LA SÉCHERESSE AU MAROC
Venue au Maroc pour y faire une enquête générale, lorsque je demande à la Résidence l'autorisation de visiter les derniers territoires soumis, on m'objecte tout de suite :
— Mais vous ne savez donc pas que c'est la famine là'bas ?
— Alors, ces bruits qui courent sont fondés ? Oh! rassurez- vous, je ne serai pas une bouche de plus à nourrir, j'emporterai ma pitance, mais> plus que jamais, je veux y aller.
Et je bourre ma valise de conserves et provisions.
Les peuplades voisines du Sahara ont, pour leur, malheur, la pénible habitude de la misère et je me rappelle que déjà, l'an passé, les troupeaux se mouraient aussi bien dans le Sud algérien que dans lé Sud tunisien ; mais on me dit, qu'ici, les plus vieux n'ont pas souvenance d'une sécheresse compa- rable à celle de 1937. C'est le fléau le plus grave qu'ait enregistré le Protectorat depuis ses débuts, et, surcroît de malchance, voilà qu'en avril dernier, un sirocco brûlant, exceptionnel au printemps, vint encore aggraver la situation, anéantissant des promesses de fruits : c'est par brouettées qu'on ramassa sous les orangers les naissants espoirs de l'hiver prochain.
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A Marrakech je trouve une ville surpeuplée.
Depuis des mois, de lamentables cortèges sillonnent lés pistes brûlantes. Ce sont des femmes aux voiles bleus, chan- gées d'enfants squelettiques, des vieillards épuisés, des bètps étiques, reliquat des troupeaux, les petits ânes gris, habituels compagnons d'infortune, portant les humbles trésors' de ces
malheureux : tentes, tapis, théières, plateaux de cuivre, écuelles. Ils viennent du Sud grillé, se dirigeant sur des régions plus prospères. On a établi sur leur chemin des camps de ravitaillement, barrages destinés à arrêter ce flot envahis- sant, mais cependant beaucoup ont émigré ici, rêvant d'y trouver du travail.
La place Djemaa el F'na n'est-elle pas unique au monde ? Nulle autre ne réunit pareil nombre d'attractions. Ici, les con- teurs les plus réputés savent tenir en haleine un auditoire frémissant, les serpents les mieux dressés dorment dans les sacs des charmeurs, et quelle variété de baladins, sorciers et marabouts guérisseurs, sans compter les troublants éphèbes chleus qui tournoient, éperdus, dans leurs longues robes de thuriféraires à ceintures rouges.
Ce sont des spectacles merveilleux pour ces paysans venus de bleds reculés. Ils oublient leur misère, les troupeaux décimés, les récoltes brûlées, et, confiants dans la protection d'Allah, jouissent des plaisirs de la capitale voluptueuse et dépravée : Carpe diem, diraient-ils, s'ils parlaient latin.
Ouvrir les yeux suffit pour comprendre l'origine de la disette : un des charmes de Marrakech était le splendide décor de l'Atlas neigeux sur lequel s'estompait la glorieuse Koutoubia.
Hélas ! cette blancheur s'en est allée, emportant avec elle les illusions de ceux qui la croyaient éternelle.
Si la neige tombe sur l'Atlas, les rivières soudainement roulent des flots impétueux, atteignant jusqu'à deux mètres de hauteur ; ces crues sont indispensables à la fertilité du pays: or, il n'y eut en 1936 qu'une seule chute de neige que le soleil a depuis longtemps fondue.
J'ai eu l'occasion de voir le tableau dés crues des trois dernières années pour l'Oued Ziz et son affluent, le Chéris, les deux baignant le Tafilalet. Elles furent en 1934, année normale, de trente-trois jours pour l'Oued Ziz et de dix-sept pour le Ghéris, ^ n 1935 trois jours et .neuf jours, jenl936, trois jours et un jour. En conséquence, les sources et les ouadi sont en partie taris et les terrains éloignés de leur voi- sinage ont été trop secs pour être ensemencés, certains même depuis deux ans,
Les cultivateurs ont fini de manger leurs graines de semence
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et, faute d'herbe, laissaient aller leurs moutons au prix déri- soire de vingt-cinq francs en avril, sept et huit francs un mois plus tard.
Tel est le drame qui se joue sur les deux, tiers de la super- ficie du Maroc, atteignant au moins la moitié de la population.
