COLLECTION
«LES MERVEILLES DE L'ALSACE»
R. REDSLOB SCHMITT J.
H. ULRICH
CHATEAUX DES VOSGES
Leur passé, leur état actuel, leur reconstitution par l'image
EDITION DES DERNIÈRES NOUVELLES 1960
LE PRÉSENT OUVRAGE A ÉTÉ ACHEVÉ D'IMPRIMER SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE DES DERNIÈRES NOUVELLES DE STRASBOURG, LE DIX NOVEMBRE MIL NEUF CENT SOIXANTE.
IL EN A ÉTÉ TIRÉ:
300 EXEMPLAIRES RELIÉS, DOS ET COINS CUIR, NUMÉROTÉS DE 1 A 300 ET 40 EXEMPLAIRES SPÉCIAUX
NUMÉROTÉS DE I A XL, ET 3.660 EXEMPLAIRES RELIÉS SOUS CARTON
Dépôt légal 6121-60 - NI d'éditeur 152
Nous avons des châteaux prestigieux dans nos montagnes. Nous en avons partout. Campés sur un sommet auquel n'accède plus qu'un sen- tier , ou perdus dans la profondeur des forêts, ils sont à l'abri du monde et de ses bruits. Devant leurs tours, le temps arrête ses vagues mugis- santes. Une grande paix plane dans leurs ruines.
Il n'y règne plus que le souvenir.
N'est-ce pas un privilège que de pouvoir monter vers un de ces manoirs pour y reposer l'esprit en écoutant, sous le tilleul de la cour ou depuis la margelle du puits, le grand silence et les voix de mystère qui en émanent. Depuis un banc de pierre, taillé dans la niche d'une fenêtre ogivale, on laisse planer le regard sur les cimes des arbres centenaires qui s'inclinent en murmu- rant des mélodies dont les dentelles s'enroulent autour des murailles comme du lierre.
Allez dans ces châteaux, remontez le pont- levis derrière vous, et vous retrouverez dans ces murs où se recueillent les siècles, l'apaisement et la sérénité de l'âme.
Robert Redslob
La vie et le sommeil de nos ruines L'intérêt et l'attachement que témoignent tant d'amis de nos forêts vosgiennes à ces vénérables restes de temps révolus que sont les ruines des châteaux forts médiévaux, ont pris peu à peu une expression de réelle inquiétude.
Au cours des siècles qui ont suivi la fin de leur vie historique agitée, nos châteaux féodaux se sont harmonieusement intégrés au paysage, fondus dans la nature environnante. Roches in- formes ou pierres taillées par l'homme, antres creusés par l'érosion ou murailles ajourées d'ogives, la mousse couvre les unes comme les autres. Les bourrasques, le gel et nombre d'agents destructeurs (hélas trop souvent humains) les gri- gnotent sans relâche. Une symbiose presque parfaite s'est installée entre les forces de la nature et les vestiges de l'œuvre humaine. La végétation envahissante, effaçant le souvenir de l'homme, apporte un élément nouveau, une part de grandeur à la forteresse déchue, la tempère de douceur, de sensibilité. Hêtre, pin, chêne ou tilleul centenaires semblent nés de la même matière que le rempart où s'enfoncent leurs racines.
Pourrions-nous imaginer nos forêts vosgiennes sans leurs ruines, ou voir celles-ci perchées toutes nues sur la montagne dépourvue de verdure et d'arbres majestueux ?
Bercées par les rythmes des saisons, nos ruines dorment un sommeil chargé de mystères, un sommeil qui n'a rien de répa- rateur, et qui sera mortel pour beaucoup d'entre elles...
Cet état d'oubli et d'abandon s'explique en partie par les ten- dances de notre temps. L'intérêt ou le respect des vestiges du passé ne font pas a priori défaut, car lorsqu'un site, un monument sont facilement accessibles, la foule dominicale les envahit.
L'évolution des esprits tend, certes, vers l'avenir. Mais ces orientations aboutissent à des spécialisations rigides, aux sec- teurs restreints. Au détriment d'un vrai humanisme la vue se ferme sur des ensembles indissociables, par lesquels pourtant vivent non seulement les créatures, mais des choses apparem- ment aussi inanimées qu'une ruine médiévale.
