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G É O D Y N A M I Q U E DES M I G R A T I O N S I N T E R N A T I O N A L E S DANS LE M O N D E

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P O L I T I Q U E D ' A U J O U R D ' H U I

G É O D Y N A M I Q U E DES M I G R A T I O N S I N T E R N A T I O N A L E S

DANS LE M O N D E

G I L D A S S I M O N Professeur de géographie à l'Université de Poitiers

P R E S S E S U N I V E R S I T A I R E S D E F R A N C E

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DU MÊME AUTEUR

L'espace des travailleurs tunisiens en France : structures et fonctionnement d un champ migratoire internatio- nal, thèse d'Etat en Géographie, Poitiers, Chez l'auteur, 1979, 426 p.

Les effets des migrations internationales dans les pays d'origine. Le cas du Maghreb, Paris, SEDES, 1990, 122 p. (coord.).

En collaboration avec Emmanuel Ma Mung

Commerçants maghrébins et asiatiques en France, Paris, Masson, 1990, 122 p. (coll. « Recherches en géogra- phie »).

ISBN 2 13 046977 9

Dépôt légal — 1" édition : 1995, avril

© Presses Universitaires de France, 1995 108, boulevard Saint-Germain, 75006 Parie'',:, ..

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A ma femme.

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SOMMAIRE

Avant-propos, 1 Introduction, 3

1

LES DYNAMIQUES ACTUELLES DES MIGRATIONS INTERNATIONALES 1 — Des hommes et des chiffres, 9

2 — Complexité des mouvements migratoires internationaux, 29 3 — L'organisation spatiale du système migratoire international, 55 4 — Migrations et mutations du monde contemporain, 81

5 — Conflits et déracinements, 107 6 — Le devenir incertain des réfugiés, 139

7 — La tectonique des déséquilibres et des frustrations planétaires, 161

8 — Réseaux migratoires face aux Etats : les filières de la migration clandestine, 175

9 — La solidarité active des communautés expatriées : de la société d'origine à la diaspora, 197

II

LES GRANDS SYSTÈMES MIGRATOIRES DANS LE MONDE 10 — Le système migratoire nord-américain, 225

I l - Le système migratoire européen, 265

12 — Le « complexe migratoire » méditerranéen et moyen-oriental, 321 13 — Le nouveau système migratoire Asie-Pacifique, 373

Conclusion, 403

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Avant-propos

L objectif initial de ce livre visait à préparer un manuel à l'intention des étu- diants en géographie, à leur apporter un panorama mondial des migrations interna- tionales au cours des années 90, sans oublier les outils méthodologiques nécessaires à ce type d'analyse. Chemin faisant, j'ai pris conscience de la montée, à l'extérieur du milIeu scientifique et universitaire, d'une demande exprimant le besoin de mieux comprendre, dans leurs dimensions mondiales, les mouvements actuels de popula- tions, de trouver un fil conducteur permettant d'établir des repères, d'apporter des éclairages, de jalonner des itinéraires au sein d'une question perçue comme com- plexe. Sans abandonner mon but initial, j'ai tenté de répondre à cette demande en mettant à la disposition d'un public plus large, par un langage concret et par un ensemble de cartes variées, les acquis d'une connaissance constituée au cours de vingt-cinq années de recherches et d'enseignement sur le thème.

Vouloir dresser le tableau mondial d'une question par nature mouvante, fluc- tuante dans l'espace et dans le temps, est un objectif très ambitieux, trop sans doute, et les limites de la démarche accomplie par un seul auteur sont évidentes.

ependant, ce livre n'est pas le travail d'un artisan solitaire, isolé ; il doit beau- coup aux autres. Son élaboration est en quelque sorte le fruit d'un métissage.

eiui-ci s est réalisé dans le creuset, dans le melting pot de mes recherches person- nelles sur la migration maghrébine, des travaux collectifs d'une équipe du CNRS ont j ai la responsabilité, du fonctionnement stimulant d'une revue scientifique pluridisciplinaire et, enfin, de l'enseignement universitaire. La formation des étu- lants, le suivi des doctorants amènent, obligent constamment l'enseignant-cher- eur a procéder à une remise en cause, à un renouvellement de ses connaissances, e ses méthodes d'analyse face à l'acuité du regard et à l'imagination créatrice de ceux qu'il encadre.

Sous toutes les latitudes, les migrations internationales sont objet d'interro-

gations, de perplexité, de doutes, et souvent même de controverses et de passions,

tant leur charge idéologique, affective, et surtout symbolique est forte. Que l'on

songe, par exemple, à l' ouverture des pays de l'Est à la circulation humaine après

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la chute du mur de Berlin, à l'immigration de populations de culture musulmane en Europe, de Latino-Américains aux Etats-Unis ou à la mise en application des accords de Schengen. Pourtant, ces mouvements de populations font partie du fonctionnement normal et — à mon sens — positif de la vie des nations. Ils per- mettent les échanges entre les personnes, les groupes, les pays, les cultures et sont, en quelque sorte, l'une des formes de la respiration et de la communication des sociétés. A contrario, l'absence de migrations (émigration et/ou immigration) peut générer le repli, l'enfermement chez soi et sur soi, la sclérose et dans certains cas la schizophrénie des peuples. Les pays de l'Est européen ont côtoyé ce risque pen- dant les quatre ou cinq dernières décennies ; l'Albanie a symbolisé jusqu'en 1992 le danger extrême pour elle-même d'une société déstructurée par l'enfermement, sans autre avenir pour ses enfants que l'exil.

