Espaces vectoriels d’endomorphismes nilpotents
Dans tout le sujet, on considère des R-espaces vectoriels de dimension finie. Soit E un tel espace vectoriel etu un endomorphisme deE. On dit queuest nilpotent lorsqu’il existe un entier p Ø 0 tel que up = 0; le plus petit de ces entiers est alors noté ‹(u) et appelé nilindice de u, et l’on remarquera qu’alors uk = 0 pour tout entier k Ø ‹(u). On rappelle que u0 = idE. L’ensemble des endomorphismes nilpotents deE est noté N(E).
Un sous-espace vectorielV de L(E)est ditnilpotent lorsque tous ses éléments sont nilpotents, autrement dit lorsqueV µN(E).
Une matrice triangulaire supérieure est ditestricte lorsque tous ses coefficients diagonaux sont nuls. On note T++n (R) l’ensemble des matrices triangulaires supé- rieures strictes deMn(R).
L’objectif du problème est d’établir le théorème suivant, démontré par Murray Gerstenhaber en 1958 :
Théorème de Gerstenhaber
Soit E un R-espace vectoriel de dimension n > 0, et V un sous-espace vectoriel nilpotent de L(E). Alors, dimV Æ n(n≠1)2 · Si en outre dimV = n(n≠1)2 alors il existe une base deE dans laquelle tout élément deV est représenté par une matrice triangulaire supérieure stricte.
Les trois premières parties du sujet sont largement indépendantes les unes des autres. La partie I est constituée de généralités sur les endomorphismes nilpotents.
Dans la partie II, on met en évidence un mode de représentation des endomorphismes de rang1d’un espace euclidien. Dans la partie III, on établit deux résultats généraux sur les sous-espaces vectoriels nilpotents : une identité sur les traces (lemme A), et une condition suffisante pour que les éléments d’un sous-espace nilpotent non nul possèdent un vecteur propre commun (lemmeB). Dans l’ultime partie IV, les résul- tats des parties précédentes sont combinés pour établir le théorème de Gerstenhaber par récurrence sur la dimension de l’espaceE.
I Généralités sur les endomorphismes nilpotents
Dans toute cette partie, on fixe un espace vectoriel réel E de dimensionn >0.
1. SoituœN(E). Montrer que truk = 0 pour toutkœNú.
2. On fixe une base B de E. On note NB l’ensemble des endomorphismes deE dont la matrice dansBest triangulaire supérieure stricte. Justifier queNB est un sous-espace vectoriel nilpotent deL(E) et que sa dimension vaut n(n≠1)2 · 3. SoitB une base deE. Montrer que
{‹(u)|uœNB}={‹(u)|uœN(E)}= [[1, n]].
4. SoituœL(E). On se donne deux vecteursx ety deE, ainsi que deux entiers p Ø q Ø 1 tels que up(x) = uq(y) = 0 et up≠1(x) ”= 0. Montrer que la famille (x, u(x), . . . , up≠1(x)) est libre, et que si (up≠1(x), uq≠1(y)) est libre alors(x, u(x), . . . , up≠1(x), y, u(y), . . . , uq≠1(y))est libre.
5. SoituœN(E), de nilindicep. Déduire de la question précédente que sipØn≠1 etpØ2 alorsImup≠1= ImuflKeru etImup≠1 est de dimension 1.
II Endomorphismes de rang 1 d’un espace euclidien
On considère ici un espace vectoriel euclidien !E,(≠ |≠)". Étant donné aœE etxœE, on notera a¢xl’application de E dans lui-même définie par :
’zœE, (a¢x)(z) = (a|z).x
6. On fixex œE\ {0}. Montrer que l’applicationaœE ‘æa¢x est linéaire et constitue une bijection deE sur{uœL(E) : ImuµVect(x)}.
7. SoitaœE etxœE\ {0}. Montrer quetr(a¢x) = (a|x).
III Deux lemmes
On considère ici un R-espace vectoriel E de dimension n > 0. Soit V un sous- espace vectoriel nilpotent deL(E) contenant un élément non nul. On note
p:= max
uœV ‹(u),
appelénilindice générique de V (cet entier est bien défini grâce à la question 3).
On notera que pØ2.
On introduit le sous-ensemble V• de E formé des vecteurs appartenant à au moins un des ensemblesImup≠1 pouru dansV; on introduit de plus le sous-espace vectoriel engendré
K(V) := Vect(V•).
Enfin, étant donné xœE, on pose
Vx:={v(x)|vœV}.
L’objectif de cette partie est d’établir les deux résultats suivants :
Lemme A.Soit uet v dansV. Alorstr(ukv) = 0 pour tout entier naturelk. Lemme B.Soitx dansV•\ {0}. SiK(V)µVect(x) +Vx, alorsv(x) = 0pour tout v dansV.
Dans les questions 8 à 11, on se donne deux éléments arbitraires u etv deV.
