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Jean Calvin, 57 sermons sur Ésaïe 42-51

STAWARZ-LUGINBUEHL, Ruth (Ed.), GRANDJEAN, Michel (Ed.)

Abstract

Ces documents proposent la transcription des 57 sermons contenus dans le Ms. fr. 19 de la Bibliothèque de Genève. Prêchés par Calvin entre le 31 décembre 1557 et le 13 juin 1558, la totalité de ces sermons consacrés aux chapitres 42 à 51 d'Ésaïe est inédite et fait l'objet d'un projet éditorial rattaché à la Faculté de théologie de l'Université de Genève et financé par le FNS (voir métadonnées). Pourvus d'un apparat critique, d'une annotation, d'une introduction et de diverses annexes, ces prédications seront publiées dans la collection des Supplementa Calviniana (Éditions Droz, Genève). Ce volume viendra compléter les autres sermons sur Ésaïe déjà édités dans la même collection (Es 13-29, SC vol. II, éd. Georges A. Barrois; Es 30-41, SC vol. III, éd. Francis M. Higman, Thomas H. L. Parker, Lewis Thorpe; Es 52-66, SC vol. IV, éd. Max Engammare). Nota bene: l'orthographe est fidèle au texte d'origine, mais la

ponctuation est modernisée. Pour plus d'informations, voir

www.unige.ch/theologie/calvin-sermons/

STAWARZ-LUGINBUEHL, Ruth (Ed.), GRANDJEAN, Michel (Ed.). Jean Calvin, 57 sermons sur Ésaïe 42-51. In: Bibliothèque de Genève, Ms. fr. 19. 2021. p. 1r°-498v°

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:75967

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1 /443r°/

51/250. Du lundi penultieme jour de may 1558.

Escoutez-moy, vous qui suivez justice et qui cerchez le Seigneur. Regardez au rocher dont vous avez esté taillez, regardez à la caverne dont vous avez esté tirez. Regardez à Abraham, vostre pere, et à Sara, qui vous a enfantez, car il estoit seul quand je l’ay appelé, je l’ay augmenté, je l’ay benit et multiplié. Ainsi le Seigneur consolera Syon et restablira ce qui est desolé en icelle et rendra comme le jardin d’Eden tous ses deserts et ses lieux steriles comme jardins du Seigneur. Il y aura joye et felicité trouvée en icelle, louange et voix de chant.

Isaye, chapitre 51e.

Nous avons veu quel est le loier de tous ceux qui s’egaient en leurs vaines esperances, car il faut qu’ils y demourent confus. Et en cela void-on comme les hommes sont despourveuz de sens et de raison, car Dieu nous presente la clarté, il nous monstre le chemin, il nous promet que nous ne pourrons fallir quand nous aurons nostre regard du tout là arresté. Or, cependant chacun s’allume du feu d’estouppes, car il n’y a celui qui ne se face accroire qu’en offensant Dieu, en se destournant de sa Parole, il fera bien ses besongnes. Bref, chacun se promet quelque prosperité combien que Dieu prononce qu’il maudira toutes entreprinses qui sont contre sa Parole. Or, nous avons veu qu’il ne dormira point cependant que les hommes sont ainsi fretillans, qu’il faudra qu’il execute son œuvre : Ceci (dit-il) a esté fait de ma main que vous demourerez confus, voire d’autant que vous aurez cheminé en vostre feu, c’est à dire que vous avez suivi vos folles imaginations. Ainsi apprenons d’estre esclairez de Dieu, et de suivre le chemin qu’il nous monstre, et de n’esperer rien sinon de luy, car nous ne serons point frustrez nous attendant à ses promesses. Mais si nous voulons estre sages à nostre fantasie et là dessus nous tromper en concevant ceci ou cela, il est certain que Dieu accomplira ce qu’il prononce ici. Car cependant que nous voulons nous donner telle licence de suivre nos opinions, c’est comme si Dieu dormoit au ciel, nous le voulons rendre oisif pour ne prendre point la charge de nous, comme s’il n’avoit nul soin de nous addresser ; nous sommes tellement malins de nature qu’il nous semble que sa Providence n’est qu’un fantosme. Or, tout ainsi que les fideles cognoissent /443v°/ que Dieu a sa main estendue pour les secourir au besoin, qu’il a tousjours l’œil ouvert pour les guider, aussi les incredules cognoistront qu’ils luy ont fait trop grande injure de le despouiller de son office et d’entreprendre plus qu’il ne leur estoit licite. Voilà pourquoy il est ici dit qu’il nous faut cheminer en la clarté que Dieu nous monstre, renonçant à tout nostre sens, et nous tenir du tout à ses promesses, et nous y esjouir, sachant que tous ceux qui s’abrutissent en leurs imaginations tomberont bas en la fin, et faudra qu’ils reçoivent le salaire qu’ils ont merité et que Dieu convertisse toutes leurs risées en grincement de dents. Ainsi ne portons point d’envie à tous contempteurs de Dieu quand ils feront leurs triomphes, qu’il semblera mesmes que leur

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2 vie soit heureuse, que chacun leur applaudira, qu’ils se plaisent et se glorifient tant qu’ils voudront, ils trouveront en la fin que c’est de s’elever contre Dieu. De nostre costé, encores que nous cheminions comme en tenebres, moiennant que nous soions conduits de Dieu, l’yssue de nostre voiage sera bonne. Et, à l’oposite, ceux qui s’egaient ainsi et delaissent Dieu et s’egarent de sa Parole, que ceux-là demoureront confus. Or, de rechef le prophete rappele ceux qui avoient quelque crainte de Dieu et qui ne s’estoient point desbauchez avec la multitude, et leur dit qu’ils se confient hardiment en ce qu’il leur a declaré que l’Eglise seroit encores recueillie et que Dieu l’augmenteroit en si grand nombre qu’on verroit bien que c’estoit un miracle fait de luy. Ceste doctrine depend de ce que nous avons desja veu, car aussi jamais nous ne pourrons nous fier en Dieu sinon que nous aions oublié tous les allechemens de Satan et de ce monde pour n’y estre plus trompez. Car cependant que nous cuidons avoir ici quelque reserve, nous sommes d’autant empeschez que nous n’avons point nostre addresse à Dieu. Exemple : celui qui cuidera trouver aide et secours en sa necessité du costé des hommes et des creatures est là comme attaché. Et si on l’incite à invoquer Dieu et y avoir son refuge, il se tient au plus prochain. Voilà donc, selon que nous sommes terrestres, comme tousjours nous cercherons plustost les creatures que le Dieu vivant. Pour ceste cause, il a fallu que le prophete advertist les fideles que tous ceux qui cheminent en leur esperance qu’ils ont forgée en leur teste, que ceux-là demoureront confus. /444r°/ Et mesmes il a despité les mondains quand il les voioid enflez d’orgueil, prononçant que, si pour un temps ils s’egaient et qu’il semble qu’ils aient tout gagné, que cela ne durera point, que ce ne sera sinon un feu d’estoupes, ainsi que j’ay desja dit. Or, maintenant il adjouste une consolation qui estoit bien necessaire, car nous avons touché ci dessus qu’Isaie n’a pas seulement parlé pour son temps, mais il a regardé la calamité qui estoit desja prochaine, d’autant que le peuple devoit estre transporté en Babilone. Et puis on les devoit chasser de costé et d’autre, qu’ils fussent pesle mesle parmi les paiens et qu’il n’y eust plus de corps assemblé, mais qu’on y vist une desolation horrible et que cela ne fust point pour un an ni pour vingt mais pour septante, qui est l’aage d’un homme, comme si Dieu vouloit qu’ils pourrissent là. Or, il est vray que ces choses n’estoient pas advenues, mais si falloit-il que les fideles fussent muniz devant le coup. C’estoit une tentation horrible de voir la ville de Jerusalem, que Dieu avoit choisie pour son domicile, estre rasée, le temple estre brulé, qui estoit comme une figure du royaume des cieux, et que tout fust ainsi profané. Pour ceste cause donc le prophete dit : Mes amis, il est vray que Dieu vous a promis que vous serez comme les estoiles du ciel et comme le gravier de la mer, car ceste promesse avoit esté donnée à leur pere Abraham, comme nous savons.