Dans le nord, l'infime récolte de 1936 n'a pas permis de faire la soudure avec la suivante et l'exode des affamés des- cendit sur les grandes villes où ils furent secourus. Ces miséreux, à présent rentrés chez eux, ont le bonheur de couper une belle moisson. Restent le Sous, quelques régions voisines de Marra- kech et l'Anti-Atlas.
Je vais d'abord voir le Sous. M'y étant rendue par l'impres- sionnant Tizi n'Test aux dix-huit cents virages, je m'étais arrêtée à Talaat n'Yacoub, à quatorze cents mètres, au pays Goundafa. Enfin, c'est un plaisir de contempler un vallon fertile, adorable, comme il en subsiste heureusement quelques- uns, malgré la tragédie de l'heure. Le N'Fis cristallin serpente au milieu des lauriers roses, cytises, lavandes, et, des coteaux, dégringolent des ruisseaux emplis de cresson. Cette fraîcheur a permis le développement d'arbres magnifiques dont les oliviers et noyers sont les souverains, régnant sur un peuple d'amandiers, figuiers, orangers et citronniers festonnée de pampres. Par ci par là éclate la note lumineuse de l'orge verte où, le soir, chantent les grillons, tandis que les grenouilles de l'oued, choristes infatigables, vocalisent tout le jour.
Contrairement à ce pays béni, le Sous, où je descends ensuite, est, comme tout le Sud, cruellement éprouvé certes, mais il connaît au moins l'espoir, ayant le privilège d'une nappe d'eau à dix mètres de profondeur. Les résultats obtenus par les colons qui ont foré des puits sont encourageants, ainsi que j ' a i pu le constater par les nombreux cageots de tomates et haricots qu'a chargés mon autocar sur la route de Taroudant à Agadir ; si le présent est affligeant, cela permet d'envisager un avenir meilleur. "
Aux environs de Marrakech, la plaine est d'une désolante aridité ; de grands espaces sont en jachère, ou bien leurs épis courts et clairsemés ne formeront que de pauvres bouquets ramassés pieusement, tels des fleurs rares ; mais j ' a i vu plus haut, au pays Ourika, les bords de l'oued couverts de blés
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géants montrant une fois de plus la fertilité du sol, dès qu'on peut l'irriguer.
Pour se rendre de Marrakech dans les délicieuses vallées de l'Anti-Atlas, il faut escalader les deux mille soixante mètres du Tiehka par une route splendide taillée dans un roc rouge.
Elle s'élève graduellement, découvrant à chaque lacet un hori- zon plus vaste. Nous sommes dans le brouillard, car l'Atlas a ses vapeurs comme les Alpes ses sœurs ; cela m'explique la plantureuse végétation qui-nous entoure à la montée. On tra- verse de charmants villages berbères aux maisons frangées de chaume à l'ombre de noyers touffus. C'est l'oued Toslita qui arrose cette riante vallée dont tout creux abrité se tapisse de cultures. Un défilé sauvage mène au col ouaté de brume, lieu sinistre, mais belvédère admirable sur les lointains sommets.
Le versant sud se présente tout opposé : dans une lande aride sont épars de très vieux conifères, — genévriers sans doute, — aux troncs noueux tordus par la bise. Le brouillards s'est évanoui, remplacé par le vent du nord qui mugit, vous déchire les oreilles et vous emplit les yeux de sable. Il a plu sur les crêtes ; ce vent en est la réplique,mais l'eau ne tombera pas : elle ne tombe jamais de ce côté.
Au delà de la prestigieuse Kasbah de Ouarzazat, ainsi qu'un rosaire, s'égrènent, sur le Dadès, des palmeraies semées de Gurieux châteaux berbères. Avant notre arrivée, les familles qui les occupaient étaient sans cesse en guerre, et l'un des rôles de nos officiers des Affaires indigènes est celui de média- teur entre ces voisins déchaînés au sujet d'une touffe d'orge-
ou d'un régime de dattes, certains arbres appartenant à plu- sieurs propriétaires. A mon passage, fonctionnait un de ces tribunaux, où un jeune capitaine siégeait, gravement assis entre le Caïd et le Cadi, jouant les « chats fourrés » de nos villes.
E t puis voilà Tineçhir, une des oasis les plus réputées du sud, dont la haut^e Kasbah se profile sur l'Atlas vaporeux.