Lorsqu'elle est librement voulue par ceux qui la pratiquent et librement acceptée par ceux qui l'accueillent, la migration est facteur d'équilibre, d'adéqua- tion, d'ajustement, de relations. Mais très souvent dans notre monde contempo- rain comme dans l'histoire ancienne ou récente, ce sont les contraintes politiques, économiques, sociales ou religieuses qui forcent les populations à quitter leur pays et à rechercher une terre d'emploi ou d'accueil. Le départ des hommes, leurs exodes expriment, révèlent des crises, des déséquilibres, des fractures ; ces mouve- ments peuvent provoquer à leur tour dans les lieux d'accueil — mais ce n'est pas une fatalité — des difficultés, des tensions, des problèmes.

J'ai choisi de parler de ces questions sans laisser de côté ma sensibilité et, dans une certaine mesure, mes convictions, sans prendre le masque de l'impassibi- lité ou de l'indifférence apparente du chercheur. Tout en se soumettant aux exi- gences de l'analyse scientifique et plus précisément celle de la nécessaire distance du chercheur par rapport à l' « objet », les Sciences humaines doivent, me semble- t-il, rester attentives à conserver leur humanité.

Bien des amis et des proches m'ont aidé dans cette longue recherche ; beau-

coup se retrouveront ici. Je voudrais exprimer toute ma reconnaissance à l'équipe

Migrinter (URA 1145) pour son appui technique, pour la prise en charge de la

publication de 8 photographies, et surtout pour son aide morale, pour sa chaude

amitié. Un grand merci à Amir Abdulkarim, William Berthomière, Françoise

Braud, Nathalie Daudin, Gilles Dubus, Michelle Guillon, Elisabeth Yanssens,

Emmanuel Ma Mung, Stéphane De Tapia. Merci aussi aux cartographes du dépar-

tement de Géographie de Poitiers (Simone Donnefort, Jean-Michel Vergnaud,

Anne-Claire Van Der Meersch), pour le beau travail graphique qui est le leur, ainsi

qu'aux membres de la Revue européenne de migrations internationales et tout spé-

cialement à Marina Hily — ainsi qu'à Christophe Delorme — qui ont bien voulu

revoir et critiquer le manuscrit définitif. Merci enfin à ma famille pour sa longue

patience et pour l'affection dont elle m'entoure.

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Introduction

Les migrations internationales ont valeur de signal et plus généralement de signe. Elles signent, en effet, l'état du monde ou, plus exactement, sa dynamique, celle de chacun des E t a t s qui le composent, mais aussi celle des rapports qu'ils entretiennent entre eux. Ainsi, en 1994, les tentatives désespérées des boat-people haïtiens ou des « balseros » cubains (de balsa, radeau) d'atteindre la Floride, l'at- titude embarrassée des autorités américaines, l'accord sur l'immigration des Cubains aux Etats-Unis, le retour du président haïtien sous la protection des mili- taires américains sont-ils fortement chargés de sens et de signification sur l'évolu- tion des sociétés caraïbes et sur leurs rapports avec le riche et puissant voisin du Nord.

La population migrante à travers le monde peut être estimée à 130 millions de personnes (réfugiés compris). Cet effectif montre, à la fois, l'importance démo- graphique de ce phénomène (ce « peuple en m o u v e m e n t » se situerait théorique- ment au 7e rang mondial, après le Brésil et a v a n t le Japon), mais aussi ses limites, puisqu en termes relatifs il ne représente que 2,1 % de la population mondiale (près de 6 milliards en 1995). On observera, au passage, que la population mon- diale est globalement stable et que la vision apocalyptique d ' u n monde soumis au déferlement d'énormes vagues migratoires relève du fantasme. Les enjeux finan- ciers de la circulation humaine sont moins connus mais ils sont très importants : es rapatriements annuels d'épargne vers les pays d'origine, les « remises », sont évaluées par la Banque mondiale au début des années 90 à plus de 70 milliards de dollars US, ce qui représente plusieurs fois le m o n t a n t annuel de l'aide publique du

ord au développement des pays du Sud.

Le terme de géodynamique veut mettre en relief le lien entre la dynamique de ces mouvements humains et l'espace où ils s'inscrivent. Certains espaces sont for- t,ement concernés, affectés ou transformés par ces phénomènes et ce à des échelles i terentes ; d'autres le sont fort peu. Toute cette géographie liée aux migrations internationales d'intensité variable est riche de significations. Mais le terme de géodynamique, emprunté au langage des géophysiciens, suggère aussi q u ' à travers

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la carte de la migration des hommes se dessine une géographie des changements, des mutations, des tensions et des fractures de notre monde, comme s'il existait une sorte de correspondance secrète, souterraine, entre la dynamique des sociétés humaines et les mouvements du substrat physique qui les porte. Selon la théorie moderne de la tectonique des plaques, une mobilité permanente affecte, déplace les différentes portions de l'écorce terrestre par le renouvellement du plancher des océans ; fractures, volcanisme et séismes jalonnent les dorsales sous-marines et les lignes de contact des plaques océaniques et/ou continentales. L'approche migra- toire ne révèle-t-elle pas, à sa manière, la dérive de certains continents, par exemple celle de l'Afrique où se multiplient les terra incognita (J.-C. Ruffin, 1992) et le télescopage brutal des autres. Quoi de plus symbolique dans le face-à-face impressionnant, dans la collision des mondes américain et latino-américain sur la frontière mexicaine, que la mailla, ce m u r de métal édifié depuis 1992 par les autorités américaines pour limiter le passage des clandestins et qui sépare, qui coupe brutalement les agglomérations de San Diego et de Tijuana sur 10 k m de long pour se terminer sous les vagues du Pacifique ?