8. Soit k œ Nú. Montrer qu’il existe une unique famille (f0(k), . . . , fk(k)) d’endo- morphismes deE telle que
’tœR, (u+tv)k=ÿk
i=0
tifi(k).
Montrer en particulier quef0(k)=uk etf1(k) =kq≠1
i=0uivuk≠1≠i. 9. Montrer quepq≠1
i=0uivup≠1≠i = 0.
10. Étant donné k œ N, donner une expression simplifiée de tr(f1(k+1)), et en déduire la validité du lemmeA.
11. Soit y œ E. Démontrer que f1(p≠1)(y) œ K(V). À l’aide d’une relation entre u(f1(p≠1)(y))etv(up≠1(y)), en déduire quev(x)œu(K(V))pour toutx œ Imup≠1. 12. Soit x œ V• \ {0} tel que K(V) µ Vect(x) +Vx. On choisit u œ V tel que
xœImup≠1.
Étant donné y œ K(V), montrer que pour tout kœN il existe yk œK(V) et
⁄k œR tels que y=⁄kx+uk(yk). En déduire queK(V) µVect(x) puis que v(x) = 0 pour toutvœV.
IV Démonstration du théorème de Gerstenhaber
Dans cette ultime partie, nous démontrons le théorème de Gerstenhaber par récurrence sur l’entiern. Le casn= 1 est immédiat et nous le considérerons comme acquis. On se donne donc un entier naturel n Ø 2 et on suppose que pour tout espace vectoriel réel EÕ de dimension n≠1 et tout sous-espace vectoriel nilpotent
VÕ de L(EÕ), on a dimVÕ Æ (n≠1)(n2 ≠2), et si en outre dimVÕ = (n≠1)(n2 ≠2) alors il existe une base deEÕdans laquelle tout élément deVÕest représenté par une matrice triangulaire supérieure stricte.
On fixe un espace vectoriel réel E de dimension n, ainsi qu’un sous-espace vec- toriel nilpotentV de L(E). On munitE d’un produit scalaire(≠|≠), ce qui en fait un espace euclidien.
On considère, dans un premier temps, un vecteur arbitraire x de E \ {0}. On pose,
H := Vect(x)‹, Vx:={v(x)|vœV} et W :={vœV : v(x) = 0}. On notefi la projection orthogonale de E surH. PouruœW, on noteu l’endomor- phisme deH défini par
’zœH, u(z) =fi(u(z)).
On considère enfin les ensembles
V :={u|uœW} et Z :={uœW : u= 0}.
13. Montrer que Vx,W, V et Z sont des sous-espaces vectoriels respectifs de E, V,L(H) etV.
14. Montrer que
dimV = dim(Vx) + dimZ+ dimV.
15. Montrer qu’il existe un sous-espace vectorielL de E tel que Z =)a¢x|aœL* et dimL= dimZ, et montrer qu’alors xœL‹.
16. En considérant u et a¢x pour u œ V et a œ L, déduire du lemme A que Vx µ L‹, et que plus généralement uk(x) œ L‹ pour tout k œ N et tout uœV.
17. Justifier que⁄x ”œVx pour tout ⁄œ Rú, et déduire alors des deux questions précédentes que
dimVx+ dimLÆn≠1.
18. Soit uœW. Montrer que (u)k(z) =fi(uk(z)) pour toutkœN et tout zœH.
En déduire queV est un sous-espace vectoriel nilpotent deL(H).
19. Démontrer que
dimV Æ n(n≠1)
2 ·
Dans toute la suite du problème, on suppose que dimV = n(n2≠1)·
20. Démontrer que
dimV = (n≠1)(n≠2)
2 , dim(Vect(x)üVx) + dimL=n et
L‹= Vect(x)üVx.
En déduire queVect(x)üVx contient vk(x) pour toutvœV et tout kœN.
21. En appliquant l’hypothèse de récurrence, montrer que le nilindice générique de V est supérieur ou égal à n≠1, et que si en outreVx={0} alors il existe une base deE dans laquelle tout élément deV est représenté par une matrice triangulaire supérieure stricte.
Compte tenu du résultat de la question 21, il ne nous reste plus qu’à établir que l’on peut choisir le vecteur xde telle sorte que Vx={0}.
On choisitxdansV•\{0}(l’ensembleV• a été défini dans la partie III). On note ple nilindice générique deV, et l’on fixeuœV tel quexœImup≠1. On rappelle que pØn≠1d’après la question 21.
22. Soit vœV tel que v(x)”= 0. Montrer queImvp≠1 µVect(x)üVx.On pourra utiliser les résultats des questions 5 et 20.
23. On suppose qu’il existev0dansV tel quev0(x)”= 0. SoitvœV. En considérant v+tv0 pourt réel, montrer queImvp≠1 µVect(x)üVx.
24. Conclure.
Fin du problème