et faire un recueil, comme si une chose est dissipée par pieces, et qu’il n’y ait que confusion, et qu’on la r’assemble.
Il dit donc que Jesus Christ est venu pour faire union entre les creatures celestes et terriennes. Or maintenant, si la Parole de l’Evangile tend à cela, à savoir de rassembler et convertir à Dieu ce qui en est eslongné, pensons-nous que Dieu desadvoue une chose si bonne ? Car il faudroit qu’il s’oubliast soy-mesme. Or, où est ce salut ? Dont procede- il ? De Dieu. Et où se trouvera-il ? En sa Parole. Il faut bien donc que Dieu reçoive ceste Parole-là comme son image en laquelle il a imprimé ses marques. Nous voions donc maintenant ce que le prophete a voulu dire : c’est quand les hommes seront si malins de ne point vouloir acquiescer à Dieu et s’humilier souz sa doctrine, que nous considerions : Et comment ? Pourquoy sommes-nous envoiez de Dieu ? C’est pour retirer le monde du profond enfer et de la perdition en laquelle il est plongé, et pour faire qu’il soit conjoint à celui qui est la fontaine de vie, de joie, de gloire et de tout bien.
Puis qu’ainsi est donc que nous sommes ordonnez à cela, et que Dieu par ce moien veut monstrer qu’il a pitié de ceux qui sont perdus et damnez, et qu’il les veut gagner à soy, d’autant plus que le monde est ingrat à un tel benefice, tant plus avons-nous à nous consoler. Car pouvons-nous imputer à la doctrine ceste faute si les hommes ne s’y veullent assujettir ? Et comment ? Elle emporte toute felicité. Or, si les hommes sont si malins et pervers d’aller /368v°/ tout au contraire de l’intention de Dieu, si ne faut-il point pourtant que nous laissions de poursuivre nostre vocation. Et c’est ce qu’il dit : Combien qu’Israel ne soit pas recueilli, si est-ce que tu seras excellent devant mes yeux. Il est vray que ce passage est exposé diversement, car aucuns changent une lettre et disent : Israel luy sera recueilli, comme si le prophete vouloit monstrer que ceste vertu sera cognue par experience, c’est à savoir que Dieu reduira à son troupeau ceux qui en estoient esgarez au paravant. Les autres suplient une lettre, comme si le prophete interroguoit : Israel ne sera-il pas reduit aussi bien puis que la volunté de Dieu est telle ? Il est vray que de là on ne pourroit recueillir que bonne doctrine, mais les mots du prophete tendent à l’oposite, car on ne les peut simplement exposer sinon qu’Israel ne sera point recueilli. Or, il est
10 vray que ce mot de recueillir signifie souventesfois estre troussé. Et ainsi on pourroit dire que, quand Dieu gagne à soy ceux qui au paravant estoient eslongnez de luy, qu’ils ne seront point perdus, les voilà en bonne garde. Et ce sens-là aussi emporte doctrine utile. Mais tant y a que le prophete a ici voulu continuer ce que desja nous avons veu, que, combien qu’on n’apperçoive pas à l’œil le fruit de l’Evangile, toutesfois que Dieu accepte tousjours l’obeissance de ceux qui s’aquittent envers luy. Et (comme j’ay desja touché) les mots ne se peuvent autrement exposer quand on les prendra en leur sens naturel. Voilà donc l’intention du prophete, que, quand nous aurons consideré nostre vocation et que nous serons asseurez que Dieu a nostre service aggreable, que nous sentirons aussi par effect qu’il nous conduit et gouverne et que sommes illuminez de son Saint Esprit et, d’autre costé, qu’il nous a establiz et nous veut emploier pour le salut des hommes, que là dessus nous pouvons despiter toutes contradictions, et marcher outre, et surmonter toutes dificultez et obstacles : Combien donc qu’Israel ne soit point recueilli, si est-ce que tu seras excellent devant mes yeux.