Des lignes de failles fracturent nos sociétés contemporaines, ce sont des lignes de compression, de haute tension, où s'accumule une énergie considérable et où se produisent, comme dans l'écorce terrestre, des accidents et des séismes. La Médi- terranée, la bordure sud de la CEI, la Caraïbe appartiennent à ces ceintures de feu de la planète, d'exodes de populations, que jalonnent les conflits algérien, yougos- lave, tchetchène, tadjik, afghan ou le brasier haïtien, mais il existe d'autres frac- tures moins apparentes, mais qui sont aussi des lignes de forte charge migratoire où s'accumulent attentes et frustrations : ce sont les accidents majeurs du très inégal développement des nations, entre le Nord et le Sud, entre les nouveaux centres de l'Asie de l'Est et leurs périphéries. Les espaces migratoires sont en quelque sorte les lieux d'enregistrement de ce monde qui bouge, qui craque, qui se décompose et se recompose sans cesse ; ils sont l'une des plaques sensibles où s'im- priment fortement les attentes, les malheurs et les espoirs des hommes.

L'objectif principal de ce livre vise à offrir un large p a n o r a m a et, dans la mesure du possible, une synthèse actuelle de ces mouvements humains, de déga- ger un fil conducteur pour la compréhension des dynamiques complexes et puis- santes qui les animent et de montrer le fonctionnement d ' u n véritable système migratoire mondial ; ce sera l'objet de la première partie. Puis, la vision « macro- spatiale » fait place à l'approche « régionale ». Ce changement d'échelle nous amènera à traiter, en seconde partie, l'organisation spatiale et la vie des sous-sys- tèmes migratoires qui polarisent la majorité des flux et des échanges migratoires, autour des ensembles les plus développés, les plus dynamiques et les plus riches de la planète.

Dans cette introduction, nous voulons également attirer l'attention du lec- teur sur plusieurs points. Le premier se rapporte à l'emploi des chiffres et des sta- tistiques relatifs à ce domaine des migrations internationales. S'il est un domaine de la géographie de la population où les chiffres doivent être maniés et interprétés avec précaution, c'est bien celui-ci (chap. 1). De vastes régions, des continents entiers n'offrent pas encore de couverture statistique valable sur ce plan. Ainsi, les données sur les migrations sud-sud sont-elles très lacunaires en Afrique subsaha-

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Tienne, à l'exception de quelques E t a t s et des flux de réfugiés pour lesquels on dis- pose des données fournies par le H a u t commissariat pour les réfugiés, le HCR. E n Chine, en Indonésie, dans l'Union indienne, au Brésil, pour s'en tenir à quelques grands de la démographie mondiale, on ne dispose pas de données réellement fia- bles sur les mouvements internationaux, les effectifs d'immigrés résidents ou d étrangers, de ressortissants à l'étranger, et même dans les E t a t s « statistique- ment développés », les chiffres publiés doivent être utilisés avec prudence. Cepen- dant, pour approcher l'importance ou l'intensité de ces phénomènes, nous avons pris le risque d'alimenter cette description raisonnée des phénomènes migratoires dans le monde avec les éléments chiffrés dont nous disposons, après les avoir recoupés et vérifiés dans la mesure du possible ; ces données doivent être considé- rées comme des estimations, des ordres de grandeur et non comme des certitudes.

D'autre part, l'échelle planétaire que nous avons adoptée, le centrage de l'ob- jectif sur les dynamiques migratoires mondiales n'ont pas permis les approfondis- sements, les mises au point que la complexité de tel ou tel contexte national, régional ou local aurait exigés. Ainsi, comment rendre compte en quelques lignes de 1 éclatement de l'ex-Yougoslavie et du système soviétique ou des conflits du Tadjikistan ? L'auteur, conscient du caractère schématique ou insuffisant de cer- taines présentations, demande au lecteur de bien vouloir se rapporter à la biblio- graphie apportée en appui ou en complément. De même, la question fort com- plexe de l'intégration, du « destin des immigrés » (E. Todd, 1994) dans les différentes sociétés d'accueil n'est évoquée ici que de manière allusive, ce n'est pas l'objet de ce livre car elle ressort, à notre point de vue, de problématiques très dif- férentes dans leur fondement de celles des dynamiques migratoires, même s'il existe des articulations fortes entre les deux sujets.

Enfin le cas de la France, qui est fréquemment sollicité dans les démonstra- tions de la première partie, ne fait pas l'objet d ' u n chapitre spécial en seconde partie, car il est intégré dans la présentation du système migratoire européen.

L échelle adoptée et l'existence d'excellentes monographies sur ce « cher et vieux » pays d'immigration et d'accueil justifient ce choix.

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LES D Y N A M I Q U E S A C T U E L L E S DES M I G R A T I O N S I N T E R N A T I O N A L E S

L'analyse des causes des migrations distingue habituellement les facteurs de

départ (push) et d'attraction (pull). Tantôt le premier type l'emporte, par

exemple, dans le cas des déracinements, des « expulsions » de populations, tantôt

le second semble prédominant (par exemple, l'appel migratoire des « pays neufs »

au XIXe siècle, des pays pétroliers après 1974). Cependant, dans la majorité des

cas, le fonctionnement des dynamiques migratoires associe très étroitement ces

deux grands types de facteurs. Les stratégies individuelles ou familiales, les liens

communautaires, le fonctionnement des marchés du travail, les politiques natio-

nales d'admission, mais aussi la perception de l'extérieur par les migrants, l'ima-

ginaire migratoire sont autant de mécanismes qui s'imbriquent, s'interactivent

dans des complexes de forces qui s'inscrivent eux-mêmes dans l'espace du système

migratoire mondial. Cette approche globale est l'objet de la première partie de

ce livre.

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Des hommes et des chiffres

« Celui qui vient, vers nous, est un étranger.

— A quoi le reconnais-tu ?

— A ses yeux, à son sourire, à sa démarche.

— J e ne vois rien, en lui, qui ne soit l'apanage de nous tous.

— Observe-le. Tu comprendras.

— J e ne le quitte pas des yeux.

