L’image du savoir
E
n septembre 1922, Freud proposa aux psychanalystes, réunis en congrès à Berlin, un concours doté d’un prix au montant non négligeable. Le thème retenu était : « Rapport de la technique analytique avec la théorie analytique. Doit être examiné dans quelle mesure la technique a influencé la théorie et jusqu’à quel point à l’heure actuelle, l’une ou l’autre se gêne mutuellement »1.Freud ne rencontra aucun écho. Toutefois, indépendamment du concours, Rank et Ferenzi publient en 1924 un ouvrage inti- tulé :Perspectives de la psychanalyse. Sur l’indépendance de la théorie et de la pratique. Il en résulta une crise dont la commu- nauté des analystes est coutumière.
Ce n’est pas notre propos, dans cet article, de comparer psycha- nalyse et management, ni de proposer une étude sur la confluence et l’interpénétration de ces deux domaines, encore qu’il y aurait énormément à faire sur ce sujet. Au moment où de nombreux sui- cides de salariés traduisent le mal-être de l’entreprise, nous pen- sons aux perspectives ouvertes, un temps, par la psychothérapie institutionnelle sur le fonctionnement des organisations et son potentiel d’amélioration.
1. Psychanalystes, qu’avons-nous fait de la psychanalyse ?, Anne Millet, Éditions du Seuil, 2010.
Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur archives-rfg.revuesonline.com
Ce dont il est question, c’est du rapport entre la théorie et la pratique. Il suffit de remplacer les termes « analytique » par
« managerial » dans la proposition de Freud, pour voir comment elle est appli- cable à la gestion. On peut s’interroger, en cette période de crise des marchés et des organisations, sur l’existence d’une gêne réciproque de la pratique et de la théorie.
Pour dire les choses simplement, l’homme dans l’entreprise, le salarié, sa complexité et les liens qu’il noue et dénoue sur son lieu de travail, ne sont-ils pas souvent considé- rés comme un obstacle au développement du raisonnement théorique ?
Faut-il rappeler que l’objet des disciplines de management est l’action ? Avec ses impératifs de temps, son périmètre et ses possibilités limitées. Cela suppose forcé- ment des erreurs, des retours en arrière.
Une démarche parfois tâtonnante qui n’est malheureusement pas jugée intéressante par la recherche.
Le discours scientifique s’efforce, lui, d’ap- préhender l’essence des choses telles
qu’elles apparaissent après coup. Son temps n’est pas le même. L’expert est en quête du statut de science dure pour la gestion. Un luxe inouï qui lui permet de ne pas avoir à intervenir. Dans l’effort d’optimisation qui est le sien, il prend le risque d’éliminer ce qui ne peut pas être mesuré. Il ne construit pas qu’un savoir, il construit aussi l’image d’un savoir. Sa volonté de puissance rejoint, parfois malgré lui, la volonté de maîtrise du patron mégalomane, supposé pour sa part tout décider et tout connaître, y compris l’avenir. Dans les deux cas, il y a de l’illu- sion : la croyance que les errements de la réalité peuvent être dissipés par le savoir, que celui-ci soit produit par un seul homme ou par la science.
Nous sommes bien obligés de constater que la crise aussi bien économique que morale, au sein d’un grand nombre d’entreprises, ne régresse pas au fur et à mesure que pro- gresse ce savoir dit « scientifique ». N’est-ce pas un signal ? N’y a-t-il pas moyen de faire en sorte que théorie et pratique ne soient pas condamnées à « se gêner mutuellement » ? 8 Revue française de gestion – N° 216/2011
7 Éditorial – Jean-Marie Doublet 11 Ont contribué à ce numéro
15 Les projets n’engagent que ceux qui y croient ! Une étude longitudinale des projets, performances et compétences
Jean Pralong
33 Différences culturelles et performance des firmes multinationales.
La distance culturelle revisitée par le concept de proximité organisationnelle et professionnelle