Or, il est vray que ces deux mots de Jacob et d’Israel signifient la lignée d’Abraham et se prennent pour un. Mais ici le prophete a noté une diversité entre les hommes qui font profession de suivre une mesme doctrine. Car, comme aujourd’huy le baptesme est profané pource qu’il y a une multitude infinie de gens qui disent Chrestienté, Chrestienté et cependant ils ne tiennent rien de Dieu, mais luy sont ennemis mortels, aussi alors il y en avoit beaucoup /369r°/ qui se vantoient d’estre descendus d’Abraham et d’estre de l’Eglise et cependant n’estoient pas vrays Israelites, comme dit saint Paul : Tous ceux qui selon la chair sont venuz d’Israel n’en sont pas pourtant, car Dieu les desadvoue et ne les cognoit pas pour tels, dit-il. Ainsi maintenant le prophete dit que Dieu envoiera sa Parole et veut qu’elle se publie à fin de recueillir ceux qui estoient esgarez et comme gens perdus. Or, combien qu’une grande partie de ceux-là (car il nous faut là venir), combien donc qu’une grande partie n’aient point esté attirez à Dieu, mais soient demourez tousjours en leur perdition, si est-ce que nous serons glorifiez devant Dieu encores que nous soions en opprobre devant les hommes. Comme aujourd’huy nous voions que les papistes nous detestent et disent que beaucoup ont prins une licence charnelle et desbordée souz umbre de ce que nous preschons et que maintenant il n’y a plus de joug, il n’y a plus d’ordre, et puis les autres allegueront qu’il se remue aujourd’huy tant d’erreurs, tant d’heresies que c’est pitié et imputent tout cela à l’Evangile, tellement que nous en sommes diffamez, et bien, qu’il nous suffise que nous sommes glorifiez de Dieu, c’est à dire, combien que le monde nous crache au visage, combien que nous soions faussement blasmez de tout le mal qu’on voit advenir et que nous en portions la charge, si est-ce toutesfois que nous ne laisserons pas d’estre glorifiez devant nostre Dieu. Car les yeux de Dieu sont ici opposez à tout ce que les hommes peuvent dire quand ils degorgent leur venin et leurs calomnies contre la verité de Dieu, si faut-il que tousjours nous retournions à luy et que nous concluons qu’il nous doit bien suffire de l’avoir de nostre costé et, là dessus, que hardiment nous despitions les hommes mesprisant tous leurs brocards, leurs detractions et tout ce qu’ils pourront intenter à
11 l’encontre de nous. Et de fait, quand mesmes nous serions cent fois accusez de mensonges et de fausses doctrines, si nous faut-il tousjours venir là : si est-ce que nostre Dieu nous approuve. Comme Jeremie disoit : Ce n’est point moy qui ay menti, c’est Dieu qui a menti, dit-il. Comme s’il disoit : Le Dieu vivant maintiendra ma cause, car la Parole que je porte je la tien de luy, et cependant vous dites que je suis un menteur et un abuseur. O Seigneur (dit-il) tu es donc le menteur. C’est à dire : Quand vous resistez à ma Parole, ce n’est point à moy à qui /369v°/ vous avez à faire, c’est au Dieu vivant, et il vous fera sentir que vous estes vous-mesmes des menteurs, que vous estes incredules quand vous venez ainsi vous elever à l’encontre de luy, qu’il faudra que vous demouriez confus en vostre orgueil et presumption diabolique quand vous rejettez ainsi ceux qu’il envoie et lesquels il gouverne. Et voilà aussi pourquoy saint Paul appele au jour du Seigneur quand il voioid de son temps qu’on le blasmoit et qu’il y avoit tant de murmures à l’encontre de luy (car il n’en a pas esté exempté non plus que les autres qui sont beaucoup moindres) et que les uns disoient : Et il foudroie quand il est absent, mais si on le void en face il fait du petit compagnon, il fait du chien couchant. Les autres l’accusoient d’estre un homme double, car il use de rigueur d’un costé et de patience de l’autre. Brief, il estoit là dechiqueté par pieces : Et bien (dit-il), j’en appele. Il est vray que toutes ces paroles se semeront aujourd’huy çà et là et que je sois diffamé, mais il me suffit qu’au jour du Seigneur ma cause soit approuvée, et j’en appele à ce jour-là. Il est vray que l’Evangile sera blasmé de beaucoup, mesmes il sera condamné d’autant que plusieurs empirent et qu’ils vont en perdition après avoir ouy la doctrine. Or, tant y a (dit-il) que l’Evangile n’est point caché, il n’y a point de voile au devant sinon d’autant que les hommes sont aveugles et que le diable les a aveuglez. Mais ceux qui ont des yeux cognoistront tousjours que c’est le salut de ceux qui le reçoivent en vraye obeissance de foy. Et combien qu’il soit odeur de mort à mort, c’est à dire que beaucoup seulement en flairant en soient estouffez et que leur malediction croisse d’avantage, tant y a qu’il ne laisse pas d’estre une bonne bonne odeur et souefve à Dieu et ne fust-ce que pour rendre les incredules tant plus inexcusables et les plonger jusques au profond d’enfer.
Voilà (dy-je) en quoy nous avons à nous consoler, et quelle est nostre gloire, c’est que, puis que Dieu nous a mis en main ce thresor de l’Evangile et qu’il veut que nous le portions, puis que sa justice y reluit, qu’il y a imprimé les marques de sa majesté, que nous ne soions point desbauchez pour l’ingratitude du monde à faire nostre office, et que nous poursuivions constamment jusques à la fin sachant que nostre labeur sera approuvé de luy, combien que le monde bataille et /370r°/ qu’il debate à l’encontre de nous. Or nous nous prosternerons devant la majesté de nostre bon Dieu <en cognoissance de nos fautes>, le priant qu’il nous les face mieux sentir que nous n’avons fait par ci devant et que ce soit pour nous y deplaire, en telle sorte que nous ne demandions sinon de nous despouiller de tous les vices et corruptions de nostre chair, et que nous tendions à ceste justice qui nous est manifestée en sa Parole pour nous y conformer, et que nous ne soions point scandalisez pour tant de corruptions que nous voions aujourd’huy au monde. Et combien que nous aions à cheminer entre les espines,
12 que nous n’en soions point piquez combien que nous aions à passer parmi tant d’ordures et de corruptions, que nous n’en soions point polluez ni contaminez, mais que Dieu nous preserve tellement que nous demourions en la purité de son service. Et que nous soions tellement enserrez souz l’obeissance de sa Parole que rien ne nous en puisse desbaucher. Et que nous despitions Satan, et tout ce qu’il peut machiner, et les blasphemes que desgorgent aujourd’huy ceux qui ne demandent sinon de pervertir tout et de mettre tout le monde en confusion à fin que Dieu ne soit point adoré comme il apartient et que les povres ames aussi ne parviennent à salut. Que non seulement il nous face ceste grace mais à tous peuples etc.