— A l'infini, il doit son regard de myope; au passé, enfoui dans sa mémoire, son sourire blessé — le sourire d'une très ancienne blessure ; à la crainte, à la méfiance, sans doute, la lenteur de sa démarche. Il sait que la fuite est illusoire. »

Edmond Jabès, Un étranger avec, sous le bras, un livre de petit format (1989).

L a m o b i l i t é d e la p o p u l a t i o n q u i se d é p l a c e d ' u n E t a t à l ' a u t r e p r é s e n t e d e m u l t i p l e s f o r m e s d a n s le m o n d e a c t u e l e t le t e r m e m ê m e d e m i g r a t i o n i n t e r n a t i o - n a l e r e c o u v r e des r é a l i t é s h u m a i n e s , é c o n o m i q u e s , s o c i o p o l i t i q u e s t r è s d i f f é r e n t e s q u i s i n s c r i v e n t e l l e s - m ê m e s d a n s des e s p a c e s t r è s diversifiés.

I l i m p o r t e d o n c , e n p r é a m b u l e , d e d é f i n i r a u s s i p r é c i s é m e n t q u e p o s s i b l e les t e r m e s e t les n o t i o n s les p l u s c o u r a m m e n t utilisés e t d e p r é s e n t e r les b a s e s s t a t i s - t i q u e s q u i f o n d e n t l' a n a l y s e d e ces m i g r a t i o n s . M a i s c e t e x e r c i c e e s t d é l i c a t à m e n e r , c a r il n ' e x i s t e p a s d e c o n s e n s u s i n t e r n a t i o n a l s u r le l a n g a g e r e l a t i f à ces d é p l a c e m e n t s h u m a i n s , n i s u r les t e c h n i q u e s d e l e u r a n a l y s e q u a n t i t a t i v e . C h a q u e

^ t a t a p p l i q u e ses p r o p r e s c r i t è r e s q u i n e c o ï n c i d e n t p a s f o r c é m e n t a v e c c e u x d e E t a t v o i s i n a l o r s q u ' i l p e u t s ' a g i r d e la m ê m e p o p u l a t i o n . D e p l u s , les e n j e u x s o c i o p o l i t i q u e s d e la m i g r a t i o n et les c o n t r o v e r s e s à ce s u j e t s o n t t e l s q u e , d a n s c e r t a i n s p a y s d ' i m m i g r a t i o n , ils c o n t r i b u e n t p l u s à o b s c u r c i r le d é b a t s c i e n t i f i q u e s u r la t e r m i n o l o g i e e t l ' é t u d e s t a t i s t i q u e q u ' à le clarifier.

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1

Q U E L Q U E S D É F I N I T I O N S É L É M E N T A I R E S

1. L E MOUVEMENT

P o u r le g é o g r a p h e , la m i g r a t i o n est u n d é p l a c e m e n t d e la p o p u l a t i o n a v e c c h a n g e m e n t d e r é s i d e n c e , d ' u n e u n i t é g é o g r a p h i q u e à u n e a u t r e . E n é l a r g i s s a n t l ' a p - p r o c h e , o n p e u t c o n s i d é r e r la m i g r a t i o n c o m m e le p a s s a g e d ' u n « e s p a c e d e vie » à u n a u t r e ; o n d é f i n i t ici l ' e s p a c e d e vie c o m m e « l ' e n s e m b l e des l i e u x d e s é j o u r e t d e pas- s a g e p r a t i q u é s r é g u l i è r e m e n t p a r u n i n d i v i d u » (D. C o u r g e a u , 1988).

L a m i g r a t i o n i n t e r n a t i o n a l e est u n d é p l a c e m e n t d e p o p u l a t i o n s a v e c t r a n s - f e r t d e r é s i d e n c e d ' u n E t a t à u n a u t r e et c h a n g e m e n t d e s t a t u t j u r i d i q u e d e la p o p u l a t i o n c o n c e r n é e . C ' e s t d o n c le f r a n c h i s s e m e n t d ' u n e f r o n t i è r e i n t e r n a t i o - nale, a v e c t o u t e s ses i m p l i c a t i o n s j u r i d i q u e s , e t n o n l ' é l o i g n e m e n t o u la d i s t a n c e p a r c o u r u e , q u i c o n s t i t u e le c r i t è r e d e d i f f é r e n c i a t i o n a v e c les m i g r a t i o n s i n t e r n e s ou i n t é r i e u r e s .

S u r c e t t e b a s e , il est d o n c p o s s i b l e — d u m o i n s t h é o r i q u e m e n t , c a r n o u s v e r r o n s p l u s l o i n les d i f f i c u l t é s p r a t i q u e s — d e d é t e r m i n e r l ' o r i g i n e , le v o l u m e , la c o m p o s i - t i o n des f l u x m i g r a t o i r e s , c ' e s t - à - d i r e d e l ' e n s e m b l e des p e r s o n n e s q u i se d é p l a c e n t ( a v e c c h a n g e m e n t d e r é s i d e n c e ) d ' u n p a y s à l ' a u t r e , g é n é r a l e m e n t s u r l ' e s p a c e d ' u n e a n n é e . O n p a r l e d o n c d e f l u x de d é p a r t , d ' é m i g r a t i o n ( é m i g r e r = s o r t i r de) e t à l'in- v e r s e de f l u x d'entrée, d'arrivée, d ' i m m i g r a t i o n ( i m m i g r e r = e n t r e r d a n s ) .