Favorisé d'Allah, le Todra court rapide, permettant aux femmes leur occupation préférée qui consiste à laver dans l'oued ; mais, différentes de nos lavandières, elles entrent dans l'eau et piétinent leur lessive, se livrant en cadence à des gambades joyeuses^'méthode propice au linge qui, savonné
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seulement de terre et non de savon, sort de leurs pieds intact et blanc, tandis que cette gymnastique garde à ces dames leur souplesse.
Cette surprenante quantité d'eau produit une verdure savoureuse, champs bien cultivés, jardins riches en fruits, peuplés d'oiseaux, contrastant avec les coins désolés que j ' a i vus.
La palmeraie abrite des ksours pittoresques, forteresses d'argile, n'ayant pas la solidité des burgs moyenâgeux qu'elles reflètent. J'en visite plusieurs, de modèles semblables. C'est d'abord, au rez-de-chaussée, la fosse à fumier ; à l'entresol, Pétable contenant une vache, un mouton noir, des poules ; à l'étage suivant, la meule à moudre le grain et la cuisine qui n'a comme cheminée qu'un trou au plafond. En continuant à gravir des marches démesurées, on arrive à la salle d'honneur ornée du matériel pour le thé et de la jolie lanterne en fer ajouré, populaire en tout le Maroc ; enfin, le haut de c»
donjon aboutit à une terrasse ou s'ébattent marmots et lapins et où s'écoule la vie familiale.
Dans une de ces demeures, une femme affolée par ma vue vocifère en son émoi des paroles qu'on me traduit ;
— Partez, partez vite, je ne vous connais pas, qui êtes- vous ?
Elle est charmante, parée d'un collier que nombre d'élé- gantes lui envieraient ; il est fait d'énormes boules d'ambre grosses comme des noix, séparées par de longues turquoises et des grains de corail. Sa tête, couverte d'un mouchoir rouge, est ceinte d'un bandeau de pièces d'argent noué d'une longue tresse noire. Le Moghazeni qui m'accompagne la rassure,lui dit que je la trouve jolie et,.., fille d'Eve, cette flatterie l'apaise, éclairant sa face brune d'un sourire.
« Eh ! me direz-vQus, c'est de disette qu'il «'agit et non d'opulence ! » C'est juste, mais j ' a i vu tant d'ouadi au lit craquelé, ne roulant que poussière, qu'une eau limpide entre des berges fleuries me paraît une féerie ravissante à évoquer et je n'ai pu .résister au plaisir de raconter ces lieux que le bonheur habite.
Avec le Tafilalet, nous retrouvons la détresse qui nous occupe. Erfoud et Rissani étaient pourtant des régions pros- pères, ceci, parce que, de longue date, les Sultans avaient
coutume de reléguer en ce sud lointain leur encombrante postérité, — le harem de Moulay Ismaïl à lui seul compte jusqu'à huit mille femmes. — Pour avoir la paix, on comblait ces princes d'argent et ils créèrent, en leurs domaines, de somptueuses demeures et de magnifiques palmeraies; celle de Rissani s'étend sur vingt kilomètres.
Tour à tour les combats du Tafilalet et l'actuelle séche- resse ont désolé cette belle contrée ; c'est navrant de voir aujourd'hui brisés les motifs délicats de ces intérieurs raffinés et les dattiers jaunis se mourant de soif.
L E S R E M È D E S
Voyons à présent les remèdes envisagés et les mesures déjà prises. Des travaux hydrauliques sont en cours, afin de capter l'eau des crues ; mais, ces barrages se chiffrant par millions, il est fait des essais préalables et, avant tout, on pare au plus pressé : nourrir ces malheureux qui, en dehors de ce qu'on leur donne, n'ont rien à espérer que les figues et les dattes, avant la récolte de 1938 subordonnée elle-même à la pluie qui tombera.
Dans les pays récemment aménagés, les officiers des Affaires indigènes remplacent les pouvoirs civils : ce sont eux qui prirent les premières dispositions pour rassasier cette horde famélique abattue sur leurs postes. Le général Noguès, autrefois directeur de ce corps admirable, plus capable donc
que tout autre, dirigea l'organisation des secours.