Michaël Viegas Pires
45 Innovation et développement de capacités organisationnelles.
Le secteur bancaire luxembourgeois
Pierre-Jean Barlatier, Mathieu Lambert, Anne Rousseau
Dossier – La recherche responsable Sous la direction de Isabelle Royer avec le soutien exceptionnel de Michelle Bergadaà
65 La responsabilité des chercheurs en gestion Isabelle Royer
75 Toutes les recherches doivent-elles être menées ? Performativité, surpâturage et responsabilité du chercheur en finance
Hélène Delacour, Jessica Fouilloux, Sébastien Liarte
93 La responsabilité de l’enseignant-chercheur dans la formation des ingénieurs financiers
Philippe Gillet, Henri Zimnovitch
111 Étudier l’ethnique. La construction de la responsabilité des chercheurs face à un sujet sensible
Amina Béji-Bécheur, Maud Herbert, Nil Özça˘glar-Toulouse numéro 216 août-septembre 2011
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129 De Candide à Zarathoustra. Les transformations de l’engagement du chercheur au cours d’une recherche ethnographique
Isabelle Corbett-Etchevers
145 La responsabilité pénale du chercheur en sciences de gestion Anne-Sophie Courtier, Bernard Leca
161 Summary
165 Note aux auteurs
10 Revue française de gestion – N° 216/2011
Pierre-Jean BARLATIERest chercheur au Centre de recherche public Henri Tudor à Luxembourg. Il est titulaire d’un doctorat en sciences de gestion de l’Université de Nice-Sophia Antipolis et a été « Marie Curie Fellow » à la Copenhagen Business School. Ses thèmes de recherche compren- nent le management stratégique des réseaux et communautés de pratique, la gestion des connaissances et de l’innovation.
Amina BÉJI-BÉCHEUR est professeur des universités en sciences de gestion au sein de l’Institut de recherche en gestion (IRG) à l’Université Paris Est. Ses travaux portent sur la compréhension de la diffusion de l’innovation comme construction et renouvellement des marchés. Au travers du projet ANR Ethnos, elle s’interroge sur le développement et l’institutionnalisation du marché ethnique et sur le rôle du marketing et du chercheur dans ce processus.
Anne-Sophie COURTIER est profes- seur associé en droit à Rouen Business School et membre du Centre de recherche individu-justice-entreprise (CRIJE) de l’Université de Rouen. Ses recherches por- tent sur la didactique du droit, en particulier la comparaison franco-américaine des enseignements juridiques. Son autre centre d’intérêt concerne le statut des entrepre- neurs en droit français.
Isabelle CORBETT-ETCHEVERS est maître de conférences en gestion des res- sources humaines à l’IAE de l’Université
de Grenoble et membre du CERAG. Elle a réalisé une thèse en sciences de gestion à l’École centrale de Paris. Ses recherches sont consacrées aux dispositifs de gestion des connaissances et de l’expertise, en se fondant sur des méthodologies narratives.
Elle a une expérience professionnelle dans les domaines de la gestion de la mobilité internationale, du management interculturel et du journalisme.
Hélène DELACOUR est maître de conférences à l’Université de Nancy 2 et membre du CEREFIGE. Ses recherches portent sur l’innovation et le changement institutionnel, principalement dans les industries culturelles.
Jessica FOUILLOUX est maître de conférences à l’IAE de Rennes et membre du CREM (Centre de recherche en économie et management – UMR CNRS 6211). Ses recherches portent sur les marchés finan- ciers, les taux d’intérêt et la finance carbone.
Philippe GILLET est maître de confé- rences en sciences de gestion à l’Université Paris-Sud où il dirige le master I « Sciences de gestion ». Il enseigne essentiellement la finance et plus spécifiquement la finance de marché. Ses recherches ont pour objet l’efficience des marchés financiers (L’effi- cience des marchés financiers,Economica), la mesure de performance des fonds d’in- vestissement et la gestion de portefeuille. Il est membre du laboratoire PESOR.
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Maud HERBERT est maître de confé- rences à l’Université Lille Nord de France – IMMD (Institut du marketing et du mana- gement de la distribution). Ses activités de recherche portent sur l’incidence des choix méthodologiques et sur les comportements de réponse des populations étudiées, en par- ticulier les minorités. À ce titre, elle a fait partie de l’équipe ANR Ethnos.
Mathieu LAMBERT, diplômé en psy- chologie différentielle à l’Université Nancy 2 a été consultant dans un cabinet d’études de marché luxembourgeois spé- cialisé dans les approches qualitatives. Il a ensuite intégré le CRP Henri Tudor en tant qu’ingénieur R&D, travaillant notamment à l’élaboration d’une méthode permettant d’accompagner les administrations pu - bliques luxembourgeoises dans la mise en place de leurs changements organisation- nels. Dans ce cadre, il s’est particulière- ment intéressé aux capacités dynamiques et au dévelop pement des capacités organi- sationnelles. Depuis 2010, il est consul- tant indépendant en gestion de patrimoine.