Car elles vivent, nos ruines, une vie cachée, décantée, plus pure peut-être qu'à l'époque où, selon Victor Hugo,
« le Burg, plein de chansons, de huées, se dresse inaccessible au milieu des nuées »,
l'époque où, toutes neuves, elles voulaient être de farouches repaires défensifs, incapables hélas, de se défendre contre la luxure et les intrigues fratricides.
Toutes mortes et déchues qu'elles paraissent, elles vivent, dans la solitude de nos forêts, le rêve des grandes nuits hantées de richesses que notre imagination ne sait plus réaliser, que notre esprit ne tient plus à comprendre. Dans leurs carcasses de pierre, comment distinguer, aujourd'hui, la demeure d'un che- valier-brigand, tel un Rainhart de Frundsperg ou un sire de Schœneck, de celle de seigneurs épris de la civilisation de leur temps, qui avaient fait de leur château un foyer de rayonnement culturel, comme nous en offre un illustre exemple la famille des Landsberg, au 12 siècle, en sa plus noble figure: Herrade, ab- besse de Hohenbourg-Ste-Odile.
On tendait à chercher jusqu'ici, dans nos châteaux forts, leurs côtés militaires, héroïques et surtout tyranniques. Les ruines que la haine et la vengeance de ceux qui ont souffert nous ont laissées, témoignent, bien sûr, de la victoire d'une certaine liberté sur un passé qu'on croit toujours révolu. Mais avons-nous le droit de négliger des vestiges qui nous disent avec
force la hardiesse des conceptions, l'extraordinaire travail arti- sanal, les talents artistiques de nos anciens, à propos desquels Victor Hugo, — encore lui — disait : « Nous, Nations rive- raines du Rhin, nous venons d'eux, ils sont nos pères ? »
N'était-ce pas le Burg, qui tel un musée ou un sanctuaire, gardait les trésors représentatifs d'une période essentielle de notre devenir occidental ? Qu'on ne l'oublie pas : les géants qui élevèrent nos Burgs, sont sortis de la même école que les bâtis- seurs des cathédrales. Ici l'art sacré ne peut être dissocié de l'art profane et nous entourons d'une même admiration un vitrail, une sculpture, une pièce d'orfèvrerie ou d'ameublement.
Mais la fureur de détruire, encore hésitante devant le sanctuaire, ne fut guère respectueuse de nos châteaux, dont les richesses mobilières ou décoratives furent dilapidées et anéanties, même pas toujours, comme on pourrait penser, par férocité guerrière, ou par le feu du ciel, mais par la plus élémentaire et ignorante bêtise qui fut, par exemple, celle d'un propriétaire intérimaire du château d'Andlau, le seul resté intact jusqu'en 1806, date où ce monsieur se mit à déposer systématiquement, pour les vendre, tuiles, charpentes, escaliers, installations, ameublements, pierres de taille, jusqu'à ce que l'administration jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Nous sommes, en Alsace, absolument privilégiés quant au nombre et à la densité des ruines médiévales. Elles s'égrènent sur une ligne continue de la frontière du Palatinat au Sundgau.
J'en ai dressé une carte d'ensemble, marquant d'un point chaque ruine. Elles ne suivent pas la ligne sommitale de la crête principale, mais occupent toujours, comme l'avaient fait les spécula et les castels romains, des points dominant un passage est-ouest, de façon que ce passage pouvait être rapide- ment interdit, tout en gardant le contact avec les ressources du fief.
S'il y a, par exception, quelques châteaux perchés près des sommets des Hautes-Vosges : Herrenfluh à 855 m, Hohnack à
920 m, Freundstein à 948 m, qui servaient de refuges ou à la défense des cols, la plupart ont choisi les mamelons sub- vosgiens, des crêtes secondaires et même le mi-chemin d'une pente à l'entrée d'une vallée.
Nous comptons, sauf erreur, comme monuments encore debout, dans le Bas-Rhin 49 ruines, dans le Haut-Rhin 39, en Moselle 33, au total 121 ruines médiévales, du Hohenbourg dans les Basses-Vosges du Nord au Landskron à la frontière suisse. Il y avait eu, en réalité, avec les châteaux de la plaine et ceux de l'Elsgau (Territoire de Belfort) quelque chose comme 250 à 300 demeures féodales fortifiées à la fin du 14 siècle.