La fin.
13 /371r°/
42/241. Du mercredi 4e jour de may 1558.
C’est peu de chose que tu me sois serviteur pour restablir les lignées de Jacob et pour recueillir le degast d’Israel si aussi je ne te mets pour clarté des paiens à fin que tu sois en salut jusques au bout de la terre. Voici que dit le Seigneur, le redempteur d’Israel et son saint à celui qui est contemptible, à l’ame qui est en abomination des Gentils, qui est serve à grands maistres : Les roys verront et s’eleveront, et les princes suplieront et adoreront le Seigneur d’autant qu’il est fidele, et le Saint d’Israel qui l’a eleu etc.
Isaye, chapitre 49.
Nous vismes hier que la Parole de Dieu sera tousjours precieuse devant luy combien qu’il ne semble pas qu’elle produise aucun fruit en ce monde. Car ce n’est pas raison que nostre malice diminue rien de la gloire de Dieu, laquelle reluit en sa Parole. Il faut donc que la doctrine de l’Evangile soit tousjours precieuse combien que la pluspart des hommes la rejettent et qu’on n’en tienne conte. Or, comme j’ay desja touché, nous ferions un grand tort à Dieu s’il falloit que sa dignité dependist du plaisir des hommes et, quand ils ne le voudront pas honnorer selon qu’il le merite, qu’il fust amoindri d’autant, cela seroit contre tout ordre de nature. Et ainsi combien que nous voions telle ingratitude que les hommes mescognoissent celui qui les a créez et formez, celui auquel ils doivent tout, que nous ne laissions pas neantmoins de luy faire l’hommage que nous luy devons. Et d’autant plus que l’Evangile est rejetté du monde, qu’en vraie obeissance de foy nous l’acceptions, sachant que Jesus Christ, estant pierre de scandale et que les incredules se viennent hurter contre luy, ne laisse pas toutesfois d’estre le fondement de nostre salut. Au reste que ceux qui ont la charge d’enseigner se consolent d’autant que Dieu ne laisse pas de les approuver, combien que le monde se moque de leur doctrine, c’est à dire de celle qui leur est commise. Et voilà pourquoy aussi le prophete adjouste en la fin que Dieu est sa force. Il avoit dit au paravant qu’il seroit excellent encores que les hommes le despitassent et qu’ils l’eussent en moquerie, que Dieu toutesfois l’accepteroit.
Mais ce mot de force est pour mieux exprimer que nous ne devons point estre esbranlez par le fol jugement des hommes quand nous serons tenus sur les rengs et qu’un chacun dira sa ratelée de nostre doctrine et du service que nous rendons à Dieu ; que nous soions neantmoins confermez en cela que /371v°/ Dieu nous conduit et gouverne, que c’est à luy que nous avons à rendre conte. Ainsi marchons outre et que nous ne chancellions point pour decliner ni çà ni là, encores que Satan tende à ce but quand il nous suscite des contredisans et des chiens qui abaient ou mordent ; que toutesfois que nous combattions avec telle constance que par effect il apparoisse que Dieu est nostre vertu. Or, là dessus le prophete adjouste maintenant que mesmes devant les hommes la Parole de Dieu produira tousjours quelque fruit. Il avoit dit que, s’il semble que nous
14 battions l’eau, et que tout nostre labeur soit inutile, et mesmes que tout ce que nous preschons ne tourne point au salut des auditeurs mais à leur condamnation, qu’il nous faut continuer neantmoins, voire pour nous donner tant meilleur courage. C’est que Dieu ne permettra point que sa Parole soit du tout inutile, car s’il y tumbe une bonne partie de la semence entre les espines, l’autre entre les pierres et l’autre au milieu du chemin, il se trouvera tousjours quelque portion qui prendra bonne racine et à la fin produira bon fruit. Mais voions donc maintenant l’intention du prophete : c’est que, s’il semble que la verité de Dieu soit detestable à tout le monde et que nul n’en vueille approcher, que nul ne s’y vueille assujettir, que grans et petis dressent les cornes, qu’ils monstrent