L e v o c a b u l a i r e r e l a t i f a u r e t o u r d a n s le p a y s d e d é p a r t o u d ' é m i g r a t i o n d o i t ê t r e p r é c i s é c a r il est p a r f o i s p o r t e u r d ' a m b i g u ï t é . Il p e u t y a v o i r , e n effet, r i s q u e d e c o n f u s i o n e n t r e le retour a n n u e l d e m i g r a n t s ( p a r e x e m p l e a u m o m e n t des c o n g é s ) , e t le retour définitif. Celui-ci c o r r e s p o n d à la r é i n s t a l l a t i o n d é f i n i t i v e d a n s la société d e d é p a r t , q u e c e t t e m i g r a t i o n d e r e t o u r s ' e f f e c t u e a u c o u r s d e la p é r i o d e a c t i v e ( o n p a r l e a l o r s d e réinsertion) o u à la fin d e celle-ci. L e t e r m e d e réémigra- tion e s t é g a l e m e n t u t i l i s é p a r c e r t a i n s a u t e u r s (en A l l e m a g n e n o t a m m e n t ) ; s e l o n n o u s , l ' e m p l o i d e ce m o t e s t m i e u x a d a p t é a u m o u v e m e n t d e la p o p u l a t i o n q u i , a p r è s u n r e t o u r d e q u e l q u e s a n n é e s d a n s s o n p a y s d e d é p a r t , r e p a r t p o u r u n a u t r e s é j o u r o u u n e n o u v e l l e d e s t i n a t i o n à l ' é t r a n g e r . C ' e s t le c a s des t r a v a i l l e u r s é g y p - t i e n s e x p u l s é s d ' I r a k a p r è s la g u e r r e d u Golfe e n 1990 et q u i o n t r é é m i g r é a u K o w e i t o u v e r s u n a u t r e p a y s d u Golfe.

L a d i f f é r e n c e e n t r e les f l u x d ' e n t r é e s e t d e s o r t i e s f o r m e le solde o u la balance m i g r a t o i r e et p e r m e t d e c a l c u l e r la m i g r a t i o n n e t t e . Il c o n v i e n t d e n e p a s c o n f o n d r e les f l u x e t les soldes m i g r a t o i r e s — c o m m e o n a t e n d a n c e à le faire d a n s c e r t a i n s d é b a t s p o l i t i q u e s — o n é v i t e r a a i n s i d e g r a v e s e r r e u r s d ' i n t e r p r é t a t i o n : ainsi, e n 1989, les f l u x d ' e n t r é e e n A l l e m a g n e o c c i d e n t a l e o n t été d e 842 000 p e r - s o n n e s ( d e m a n d e u r s d ' a s i l e c o m p r i s ) ; les f l u x d e s o r t i e d e 4 0 4 000. L e solde m i g r a - toire, p o s i t i f e n l ' o c c u r r e n c e p o u r l ' A l l e m a g n e , f u t d o n c d e 4 3 8 0 0 0 ce q u i r e p r é - s e n t e m o i n s de la m o i t i é des e n t r é e s ( S o u r c e : SOPEMI, 1993, p. 138-139).

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2. LES HOMMES

L e s g l i s s e m e n t s d e sens, les a b u s d e l a n g a g e n e s o n t p a s r a r e s d a n s le v o c a b u - laire r e l a t i f à la p o p u l a t i o n c o n c e r n é e p a r la m i g r a t i o n i n t e r n a t i o n a l e . A i n s i a r r i v e - t - i l q u ' o n dise o u q u ' o n é c r i v e : « I l y a e n F r a n c e 4 m i l l i o n s d e t r a v a i l l e u r s é t r a n g e r s » a u lieu d e 4 m i l l i o n s d ' é t r a n g e r s . C e t t e e r r e u r d e t e r m i n o l o g i e a b o u t i t p r a t i q u e m e n t à d o u b l e r la p o p u l a t i o n a c t i v e é t r a n g è r e q u i t r a v a i l l e e n F r a n c e (1 624 0 0 0 s e l o n le r e c e n s e m e n t g é n é r a l d e la p o p u l a t i o n RGP d e 1990). E t r a n g e r , é m i g r é , i m m i g r é , t r a v a i l l e u r m i g r a n t , c h a c u n d e ces t e r m e s a s a s i g n i f i c a t i o n p r é - cise e t c o m p l é m e n t a i r e o u e m b o î t é e s t a t i s t i q u e m e n t d a n s u n e a u t r e .

A / Les p o p u l a t i o n s m i g r a n t e s : des d é f i n i t i o n s très différentes selon les p a y s T o u t e m i g r a t i o n i n t e r n a t i o n a l e s u p p o s e — n o u s l ' a v o n s d i t — u n c h a n g e - m e n t d e r é s i d e n c e d e la p e r s o n n e q u i se d é p l a c e d ' u n p a y s à l ' a u t r e . L ' é m i g r é e s t celui q u i a q u i t t é s o n p a y s p o u r aller v i v r e d a n s u n a u t r e p a y s o ù il e s t d e v e n u u n i m m i g r é . C e t t e d o u b l e d é s i g n a t i o n d e la m ê m e p e r s o n n e t r a d u i t b i e n les d e u x a s p e c t s , les d e u x faces d e l ' a c t e m i g r a t o i r e , d o n t l ' a p p r o c h e g l o b a l e ( é m i g r a - t i o n / i m m i g r a t i o n ) e s t n é c e s s a i r e p o u r a v o i r u n e p e r c e p t i o n c o m p l è t e d u p h é n o - m è n e e t d e s o n v é c u p a r l ' i n t é r e s s é .