Nous pouvons envisager l'époque, sinon les dates précises de leur construction, d'après les données historiques générales, les archives (1) enfin d'après les matériaux et le style archi- tectural.
Admettons des origines probablement franques de ces « châ- teaux forts de paysans libres » (Bauernburgen), construits sur les hauteurs pour se défendre contre les invasions hongroises au cours des 9 et 10e siècles. Avant l'an 1000 il n' y a que peu de mentions de ces châteaux : le Wasenbourg est cité au 8e siècle, le Rothenbourg, près Philipsbourg en Moselle, existe en 912, le Wangenbourg en 880, Dabo en 890, Morimont (Castrum Mors- perg) dans le Sundgau en 797, et l'Isenbourg, le plus ancien, aurait été offert par Dagobert II à l'évêque Arbogast en 656.
De ces castels rien n'est resté. Ils furent sans doute des cons- tructions en bois sur des bases en pierre, pris peut-être, dans l'exemple du Wasenbourg, au castel ou au temple romains.
Remarquons qu'il serait erroné de voir les mêmes raisons dans la présence des châteaux forts du Moyen Age que dans celle des castels et spécula romains. Il nous suffit de dire que
(1) Voir l'excellente étude inédite de mise au point par F. RAPP, 1949 :
« Recherches sur les Châteaux forts alsaciens », qui nous a servi de guide pour une grande partie de ce texte.
ces raisons, historiques, politiques et stratégiques étaient tota- lement différentes.
L'Alsace faisant partie de l'empire germanique, le roi seul avait le droit d'élever un château. Il pouvait donner ce droit à un vassal. Mais dès le 11 siècle, aussi bien les comtes, que les abbayes et les évêchés usurpaient ce droit, et souvent sur terrain d'autrui. Ces usurpations devenaient courantes aux 13 et 14 siècles.
Le morcellement politique consécutif à la mort de Charle- magne avait contribué à rendre indépendants ces fortins.
Une noblesse de souche locale prospérait alors en Alsace. Dès le 11 siècle 7 ou 8 dynastes: comtes d'Ortenbourg, de Ferrette, de Hunebourg, de Frankenbourg, puis, au 12 siècle ceux de Lichtenberg, de Fleckenstein dominaient des seigneuries restreintes, dont le centre administratif fut leur château.
L'évêché de Strasbourg possédait des seigneuries : Haut-Barr, Isenbourg, Epfig. Mais la plus importante famille alsacienne était celle des Éguisheim-Dabo. Elle occupait, au 11 siècle, un vaste territoire qui allait de Ferrette à Dabo et englobait le Guirbaden et le Bernstein.
En 1100, des 4 châteaux mentionnés dans les archives:
Ribeaupierre, Thanvillé, Éguisheim, Haguenau, auxquels il faut ajouter Bernstein et Guirbaden, seul Haguenau ne leur appar- tenait plus.
C'est face à cette famille liée au pape que l'empereur Henri IV fit installer, en 1089, ducs d'Alsace-Souabe les Hohenstaufen. Avec Frédéric le Borgne surgirent, à partir de 1114 de nombreux châteaux forts, destinés à garantir la sécurité de sa maison dans la lutte entreprise, d'une part contre certains dynastes, contre les Éguisheim, l'adversaire le plus fort, d'autre part contre l'archévêque de Mayence, Adal- bert, pendant la reprise, en 1114, de la querelle d'Investiture, terminée en 1122. A ce moment les évêques de Strasbourg et de Bâle restaient fidèles à l'Empire. De plus, le duc
palatin de Lorraine se trouvait l'allié du Borgne contre Adalbert.
Cette situation explique la construction ou l'acquisition d'un certain nombre de châteaux par le Borgne, dont on disait qu'il traînait un Burg à chaque queue de cheval.
Les territoires staufériens à protéger se situaient autour de Wissembourg et de Haguenau, dont le château fut le centre administratif (où mourut le Borgne en 1147). Parmi les châ- teaux, placés en demi-cercle dans les Basses-Vosges du Nord, citons Fleckenstein, Hohenbourg, Lutzelhardt, Falkenstein, Wasi- genstein. Un deuxième centre stauférien fut Sélestat, avec le prieuré de Ste-Foy et une partie de Kintzheim. Ses châteaux protecteurs (contre les Éguisheim) étaient le Haut-Kœnigsbourg, probablement construit en 1114 sur un territoire de l'abbaye de St-Denis, qui protesta en vain, le Ribeaupierre, pris à l'évêque de Bâle, auquel il fut d'ailleurs remis 30 ans après.
