Techniques & Culture
Revue semestrielle d’anthropologie des techniques
70 | 2018
Matérialiser les désirs
Repenser les catégories de l’objet votif au Japon
Damien Kunik
Édition électronique
URL : https://journals.openedition.org/tc/10176 DOI : 10.4000/tc.10176
ISSN : 1952-420X Éditeur
Éditions de l’EHESS Édition imprimée
Date de publication : 30 octobre 2018 Pagination : 214-219
ISBN : 2-7132-2751-6 ISSN : 0248-6016 Référence électronique
Damien Kunik, « Repenser les catégories de l’objet votif au Japon », Techniques & Culture [En ligne], 70 | 2018, mis en ligne le 06 décembre 2018, consulté le 21 octobre 2021. URL : http://
journals.openedition.org/tc/10176 ; DOI : https://doi.org/10.4000/tc.10176
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SYNTHÈSE
article complet en accès libre : http://tc.revues.org/
Même observé par le seul prisme de la notion occidentale d’ex-voto, l’objet votif japonais n’a pas encore véritablement bénéficié d’une étude générale, formelle, typologique et historique, en langue française. Dans le contexte japonais qui ne reconnaît pas naturellement l’existence d’une telle catégorie d’artefacts, il n’existe pas plus d’étude anthropologique exhaustive des pratiques qui entourent des objets aux fonctions similaires à celles prêtées aux ex-voto occidentaux, tant la variété des artefacts japonais répond à des questionnements intellectuels et disciplinaires dif- férents. À la croisée des deux mondes cependant, l’« ex-voto japonais » s’est depuis le XIXe siècle incarné dans une petite liste d’objets qui reflète volontiers plusieurs des caractéristiques d’une notion polysémique. Nous pouvons notamment évoquer des plaquettes votives de bois connues sous le nom générique d’ema, ou alors des talismans de papier ofuda ou de tissu omamori acquis et collectionnés tant par les particuliers que par les musées, voire éventuellement quelques figu- rines populaires de papier mâché ou de terre cuite qui trônent en bonne place sur les étals des magasins de souvenirs des temples les plus visités par les touristes japonais et étrangers. Cette liste ne traduit pas pour autant la richesse des artefacts et des actes votifs dans l’Archipel et ne nous informe que très sommairement sur l’étendue de la question dans le Japon passé et présent.
Il nous paraît donc nécessaire d’offrir un panorama plus exhaustif des témoignages matériels d’une transaction entre l’homme et le divin et des enseignements qu’il est possible d’en tirer.
Retenons néanmoins que la très grande malléabilité de la notion d’objet votif nous permet de tirer avantage d’un concept somme toute assez flou pour proposer une réflexion nouvelle sur toute une série d’objets engagés dans des rituels au Japon. L’ex-voto est tout à la fois une offrande, la matérialisation d’une requête et le témoignage d’un remerciement. Toutes les offrandes n’ont pourtant pas de fonction votive. Rien n’unit non plus la requête et sa réalisation, deux actes distincts qui ne trouvent leur association que dans la foi à l’égard de la générosité divine dont l’acteur humain estime être le bénéficiaire. Remarquons aussi que l’objet votif japonais peut Damien Kunik
Repenser les catégories
de l’objet votif au Japon
1. Ema
Plaquettes votives, Sumiyoshi-taisha, Osaka, 2018
2. Lanterne offerte par l’institut de beauté Minami
Ce salon participe au financement du rituel funéraire aux peignes donné au sanctuaire Yasui Konpira-gû à Kyoto et obtient en échange le droit de faire figurer visiblement le nom de son établissement sur les offrandes votives qu’il dépose dans le sanctuaire. Le texte principal sur la partie centrale de la lanterne informe du nom du donateur. Les deux idéogrammes sur la partie supérieure indiquent qu’il s’agit d’une lanterne votive. L’idéogramme inscrit dans un cercle sur la partie droite atteste d’un don en argent.