une rebellion enorme, que nous ne devons pas pourtant estre desbauchez de nostre bon train, mais avoir une constance invincible pour surmonter tels scandales. Et pourquoy ? La foy se doit arrester du tout à Dieu et n’en estre point divertie combien que le monde soit malin et pervers. Voilà donc comme nostre foy doit persister au milieu de tous les troubles et confusions de ce monde. Mais tant y a encores que, si nous regardons de près, Dieu monstrera que ce n’est point en vain qu’il a prononcé ce que nous oions ici par la bouche du prophete, c’est à savoir que la Parole de Dieu est utile et que, si elle est bonne semence de sa nature, qu’il ne permettra point qu’elle perisse du tout et qu’elle se corrompe, mais qu’il en fera sortir quelque bien. Non pas à nostre fantasie ni aussi tant que nous voudrions bien, mais, si nous attendons en patience, tousjours Dieu se monstrera fidele en cest endroit. Or, nous avons desja touché que ces propos s’addressent à nostre Seigneur Jesus Christ, non point à sa personne seule mais à tout le corps de son Eglise. Tant y a qu’il faut commencer par nostre Seigneur Jesus Christ si nous voulons avoir l’accomplissement de ce qui est ici dit et contenu. En premier lieu, Dieu declare qu’il fera valoir sa doctrine entre les Juifz combien qu’alors /372r°/ tout y fust debordé et qu’il n’y eust sinon une conspiration infernale contre Dieu. Et puis il adjouste que ce n’est pas le tout, d’autant que Dieu espandra sa grace par tout le monde, tellement que Jesus Christ par la vertu de son Evangile sera la clarté de ceux qui estoient au paravant plongez en tenebres obscures et que par ce moien aussi il sera le salut de Dieu. Or, ici nous avons à noter qu’il ne nous faut pas tellement escarmoucher du premier coup, quand nous voions la doctrine quasi cheoir à terre et qu’elle n’est point receue des hommes, que nous en soions desbauchez, mais il nous faut tenir quoys jusques à ce que la saison oportune soit venue et que Dieu en face sortir le profit. Car, quand on seme, la moisson ne vient pas du jour au l’endemain, on attend pour ce qu’on y est tout accoustumé. Et puis on ne conte pas les grains qu’on jette pour voir s’il y aura tant de plantes de bled, mais il suffit que Dieu ait declaré que, quand les hommes semeront, il benira leur labeur et qu’ils en rapporteront le fruit. Ainsi quand la Parole de Dieu se presche, encores que nous n’appercevions rien, si faut-il esperer que Dieu besongnera par la vertu secrette de son Saint Esprit, tellement que le fruit se monstrera avec le temps, non pas en tous ceux ausquels on presche, car il y en a beaucoup qui sont semblables à une terre pierreuse ou bien qui ne sont point cultivez, il n’y a nulle preparation ; voilà donc tout perdu. Et puis les autres sont tellement
15 entortillez de ronces et d’espines, de tant de cupiditez et solicitudes terriennes, que tout est estoufé devant qu’il puisse meurir. Mais quoy qu’il en soit, Dieu a tousjours ses eleuz, lesquels il attirera à soy et desquels il touchera les cœurs, tellement que sa Parole ne sera jamais du tout inutile. Voilà ce que nous avons à retenir. Et, de fait, quand nous sentons la grace de l’Esprit de Dieu en nous, faut-il qu’elle soit restrainte à nostre fantasie pour dire : Il n’y a que moy seul ? Mais cognoissons que Dieu tient les siens souz l’umbre de sa main et, si nous ne les pouvons marquer du premier coup, neantmoins qu’ils sont asseurez de leur salut et qu’aussi Dieu les gouverne et les a tellement touchez au vif qu’ils luy appartiennent, il les recognoit et advoue. Ce n’est pas donc raison que nous les venions retrancher, mais ceux qui condamnent ainsi les fideles d’autant qu’ils ne voient en eux une telle excellence ni un tel lustre qu’ils voudroient, monstrent en cela une arrogance diabolique, car ils se constituent comme juges au lieu de Dieu, et en sa place.