D'autres domaines des Hohenstaufen étaient le Hohenbourg (Ste-Odile) avec Obernai. Dans le Haut-Rhin prise de pied insignifiante à Munster et à Mulhouse.
L'extension des territoires sous Frédéric Barberousse et Henri VI se fit toujours aux dépens des domaines épiscopaux ou des Éguisheim. Guirbaden fut pris à ces derniers par Barbe- rousse en 1162. De nombreuses avoueries et alleux s'ajoutaient depuis la Forêt de Haguenau jusqu'à Mulhouse et Munster, avec de nouveaux ministériels comme les Guirsberg (Ht-Rhin), les Hunebourg.
Au calme et à la prospérité qui régna en Alsace dans la deuxième moitié du 12 siècle, succéda, en 1197 une crise due à la politique brutale du stauférien Othon de Bourgogne, qui s'aliéna les évêques de Strasbourg et de Bâle, les comtes de Ferrette et de Dabo et d'autres dynastes locaux.
C'est à ce moment1) que devait se placer la construction du (1) Selon F. Rapp, travail cité.
Landsberg, sur le terrain de l'abbesse de Hohenbourg. En 1200, l'acte fut régularisé par une vente. Le Winstein (Vieux- Windstein) consolidait la défense de Haguenau.
Après le rétablissement de la situation par Philippe de Souabe, nouvelle apogée stauférienne avec Frédéric II, entre 1212 et 1250. Son préfet (scultetus = Schultheiss) Woelfelin, reconnaissant l'insuffisance défensive des forts de montagne, se mit à fortifier les villes de la plaine. La crise de 1197 avait fait des évêques les rivaux directs de l'empereur. Par la main- mise sur l'héritage des Éguisheim en 1228 la puissance épisco- pale s'affermit. Le Guirbaden avait été concédé à l'évêque de Strasbourg, en 1226, de même Rhinau, point important sur le Rhin. Le Bernstein lui fut acquis en 1227. Les seigneurs ten- daient de plus en plus vers l'émancipation.
A ces difficultés pour les Hohenstaufen s'ajoutait la disper- sion de leurs forces jusqu'en Italie. Le déclin fut rapide entre 1236-47, où tous les seigneurs alsaciens prirent part à la curée, de même que le duc de Lorraine, qui avait, en 1218 déjà, fait une incursion sur Rosheim.
Afin de prévenir une nouvelle incursion lorraine, Woelfelin édifia le Kaysersberg (1218-20). Le Plixbourg devait assurer le même rôle. De nouveaux châteaux : Kronenbourg, Illwickers- heim, Haldenbourg (aujourd'hui disparus) devaient surveiller et gêner la seigneurie épiscopale. Dans les Vosges du Nord Hohenfels et Lichtenberg, fiefs d'Empire, renforçaient les forts staufériens déjà existants.
Avec la visite que daigna rendre à l'Alsace Frédéric II en 1235 est atteint le sommet de la gloire des Hohenstaufen.
N'est-ce pas dans cette apparition grandiose, dans un cadre de puissance absolue, de constructions gigantesques dominant le roc et la plaine misérable, apparition que la terreur et la crainte ont démesurément grandie, qu'il faut trouver l'origine pro- fonde de la légende des géants du Nideck, si poétiquement refondue par Chamisso ?
Sans doute le germe de l'effondrement prit-il sa virulence déjà avant 1250 où mourut Frédéric II. La construction des châteaux de cette dynastie s'arrêta et son dernier représentant en Alsace, Conradin, partit en Italie en 1268 — pour s'y faire décapiter.
La rivalité louvoyante entre l'évêque de Strasbourg et les Hohenstaufen devint aiguë en 1246 pour aboutir, après leur chute, à la consolidation des territoires épiscopaux éparpillés.
Aux châteaux du 12 siècle : Ht-Barr, Isenbourg, Epfig, se joignit, dans la première moitié du 13 siècle l'héritage de Éguisheim, dont la cession de Guirbaden et Bernstein, les acquisitions de Dachstein, de Rhinau, de La Petite-Pierre, du Ringelstein, de Werde, d'Éguisheim, du Wineck et Honack, de Thann, la prise de Kaysersberg.