Yasui Konpira-gû, Kyoto, 2015
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3. Tonneaux d’alcool déposés en offrande Sumiyoshi-taisha, Osaka, 2018
prendre aussi la forme d’une œuvre d’art, d’un objet de série transmuté, d’un objet médical, d’un objet muséal ou d’un objet publicitaire.
L’ex-voto est aussi porteur, pour l’observateur actuel, d’informations qui dépassent le cadre strict de la question religieuse. Dans le cas japonais, certains objets votifs anciens, notamment des artefacts associés au monde de la mer et de la navigation, intéressent aujourd’hui plus volon- tiers les historiens et les anthropologues pour les informations techniques qu’ils contiennent avec un très haut degré de précision que pour ce qu’ils nous apprennent des pratiques religieuses de l’Archipel. Parce que le Japon s’est très longtemps désintéressé de son histoire maritime malgré les bénéfices économiques qu’il en a tirés et parce que cette histoire n’a pas été couchée sur le papier, il ne reste plus aujourd’hui de ces savoirs que des objets, votifs notamment, qui sont les derniers témoins de connaissances oubliées.
Il s’agit désormais de redécouvrir la richesse des témoins matériels d’une transaction humain-divin dans le contexte japonais et de discuter les limites des tentatives typologiques menées jusqu’ici. Par ailleurs, il est possible d’envisager la question générale selon deux pers- pectives supplémentaires. Premièrement, il est particulièrement utile de distinguer la nature individuelle ou collective des pratiques votives. À dessein, délaissant pour un temps la question des objets eux-mêmes, nous présenterons les enquêtes menées sur certains rituels funéraires
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collectifs dédiés aux objets. Ces rituels sont régulièrement pratiqués dans les temples et sanc- tuaires japonais. Nous proposons ainsi de repenser quelques événements du calendrier religieux japonais, des cérémonies funéraires aux aiguilles à coudre ou aux pinceaux notamment, pour déceler dans quelle mesure ceux-ci, qui reflètent les fondements animistes de la religiosité populaire, sont également porteurs d’une dimension votive souvent insoupçonnée.
Il nous paraît enfin utile de prendre en compte une série d’artefacts que nous définirons alors comme des « objets-catalyseurs ». C’est notamment le cas des stèles marquant les lieux rituels ou les troncs recueillant les offrandes d’argent. Ces objets ne sont pas des objets votifs à proprement parler mais, placés au centre du rituel et accompagnés de nombreux artefacts ponctuellement mis à contribution, ils catalysent la transaction votive avec le divin, impossible sans leur présence. Ces objets-catalyseurs doivent attirer notre attention puisqu’ils matérialisent la relation des univers terrestres et spirituels et garantissent la performativité de l’acte sans pour autant représenter ou incarner une puissance spirituelle comme le font les reliques ou les images de culte occidentales.
De stèles en aiguilles et d’objets de collection en objets techniques, c’est bien toute la chaîne opératoire diachronique et synchronique de la pratique votive qui doit être repensée pour offrir un panorama plus satisfaisant des contrées encore inexplorées de l’objet votif japonais.
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En ligne
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Iconographie
Image d’ouverture. Statuettes représentant Jizô Bosatsu, tout à la fois objets votifs quand ils sont acquis pour demander un enfant et offrandes mémorielles quand ils
sont acquis en mémoire d’un enfant mort en couche ou avorté, Tennô-ji, Osaka, 2018. © D. Kunik.
1 à 3. © D. Kunik.
L’auteur
Damien Kunik licencié LLCE Japon de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, doté d’un master spécialisé pluridisciplinaire en études est-asiatiques à l’université de Genève et d’un doctorat en études japonaises obtenu en 2016 à l’université de Genève pour une thèse intitulée « L’Art et la Matière : Nationalisme culturel et patri- moine folklorique dans le Japon du XXe siècle », s’intéresse, suite à une première formation en histoire des sciences et des idées du Japon moderne, depuis son post-doctorat au Musée national d’ethnologie ( Japon), aux questions d’anthropologie des techniques.
Pour citer l’article
Kunik, D. 2018 « Repenser les catégories de l’objet votif au Japon », Techniques&Culture 70 « Matérialiser les désirs.
Techniques votives », p. 214-219.