Cependant les ypocrites, abusans faussement du nom de Dieu, avoient tousjours ceste vanterie en la bouche : Et comment ? Dieu ne s’est-il pas obligé de nous multiplier en nombre infini comme les estoiles du ciel et le gravier de la mer ? Est-il possible donc que nous soions amoindris ? Ce seroit accuser Dieu de mensonge. Voilà les repliques qui se faisoient contre les prophetes toutes fois et quantes qu’ils estoient menacez de la vengeance de Dieu, mesmes qu’il falloit qu’ils fussent retranchez, voire, c’est bien à

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3 propos : Et Dieu n’est-il pas tenu d’accomplir ce qu’il a promis à nostre pere Abraham ? Or, cependant les povres fideles n’aiant pas ainsi le caquet et babil pour se rebequer contre Dieu estoient agitez de grands troubles. Ils estoient enserrez en merveilleuse angoisse : Que sera ceci ? Où est l’esperance que Dieu nous multiplie et que nous soions benits de luy ? Et combien que nous ne soions pas dignes d’avoir tout ce qui nous avoit esté promis en la personne de nostre pere Abraham, toutesfois que nous ne voions que desolation entre nous et qu’il n’y ait plus un peuple certain qui se reclame estre separé du reste /444v°/ du monde, qu’on ne voie plus nulle religion apparente, helas, où en sommes-nous ? Cela donc les pouvoit comme desesperer et leur faire quicter tout sinon qu’ils eussent esté munis de ceste doctrine qui est ici contenue au prophete. Il leur dit donc : Mes amis (non point parlant à tous mais à quelque petit nombre, qui estoit reservé), il leur dit : Si vous suivez le Seigneur, regardez vostre pere Abraham. Il est vray que vous pourrez estre troublez, voire de prime face vous serez là esperdus et, si vous n’aviez ce bouclier ici que je vous donne, vous seriez comme preoccupez d’un tel desespoir que vous ne cesseriez de blasphemer contre Dieu. Mais cognoissez qu’il est puissant de remettre son Eglise au dessus quand elle sera du tout exterminée en apparence et à la veue des hommes, il viendra bien à bout de la restaurer. Et qu’ainsi soit, dont estes vous sortiz et descenduz ? La perriere dont Dieu vous a tirez, quelle estoit-elle ? Vostre pere Abraham estoit-il homme pour engendrer beaucoup d’enfans estant parvenu à tel aage comme il estoit ? Car il n’avoit plus ne force ne vigueur. Voilà un homme cassé et rompu du tout par voiages, par fascheries, par torments qu’on luy avoit donnez, le voilà donc comme demi mort. Sa femme aussi, Sara, avoit passé le temps de concevoir, et mesmes elle avoit esté sterile tout le temps de sa vie. Et tant y a que Dieu vous a suscitez de là. Et en quel nombre ? Quand il est descendu en Egipte, ç’a esté seulement avec soixante dix personnes, c’est à dire Jacob, son fils, est mené-là avec ceux de sa maison. Il est vray qu’il y avoit les douze patriarches qui estoient desja naiz, mais tant y a que ce n’est qu’une maison seulement. Et vous estes sortis de là non point par centaines, mais par miliers. Et il n’est point question encores de deux ou trois cens mille, mais voilà plus de huit cent mille. Et puis le peuple s’est augmenté de plus en plus, comme il s’est monstré du temps de David. Et cela est-il venu du costé des hommes et selon l’ordre naturel ? A ce esté une chose commune ? Dieu n’a-il point desploié là une vertu incroiable ? Puis donc qu’il a desja besongné en telle sorte à veue d’œil, maintenant ne serez vous pas ingrats si vous n’esperez en luy et que vous n’attendiez qu’il face encores le semblable ? Toutes fois et quantes donc que vous serez troublez, que vous vous trouverez en perplexité, retournez à vostre pere /445r°/

Abraham et à vostre mere Sara, car c’est la perriere dont Dieu vous a tirez, il n’y avoit que sterilité, et cependant vous voiez le nombre qui en est descendu. Puis qu’ainsi est donc que Dieu s’est ainsi magnifié envers vous, attendez de luy qu’il continue, et qu’il restaure son Eglise d’une façon estrange, et qu’il surmonte tout esprit humain. Nous voions donc maintenant l’intention du prophete. Or, pour ceste cause, quand nous verrons l’Eglise dissipée, que nous ne laissions pas d’esperer en Dieu et que nous aions

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4 tousjours cest article bien resolu, si faut-il qu’il y ait quelque compagnie au monde qui invoque le nom de Dieu. Et conjoignons nous à ce petit nombre-là. Et au reste attendons que Dieu multiplie ce qu’il a diminué. Mais quoy qu’il en soit, ne doutons pas que nostre Seigneur Jesus ne trouve tousjours quelques brebis, comme il est ordonné pasteur de tous les eleuz. Aussi il aura tousjours quelque troupeau encores qu’il soit dispersé çà et là et que le nombre en soit bien clair semé. Or, cependant pour mieux comprendre tout ce qui est ici contenu, notons que le prophete, combien qu’il fust docteur de tous les Juifz et qu’il eust esté ordonné en cest office-là, toutesfois il n’addresse pas ici à tous son propos indifferemment. Il eust bien voulu que tous eussent esté capables d’ouir sa doctrine, mais il y en avoit beaucoup d’ypocrites, il y en avoit de rebelles, il y en avoit d’obstinez en leur malice et incorrigibles jusques au bout. Et voilà pourquoy aussi il a usé de telle rigueur disant qu’il n’y voioid plus de remede sinon que Dieu les exterminast et qu’ils fussent rasez et ruinez du tout. Après avoir prononcé une telle vengeance de Dieu, maintenant il restraint sa doctrine à quelque petit nombre de gens. Et pourquoy ? Combien que tous fussent appelez à salut, combien qu’ils fussent tous circonciz (comme aujourd’huy nous sommes tous baptisez), si est-ce que beaucoup s’estoient desbordez et que Dieu estoit là comme exposé en moquerie, sa Parole estoit en mespris, il y avoit une confusion si grande et si enorme que c’estoit bien raison que ceux qui faisoient ainsi la guerre à Dieu fussent rappelez à luy. Le prophete donc laissoit comme desesperez tous ceux qui ont monstré une si grande obstination. Or, cela est bien digne d’estre noté à fin que nous ne cuidions point que Dieu nous flatte souz umbre que nous sommes baptisez au nom de nostre Seigneur Jesus Christ, que nous avons l’Evangile, que nous avons quelque forme de religion ; ne pensons pas pourtant que Dieu nous supporte et qu’il soit comme nostre compagnon pour endurer qu’il soit ainsi mesprisé de nous, mais cheminons en sa crainte et regardons à quoy nous sommes appelez, /445v°/ c’est que nous soions separez des polutions de ce monde et que nous luy portions telle reverence qu’il merite, que (bref) nous soions consacrez et dediez à luy et à son service. Voilà en premier lieu ce que nous avons à retenir. Et au reste ne nous esbahissons pas si souventesfois Dieu laisse les hommes ronger leur frein et, combien qu’ils soient tourmentez, qu’il ne leur apporte rien pour adoucir leur tristesse et solicitude, car ils n’en sont pas dignes et s’en sont mesmes forclos. Voilà donc comme nous pourrons gouster la bonté de Dieu et comme nous pourrons estre soulagez par ses promesses, c’est quand nous persisterons tousjours en sa crainte, que sa Parole aussi aura telle majesté envers nous que nous soions retenus par icelle comme en bride, bref, que nous facions un vray hommage à Dieu et sans feintise, non point seulement de bouche mais aussi en toute nostre vie. Il est vray que cela ne pourra pas estre en telle perfection comme il doit, mais si nous y faut-il tendre et nous y efforcer combien qu’il y ait des infirmitez et des vices qui nous retardent. Voilà donc ce que nous avons à observer. Et mesmes apprenons, combien que nous voions beaucoup de mauvais exemples, que, si nous ensuivions la plus grande multitude, que nous pourrions estre desbauchez de nous retenir en la crainte de Dieu. Car notamment le prophete monstre