En 1260, l'évêque Walther de Geroldseck rêvait de l'unité alsacienne avec celle des territoires badois de ses parents de l'Ortenau....
L'adversaire était à ce moment Rodolphe de Habsbourg, Landgrave de Haute-Alsace, qui jusqu'en 1258 n'eut que peu de domaines, mais dont le mariage lui apporta le val de Villé en dot. Par ailleurs les villes, gagnées par l'esprit d'indépen- dance et le développement économique, n'étaient pas disposées à céder à l'évêque.
L'évêché disposait de nombreux châteaux, de La Petite- Pierre et Haut-Barr à Kaysersberg et Éguisheim. Birkenfels et Kagenfels furent élevés, en 1260 et 61 par Beger et Kagen, ministériels de Walther de Geroldseck. La construction de ces deux châteaux en plein territoire impérial irrita fort la ville d'Obernai. Le Spesbourg fut bâti par Dicka de Stahleck, frère de l'évêque de Strasbourg.
Ollwiller près de Soultz fut élevé contre Rodolphe de Habsbourg. Ce dernier, considéré comme le niveleur de ce
que les Hohenstaufen ont bâti, s'alliait aux Strasbourgeois en 1261 et contribuait à battre l'évêque un an après à Oberhaus- bergen, faubourg de la ville. Ses efforts pour fonder un État dont le centre serait à Bâle ou en Alsace, s'arrêtèrent avec son élection comme roi d'Allemagne, et aux rivalités des dynastes locaux qu'il voulait soumettre à sa raison. On en a un exemple dans la prise du Fleckenstein en 1276, dont il fit un fief.
Le règne de Rodolphe de Habsbourg fut relativement calme jusqu'en 1291, où, allié cette fois de l'évêque Conrad de Lichtenberg, il combattit les partisans d'Adolphe de Nassau, parmi lesquels les Bergheim et les Ochsenstein, qui étaient
« Landvögte » (Baillis).
Un grand nombre de châteaux surgirent dans cette deu- xième moitié du 13 siècle, particulièrement aux entrées des vallées venant de Lorraine : Wasenbourg, les deux Ramstein (celui près de Baerenthal aux confins de la Moselle, et celui voisin de l' Ortenbourg sur le Val de Villé), Lichtenberg en 1286, siège familial de l'évêque.
Après la mort de Rodolphe de Habsbourg, le système castral, en dépit de sa puissance, allait se lézarder de plus en plus rapidement à partir de 1300. Le morcellement territorial dû à l'émancipation d'une multitude de petits et moins petits dynastes aboutit à des situations, où l'évêque dut assiéger et reprendre son propre château, comme La Petite-Pierre, ou Lichtenberg (1315).
Dans la première moitié du 14 siècle il y eut tout de même encore quelques nouvelles constructions : Andlau en 1344, Neuf-Windstein en 1335, Waldeck en 1316. Les châteaux épis- copaux furent tenus par un bailli, bien rétribué, administrant le fort, et les dépendances. Au milieu du 14 siècle plusieurs baillages épiscopaux, groupant un certain nombre de châteaux, représentaient un dernier effort d'organisation médiévale.
Mais l'unité territoriale n'a été réalisée pas plus sous les évêques que sous les Hohenstaufen.
De fréquentes destructions partielles ont nécessité des cons- tructions adaptées aux données nouvelles, ou des agrandisse- ments, si bien que nous trouvons des parties datées de la Re- naissance et même de Vauban à côté d'un ouvrage plus ancien de 4 siècles.
Les dernières grandes reconstructions de châteaux furent celles du Haut-Kœnigsbourg en 1479-81 des Thierstein, puis la riche réfection du Hohenbourg en 1542 par le fils de Franz von Sickingen, celle de Schœneck en 1517.
La construction du château reflète la réaction contre le
« progrès » on peut dire « percutant » des armes offensives et défensives.
Une première période va jusqu'à l'invention de l'arbalète, vers 1200. Ses archères, hautes de 2 mètres ne sont, à ma con- naissance, pas représentées dans nos Burgs.