Voilà donc la modestie que nous devons avoir, c’est /372v°/ de patiemment attendre que nostre Seigneur face sortir le fruit de sa Parole, et cependant que nous ne doutions point qu’il accomplira ce qu’il a ici dit par le prophete. Or, il y a d’avantage la promesse que la doctrine de salut doit estre espandue par tout le monde. Et en ceci nous voions que desja dés lors la porte a esté ouverte à toutes nations à fin que tous fussent amenez et recueilliz à l’Eglise de Dieu et en son troupeau. Et c’est un article que nous devons bien noter d’autant que de là depend l’esperance de nostre salut. Nous savons que Dieu avoit choisi la lignée d’Abraham. Si nous n’oions que desja il avoit ordonné en son conseil de rassembler les peuples qui estoient dissipez, que seroit-ce maintenant ? Nous penserions que l’Evangile ne nous appartient de rien, mais nous sommes certifiez que Jesus Christ devoit estre envoié à tout le monde en general, à fin de publier le salut de Dieu depuis le soleil levant jusques au soleil couchant, non pas que tous en aient esté faits participans, mais c’est pour monstrer que ceste diversité seroit abolie qui estoit entre les Juifz et les paiens et que Dieu, sans aucune exception, se monstreroit en la personne de son Fils unique Sauveur et Pere de tout le monde. Or, tant y a que cela n’a pas esté accompli si tost, car aussi le temps de plenitude n’estoit pas venu. Et c’est le thresor de la sagesse de Dieu, comme dit saint Paul, que nous devons adorer. Cela est incomprehensible pourquoy Dieu a laissé errer le monde si long temps et qu’il n’y ait eu que les Juifz qui luy appartinssent et que tout le reste ait esté comme retranché, qu’il ait permis que tous fussent comme povres aveugles errans en tenebres, qu’il n’ait point remedié à une telle confusion ; cela est pleinement estrange. Et aussi ces fantastiques qui veulent contreroler Dieu savent bien amener ces choses pour semer des scandales à fin que les simples soient troublez, et c’est tousjours pour venir à ce qu’il n’y ait nulle religion, que la majesté de Dieu soit foulée au pied, qu’il soit licite à chacun de murmurer contre luy, d’intenter procès et quereles toutes fois et quantes qu’il ne fera pas selon nostre opinion. Mais quoy qu’il en soit, il nous faut noter ceste doctrine de saint Paul, c’est de nous humilier avec toute sobrieté quand nous voions que Dieu a ordonné une chose que nous pourrions trouver estrange. Or, cependant ce qui est ici dit par le prophete a esté accompli, c’est à savoir que nostre Seigneur Jesus n’a pas esté seulement
16 envoié pour les Juifz et pour reparer /373r°/ la confusion qui estoit pour lors en ceste lignée d’Abraham, que Dieu avoit choisie d’une adoption speciale, mais qu’il a quant et quant publié le salut par tout le monde, tellement que ce qui est ici touché par le prophete a esté accompli, c’est qu’il a esté la clarté des paiens. Or, en tout cela nous sommes admonnestez que nostre Seigneur Jesus ne nous apportera point le salut que nous devons recevoir de luy sinon que nous soions illuminez en premier lieu. Comme si le prophete disoit qu’au lieu qu’au paravant nous estions gens perdus et desesperez, que l’ire et la malediction de Dieu estoit sur nous et mesmes que nous estions abismez en perdition eternelle, que nous sommes par le moien de nostre Seigneur Jesus Christ assemblez pour estre enfans de Dieu et heritiers du Royaume celeste. Mais comment ? Il adjouste que c’est quand sa clarté luit sur nous, car sans la foy nous ne pouvons pas jouir de ce bien qui nous est offert, comme il nous a esté acquis par nostre Seigneur Jesus Christ. Il est vray qu’il sera tousjours le Sauveur du monde encores que nous soions forclos de ses biens et graces, si est-ce qu’il ne sera point diminué en soy, mais tant y a que nous possederons tout ce qu’il nous a acquis par le moien de l’Evangile quand nous le cognoistrons tel qu’il est et que nous saurons pourquoy il nous a esté envoié et quelle est sa vertu. Cest ordre donc est bien à noter quand le prophete dit que Jesus Christ est la clarté des paiens à fin qu’il soit quant et quant le salut de Dieu, c’est à dire qu’il monstre que Dieu est le Sauveur de tous et non seulement des Juifz. Comme aussi, quand il dit qu’il est la voie, la verité et la vie, il tient une procedure semblable. Il pouvoit bien dire en un mot : Je suis la vie, car tout est là comprins quand nous sommes conjoints à Dieu, ne voilà point toute nostre perfection, felicité et gloire ? Nous ne pouvons pas souhaiter plus. Mais d’autant que nous ne pouvons pas sauter du premier coup à ceste vie, le chemin nous est proposé pour y parvenir, c’est à savoir que nous marchions souz la conduite du Fils de Dieu et que nous soions enseignez de luy. Voilà donc comme nous serons participans du salut que nostre Seigneur Jesus nous a apporté et lequel nous est offert journellement par la predication de l’Evangile, c’est quand nous l’accepterons par foy. Or, au reste, nous pouvons /373v°/ ici estre asseurez que Dieu nous sera propice, et que l’heritage des cieux ne nous peut fallir quand nous sommes esclairez par Jesus Christ, et que nous avons tesmoignage de luy, que nos pechez ne nous sont plus imputez. Car nous pourrions estre cent fois enseignez de ce qu’il nous faut faire sans approcher de l’esperance de salut, mais, quand Dieu nous convie par sa bonté infinie à recevoir le fruit de la mort et passion de nostre Seigneur Jesus Christ et que nous voions qu’il nous appele, non pas selon nostre dignité, ni aiant esgard aucun à merite qui soit en nous, mais d’autant qu’il luy plaist de nous recevoir à merci et ensevelir toutes nos fautes, voilà comme de la clarté nostre salut procede, c’est à dire par la cognoissance de la foy nous avons pleine certitude que Dieu nous tiendra tousjours pour ses enfans combien que nous soions debiles et qu’il y ait beaucoup de vices et de corruptions en nous, que tout cela ne viendra point en conte moiennant que nous prenions tout nostre appui sur la grace qui nous a esté acquise par nostre Seigneur Jesus Christ. Or, là dessus il adjouste : Voici que dit ton Redempteur, ton saint, le Dieu d’Israel : Les roys verront ce que je feray