Il n ' y a m a l h e u r e u s e m e n t p a s d e d é f i n i t i o n s u n i v e r s e l l e s d e ces d e u x t e r m e s e t celles-ci v a r i e n t d o n c s e l o n les E t a t s . E n G r è c e , six m o i s d e r é s i d e n c e h o r s d u p a y s s u f f i s e n t p o u r ê t r e c o n s i d é r é c o m m e u n é m i g r é , a l o r s q u ' a u R o y a u m e - U n i et a u x P a y s - B a s le d é l a i m i n i m u m d e s é j o u r à l ' é t r a n g e r e s t d ' u n an. P o u r l ' a d m i n i s t r a t i o n f r a n ç a i s e , « e s t c o n s i d é r é c o m m e F r a n ç a i s d e l ' é t r a n g e r u n F r a n ç a i s q u i r é s i d e p l u s d e c e n t q u a t r e - v i n g t - t r o i s j o u r s , d a n s l ' a n n é e , d a n s u n p a y s é t r a n g e r et y p o s s è d e s o n f o y e r p e r m a n e n t d ' h a b i t a t i o n » ( J . E h r s a m . J o u r n a l officiel, n° 18-1984). A u D a n e m a r k c o m m e e n F r a n c e , j u s q u ' a u x a n n é e s 90 p o u r le m i n i s t è r e d e l ' I n t é r i e u r , est i m m i g r é e t o u t e p e r s o n n e d e n a t i o n a l i t é é t r a n g è r e q u i réside d a n s le p a y s a u - d e l à d u d é l a i t o u r i s t i q u e d e t r o i s m o i s . C e t t e d é f i n i t i o n e s t e n c o u r s d e m o d i f i c a t i o n a v e c i n f o r m a t i s a t i o n des t i t r e s ( p e r m i s ) d e s é j o u r o b l i g a t o i r e s p o u r les é t r a n g e r s rési- d a n t p l u s d e t r o i s m o i s . « O n c o n s i d é r e r a c o m m e i m m i g r a n t t o u t e p e r s o n n e à q u i e s t d é l i v r é u n t i t r e d e s é j o u r d ' u n e d u r é e d e v a l i d i t é a u m o i n s é g a l e à u n a n » (M. T r i b a - a t , 1994b). P o u r l'INSEE, s o n t c o n s i d é r é e s c o m m e i m m i g r é e s les p e r s o n n e s n é e s h o r s e F r a n c e , é t r a n g è r e s o u f r a n ç a i s e s p a r a c q u i s i t i o n ( n a t u r a l i s a t i o n , m a r i a g e s ) . A u o y a u m e - U n i e t e n I r l a n d e , le t e r m e d ' i m m i g r é e s t a p p l i q u é a u x n a t i o n a u x e t a u x é t r a n g e r s , q u i , e n q u ê t é s à la f r o n t i è r e , o n t l ' i n t e n t i o n d e r é s i d e r p l u s d ' u n a n d a n s les es b r i t a n n i q u e s ( a p r è s a v o i r r é s i d é p l u s d ' u n a n à l ' é t r a n g e r ) ; a u x P a y s - B a s , l a u r é e n e s t q u e d e six m o i s . O n v o i t dès à p r é s e n t les d i f f é r e n c e s d e d é n o m i n a t i o n , et p l u s e n c o r e d e c o n c e p t , les d i f f i c u l t é s s t a t i s t i q u e s q u e v a r e n c o n t r e r t o u t e a n a l y s e c o m p a r a t i v e d a n s le d o m a i n e m i g r a t o i r e .

L e s N a t i o n s U n i e s o n t p r o p o s é e n 1976 d e u x d é f i n i t i o n s v i s a n t à h a r m o n i s e r es s t a t i s t i q u e s s u r le p l a n i n t e r n a t i o n a l :

un émigrant (à long terme) est une personne qui sort du pays et projette de

résider à l'étranger pendant une période supérieure à une année, après avoir

résidé dans le pays pendant une période supérieure à un an ;

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— un immigrant (à long terme) est une personne qui entre dans le pays et pro- jette d'y résider pendant une période supérieure à une année, après avoir résidé hors du pays pendant une période supérieure à un an.

Ces concepts, très voisins de ceux en vigueur au Royaume-Uni, reposent sur l'intention du migrant et non sur la durée effectuée, constatée, de la migration. Ils sont très critiqués actuellement ; on leur reproche une certaine inadéquation à la complexité des situations migratoires actuelles.

Le qualificatif de migrant ne fait pas référence à l'espace de départ ou d'arri- vée ; sur ce plan il est neutre. Il est donc fréquemment utilisé par les organisations supranationales ou internationales (Nations Unies, Bureau international du tra- vail, Union européenne). On parle donc de populations migrantes, de ménages et de travailleurs migrants, d'enfants de migrants. Axé sur le mouvement, ce terme implique le caractère récent du mouvement. On désigne parfois sous la dénomina- tion de « primo-migrant » ou de « primo-immigrant » celui qui se fixe pour la première fois dans un pays étranger : cette dénomination est, à notre sens, redon- dante, sans parler des connotations pathologiques qu'elle peut évoquer. Dans les vieux pays d'immigration anglo-saxonne (Canada, Etats-Unis, Australie, Nou- velle-Zélande), on utilise le concept de foreign-born (né à l'étranger) pour détermi- ner la qualité d'immigré. Cette référence au lieu de naissance qui remplace celle du lieu de résidence constitue une difficulté méthodologique dans l'étude comparée des migrations internationales. Dans ce livre, nous utiliserons prioritairement les données sur les populations migrantes ; ce sera le cas, par exemple, dans les pays de culture anglo-saxonne ; mais dans certains pays d'immigration, notamment en France, l'analyse se pratique à partir d'un autre concept, celui de populations étrangères.

B / Les populations étrangères

Les termes d'immigré et d'étranger ne sont pas synonymes, ils correspondent à deux concepts différents. Le premier est géographique, fondé sur la mobilité de la personne qui change de pays de résidence. Le second est juridique, il repose sur un statut politique et administratif particulier. Un étranger est une personne qui ne possède pas la nationalité du pays où il réside. Un étranger est un immigré s'il a accompli effectivement une migration vers un pays dont il ne possède pas la nationalité ; a fortiori, s'il n'est pas né dans ce pays. En France, sur 3 607 000 étrangers recensés en 1990 qui, ayant leur résidence permanente en France lors du recensement, ont déclaré ne pas posséder la nationalité française, 740 000 soit 20 % des étrangers sont nés dans ce pays et ne sont donc pas des immigrés (fig. la).