Une deuxième période est celle de l'arbalète, c'est la « belle époque » qui va de 1200 à la 2 moitié du 15 siècle, où les armes à feu deviennent réellement efficaces.
Une troisième période enfin, celle de l'emploi courant des
« canons à main » et des grosses pièces d'artillerie.
C'est cette transition vers les armes à feu qui a suscité, aux 15 et 16 siècles, le plus de transformations : fenêtres réduites ou bouchées, fentes des meurtrières munies d'ouvertures pour canons à main.
Inutile de dire que les destructions de châteaux avaient de multiples raisons, dont les plus fréquentes furent, on s'en doute, la guerre, les expéditions punitives, dans lesquelles les Stras- bourgeois, les Colmariens, les Bâlois ou les Bernois ne le cé- daient en rien aux techniques de cruauté des bandes d'Arnaud de Cervole, des Anglais du Sire de Coucy, des Armagnacs du Dauphin Louis, des Bourguignons du Téméraire, des Rus- tauds, des Suédois, des Français de Monclar. On est tous des assassins dans l'Europe en gestation.
A côté de cela la nature fait piètre figure en organisant un
petit tremblement de terre, dont la chronique de Thiébaut dit : « en 1356 fut le grand crollement à Metz et à Basle, et cheurent bien septante forteresses au long du Rhin ».
Les destructions ne furent pas toujours complètes et les dégâts se réparaient assez vite. Mais rares furent les châteaux qui tinrent bon au-delà des vicissitudes de la Guerre de Trente ans et des assauts des troupes de Louis XIV.
Dès le 16 siècle les derniers chevaliers avaient déjà renoncé à rebâtir leur château. Ils préféraient le confort de la plaine à la sécurité perdue sur les hauteurs, tel ce vieux chevalier qui, en 1517, d'après la « Zimmerische Chronik », dit à ses sem- blables : « so lassen wir unsere Berghäuser abgehen, bewonnen die nicht, sondern vielmehr befleissen wir uns in der Ebene zu wonnen, damit wir nahe zum Bad haben » (« Laissons dépérir nos demeures de montagne, ne les habitons pas, mais appli- quons-nous plutôt à habiter dans la plaine, pour être plus près des bains »). Charmant, n'est-ce pas, de la part de farouches brigands ?
Quelques rares châteaux sont restés du moins partiellement habitables jusqu'au 18 siècle : Haut-Barr, Wasenbourg, Andlau même jusqu'en 1806. Nous avons dit comment ce dernier fut démoli.
La plupart des dynasties se sont éteintes avant la Révolu- tion. Les ruines devinrent propriété de l'État.
Le château fort, comme le disait F. KIENER, ne peut se com- prendre, du point de vue de sa situation géographique, que dans le contexte des événements historiques, politiques et sociaux de l'époque.
A l'étonnement admiratif qui s'empare de moi, lorsqu'au détour d'un sentier surgit devant moi la masse menaçante et sombre d'un Burg, se mêlent des pensées amères. Cette formi-
dable puissance défensive, la perfection de sa structure archi- tecturale contrastent singulièrement avec la misérable demeure du serf, faite de paille et de terre. Notre Haut Moyen Age était revenu à une conception sociale telle qu'elle ne semble avoir existé ni à l'Age du Fer, ni sous l'Empire romain. Car à la Tène (les 5 siècles avant notre ère) les systèmes défensifs étaient prévus et construits pour toute une population, qui pouvait s'y abriter. Je pense au mur païen, refuge gaulois gigantesque du 1 ou 2 siècle avant J.-C., qui en cas de danger pouvait recevoir toute la population de la plaine au pied du mont Ste-Odile. Les défenses des castra romains d'Argento- rate-Strasbourg ou de Tres Tabernae-Saverne profitaient à l'ensemble de la population.
Au Moyen Age le roi seul, ou son mandataire avait le droit de fortifications, bientôt usurpé par les nombreux sous- mandataires. La construction du château avait comme but essentiel de garantir la sécurité personnelle du seigneur, d'abriter l'organisation de son système de contrôle, d'imposer sa présence permanente, ni trop proche, ni trop éloignée de ses ressources domaniales. En cas d'invasion, les villageois se trouvaient entièrement exposés aux dangers, car le refuge castral, en admettant qu'il leur était ouvert, devait être bien restreint. Par ailleurs il leur était interdit d'élever des enceintes fortifiées. « Le château protège la plaine ». Cette opinion de KIENER me semble peu défendable.