Bernard LECA est ancien élève de l’É- cole nationale de la magistrature et profes- seur associé en stratégie et théorie des orga- nisations à Rouen Business School. Ses recherches portent sur les processus institu- tionnels et la manière dont les acteurs peu- vent initier et mettre en œuvre des change- ments institutionnels.
Sébastien LIARTEest professeur des Uni- versités à l’ISAM-IAE de l’Université Nancy 2. Ses recherches menées au sein du Centre européen de recherche en économie financière et gestion des entreprises (Cerefige
– EA 3942) portent essentiellement sur les questions de dynamique concurrentielle et de relations interentreprises. Parallèlement, il est médiateur de l’Association internationale de management stratégique (AIMS) en ce qui concerne les questions de déontologie.
Nil ÖZÇAGLAR-TOULOUSE est pro- fesseur des universités en sciences de ges- tion à l’Université Lille Nord de France – IMMD (Institut du marketing et du mana- gement de la distribution). Ses travaux de recherche portent sur les pratiques de consommation responsable ou ethnique et le développement de marchés alternatifs.
Elle a publié sur ces sujets de nombreux chapitres d’ouvrage, ouvrage et articles, dans des revues internationales, anglo- phones et francophones. Elle a initié et coordonné le projet ANR jeunes chercheurs Ethnos. Avec Amina Béji-Bécheur, elle codirige un ouvrage intitulé Fabrique de l’ethnicité à paraître en 2012 chez EMS.
Jean PRALONGest psychologue du tra- vail, docteur en sciences de gestion et pro- fesseur assistant de GRH à Rouen Business School. Il est titulaire de la chaire « Nou- velles carrières » à Rouen Business School/
Air France/LVMH. Ses travaux portent sur les comportements au travail et les formes de carrières. Il s’intéresse autant aux nou- velles attentes des salariés envers leurs car- rières qu’aux nouvelles pratiques de mana- gement ou attentes des entreprises. Ses recherches l’ont conduit à étudier les trajec- toires de populations atypiques comme la génération « Y » ou les artistes visuels. Il a été auparavant consultant en gestion des car- rières, responsable dans un cabinet de conseil en GRH et responsable du dévelop- 12 Revue française de gestion – N° 216/2011
pement des ressources humaines dans une entreprise de travail temporaire.
Anne ROUSSEAU est professeur à l’Université de Louvain (Belgique) où elle enseigne le management humain des orga- nisations, la gestion de l’innovation et du changement organisationnel. Elle dirige, au Centre de recherche public Henri Tudor de Luxembourg, une équipe R&D dont les axes de recherche sont la gestion straté- gique de l’innovation, les organisations innovantes ainsi que les conditions et impli- cations socio-organisationnelles de l’inno- vation. Elle s’intéresse tout particulière- ment aux questions relatives à l’innovation responsable et à la gestion des organisations basées sur les projets et programmes.
Isabelle ROYERest professeur de straté- gie et management à l’IAE Lyon, Univer- sité Jean Moulin Lyon 3, où elle anime le groupe « Stratégie » du centre de recherche Magellan. Ses recherches concernent la décision et l’innovation. Elle porte un grand intérêt aux méthodologies de recherche
aussi bien qualitatives que quantitatives et anime depuis 2006 le groupe Méthodologie de l’AIMS.
Michaël VIEGAS PIRESest professeur permanent à l’ESC Bretagne-Brest. Ses recherches s’inscrivent dans le champ du management stratégique international et portent sur la relation entre cultures (natio- nale, organisationnelle, professionnelle) et performance, dans différents contextes : firmes multinationales, fusions acquisitions transfrontalières, etc.
Henri ZIMNOVITCHest professeur des universités en sciences de gestion à l’Uni- versité Paris-Sud où il dirige le master
« Comptabilité contrôle audit ». Il est membre du laboratoire PESOR. Avant d’en- trer dans l’université, il a dirigé pendant quinze ans une moyenne entreprise. Ses recherches portent essentiellement sur l’histoire de la comptabilité. Il vient de co- diriger Histoire des entreprises du trans- port. Évolutions comptables et managé- riales (L’Harmattan, 2010).
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