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5 ici que, cependant que tout estoit confus en Judée, il y en avoit encores quelques uns qui n’avoient point quicté Dieu, mais luy gardoient la foy promise et se maintenoient en toute purité souz son obeissance. Il monstre cela, comme auparavant il a dit : Qui est celui qui craint le Seigneur ? Qu’il escoute la voix de son serviteur. Quand il parloit ainsi, il monstroit bien qu’il estoit là comme un homme estrange, voire pource qu’il n’y avoit nulles oreilles pour recevoir la doctrine. Il s’escrie donc et dit : Qui est celui qui craint le Seigneur ?, comme s’il disoit : Je vous voy tous comme gens perdus, mais encores, s’il y en a quelques uns qui ne soient pas ainsi du tout abandonnez à mal, que ceux-là (dit-il) prestent l’oreille, et qu’ils reçoivent l’admonition que je leur donne, et qu’ils se separent de la confusion et du desordre commun pour se renger à Dieu qui les rappele. Voilà en somme comme nous devons estre confermez : encores que beaucoup nous solicitent à toute impieté et que leur vie soit comme une tempeste qui nous pourroit transporter, que neantmoins nous persistions tousjours en la crainte de nostre Dieu. Et nous faut bien noter ceste façon de parler dont use le prophete : Vous (dit-il) qui suivez justice et cerchez le Seigneur. Par ce mot de /446r°/ justice, il entend toute droiture et une reigle de bien vivre. Car nous prenons ce mot-là communement pour la police. Mais ici le prophete entend : Vous qui desirez de conformer vostre vie à une bonne reigle et sainte, qui n’estes point ainsi desbordez que vous n’aiez nul esgard à Dieu. Or, cependant il adjouste qui cerchez le Seigneur. C’est pour monstrer que, si nous desirons d’estre approuvez de Dieu et d’avoir une vie bien reiglée, qu’il nous faut commencer par ce bout, c’est à savoir d’estre addonnez à Dieu. Or, ceci emporte beaucoup, car chacun confessera assès qu’il faut cercher Dieu et que nous y devons tendre et aspirer, mais cependant chacun ne laisse pas de s’egarer en ses fantasies. Car comment est-ce que les papistes cerchent Dieu ? C’est en s’en destournant du tout et en le renonçant, car ils ont leurs folles devotions, par lesquelles ils ne font que le despiter. Et defait, au lieu qu’obeissance envers luy vaut mieux que tous sacrifices, ils apporteront leurs fols appetis et leurs propres inventions, ils tourneront le dos à Dieu et monstrent bien qu’ils se veullent eslongner de luy, et cependant si auront-ils ceste protestation en la bouche qu’ils cerchent Dieu. Mais le prophete a entendu qu’il nous faut porter telle sujettion à nostre Dieu que chacun ne prenne point liberté de faire ce que bon luy semblera, mais que nous aions la Parole qui nous tienne enserrez comme si nous estions entre des barres, car Dieu ne veut pas que nous le cerchions à l’esgarée, pource que nos sens s’esvanouissent quand nous tendons à luy sans avoir addresse ; mais il approche de nous par sa Parole et veut que là nous le contemplions, c’est à dire comme il nous y declare sa volunté, que nous recevions ce qu’il nous dit. Voici donc le moien de cercher Dieu, c’est que nous aions la Parole qui nous addresse comme un droit fil et que nous soions là comme s’il y avoit des barres aux deux costez du chemin à fin que nous ne declinions ni à dextre ni à gauche. Et si nous en faisons ainsi, nous monstrerons par effect que nous aimons de cheminer droit. Mais tous ceux qui laschent la bride à leur propre sens, encores qu’ils protestent mille fois qu’ils veullent servir à Dieu, ne sont que menteurs et ypocrites, car, s’ils luy portoient honneur, il est certain qu’ils s’assujettiroient à sa Parole,

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6 ce qu’ils ne font pas. Voilà en somme ce que nous avons à retenir de ce passage. Et maintenant nous pouvons voir combien ceste admonition est aujourd’huy utile. Car il y en a assès qui feront profession d’estre chrestiens, et le baptesme est aujourd’huy polué par ce moien-là, d’autant que les idolatres et apostats ont du tout /446v°/ abandonné Dieu et la pure religion. Comme tous les papistes, qui sont enfans bastards, il est certain qu’ils diront à pleine bouche que Dieu est au milieu, mais cependant nous voions comme ils se sont retranchez de son Eglise. Et au milieu de nous-mesmes, combien y en a-il qui sont gens dissolus, et desquels la vie monstre qu’ils s’addonnent à toute perdition, et qu’ils seroient pour nous engloutir en abisme avec eux sinon que nous fussions sur nos gardes ? Apprenons donc, quand le monde se pervertira ainsi, de nous addonner à Dieu et de luy attribuer telle autorité qu’il nous gouverne. Et que nous aions les yeux fermez à tous les scandales qui nous pourroient divertir ou çà ou là du bon chemin de salut.

Voilà comme nous avons à practiquer ceste doctrine du prophete et, d’autant que nous sommes volages et que nous n’avons pas prudence ni discretion en nous pour tenir bonne reigle, que nous ne pouvons fallir en obeissant à nostre Dieu, car il nous addressera et fera tousjours office de bon pasteur et fidele moiennant que nous ne soions point bestes sauvages et que nous ne vueillions point trotter çà et là et nous allumer du feu, comme il a esté traité ci dessus, mais que nous soions du tout arrestez à sa clarté.

Voilà donc quand à ce poinct. Au reste notons, quand le prophete console ici ceux qui estoient comme la fleur du peuple, mesmes qui estoient comme un petit residu que Dieu avoit gardé miraculeusement, que nous avons besoin de nostre costé d’estre muniz de ceste doctrine. Et de fait (comme desja nous avons touché) c’est une tentation bien dure et bien pesante quand nous voions que l’Eglise est en telle dissipation qu’il semble que Dieu l’ait condamnée à perir du tout. Quand nous voions cela, que pouvons-nous devenir ? Car surquoy est fondée l’esperance de nostre salut ? C’est que nous croions la sainte Eglise, de laquelle nous sommes membres. Et s’il n’y en a plus, de quoy servira-il que Jesus Christ soit descendu au monde et qu’il nous ait rachetez ? Ainsi donc, quand il semblera que Dieu abandonne son Eglise, qu’elle s’en aille toute en decadence, qu’il n’y ait quasi plus rien, nous pourrions estre tellement saisiz de fraieur que ce seroit pour mettre en oubli et effacer de nostre memoire toutes les promesses sur lesquelles il nous faut estre appuiez. Voilà une tentation bien dure. Or, maintenant regardons à nostre infirmité. Car, si nous ne voions l’Eglise florir et comme triomphante au monde, il nous semble qu’elle est du tout perdue. Pour ceste cause notons /447r°/ que non seulement le prophete Isaie a parlé pour ceux de son temps, mais encores aujourd’huy nous avons besoin de recourir à ceste admonition quand nous verrons les choses estre ainsi defigurées au monde et qu’il semblera que tout doive estre abismé, que nous prenions ici nostre fondement et appuy : si est-ce que Dieu a restauré son Eglise du temps qu’elle estoit comme du tout rasée, et sa puissance n’est pas aujourd’huy amoindrie non plus.

Il besongnera donc en telle sorte que nous aurons dequoy nous esjouir en luy. Voilà (dy- je) ce que nous avons à observer, que le prophete ne parle pas ici à ceux qui estoient pleins d’incredulité, mais à ceux qui craignoient Dieu, qui estoient perseverans en son

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7 service, qui avoient la foy et ses promesses bien enracinées en leur cœur ; mais il cognoit qu’ils estoient hommes. Souvienne nous donc de nostre condition, et ne pensons pas estre si robustes ne si constans que nous n’aions besoin d’estre soustenus et soulagez quand le diable suscitera les troubles tels que nous les voions aujourd’huy, que nous prenions ceci pour nostre forteresse et que nous cerchions les remedes pour corriger les incredulitez qui sont encores cachées en nous, car il y a encores beaucoup à redire. Et combien que nous aions adjousté foy à la Parole de Dieu, si est-ce que nous n’aurons jamais une telle perfection en ce monde que nous n’aions besoin que Dieu nous tienne la main quand nous serons en branle et mesmes qu’il ne nous releve quand nous serons abatus. Or, venons à l’argument du prophete. Il dit : Regardez à la perriere dont vous avez esté tirez, regardez à la caverne dont vous avez esté taillez, c’est à dire à Abraham vostre pere et à Sara vostre mere. Ici en somme, en la personne d’Abraham et de Sara, Dieu a voulu monstrer que, quand il dresse son Eglise, quand il la maintient et quand il la restaure, qu’il ne le fait point par moiens accoustumez mais par purs miracles, tellement qu’il nous en faut estre estonnez. Ce n’est point sans cause que Dieu besongne d’une telle façon, car, si l’Eglise se maintenoit comme les polices du monde et qu’il y eust des moiens inferieurs, on penseroit que ce seroit une chose terrestre. Or, Dieu veut ici desploier tellement sa vertu qu’on luy attribue le tout, que la louange luy en soit rendue et qu’on cognoisse que ce qu’il y a Eglise c’est un œuvre magnifique de sa main et que les hommes n’y peuvent rien apporter. D’autant plus donc nous faut-il bien observer ceste doctrine, car elle emporte que Dieu dés le commencement a dressé son /447v°/ Eglise en telle sorte qu’on a esté esbahi de voir ce qui estoit advenu, comme c’estoit aussi chose incroiable. Or, tout ainsi qu’il l’a dressée, aussi il la maintiendra et, encores qu’elle tumbe bas et qu’elle soit comme ruinée, il la pourra redresser. Et de fait nous savons que la vraie origine de l’Eglise a esté en la famille d’Abraham. Vray est que le nom de Dieu a esté invoqué dés le commencement par Adam et par Abel, et puis nous savons encores que son service a esté remis au dessus entre peu de gens quand tout le reste s’en estoit destourné. Et tant y a qu’encores après le deluge voilà Noé qui persiste en telle integrité qu’il a tousjours quelque troupeau recueilli au nom de Dieu.