17 envers toy, et s’eleveront estans esmerveillez, et adoreront, cognoissans que c’est un ouvrage divin et que cela ne procede point des hommes. Or, cependant il parle à ceux qui sont mesprisez du monde, qui sont mesmes tenuz comme detestables, et dit que ceux-là seront elevez. Il adjouste quant et quant pourquoy les rois s’eleveront ainsi et seront estonnez d’une vertu que jamais ils n’eussent conceu en leur esprit, c’est que Dieu a exaucé en temps agreable son Fils unique et tout son peuple eleu, et qu’il l’a aidé, et qu’il veut desploier sa grace, tellement que, quand on verra que Dieu besongnera ainsi outre l’opinion des hommes, alors il faudra que chacun soit comme ravi en estonnement et que les plus grands de ce monde qui sont comme aveuglez en leur orgueil et qui s’y enyvrent tellement qu’il leur semble qu’il n’y a que pour eux et sont là comme des idoles, qu’il faudra que ceux-là soient touchez d’un sentiment et apprehension de la vertu de Dieu pour confesser que c’est luy qui a besongné. Or, ici en premier lieu nous avons à noter les circonstances qui de prime face pourroient estre trouvées contraires, car Dieu dit estre le Redempteur et le saint de son peuple. Et cependant il dit : Tu es un peuple mesprisé, tout le monde t’a en abomination, mesmes tu es comme abatu en toy, tu as comme /374r°/ ton courage defailli. Il sembleroit que ceci s’accordast mal que l’Eglise de Dieu soit ainsi en mespris et en opprobre et que Dieu neantmoins soit son Redempteur. Mais par ci devant nous avons desja veu que Dieu se nommoit tousjours Redempteur de ce peuple-là à fin de reduire en memoire ceste yssue tant admirable du païs d’Egipte, à ce que les Juifz peussent conclure que là Dieu s’estoit monstré puissant à merveilles pour la redemption de leurs peres et qu’ils le sentiroient tel envers eux d’autant que sa vertu n’estoit pas amoindrie. C’est donc le stile commun des prophetes de tousjours mettre ceste preface quand ils veulent exhorter les fideles à esperer en Dieu, qu’ils les veullent fortifier contre toutes tentations et les elever par dessus le monde : Cognoissez celui qui parle, car il n’a point seulement la parole en la bouche, mais il a monstré quel estoit son bras et sa vertu. Vous avez experimenté (ou vos peres) comment il peut sauver les siens ; tenez-vous donc à cela, et que l’approbation que vous avez eu de sa vertu soit aujourd’huy l’appui de vostre foy, car, quand vous serez fondez là dessus, vous bataillerez contre tous empeschemens et, s’il semble qu’il soit impossible que vous soiez secouruz, que le mal soit si grand que vous y soiez confus, pensez comme Dieu a besongné pour retirer vos peres de la terre d’Egipte, les miracles qui ont esté faits alors, voire contre tout l’ordre commun de nature. Ainsi maintenant, quand il voudra vous secourir, il pourra user d’une façon incomprehensible. Et pourtant ne regardez pas ce qui vous est apparent, ne mesurez point la vertu de Dieu selon les moiens de ce monde, mais attendez de luy ce qui ne se pourroit croire ni penser. Voilà donc ce que le prophete a entendu. Et aujourd’huy ceste doctrine nous appartient, car nous avons ce vice de tousjours estimer ce que Dieu fera par nos imaginations, et nous ne pouvons passer outre ce monde, que nous faisons nos discours pour dire : Et bien, cela se fera-il ? Il y a un tel moien, il y a une telle ouverture. Mais si le monde ne nous monstre je ne say quoy d’esperance, nous sommes du tout confus. Et cependant nous faisons à Dieu ceste injure de vouloir restraindre sa vertu à nos sens. Et c’est une mesure par trop petite. Nous
18 confesserons de bouche qu’il est tout puissant et puis, quand ce vient à definir comment, nous disons : O, s’il y a moien, la chose se fera. Mais quand nous ne verrons qu’abismes et gouffres, voilà Dieu qui est forclos, ce nous semble. D’autant plus donc nous faut-il appliquer ceste doctrine à nostre usage, /374v°/ c’est à savoir que Dieu qui parle a les moiens cachez d’accomplir ce qu’il nous dit et cependant que c’est à nous d’esperer d’autant que desja il a assès approuvé sa vertu, moiennant que nous ne la mettions pas en oubli, car ceste redemption qu’il a faite quand il fist sortir les Juifz du païs d’Egipte aujourd’huy nous doit servir encores d’instruction, à fin que nous cognoissions comme Dieu est admirable quand il luy plaist de conserver son Eglise. Item, ceste redemption de Babilone quand le peuple est sorti de ceste gouffre-là, il leur sembloit qu’ils deussent pourrir cent fois plustost en ce sepulchre que jamais voir une seule goute de clarté. Et nous voions toutesfois comme Dieu y a besongné, tellement que ç’a esté comme un songe, ainsi qu’il est dit au pseaume. Finalement, regardons à nous, qu’un <chacun>
cognoisse la bonté <de> Dieu telle qu’il l’a sentie en soy, car nous naissons enfans d’ire et de perdition, nostre Seigneur nous appele au nom de nostre Seigneur Jesus Christ.