Pour les enfants d'étrangers, nés dans le pays d'immigration de leurs parents,

ce constat géographique a des implications psychologiques, sociologiques, cultu-

relles et politiques très importantes, puisque le fait de naître et de grandir dans

une société donnée crée, pour ces enfants, un certain nombre de liens avec celle-ci,

noue des rapports qui seront très différents, par leur histoire, de ceux établis par

leurs parents avec le pays où ils résident. Les enfants d'immigrés et leurs descen-

(20)

Sources : INSEE, INED, Le Monde (26-09-91)

Fig. 1 a. — Français, étrangers et immigrés résidant en France métropolitaine (chiffres des recensements de 1982 à 1990)

Sources : INED, Le Monde (11-06-91)

Fig. 1 b. — Les immigrés et leur descendance en France (1990)

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dants constituent une seconde génération, voire une troisième génération issue de l'immigration. La proportion de ceux qui conservent la nationalité du pays d'ori- gine de leurs ascendants varie selon les groupes nationaux et les lois sur la natio- nalité de chaque pays d'immigration. Certaines législations sont relativement ouvertes (en France, aux Etats-Unis), d'autres sont plus restrictives (par exemple en Allemagne fédérale, dans la majorité des pays musulmans).

Ainsi, en France, les immigrés, leurs enfants et petits-enfants représentent environ 14 millions de personnes sur 3 générations ce qui constitue environ le quart de la population française actuelle (M. Tribalat, 1991).

La première génération compte environ 4,1 millions d'immigrés dont 2,8 mil- lions sont étrangers et 1,3 million sont de nationalité française (fig. 1 b). La seconde génération regroupe environ 5 millions d'enfants d'immigrés, dont 800 000 étrangers et 4,2 millions de Français dont 3,3 millions à la naissance (en vertu du Code de la nationalité). A la troisième génération, pratiquement tous les petits-enfants d'immigrés (4,4 à 5,3 millions) sont devenus Français.

Il est en général possible d'acquérir la nationalité d'un pays si l'on y réside depuis plusieurs années, sans en être natif. E n France, les principales procédures d'acquisition de la nationalité sont le mariage avec un conjoint de nationalité française et la naturalisation qui est obtenue, dans certaines conditions, à la suite d'une demande de l'intéressé ; il s'agit donc d ' u n choix volontaire. E n France, sur 4,1 millions d'immigrés, nés hors de France et recensés en 1990, 1,3 million (soit 31 % des immigrés) ont acquis la nationalité française. Cet acte juridique entraîne généralement la perte de la nationalité d'origine, sauf dans le cas des E t a t s qui reconnaissent la double nationalité (par ex. France, Suisse, Etats-Unis). On parle alors de binationaux ou de doubles nationaux. Sur 914000 Français immatriculés dans les consulats à l'étranger au 1er janvier 1993, on compte 389 000 doubles- nationaux soit 42,6 % du total (source : ministère des Affaires étrangères).

C / Les populations actives

L'expression de « travailleur immigré » ou de « travailleur étranger » ne concerne que la partie de la population immigrée ou étrangère qui est en âge et en position d'activité. Elle exclut donc les inactifs (enfants, personnes âgées, malades) mais intègre les personnes sans travail ou les chômeurs. Le terme d'actifs immigrés/étrangers est mieux adapté à la réalité actuelle des migrations internatio- nales de travail, car il évoque plus largement la diversité, la complexité profes- sionnelle de ces mouvements constitués non seulement d'ouvriers mais aussi et de plus en plus de techniciens, d'ingénieurs, de cadres, de commerçants, voire d'hommes d'affaires et d'entrepreneurs. Dans les pays de départ, on emploie fré- q u e m m e n t les termes de travailleurs à l'étranger. Au Maroc, on parle de TME (tra- vailleurs marocains à l'étranger), en Tunisie de TTE, etc.

On présentera par la suite la grande variété des mouvements migratoires dans le monde, en fonction de leur durée et de l'espace parcouru, du statut profes- sionnel et réglementaire de migrant mais dès à présent un problème particulier nous est posé avec les travailleurs frontaliers. Ceux-ci franchissent chaque jour la frontière pour exercer u n emploi dans le pays voisin (en 1993 plus de 30 000 Alsa-

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ciens travaillent quotidiennement en Allemagne), mais ils rentrent chez eux le soir ou parfois à la fin de la semaine. Il n ' y a donc pas changement de résidence et l'on peut se demander si le terme de migration peut être appliqué à ce type de mobilité puisque la migration suppose un changement de résidence d'une unité géogra- phique à une autre. P o u r notre part, nous les intégrerons cependant dans notre champ d'investigation, dans la mesure où le franchissement d'une frontière donne à cette main-d'œuvre u n s t a t u t juridique, administratif, fiscal différent de celui des n a t i o n a u x comme le confirme d'ailleurs l'établissement de conventions parti- culières, bilatérales, entre les E t a t s concernés (par ex. France/RFA, France/Suisse, Mexique/Etats- Unis).

D / Les résidents

Un autre concept i m p o r t a n t est celui de l'effectif total des populations immi- grées/étrangères, actives/inactives qui résident dans u n pays à u n m o m e n t donné.

Le terme d'origine économique de « stock » est parfois utilisé, sauf q u a n d il s'agit des populations issues des pays développés ou des catégories socioprofessionnelles très qualifiées... L'emploi de ce terme n'a aucune justification dans le domaine des migrations humaines ; la dénomination de « résidents » ou de « populations rési- dentes » est suffisamment explicite dans la langue française.