Après luy, combien qu’on ne voie que superstitions par tout le monde, si est-ce qu’il y avoit Melchisedech qui adoroit Dieu en toute purité, car ses sacrifices sont approuvez pour legitimes. Mais quand Dieu choisit Abraham et qu’il dit qu’il benira sa lignée, voilà un peuple separé de tout le monde, et Dieu veut habiter en ceste maison-là jusques à ce que le peuple soit multiplié. Et il le declare plus amplement en la Loy qu’il donne par la main de Moise. Voilà donc l’Eglise qui est venue de ceste source, c’est à savoir d’Abraham, qui estoit seul. Et Dieu, s’il eust voulu, pouvoit bien donner grande lignée à Abraham dès sa jeunesse et le pouvoit multiplier à veue d’œil. Or, que fait-il ? Il le pourmeine çà et là comme un povre estranger, sa femme est aussi tracassée de costé et d’autre et, si elle n’eust esté gardée de la main de Dieu, elle estoit exposée à opprobre et paillardise ; cependant elle est sterile. Abraham de son costé n’a nul enfant, et ne semble pas que jamais il luy doive venir lignée. Et mesmes combien que Dieu luy promette

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8 semence, si est-ce que Sara n’estime pas que cela puisse advenir, mais elle va faire un mariage depravé de sa chambriere avec Abraham. Quoy qu’il en soit, du temps qu’Abraham engendre Isaac il est desja comme à demi mort (ainsi que nous avons veu), et la matrice de Sara est du tout comme dessechée pour ne porter jamais fruit. Alors Dieu leur donne semence, voire un seul Isaac. Que pensera-on là dessus ? Est-ce pour accomplir ceste promesse que sa semence seroit comme les estoiles du ciel et comme le gravier de la mer ? Voilà Dieu qui fait languir Abraham jusques en l’aage de cent ans, en la fin il luy donne un seul fils et, quand il est venu en aage : Que /448r°/ tu le tues ! Voilà donc des choses si estranges que c’est pour rendre tout sens humain confus. Voilà pourquoy maintenant le prophete dit que, si nous sommes troublez voiant que le nombre des fideles est si petit, voiant qu’il n’y a que dissipation ici bas, et qu’il semble que Dieu nous ait exposez en proie, et que les meschans nous doivent ruiner depuis le plus grand jusques au plus petit, que nous cognoissions que Dieu a tiré son Eglise comme d’une caverne sterile et y a besongné en sorte qu’on ne dira pas que les moiens inferieurs y aient aidé en rien. Car c’est contre l’ordre de nature qu’Isaac a esté engendré.

Autant en est-il advenu de Jacob et d’Esau. Car voilà aussi bien Isaac qui cuide estre privé de lignée, et long temps sa femme ne peut concevoir, qu’il luy semble que Dieu s’est moqué de luy. En la fin, quand sa femme conçoit, il y en a deux, et il faut que l’aisné soit chassé de la maison et qu’il soit comme reprouvé de Dieu. Voilà donc des choses bien estranges. Mais il nous faut venir à ce que dit saint Paul au 4e chapitre des Romains.

Il est vray qu’il n’allegue pas ce passage du prophete Isaie, mais si est-ce qu’il nous exhorte d’adjouster telle foy à la Parole de Dieu que, si nous ne voions que contredit tout à l’environ, que nous ne laissions pas de tousjours donner ceste gloire à Dieu qu’il parfera ce qu’il a prononcé. Bref, saint Paul declare la nature de la foy estre telle qu’il faut que nous surmontions tout ce qui se presente en ce monde, ou autrement nous ne pourrons croire à Dieu ni à ses promesses et ne pourrons resister à Satan et à ses tentations. Quand Dieu nous promettra quelque chose, si nous regardons : Comment ceci se pourra-il faire ? Est-il possible ?, saint Paul monstre là que ce n’est point une vraye foy sinon que nous soions tellement arrestez à la cognoissance et pure Parole de Dieu, que, quand tout le monde seroit au contraire, nous ne laissions pas toutesfois de dire : Il est fidele et il est assès puissant pour accomplir ce qu’il a promis. Et voilà pourquoy il est dit qu’Abraham a creu par dessus esperance, c’est à dire qu’il n’a pas regardé ce qui est apparent, car autrement il eust tantost conclud que c’estoit une moquerie et comme fable de tout ce que Dieu avoit prononcé. Mais il espere des choses impossibles, il ne regarde point à la matrice de sa femme, qui estoit du tout close, il ne regarde pas à son corps, car il estoit tellement abatu que c’estoit comme un povre trespassé, ou un tronc sterile. Il n’a point donc toutes ces considerations-là, mais il conclud, sans faire plus longue dispute, que celui qui a parlé est puissant d’accomplir /448v°/ ce qu’il a dit. Il magnifie la vertu inestimable de Dieu et puis il le cognoit estre fidele, et à cela il se tient. Ainsi donc toutes fois et quantes que nous penserons comment l’Eglise pourra estre gardée en ce monde, esperons par dessus esperance, et que nous

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9 surmontions toutes dificultez et obstacles qui nous viennent devant les yeux, et que nous glorifions Dieu tant en sa vertu comme en sa verité. Or, ce qui est dit en general de tout le corps, il le nous faut aussi bien appliquer à nous en privé. Car j’ay desja dit que Dieu veut garder en ce monde son Eglise d’une façon estrange, à ce que la louange luy soit rendue telle qu’il merite, c’est que le salut de tous ses eleuz depend de luy, et qu’il en est l’auteur, et qu’il faut qu’il y besongne depuis le commencement jusques en la fin et à la perfection. Et pour ceste cause il semblera quelque fois que l’Eglise doive estre engloutie en des abismes profonds, qu’il semble que les adversaires la doivent du tout raser, qu’il semble que les ennemis en puissent venir à bout et qu’ils la doivent manger à un grain de sel, comme on dit. Là dessus, il nous faut conclure que Dieu, qui l’a dressée d’une façon miraculeuse, la relevera et qu’il la remettra au dessus. Mais quand nous aurons ainsi estendu nostre pensée çà et là pour l’estat commun de l’Eglise, qu’un chacun entre en soy et que nous cognoissions que nous sommes pelerins et que, si Dieu ne besognoit miraculeusement, il est certain que nous ne pourrions pas demourer du nombre de ses enfans, que nous ne pourrions pas aussi avoir ne lieu ne place en sa maison. Voilà donc comme il ne faut trouver en nous que sterilité, et que nous cognoissions que toute la vigueur qui nous est donnée, c’est un pur don de Dieu, et qu’il besongnera mesmes d’une vertu supernaturelle (comme on dit), c’est à dire qu’il surmontera l’ordre commun de ce monde, à fin que nous soions despouillez de tout orgueil et que nous apprenions d’esperer en luy et despiter Satan pour repousser toutes les tentations qui nous pourroient troubler. Voilà en somme ce que le prophete a voulu <dire> en ce passage, disant qu’Abraham estoit seul, et toutesfois Dieu l’a multiplié et l’a fait croistre en telle sorte que sa promesse est venue en son effect combien qu’elle semblast du tout ridicule, c’est que sa lignée a esté comme les estoiles du ciel et comme le gravier de la mer, c’est donc en somme comme nous avons aujourd’huy à practiquer ceste /449r°/ doctrine.

Or, pour ceste cause, il adjouste que Dieu consolera Syon et la remettra comme le jardin d’Eden et comme le paradis de Dieu, comme le paradis terrestre, et qu’il y aura joye en icelle, qu’on y chantera louanges au Seigneur, qu’on aura de quoy s’esjouir en luy, car ses deserts (dit-il) seront restaurez. Ici nous voions que Dieu n’a point besongné en la personne d’Abraham et en sa famille sinon pour nous faire contempler comme en un miroir quelle sera sa grace envers toute l’Eglise jusques à la fin du monde. Quand donc nous lisons ceste histoire d’Abraham, ne nous arrestons pas là, car ce seroit une chose bien froide de dire : Voilà Dieu qui pour un coup a miraculeusement besongné, mais cognoissons, voilà la figure de l’Eglise, voilà une peinture vive en laquelle Dieu nous monstre quelle sera la condition des fideles jusques en la fin, voire et quant au corps et quant à chacun membre aussi, qu’on n’y verra que sterilité, que ce sera une moquerie d’esperer que l’Eglise s’advance. Et mesmes, quand elle sera un peu avancée, on la verra incontinent aller en decadence. Mais quoy ? En la personne et en la maison d’Abraham nous voions qu’il faut que cela soit, et cependant Dieu ne laisse pas de surmonter toutes dificultez. Car combien qu’Abraham fust un homme solitaire, c’est à dire combien qu’il soit là sterile jusques à sa derniere vieillesse, si est-ce qu’il est augmenté. Dieu donc consolera Syon, dit le prophete, à fin