Au début du 13 siècle le système vassal, dangereux pour le seigneur trop confiant devint système du fief castral (Burg- lehen), qui ne comportait pas de droit de propriété. Mais là aussi les émancipations furent fréquentes. Les droits de succes- sion, les nécessités d'alliances, une mauvaise situation finan- cière obligeaient le seigneur à partager son bien avec des cohéritiers (Ganerben), à vendre ou à hypothéquer des parties de son château et des dépendances. L'effritement des terres, les guerres sans fin démontrent, au 14 siècle l'inanité du
château, qu'aucune « paix castrale » ne pourra plus sauver.
Devenu danger public, sa raison d'être n'avait plus aucun sens.
L'augmentation des populations, sans doute lente à cette époque, l'évolution économique ont déplacé le centre de gravité des événements vers la plaine. Woelfelin avait dès le début du 13 siècle compris la nécessité de protéger les aggloméra- tions, centres vitaux de forces économiques et culturelles irremplaçables. Mais combien de générations, de fausses routes, de drames pour illustrer l'histoire du château fort, qui montre que l'évolution tend, envers et contre tout, à une unité de plus en plus large où prévaut le sens social.
Le style architectural est parfaitement conforme aux données historiques. Il n'y a pas très longtemps on croyait encore voir dans certains donjons ou murailles des restes d'ouvrages ro- mains. Sans nier les analogies avec certaines manières de cons- truire romaines, il semble qu'on puisse affirmer que nos ruines ne contiennent pas de construction romaine, même si, comme au Wasenbourg, au Frankenbourg cela « sent » le romain. A cette dernière ruine j'avais trouvé moi-même un petit tesson de po- terie sigillée. Nos burgs médiévaux ne sont pourtant pas à considérer comme de simples successeurs des castels romains.
Les plus anciennes parties ne sont même plus les restes des
« Bauernburgen », mais franchement romanes, comme à Guir- baden, au Landsberg et datées du 12 siècle, où fleurissait encore en Alsace le style cintré. Sur de nombreuses ruines on découvre ci et là des éléments romans isolés, petites fenêtres, chapiteaux qui montrent que l'édifice est de date plus ancienne que ne le disent les plus anciens documents d'archives que nous en possédons. Exemples : Grand-Arnsbourg, St- Ulrich.
Il y aurait là toute une mise au point à faire. S'agit-il de sur-
vivances ? La transition vers l'ogival s'est faite en Alsace avec un retard évident sur la royale Ile-de-France et même sur la Bourgogne, où le style roman finit au milieu, respective- ment à la fin du 12 siècle déjà ! Sur nos châteux d'Alsace il semble que l'ogive seule subsiste à partir du milieu du 13 siècle.
Le style des châteaux reste d'ailleurs sobre et sévère, avec peu d'ornementation, ainsi qu'il convient à une forteresse, à une retraite défensive fermée au monde extérieur.
Dans certaines parties cependant, comme dans le palas, dit « salle des chevaliers», dans la chapelle, l'ornementation, le goût artistique primaient la froideur militaire. Il est toute- fois rare de trouver une architecture aussi exubérante qu'à Guirbaden, datée du roman final.
Nos ruines présentent un dispositif de défense et d'habi- tation conçus sur un même plan général. Les variations in- dividuelles tiennent aux dimensions et à la situation du terrain, à la puissance des constructeurs. L'appareil subit les exi- gences des matériaux locaux et les impératifs de l'époque de construction.
Examinons la situation actuelle de nos châteaux. Dans la liste des 121 ruines, j'en relève 27 qui sont actuellement pro- priétés privées : par exemple Guirbaden, Bernstein, Dreystein, Hagelschloss, Landsberg, Lutzelbourg, Andlau dans le Bas-Rhin, Freundstein, Ferrette, Morimont, Landskron dans le Haut-Rhin.
Une ruine, Wineck près Katzenthal est, depuis une soixantaine d'années, propriété de la Société pour la Conservation des Monuments historiques.
On pourrait penser que les ruines médiévales sont inté- gralement classées « monuments historiques » : il n'en est rien.