Au début, on distribuait tous les cinq jours de l'orge et du riz, moins coûteux, venu d'Indochine ; mais ces grands enfants que sont les indigènes, avides autant qu'insouciants, dévoraient leur provision le premier jour, quitte à en être malades et à défaillir les suivants. Alors, on changea de méthode et dans les quatre-vingts postes de ravitaillement fonction- nant à l'heure actuelle, il est fait deux distributions journa- lières de soupe au riz, semoule et pommes de terre, opérations surveillées par l!offîcier de service. Parfois on achète et abat un troupeau destiné à périr de faim et c'est jour de bombance pour ces pauvres gens.
A Meknès, au centré d'hébergement de Bab Berdaine que j ' a i visité, le pointage des cartes de soupe fonctionnait parai-
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lèlement avec celui des cartes d'épouillage, amenant, grâce à cette précaution, un état sanitaire excellent. Peu à peu, chaque dispensaire ou hôpital est muni de ces appareils de désinfection perfectionnés ; les poux, ces dangereux parasites, étant, ainsi que vous le savez, les agents transmetteurs du typhus, il importe d'en débarrasser les indigènes.
Ce qui m'a remplie d'admiration, c'est la touchante sollicitude des officiers pour ces infortunés dont ils s'occupent avec une charité tout évangélique. Il est vrai d'ailleurs qu'ils font pitié ; j ' a i compris ici la justesse de l'expression « n'avoir que la peau sur les os » en voyant sur leur natte, anéantis de faiblesse, des enfants d'une maigreur que je croyais impossible.
Successivement, en mai, vinrent dans le Tafilalet le général François, inspectant les troupes, puis le Résident, afin de voir par lui-même les sinistrés et leurs régions dévastées. Ma bonne étoile, un matin que l'autocar m'emportait, me mi t sur le passage de l'un d'eux,
A ma grande surprise, en longues processions, de tous les points de la vallée débouchait une foule nombreuse, éten- dards déployés, en habits de fête, les brillants costumes des belles Juives voisinant avec les sévères draperies bleues des femmes berbères. Cette diversité de religions excluant toute idée de pèlerinage, j'étais fort intriguée quand nous arrivâmes à une réunion de notables des divers ksours. En une fastueuse mise en scène ils avaient étalé leurs beaux tapis sur les bords de la route, disposé des samovars, théières, plateaux, et, debout, aux aguets, surveillant l'horizon, les vieux partisans aux. barbes neigeuses attendaient. Auprès d'eux, j'aperçus des officiers d'Erfoud, personnages officiels qui allaient satis- faire ma curiosité.
— Pourriez-vous, capitaine, m'expliquer la raison de cet imposant rassemblement ?
— Avec d'autant plus de plaisir, madame, que cette manifestation est une marque de sympathie des populations du Ziz envers la France. Elles ont voulu rendre hommage au grand Chef français, qui passe, en remerciement de l'aide apportée à leur misère, et lui ont préparé cette réception, signe de bon accueil en leur vallée.
Ainsi, la reconnaissance ne serait pas un vain mot ?
Le général Noguès estime que cent vingt millions sont nécessaires à l'entretien des populations et à l'achat des semences d'automne, somme que le budget du Maroc est incapable de fournir seul. Déjà, en un élan de bienfaisante solidarité, les Français du protectorat ont donné généreuse- ment, — les ouvriers d'une usine de Casablanca ont même travaillé le jour de l'Ascension, affectant ce salaire aux * miséreux, — mais ce magnifique •effort demeure insuffisant ; à présent, la métropole doit venir au secours de ses protégés d'outre-mer, son devoir s'unissant à son intérêt d'empêcher ses sujets de mourir.
Lors des débordements du Midi, combien de Marocains ont apporté leur obole à nos paysans ruinés : ne serait-ce pas le cas d'intervertir les rôles comme le sont les situations et que l'argent français atténue les effets de la sécheresse de la colonie, ainsi que le leur est venu parer aux dégâts de nos inondations ?
L'année 1937 est celle des noces d'argent de la France et du Maroc. Hélas ! quand la joie devrait seule éclater en cet anniversaire, nos amis souffrent et meurent, touchés par une affreuse calamité. Il faudrait, à cette occasion, leur faire sentir la solidité de notre appui et que cette épreuve dont nous prenons notre part achève de nous gagner les cœurs hésitants.
M. DE LYÉE DE BELLEAU.