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10 que nous estendions nostre veue plus loin qu’à l’estat present de l’Eglise et que nous ne doubtions point, quand Dieu aura retiré sa main et sa benediction, tellement qu’on ne verra que deserts et lieux tristes et defigurez, que tousjours nous attendions en patience que Dieu restaure ce qui a esté ainsi desolé. Il est vray que, si nous estions tels que nous devrions estre, l’ouvrage de Dieu, qui est l’edification et l’avancement de l’Eglise, iroit tousjours en augmentant. Qui est donc cause que l’Eglise est ainsi dissipée, et qu’elle s’escoule, et qu’il y a des ruines tant souvent ? Nos pechez. Car, quand Dieu nous a appelez à soy, chacun tantost par sa legiereté s’escoule. Voilà comme il faut que l’Eglise se dissipe et qu’elle soit desolée. Mais cependant Dieu ne nous veut point laisser destituez de toute esperance. Et voilà pourquoy il est dit que les lieux deserts et desolez seront remis en estat comme un paradis terrestre. Or, par ceste figure il nous admonneste de ce que j’ay n’agueres dit, c’est à savoir que la cause de telles dissipations /449v°/ que nous voions au monde, est pource que nous ne sommes pas dignes que Dieu continue envers nous sa bonté et sa grace. Il fait ici mention du paradis terrestre, du paradis de Eden. Et pourquoy ? Car nous savons que l’homme y avoit esté logé à telle condition que, s’il eust perseveré en l’obeissance de Dieu, tout le monde eust esté un paradis terrestre, nous eussions esté benits par tout. Bref, nostre condition n’eust pas esté pire que celle de nostre pere Adam. Mais maintenant la terre est maudite, il faut qu’elle nous produise des ronces et des espines et des hourties, au lieu de nous donner nourriture ; il faut que nous aions et froid et chaut, que nous soions sujets à tant de miseres que c’est pitié, que (bref) les signes de l’ire et de la malediction de Dieu se voient par tout haut et bas. Il faut cela. Or, le prophete dit que Dieu nous remettra comme en paradis terrestre, c’est à dire, d’autant que nous avons esté privez de sa grace et bonté à cause de nos pechez, qu’encores il aura pitié de nous et ne laissera pas de continuer ce qu’il avoit mis du commencement en l’homme, c’est à savoir que nous vivions ici comme estans logez de sa main, comme aians domicile auquel nous avons occasion de nous resjouir, sachans qu’il est nostre Pere, sachant qu’il nous nourrit et gouverne, bref, qu’il a le soin de nous. Et non seulement quant à ceste vie transitoire mais jusques à ce qu’il nous ait retirez en son heritage immortel. Voilà en somme pourquoy le prophete a fait ici mention du paradis de Eden, c’est à ce qu’en premier lieu nous cognoissions nos fautes pour nous humilier devant Dieu et pour gemir. Et cependant que nous sachions qu’encores il y aura tousjours passage pour faire parvenir la bonté de Dieu jusques à nous combien que nous soions maudits à cause de nos pechez et que nous soions comme banniz du paradis terrestre, que nostre Seigneur nous y pourra bien ramener, non pas que ce soit pour avoir une telle prosperité en ce monde que nous aions de quoy nous esjouir comme si rien nous defailoit, mais nous sentirons que vaut la grace et l’amour paternelle de nostre Dieu quand il nous esjouit et nous console en nos cœurs.

Et alors nous voions bien que ce n’est pas en vain que le prophete dit que nous serons remis comme en un paradis terrestre. Car il a premierement cela resolu qu’en temps de famine Dieu nous subviendra et que, quelque indigence que nous aions à souffrir, neantmoins qu’encores il aura pitié de nous, comme il est dit en l’autre passage, c’est à

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11 savoir, quand nous /450r°/ serons desolez, que Dieu nous consolera et subviendra en la fin. Au reste nous devons avoir nos affections fichées au Royaume des cieux et ainsi, au milieu de nos miseres, nous aurons dequoy estre paisibles, comme saint Paul aussi nous rameine là au 8e chapitre des Romains : Toutes choses (dit-il) sont tournées en bien et en aide de salut à ceux qui aiment Dieu. Ainsi donc nous pourrons endurer froid et chaut, nous pourrons endurer faim et soif, nous pourrons mesmes endurer la mort moiennant que nous aions cela imprimé en nous, que Dieu convertira le tout à nostre joie et salut et que nous aurons dequoy benir son nom, que nous avons bien occasion de nous contenter. Voilà donc quel est le paradis terrestre des fideles, c’est à savoir qu’ils se consolent en ce que Dieu ne les poursuit point à la rigueur, mais, quand il les afflige, que c’est pour esprouver leur patience. Et au reste, qu’il modere ses jugemens en sorte qu’il adoucit toutes leurs fascheries et ne permet point qu’ils soient tentez outre mesure.

Voilà donc comme nous avons tousjours dequoy nous esjouir et estre en delices : combien que nous aions à souffrir beaucoup, combien que nous soions agitez d’inquietude, combien que nous soions menacez, exposez à beaucoup de fascheries, si est-ce toutesfois que nostre Seigneur nous esjouira tousjours, voire de ceste paix interieure du Saint Esprit, laquelle surmonte tout sens humain, comme saint Paul en parle aux Philipiens. Au reste, pour conclusion, le prophete monstre quelle doit estre ceste joie, c’est que nous glorifions nostre Dieu au lieu que les mondains s’egaient, voire sans mesure, et qu’ils s’abrutissent du tout. Car nous voions que les infideles et contempteurs de Dieu ne peuvent s’esjouir, sinon qu’ils soient comme bestes brutes et qu’ils se jettent là avec toute intemperance. Or, le prophete, pour nous retirer d’une telle stupidité, dit que, si nous sommes esjouiz en ce monde, il faut que nous aions la bouche ouverte pour glorifier nostre Dieu et que nous luy chantions la louange laquelle il requiert et de laquelle il est digne, comme aussi il nous en donne l’occasion. Voilà donc comme nous devons estre incitez par la grace de Dieu premierement à porter en patience les afflictions de ce monde et, en second lieu, à benir tousjours le nom de Dieu et luy rendre sacrifices de louange en toute nostre vie, jusques à ce que nous soions parvenus en son repos celeste, là où nous aurons dequoy luy chanter plus à plain. Or nous nous prosternerons devant la majesté de nostre bon Dieu en cognoissance de nos fautes, le priant que de plus en plus il nous les /450v°/ face sentir et que nous en soions tellement abatus que ce soit pour recourir pleinement à luy et pour nous y addonner en sorte que, cognoissans que toutes les miseres que nous endurons sont les fruits de nos pechez, nous soions incitez à nous y deplaire et en demander pardon à ce bon Dieu. Et que selon que nous serons benits de luy et nous fera sentir sa grace, que ce soit pour nous confermer tant plus en la fiance de son amour et bonté, estans disposez à le servir et honnorer et luy porter toute reverence comme vrais enfans qu’il a adoptez pour parvenir à son heritage celeste. Que non seulement il nous face ceste grace mais à tous peuples, etc.

La fin.

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12 /451r°/

52/251. Du mardi derrenier jour de may 1558.

Escoutez-moy, mon peuple, mon peuple, preste moy l’oreille, car la Loy sortira de moy, et le jugement sera mis en avant pour le salut des peuples. Ma justice est prochaine, et mon salut est desja sorty. Mes bras jugeront les peuples, et les isles espereront en moy et s’attendront à mon bras. Elevez vos yeux au ciel, regardez en bas vers la terre, car les cieux s’esvanouyront comme fumée, et la terre vieillira comme une robe, et tous ceux qui y habitent periront ensemble, mais mon salut demourera à jamais, et ma justice ne defaudra point.

Isaye 51e chapitre.

Nous voions encores mieux en ce passage comme les hommes de nature sont dificiles à croire quand Dieu parle, combien qu’à toutes hurtes ils reçoivent les mensonges et que la verité de Dieu ne peut avoir lieu pour estre receue entre eux. Vray est que nous aurions tous en horreur de ne point adjouster foy à ce que Dieu prononce de sa bouche, mais cependant l’experience monstre que nous recevons tout ce qui nous est dit à la volée. Il n’y a nulle fable qui ne soit aisement creue, et cependant la Parole de Dieu demourera tousjours en doubte. Or, ici Dieu se complaint d’un tel vice et cependant il y remedie, comme par sa misericorde infinie il a accoustumé de nous supporter. Il avoit dit qu’il estoit bien en sa puissance de restaurer l’Eglise et avoit quant et quant confermé cela par l’exemple d’Abraham. Or, maintenant il adjouste : Mon peuple, escoute-moy, mon peuple, sois attentif à ce que je te diray. En cela nous voions qu’il redargue l’incredulité pource qu’il ne pouvoit obtenir ceste autorité-là envers les Juifz, qu’ils s’attendissent à sa promesse et qu’ils s’y appuiassent. Dieu donc ici accuse ceux lesquels il avoit voulu consoler, monstrant qu’il ne peut avoir audience entre eux, non pas que ceste sentence ne fust ouye, mais chacun puis après disputoit comment cela seroit possible veu que Dieu ne les secouroit point en temps oportun et qu’il avoit desja declaré qu’il faloit qu’ils languissent si long temps. Voilà donc comme les Juifz n’estoient point attentifz à la Parole de Dieu. /451v°/ Or, cependant si est-ce que tousjours il continuoit à les asseurer et à leur monstrer, combien qu’ils soient dignes d’estre privez du bien qu’ils rejettent et qu’ils repoussent loin d’eux tant qu’il leur est possible, tant y a qu’encores, dit-il, que tout sera accompli et que par sa bonté il surmontera un tel vice par lequel il semble que les Juifz bataillent expressement contre leur salut. Or, si le prophete Isaie a cognu de son temps un tel mal qui estoit comme pour fermer la porte à la grace de Dieu et à toutes ses promesses, aujourd’huy nous pouvons voir le semblable par tout le monde, et chacun aussi en cognoit une partie en soy, car examinons bien nos pensées et nous trouverons que nous sommes tellement envelopez en vanité que Dieu ne peut gagner ce credit envers nous que nous soions bien resolus et persuadez qu’il fera ce qu’il nous a promis. Et qu’ainsi soit, si tost que nous ne sommes point secourus à nostre appetit,