Dans le Bas-Rhin 24 ruines sont inscrites, soit la moitié
de l'effectif. Ne paraît-il pas surprenant que les Châteaux d'Ottrott ne soient pas classés ? Ni le Landsberg ? 1) La plus ancienne inscription au classement est celle du Haut-Barr en 1874, le plus récente celle de l' Ortenbourg en 1924.
Dans le département du Haut-Rhin il y a 20 ruines classées, soit à peu près la moitié du nombre de 36 que j'ai donné. Mais selon M. ARNHOLD le nombre total des ruines serait beaucoup plus élevé. Il s'agirait là de restes dont il n'existe plus grand- chose.
En Moselle, sur 33 ruines, 10 sont classées soit comme monu- ments, soit comme sites.
Les monuments classés dépendent des Services de la Direc- tion de l'Architecture, seule habilitée à faire exécuter des tra- vaux. Elle accepte, avec empressement, les suggestions et surtout l'aide matérielle et financière de particuliers ou de sociétés qui voudraient participer à la conservation de nos ruines. La colla- boration des Monuments Historiques avec le Club Vosgien, avec les Eaux et Forêts, a donné jusqu'ici les plus heureux résultats : débroussaillages réguliers jusqu'en 1939 et après 1945, dans les Vosges du Nord surtout, où la présence fréquente de M. CZARNOWSKY, l'ancien architecte des Monuments His- toriques, a été réellement efficace.
Le dernier grand travail de consolidation fut celui du Wan- genbourg en 1933, tout récemment celui du château de Kaysers- berg, à l'heure actuelle celui du château de La Petite-Pierre.
Les ruines privées dépendent de la grâce — et des finances du propriétaire. Le service de l'Architecture ne participe aux réparations que lorsque le propriétaire en fait la demande — et accepte de porter 50 % des frais, qui pourraient d'ailleurs être sensiblement allégés par une subvention départementale.
Quant aux ruines non classées, elles attendent qu'une bonne (1) Ce château est en instance de classement, après des démarches de
l'auteur, et grâce à l'aimable assentiment du propriétaire.
PROVENANCE DES PHOTOGRAPHIES REPRODUITES DANS LE PRÉSENT OUVRAGE:
Armand BECK : 132, 136, 138, 166.
Cabinet des Estampes de la Ville de Strasbourg 143.1 CARABIN : 70, 91, 96, 98-2, 102-3, 104, 129, 132, 142-1.
LA CIGOGNE, édition 134-1.
E. H. CORDIER : 48-2.
Ernest CLASSER : 68-2, 93.
G. HASLAUER : 29-1, 30-2, 32-2, 45, 48-4, 51, 52-1, 55, 72-1, 95, 133, 134-2, 137-1, 140-1, 142-2, 144, 168-3, 169, 170-3, 176, 179-3, 180-2.
Georges HEINTZ : 43, 68-2, 101.
HERBEY : 42, 44-1, 51-3.
IMBS : 72-2, 139, 140, 170-2.
Editions LAPIE : 168-1, 176.
Editions LECHNER : 45- 1, 179.
Photomaag: 180-1.
PREVOT : 44, 66, 67, 100-3, 102-1-2, 141-2, 168-2, 178.
R. REUSCHLE : 29-2.
Ernest SCHMITT: 54, 68-1, 100-1.
Jean-Pierre STELZER : 52-2, 95, 100-2, 100-3, 172.
Dr. Henri ULRICH : 30-1, 31, 32-2, 46-2, 55, 56, 65-2, 103, 137-2, 165.
Ernest WIEDENHOFF : 45-2, 46-1, 47, 48-1-3, 65-1, 89.
ARMOIRIES REPRODUITES AU DOS DE LA COUVERTURE : (de gauche à droite)
Première rangée: Évêché de Strasbourg, de Landsberg, de Geroldseck, de Ferrette.
Deuxième rangée : d'Ochsenstein, de Fleckenstein, de Rathsamhausen, de Lich- tenberg.
Troisième rangée : d'Andlau, Zorn de Bulach, de Ribeaupierre, de Mullenheim.
Quatrième rangée : de Durckheim, de Dietrich, Waldner de Freundstein, de Turckheim.
Cinquième rangée : de Hohenstein, de Reinach, d'Éguisheim-Dabo, de Sickingen.
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