Nous voilà donc sortiz du gouffre d’enfer quand il a pleu à Dieu nous tendre la main et nous recevoir à soy et mesmes que nous ne l’avons pas cerché, que nous estions du tout esgarez quand il a estendu son bras d’une façon estrange à fin de nous recevoir souz l’umbre de ses aisles. Quand donc nous avons une telle approbation de sa vertu, faut-il maintenant que nous doutions de ses promesses et qu’elles soient mises en balance pour savoir s’il pourra faire ce qu’il dit ou non ? Mais plustost concluons avec Abraham que celui qui parle a quant et quant les moiens encores que nous y soions confus et que nous n’y voions goute, et ainsi esperons contre et par dessus esperance, c’est à dire, quand les choses nous sembleront impossibles, marchons tousjours moiennant que nous aions Dieu qui nous testifie de sa bonne volunté. Voilà donc ce que nous avons à retenir de ce passage, c’est, quand nous alleguons les promesses de Dieu, que nous aions tousjours ceste preface devant nos yeux, qu’il a esté nostre Redempteur non pas pour un coup, mais pour accomplir ce qu’il a commencé et que cela soit pour donner ouverture à nostre foy et pour luy donner entrée à fin qu’elle ait son cours, et que nous ne soions point retardez ou destournez par les scandales qui nous seront mis en avant, mais que nous concluons tousjours : puis que Dieu l’a promis, il le fera. Et, defait, /375r°/ le prophete aussi, à fin d’exhorter les fideles à perseverance, adjouste que Dieu s’est tellement monstré le Redempteur d’Israel qu’il a aussi esté le saint. Car, selon que nous sommes malins, nous amoindrissons tousjours les graces de Dieu. Comme pour exemple : après avoir confessé qu’il est nostre Redempteur, nous luy attribuerons seulement les commencemens de nostre salut, et cependant par nostre malice nous venons à nous priver de ce bien qui devoit estre perpetuel, et ne considerons pas que Dieu nous a rachetez à ceste condition qu’il nous veut conduire jusques en la fin, comme dit saint Paul au premier chapitre des Philipiens : Celui qui a commencé l’œuvre de nostre salut le parfera jusques au jour de nostre Seigneur Jesus Christ. A fin donc que nous n’imaginions point que ceste Redemption que Dieu a faite ait esté pour un jour et qu’il
19 nous vueille plaquer là au milieu du chemin, il dit qu’il est nostre saint, c’est à dire qu’il nous a separez à fin de nous reformer à soy et à son service, et maintenir ce qu’il a commencé. Voilà donc comme nous pourrons avoir une vraie perseverance de foy, pour n’estre pas tousjours en branle et en doute, c’est en cognoissant que Dieu ne va point par bouffées, comme les hommes, quand il luy plaist de monstrer sa bonté et misericorde. Or, nous savons que nostre foy n’est pas fondée ni en nous ni en creatures aucunes, c’est en la grace de Dieu seule et pure. Il faut donc que nous sachions qu’il nous a tellement appelez à soy qu’il nous veut maintenir et que nous sommes asseurez qu’il nous sera pere d’autant qu’il nous a adoptez pour un coup. Voilà donc ce que nous avons à observer quand il est dit en ce passage que Dieu est le Redempteur et le saint d’Israel. Or, cependant il nous faut revenir à ce que desja nous avons touché, c’est à savoir que neantmoins il parle à ceux qui sont contemptibles et lesquels on foulle au pied, ausquels on crache au visage, que Dieu neantmoins dit qu’il les magnifiera en telle sorte que tout le monde en sera estonné. Or, ceci est pour nous advertir qu’estans comme plongez aux abismes, il nous faut prendre courage et ne doubter point que les promesses de Dieu ne s’accomplissent sur nous. Il nous est facile de recevoir ce que Dieu nous dit quand nous sommes à nostre aise, et que tout nous rit, et que nous ne sommes point agitez d’aucune tentation, que nous ne sommes point en souci ni en /375v°/ fascherie ; alors il n’y a celui qui ne confesse à pleine bouche que Dieu est bon, pitoiable, plein de misericorde. Mais quand nous avons quelque tristesse et angoisse, nous voilà comme retranchez de luy, et nous semble qu’il ne vueille jamais approcher de nous. Et encores que nous aions ce qu’il nous faut, nous ne pensons point que Dieu ne cessera jamais tant qu’il ait conduit les siens jusques à leur perfection. Et encores que nous y pensions quelque fois, il nous semble que cela ne viendra point jusques à nous.