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13 nous voudrions arguer Dieu comme s’il ne luy challoit de nous ou bien qu’il fust oisif et endormy. Bref, nous ne savons que dire ne penser si tost qu’il nous faut endurer quelque affliction. Ainsi nous voions que ceste doctrine est aujourd’huy en usage autant que jamais, c’est à savoir que ce n’est point assès que nous aions esté enseignez que Dieu se monstrera nostre Sauveur jusques en la fin et, quand nous serions plongez aux abismes de mort, qu’il est puissant pour nous en retirer ; mais il faut que chacun s’esveille et que tous nos sens soient comme recueilliz pour laisser dominer celui qui a toute puissance sur nous et pour luy donner audience. Voilà en somme comme il nous en faut faire.

Avons-nous ouy quelque promesse qui soit pour nous fortifier en patience, pour nous inciter à invoquer Dieu en la necessité ? Là-dessus, regardons bien si elle est imprimée en nos cœurs comme elle doit et, s’il nous le semble, encores soions-nous suspects, et regardons en quel estat nous serions si Dieu nous pressoit, comme quelque fois il adviendra. Si donc nous trouvons que la promesse de Dieu ne soit pas encores bien enracinée en nous, que nous soions attentifz, c’est à dire que, cognoissant le vice qui nous empesche et nous retarde de nous amener à Dieu, à fin que tant en afliction qu’en prosperité nous aions nostre refuge à luy et que nous aions dequoy nous esjoir et benir son nom, qu’après avoir /452r°/ cognu ce vice-là, nous bataillions à l’encontre pour adherer pleinement à la Parole qui nous est preschée. Et notons bien que, toutes fois et quantes que Dieu parle, à fin que ses promesses nous soient asseurées, qu’il adjouste quant et quant ceste exhortation : Mon peuple, comme s’il nous tiroit l’oreille et qu’il nous poussast par force : Povres gens, comment estes-vous endormis cependant que je m’addresse à vous, que je vous fay ce bien de vous prevenir, et comment est-ce que ma parole est si mal receue ? Notons (dy-je) que Dieu nous accuse toutes fois et quantes qu’il parle et toutesfois ne laisse pas d’avoir pitié de nostre fragilité et d’y donner remede oportun, voire nous incitant à estre mieux attentifz que de coustume. Au reste imputons aussi à nostre tardiveté et rudesse si la Parole de Dieu ne suffit pour nous soustenir et nous donner courage quand nous sommes pressez de quelque mal. Car beaucoup s’ebahissent quand Dieu les chastie de ses verges et qu’il leur envoie quelque espreuve.

Ils s’esbahissent (dy-je) et mesmes sont estonnez de ce qu’ils ne sont mieux fortifiez par le Saint Esprit. Et qui en est cause ? Ils voudroient s’exempter quant à eux, mais il est certain qu’il n’y a sinon leur paresse qui les empesche d’autant qu’ils n’escoutent point la Parole de Dieu avec une telle attention comme il seroit requis. Mais quand elle se presche, chacun vague çà et là, et sommes retenus en ce monde. Cependant que nous n’appercevons nul mal, il nous semble que nous n’avons point besoin de l’aide de Dieu, voire encores que nous soions menacez. Nous regardons si nous pouvons mettre quelque bouclier au devant et, cependant que nous trouvons au monde je ne say quoy qui soit pour nous soulager, il n’est pas question d’aller à Dieu. Quoy qu’il en soit, les promesses ne parviennent point jusques à nous encores que nous en aions les oreilles battues, elles n’y ont point une vraie entrée. Pour ceste cause apprenons de nous condamner toutes fois et quantes que nous ne sommes point fortifiez par la Parole de Dieu pour resister à toutes tentations. Mais cependant notons aussi, quand Dieu nous

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14 redargue, que ce n’est point pour nous laisser confus, mais à fin que nous combations contre ce vice auquel nous avons esté par trop plongez et lequel nous avons aussi nourri en nous flattant. Voilà en somme ce que nous avons à retenir sur ce passage. Au reste, quand il est dit : Mon peuple, et comme ma nation, escoute-moy, /452v°/ sois attentif à ma Parole, par ceci nous avons à observer que Dieu comprend seulement ceux qui auront foy à sa Parole et qu’il aura recueilliz en son Eglise. Vray est que ceux qui abusent de son nom et qui pretendent faussement d’estre de sa maison sont retranchez, comme nous avons veu auparavant que le prophete discernoit les ypocrites d’avec les vrais fideles, disant : Vous qui craignez le Seigneur, et puis : Vous qui suivez justice et qui cerchez le Seigneur. Quand donc le prophete a donné une telle marque à ceux ausquels il parloit, ç’a esté pour monstrer qu’il ne suffit pas d’avoir le tiltre et le renom d’estre des enfans de Dieu, mais qu’à la verité nous devons estre addonnez à luy. Or, en ce passage il dit simplement : Mon peuple, mais cependant il continue le propos que nous avons desja veu ci devant. Pour estre donc tenus et vraiement advouez du peuple de Dieu, apprenons d’estre addonnez à luy et à sa Parole et de n’avoir pas seulement ceste couverture que nous sommes baptisez, que nous avons l’Evangile, mais qu’à la verité nous monstrions que, comme Dieu nous a appelez à soy, qu’aussi nous luy respondons ne cerchant sinon de suivre sa conduite. Or, il est vray que nous ne serons jamais si obeissans à Dieu comme il appartient, mais si faut-il que nous aions quelque affection et desir de luy estre sujets. Il nous supportera bien en nos infirmitez comme nous en avons besoin, mais que ce soit sans flatterie que nous tendions à ce but-là de nous tenir comme bridez devant luy, et que nostre vocation soit de renger nos pensées et nos affections à sa volunté. Voilà donc comme nous serons tenus du peuple de Dieu, et alors nous n’aurons point occasion de doubter qu’en ce passage il ne nous console et qu’il ne nous declare que, si nous avons beaucoup d’empeschemens, que nous soions comme entortillez pour ne point du premier coup croire en telle perfection comme nous devrions, neantmoins que nostre Seigneur ne laissera point pour cela de tousjours nous declarer que nous le sentirons Sauveur au besoin. Voilà donc un poinct que nous avons bien à noter, c’est que, quand il y aura beaucoup de pensées qui nous agiteront, que nous serons comme en doubte et qu’il nous sera dificile de surmonter tout ce qui nous vient en fantasie pour nous addonner à Dieu, que toutesfois nous ne laissions pas d’esperer qu’il accomplira ses promesses /453r°/ et qu’il n’aura point esgard à ces tentations moiennant que nous mettions peine d’y resister. Et pourquoy ? Combien que nous soions incredules à demi et que nous n’aions point une foy tant resolue comme il appartient, si est-ce qu’encores Dieu dit : Mon peuple, mon peuple. Nous sommes siens, il nous advoue pour tels. Et comment ? Est-ce que nous aions une foy parfaite ? Est-ce que nous soions despouillez de tous les vices de nostre chair ? Est-ce que nous tendions à luy comme il le requiert ? Helas, nous en sommes bien loin. Mais pource que nous y allons, encores que ce soit traisnant les aisles et que nous ne puissions marcher qu’en clochant, si Dieu void que nous aions ceste affection-là d’aller à luy, il declare que nous sommes son peuple, et s’addresse à nous, et nous monstre que nous ne sommes point

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15 exclus ni privez des promesses de salut ; encores que nous ne les acceptions point comme nous devrions, que nous ne les embrassions point, que nous n’en soions point incitez et embrasez comme il seroit requis, si est-ce qu’il nous les veut faire gouster.

Voilà donc comme nostre Seigneur nous supporte et comme nous devons tousjours prendre courage d’aller à luy combien que nous en soions divertiz en beaucoup de sortes.

Or, venons maintenant à ce qu’il adjouste : Ma justice est prochaine (dit-il), et mon salut est desja sorty. Quand Dieu parle de sa justice, il ne la prend pas à nostre façon commune de parler, qui est autant comme s’il estoit juste en soy, mais c’est à fin que nous le cognoissions tel par les graces qu’il nous eslargit. Dieu donc, comment se declare-il juste ? C’est que, nous aiant prins en sa garde, il nous veut maintenir, c’est qu’il nous veut delivrer de toutes nos angoisses, c’est qu’il nous veut tenir cachez souz son umbre, c’est qu’il veut exaucer nos requestes et qu’il ne nous veut point delaisser comme en proie. D’autant donc que Dieu est fidele envers les siens, voilà comme il desploie sa justice et veut qu’elle soit cognue. Et c’est une chose bien necessaire, comme nous avons veu en d’autres passages, car nous ne valons pas que Dieu nous regarde en pitié. Que sommes-nous sinon fange et pourriture ? Et au reste nous l’offensons journellement en tant de sortes que, si nous pensons à nostre condition, nous n’aurons pas dequoy nous fier qu’il nous vueille estre Sauveur. Mais quand il est dit que nostre salut est conjoint à la justice de Dieu et que ce sont choses inseparables, voilà comme nous sommes confermez pour faire nos triomphes contre toutes tentations. /453v°/ Et si nous sommes miserables creatures, quoy qu’il en soit, nous ne laisserons pas de tousjours nous confier, d’autant que Dieu est juste, qu’aussi il sera nostre Sauveur. Voilà donc pourquoy maintenant le prophete dit que la justice de Dieu est prochaine, et que son salut est declaré, et qu’il est mis en avant. Or, ici nous avons à observer en premier lieu que, si la justice de Dieu n’estoit comme absente, que ceste doctrine seroit superflue. Je di absente par fois, car si nous experimentions le secours de Dieu à chacune heure et que, si tost que nous sommes assaillis, que quand et quand il nous delivrast, il ne faudroit point que nostre esperance fust pour faire comme bouclier et ne faudroit point aussi que nous fussions exhortez par ces mots du prophete. Notons bien donc que ceste doctrine nous doit servir quand il semble que Dieu a le dos tourné et qu’il nous a delaissez, ou mis en oubli. Car, si nous appercevions à l’œil que tousjours il a eu sa main estendue pour nous maintenir, comme j’ay desja dit, ceste doctrine n’auroit nul usage ; mais d’autant que souvent nous cuidons selon l’apprehension de nostre chair que Dieu soit au ciel en son repos et qu’il nous laisse ici travailler, d’autant que nous imaginons qu’il n’a plus le soin de nous et qu’il ne daigne pas s’empescher de nos affaires, voilà pourquoy il dit : Ma justice est prochaine. Appliquons donc ceste doctrine en practique toutes fois et quantes que nous sommes esgarez et qu’après avoir invoqué Dieu, nous ne sentirons nul allegement, et mesmes qu’il semble qu’il se moque et qu’il se joue de nous, alors (dy-je) que nous prenions ce qui est ici dit, que, si la justice de Dieu est cachée, que nous ne puissions pas du premier coup sentir comme il veut secourir ceux qui sont en necessité, que toutesfois nous aions patience pour quelque temps, sachans

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16 que l’yssue nous monstrera que jamais ne nous avoit quictez et qu’il n’avoit point changé de nature ni de propos quand il ne s’est pas monstré à veue d’œil. Voilà donc en somme où le prophete nous veut amener en disant que la justice de Dieu est prochaine et que son salut est sorti. Or, qu’est-ce que sortir sinon que le salut de Dieu a esté enclos pour un temps et qu’il n’y avoit point de moien en apparence qu’il peust venir jusques à nous ? Tant plus donc nous faut-il bien observer ceci toutes fois et quantes qu’il semble que Dieu soit elongné et qu’il ne tienne conte de veiller sur nous, que nous attendions tout coyement qu’il face ce qu’il prononce ici par son prophete. /454r°/ Or, cependant nous avons à noter que, si nous voulons faire nostre profit de ceste doctrine, qu’il ne nous faut point haster à nostre coustume, nous sommes par trop precipitans. Car combien que Dieu use de ce mot, que sa justice est prochaine, ce n’est pas à dire que du premier coup elle s’advance, mais il nous faut laisser les temps et les saisons en sa main et en sa disposition. Comme il est dit au prophete Abacuc que les promesses viendront et ne targeront point, mais si elles targent, il nous faut esperer. Quand il dit qu’elles ne targeront point, c’est pour monstrer que Dieu n’aura point d’empeschement qu’il ne vienne à temps pour accomplir ses promesses. Car les hommes souvent sont prevenus quand ils disent : Je feray, je feray. Ils y viennent quelque fois trop tard et sont forclos de leur esperance, mais Dieu declare qu’il n’est pas tel, il cognoit quand il est besoin et n’attend point outre le temps de nous secourir. Mais quant à nostre fantasie elles targent beaucoup. Et voilà pourquoy la patience est requise, comme il nous est monstré en ce passage du prophete Abacuc et que l’Apostre aussi le declare au 10e chapitre des Ebrieux. Voilà donc ce que nous avons encores à noter quant à la proximité du salut de Dieu quand nous ne l’appercevrons pas si tost que nous voudrions, qu’il nous faut tenir paisibles jusques à ce que le temps oportun soit venu. Or, là dessus il adjouste que la Loy sortira de luy, et le jugement sera mis en avant pour le salut des peuples. Voici donc le moien comme Dieu promet de manifester et sa justice et son salut : c’est qu’il fera sortir la Loy de sa bouche. Or, il n’y a nul doubte que le prophete n’ait ici voulu magnifier la Parole de Dieu à fin qu’elle ait pleine majesté envers nous et que nous apprenions de regarder là toutes fois et quantes que nous voulons estre asseurez que Dieu sera nostre Sauveur jusques en la fin. Il est vray que le mot de loy et de jugement pourroit estre ici prins pour un decret de Dieu et pour son empire ; mais tant y a cependant que le prophete a ici voulu ramener les fideles à se fier en Dieu et en sa Parole. Comment donc est-ce que Dieu se monstrera fidele pour nous sauver ? C’est en nous manifestant son secret : car aussi, combien que Dieu nous secourust cent mille fois, si est-ce que cela ne nous servira rien et mesmes nous tournera en plus grande condamnation sinon que nous goustions sa bonté par sa Parole. Les incredules reçoivent beaucoup de benefices de Dieu, mais cependant ils n’ont nul goust de sa grace. Et voilà comment il faudra qu’ils rendent conte des biens qui leur ont esté elargiz, car ils les ont gourmandez vilainement, et les ont /454v°/ profanez quant et quant, et les ont usurpé comme des larrons. Or, donc notons que nous ne pourrons pas faire nostre profit de toutes les graces de Dieu sinon que sa Parole soit conjointe avec, qui est comme le vray sel pour donner goust et saveur à tous

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17 les biens que nous recevons de luy. Voilà donc pourquoy notamment le prophete, voulant ici consoler les fideles, les voulant exhorter à force et constance, notamment dit que Dieu publiera son decret, qu’il fera sortir son jugement. Et sans ceste cognoissance- là les hommes estans abrutiz pourroient estre secouruz de Dieu autant de fois qu’il en seroit besoin et cependant demoureroient tousjours en leur condamnation. Il faut donc, pour bien appliquer à nostre usage toutes les graces de Dieu, que nous aions ce bien, c’est à savoir que nous cognoissions que vraiement c’est luy qui besongne et qu’en cela il se monstre nostre Pere. Et voilà pourquoy il adjouste le jugement, qui emporte autant comme empire. Car Dieu a son sceptre spirituel par lequel il nous gouverne, c’est à savoir sa Parole. Et ce passage est encores bien à noter, non seulement pource que nous voions que sans ceste doctrine nous ne pourrions avoir nul accès à Dieu et que tout le bien qu’il nous veut faire periroit, mais aussi que nous cognoissions qu’il regne au milieu de nous et qu’il y a son siege toutes fois et quantes que sa Parole nous est preschée. C’est donc autant que si Dieu nous testifioit qu’il veut estre nostre roy et nostre prince et qu’il nous veut avoir souz sa protection et nous advoue pour son peuple. Voilà donc en somme ce que nous avons à retenir de ce passage. Or, d’autant plus devons-nous estre attentifz à ceste doctrine que nous sommes exhortez par icelle à tellement escouter la Parole par laquelle Dieu nous appele à soy que nous esperions en luy, que nous y aions tout nostre recours, l’invoquant en toutes nos necessitez. Et ainsi cognoissons que c’est un bien inestimable que la Parole de Dieu nous soit preschée, car sans cela nous sommes en dissipation, nous sommes comme povres brebis errantes et exposées en la gueule des loups, mais, quand nous avons ce tesmoignage de nostre Dieu par lequel il nous declare qu’il nous sera un bon pasteur et qu’il veut avoir son siege dressé entre nous, que par cela il veut que nous soions asseurez et que, si les princes terriens ont le soin de leurs sujets, par plus forte raison qu’il ne permettra point que nous soions mangez ni gourmandez /455r°/ par nos ennemis qu’il n’aille au devant et qu’il ne desploie sa vertu pour nous garentir, comme c’est l’office d’un vray prince. Voilà donc ce que nous avons à retenir sur ce passage. Et au reste cognoissons que tous ceux qui ne donnent lieu à la Parole de Dieu, qu’ils le rejettent et ne peuvent souffrir qu’il regne entre eux, comme aussi nostre Seigneur Jesus le reproche aux Juifz. Et de là nous pouvons recueillir qu’en la papauté il n’y a que confusion horrible et que le diable y a son vray empire ou sa tyrannie d’autant que la Parole de Dieu n’y est point receue. Et d’autant plus devons- nous priser la predication de l’Evangile quand nous savons que c’est le sceptre par lequel Dieu monstre qu’il veut estre nostre roy. Or, notamment il adjouste que cela est pour la clarté des peuples. En quoy il signifie que, jusques à ce qu’il soit apparu pour gouverner, qu’il n’y a que tenebres, voire obscurité de mort en nous. Il est vray que les incredules se pourront esjouir et, comme nous avons veu par ci devant, ils se pourront allumer du feu d’estoupes pour s’egaier et sauter comme s’ils avoient clarté pour se conduire. Mais, quoy qu’il en soit, nous sommes plongez en tenebres jusques à ce que Dieu se monstre prochain de nous par le moien de sa Parole et qu’il publie ce decret qu’il nous veut estre sauveur combien que nous soions perdus et desesperez en nous. Voilà donc en premier