Voilà comme chacun se ferme la porte à toutes les promesses de la grace de Dieu quand nous sommes affligez ; quand il semble que Dieu ait lasché la bride à Satan pour nous tormenter et que les meschans ont la vogue, alors nous sommes confus, nous sommes enserrez d’angoisses et, quoy que Dieu nous dise, nous ne pouvons aucunement gouster sa bonté pour en recevoir quelque allegement de nos maux et fascheries. Et pourtant il nous faut bien noter ce qui est ici dit, que Dieu parle à ceux qui sont contemptibles et rejettez du monde. Comme nous voions en l’autre passage, qu’il dit seulette, affligée et tracassée, quand il console son Eglise et la veut resjouir, il declare qu’il sait bien la condition où elle est, c’est à savoir qu’elle est agitée à tous vents et qu’il n’y a plus d’esperance. Neantmoins (dit-il), si est-ce que tu cognoistras que ton affliction sera heureuse et que ce sera comme le deluge, d’autant que je n’y retourneray plus pour la seconde fois et je te tiendray dorenavant aussi precieuse comme j’ay monstré par ci devant, que je te rejettois et t’avoye en abomination. Ainsi maintenant en ce passage nostre Seigneur declare, combien que son peuple soit du tout rejetté de ce monde et qu’on s’en moque, qu’on le vilipende et mesmes qu’il soit outragé de tous costez, qu’il ne laissera pas de magnifier sa vertu en telle sorte que les plus grands en seront estonnez.
Or, maintenant apprenons aussi, quand nous sommes du tout abatus, de fermer les yeux
20 à nos afflictions à fin que cela n’empesche et ne retarde pas que nous n’embrassions les promesses de Dieu par lesquelles il nous certifie qu’il nous elieve par dessus les cieux combien que nous soions maintenant estimez comme la fiente et ordure du monde. Et ceci nous est plusque necessaire, car, outre ce que j’ay dit que nous sommes tant debiles et de si petit courage, que nous rejettons les promesses de Dieu, quand il nous semble qu’il est quelque peu eslongné de nous, il y a /376r°/ aussi l’estat present qui nous pourroit troubler cent mille fois, voire et nous mettre comme au desespoir si nous n’estions munis de cest advertissement du prophete Isaie. Car les tiltres qu’il a attribué à ceux qu’il console ici, quels sont ils ? Il semble que ce ne soit que la racaille du monde.
Or, cependant que nous facions bouclier de ce qui est ici declaré par le prophete, c’est à savoir que Dieu ne laisse pas d’avoir nos ames precieuses combien qu’elles soient en abomination à tout le monde et, combien que nous soions plongez en opprobre, que toutesfois Dieu nous veut honnorer d’autant que nous portons sa marque. Et au reste que nous regardions de venir à ceste clarté de l’Evangile à fin d’avoir nostre Seigneur Jesus pour nostre guide, voire qu’il nous soit la voie pour nous mener à Dieu son Pere.
Et alors despitons hardiment tout l’orgueil du monde quand nous voions que les uns nous tirent la langue, qu’il semble que nous ne soions pas dignes d’estre soustenus sur terre, que nous ne laissions pas de retenir tousjours que c’est à nous que ceci s’addresse, que Dieu besongnera d’une façon magnifique et admirable, tellement que chacun sera contraint de sentir que c’est luy qui a besongné. Voilà donc ce que nous avons à observer quand notamment le prophete met ceste circonstance, que Dieu appelera ceux qui estoient alors comme au sepulchre, qui estoient despitez de tous et qu’on pensoit estre comme des charongnes pourries, qu’il dit que c’est là qu’il veut desploier sa vertu à fin qu’elle soit mieux cognue de ceux qui la voudroient obscurcir. Et cependant que nous souffrions en patience d’estre ainsi mesprisez et que nous suivions ce qui est dit par le prophete Jeremie, c’est de mespriser tous les opprobres et injures de ceux qui n’ont point esté esclairez par l’Esprit de Dieu. Car se faut-il esbahir s’ils se moquent de nous et s’ils s’en gaudissent veu que là mesmes ils levent les cornes à l’encontre de Dieu ? On void tous les incredules blasphemer contre la doctrine de l’Evangile et, combien qu’ils confessent qu’il y a un Dieu au ciel qu’il faut adorer et que Jesus Christ est le Sauveur du monde, si est-ce neantmoins qu’entant qu’il leur est possible, ils voudroient aneantir la majesté de Dieu. Car où est-ce qu’elle reluit ? N’est-ce pas en sa Parole ? Et nous voions comme elle est detestable aujourd’huy non seulement entre les /376v°/ Turcz et paiens mais entre les papistes. Or, puis qu’ainsi est que leur arrogance est si diabolique et si pleine de rage qu’ils s’esmeuvent pour se dresser à l’encontre de Dieu, nous faut-il trouver estrange s’ils nous despitent, et qu’ils se moquent de nous, et qu’ils nous vilipendent ? Portons donc patiemment tous les opprobres du monde, nous contentant de ce que Dieu nous regarde en pitié, et qu’il a le soin de nous, et qu’en temps oportun (comme il dira tantost) nous serons secouruz de luy, encores qu’il ne s’avance pas et ne se haste selon nostre appetit, neantmoins qu’il ne nous delaissera point au besoin. Voilà donc ce que nous avons à observer. Et au reste il adjouste : Au serviteur des grands. Et