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18 lieu ce que nous avons à observer, c’est à savoir que, jusques à ce que Dieu ait pitié de nous, il faut que nous soions forclos de toute esperance de vie et de salut et que nous ne sentions que confusion mortelle. Et si nous n’avons ce sentiment-là, si est-ce pourtant que la chose est telle à fin que nous apprenions de ne nous plaire pas, mais que toute nostre gloire soit en la pure misericorde de nostre Dieu. Au reste cognoissons que, quand il aura publié ce decret, c’est à dire que Dieu par sa Parole nous aura certifiez qu’il aura le soin de nous pour nous amener à la clarté de vie, que nous avons dequoy nous esjouir. Il est vray que nous ne laisserons pas d’estre assiegez de beaucoup de morts et puis d’avoir des solicitudes, des fascheries et mesmes des torments beaucoup ; mais tant y a que, si nous savons faire valoir ce decret qui nous est publié, que nous aurons tousjours quelque clarté pour nous esjouir, que nous sentirons une consolation telle qu’elle suffira pour adoucir toutes nos tristesses. Voilà /455v°/ donc en somme ce que nous avons à observer sur ce mot quand il est dit que le jugement, c’est à dire l’empire de Dieu et son sceptre, sera pour nous amener à la clarté en sorte que nous aurons tousjours de quoy nous fier en luy et attendre patiemment l’yssue de nos afflictions, sachant qu’elle sera bonne et heureuse. Or, il adjouste quant et quant que ce jugement-là sera mis en avant. Il est vray que le mot dont use le prophete signifie quelque fois en sa langue reposer. Et pourtant aucuns estiment qu’il est ici declaré que le jugement de Dieu se reposera. Or, cela seroit assès convenable pour exprimer que non seulement Dieu se declarera roy de tous ceux qui l’invoquent et ont leur esperance ferme en luy, mais qu’il fera sa residence avec eux et qu’il establira là son empire et y sera permanent en sorte qu’ils pourront esperer et en la vie et en la mort qu’ils ne seront jamais delaissez de luy.

Ceste doctrine est utile et seroit convenable, mais pource que ci dessus le prophete avoit dit que Dieu feroit sortir son salut, et que sa justice estoit prochaine, et que de rechef encores il a dit que sa Loy sortira, le vray sens et naturel est de dire que le jugement de Dieu sera monstré et qu’il manifestera que vraiement il gouverne les siens et en est le protecteur. Or, au reste notons que ceci n’a pas esté seulement dit pour les Juifz mais pour tout le monde, comme aussi le prophete adjouste que les bras de Dieu jugeront les peuples. Or, ceste façon de parler sembleroit dure de prime face, mais c’est pour monstrer que Dieu regnera à bon escient et avec vertu et effect, car les rois de ce monde auront seulement le tiltre et cependant n’auront en eux nulle vertu. Il est vray qu’ils auront de l’orgueil tant et plus, ils auront leurs folles entreprinses, ils s’efforceront assès et cuideront s’elever par dessus les nues, ils auront leurs cupiditez bouillantes qui les transporteront, mais cependant si seront-ils effeminez en leurs delices pour y estre abrutiz du tout tellement qu’on les peut nommer idoles plustost que princes. Mais il ne nous faut point mesurer Dieu selon que nous voions au monde, plustost il nous luy faut attribuer une puissance infinie. Quand donc Dieu parle ici de ses bras, c’est pour monstrer que, nonobstant qu’il nous renvoie à sa Parole, qu’il veut que nostre salut soit fondé sur icelle, que ce n’est pas pourtant à dire qu’il ait les bras croisez, et qu’il soit oisif, et qu’il n’ait /456r°/ pas le moien de nous secourir quand besoin sera, car il a ses bras, c’est à dire il monstrera sa puissance en sorte que nous serons asseurez nous

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19 appuiant sur luy pource qu’il surmontera tout ce qui est contraire à nostre salut. Voilà donc en somme ce que le prophete a entendu en ce passage. Or, il est vray qu’il ne faut point que Dieu desploie ses bras à l’advis des hommes. Et aussi il n’a point un corps qui ait des bras et des mains, car il est de nature spirituelle, et son essence est infinie et remplit le ciel et la terre, mais il faut que l’Escriture sainte beguaye ainsi à cause de nostre rudesse. D’autant donc que nous ne comprenons point Dieu tel qu’il est, il faut qu’il prenne la figure des hommes, et c’est à fin que nous puissions concevoir sa force et sa vertu par laquelle il nous veut delivrer et maintenir. Et c’est à ceste cause qu’il est ici dit que Dieu jugera les peuples par ses bras. Au reste ce mot de peuples en nombre pluriel monstre que la promesse n’a pas esté seulement pour les enfans d’Abraham et ceux qui estoient descendus de luy selon la chair, mais pour tout le monde. Et voilà comme nous voions que la doctrine d’Isaie nous appartient et qu’il nous en faut aujourd’huy faire nostre profit. Notons bien donc que, quand nous pourrons recevoir en pleine certitude de foy les promesses de Dieu, que nous sentirons que sa main et ses bras sont conjoints avec sa Parole. Et maintenant à fin que nous apprenions de tousjours nous renger à Dieu, encores qu’il vueille esprouver nostre foy et nostre patience pour un temps, il est dit que les peuples se fieront en luy, attendans son bras. Voici deux choses qui semblent estre de prime face diverses et toutesfois elles sont mises ensemble et s’accordent tresbien, c’est à savoir que Dieu a son bras estendu pour nous aider, et toutesfois qu’il nous faut esperer en luy. Or, l’esperance, dit saint Paul, n’a point de lieu sinon aux choses cachées, car ce que nous voions, ce que nous contemplons et ce que nous tenons à la main, nous ne l’esperons pas. Nous esperons donc ce qui nous est caché et ce que nous ne pouvons comprendre. Et comment cela s’accordera-il, que Dieu ait son bras estendu et cependant qu’il nous vueille nourrir en esperance ? Car, s’il a son bras estendu, sa vertu nous est visible et patente, nous cognoissons comme il est fort et robuste pour nous aider. Il n’est donc point besoin d’esperer en luy, ne d’avoir aucune attente. Or, en somme le prophete a voulu monstrer que le bras de Dieu est assès visible, mais non pas en l’apparence des hommes, car il nous faut recourir à ce qui a esté dit au paravant, c’est que Dieu tient sa justice retirée /456v°/ et son salut enclos pour voir si nous ne serons point empeschez de recourir à luy combien qu’il semble que nous n’y aions point d’accès. Voilà donc comme tousjours Dieu donne lieu à nostre esperance. Mais, quoy qu’il en soit, ce n’est pas à dire que nous ne sentions son bras. Et mesmes du temps qu’il semble que nous soions comme delaissez de luy, s’il n’avoit son bras estendu, que seroit- ce de nous ? Pourrions-nous subsister une seule minute ? Regardons un peu quels sont les efforts de Satan, quel ennemi c’est et combien il a de moiens pour nous accabler ? Nous serions donc perdus cent mille fois à chacune heure sinon que Dieu eust sa main estendue sur nous et qu’il nous secourust. Et puis, regardons nostre fragilité, que nous ne pourrions point marcher un pas sans defalir du tout. Et puis, quand il est question d’invoquer Dieu, comment le pourrons-nous faire sinon qu’il nous conduise par son Saint Esprit ? Dieu donc aura son bras estendu quand nous ne l’appercevrons pas, il ne laissera point de besongner d’une façon secrette et incomprehensible à nos sens ; mais

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