3. L'ESPACE A / L'échelle

Les migrations internationales s'inscrivent dans des espaces de taille très dif- férente. On distingue les :

migrations régionales à l'intérieur d ' u n ensemble géographique, politique ou culturel relativement homogène par exemple celles qui s'effectuent à l'inté- rieur de l'Union européenne, du Moyen-Orient, ou de l'Afrique subsaharienne (on parle de migrations communautaires, interarabes ou interafricaines) ; migrations intracontinentales (par exemple en Europe, Amérique du Nord ou du Sud, en Asie) ;

" migrations intercontinentales (d'Europe vers l'Amérique du Sud).

ty / t j ^ ^ i

1 L espace migratoire international

L'ensemble de l'espace concerné par les migrations d ' u n même groupe, eth- nique ou national, constitue l' espace migratoire international de ce groupe ; il m e t en relation, il associe deux ou plusieurs espaces de vie nationaux :

le pays de départ ou d'émigration, celui que le migrant a quitté. Le terme de - pays d'origine est plus vaste, il renvoie aux natifs de ces pays mais aussi éven- tuellement aux descendants des émigrés, à la seconde génération, à l'espace où 1 on a ses racines ou ses origines ;

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— le pays d'arrivée, d'immigration, de résidence, de fixation si le séjour se pro- longe. Le terme de pays d'accueil, a b o n d a m m e n t utilisé dans la littérature officielle, apporte une nuance supplémentaire, celle de l'hospitalité qui ne cor- respond pas toujours à la réalité quand on sait le racisme et la xénophobie dont souffrent certains groupes étrangers dans bien des pays d'immigration.

C'est pourquoi nous réservons cette appellation aux pays qui accueillent effec- tivement des populations en difficulté, réfugiés, exilés politiques, proscrits (pour les définitions voir chap. 2). Dans le cadre des migrations de travail, on préférera le terme plus précis et moins ambigu de pays d'emploi ;

— éventuellement le ou les pays de transit, par où s'effectue la circulation des migrants dans leurs allers-retours entre le pays d'émigration et le pays d'im- migration (par ex. l'Espagne entre le Maroc et la France); l'ex-Yougoslavie entre la Grèce, la Turquie et l'Allemagne.

Lorsque cet espace migratoire transnational est bien structuré, bien balisé, avec ses réseaux unissant lieux d'origine et lieux d'emploi, ses flux permanents de travailleurs de familles et son système de relations personnelles, économiques, culturelles, nous appliquons alors le terme de champ migratoire international. C'est le cas par exemple de l'espace pratiqué par les travailleurs du Sud tunisien en France. Les migrants de Djerba, de Zarzis ainsi que les Djebalias (Ghomrassen, Tataouine) se dirigent en priorité vers Paris alors que ceux des oasis des Nef- zaouas s'orientent vers Lyon ; l'attraction de la région Provence-Côte d'Azur est très faible sur cette population du Sud tunisien (G. Simon, 1979). Les concepts d'espace et de champ migratoire international permettent de dégager la globalité d'une migration internationale en associant, dans une même vision comme le fait le migrant lui-même, l'espace transnational qu'il pratique.

II

LA D I F F I C I L E V É R I T É D E S C H I F F R E S

L'analyse scientifique des flux et des soldes migratoires des populations émi- grées, immigrées/étrangères présente de réelles difficultés sur le plan statistique.

L'approche de cette question à différentes échelles (internationale, nationale, locale) est délicate car on est confronté à un certain nombre de difficultés ou même d'obstacles méthodologiques ou techniques, mais ceux-ci proviennent aussi du domaine politique, administratif, q u a n d on ne se heurte pas au secret d ' E t a t . Au cours du conflit avec l'Iran (1982-1989), les autorités irakiennes n'ont jamais voulu publier le nombre de travailleurs étrangers, en majorité égyptiens, employés pour remplacer les nationaux mobilisés au front, ceci afin de cacher les effectifs réels de l'armée irakienne. Les estimations réalisées au m o m e n t de la crise du Golfe (septembre 1990) font état de 1,6 million d'étrangers dans ce pays, dont 1,2 million d ' E g y p t i e n s ; 800 000 environ seraient rentrés dans leur pays au

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m o m e n t d u c o n f l i t . U n e d e s p r i n c i p a l e s d i f f i c u l t é s m é t h o d o l o g i q u e s v i e n t t o u t s i m p l e m e n t d e la m o b i l i t é d e la p o p u l a t i o n o b s e r v é e , d o n t l ' é t u d e est t o u j o u r s p l u s i n c e r t a i n e q u e celle d ' u n e p o p u l a t i o n s é d e n t a i r e . P e u d e p a y s (le t i e r s envi- ron) p o s s è d e n t des r e g i s t r e s d e p o p u l a t i o n , ces d o c u m e n t s q u i n o u s r e n s e i g n e n t s u r l ' é t a t p e r m a n e n t des h a b i t a n t s d ' u n p a y s e t q u i p e r m e t t e n t d a n s c e r t a i n e s c o n d i t i o n s d e c o n n a î t r e les c h a n g e m e n t s d e r é s i d e n c e ( p a r ex. B e l g i q u e , Alle- m a g n e f é d é r a l e , J a p o n ) . E n f a i t les r e c e n s e m e n t s g é n é r a u x d e p o p u l a t i o n s n o u s u t i l i s e r o n s s y s t é m a t i q u e m e n t le sigle d e RGP d a n s ce l i v r e — s o n t la s o u r c e la p l u s utilisée, s u r t o u t d a n s les p a y s d ' i m m i g r a t i o n m a i s ce s o n t d e s ins- t r u m e n t s a d m i n i s t r a t i f s , m a l a d a p t é s à la c o n n a i s s a n c e d e la m o b i l i t é s p a t i a l e , e t p l u s p a r t i c u l i è r e m e n t des m i g r a t i o n s i n t e r n a t i o n a l e s . P a r a i l l e u r s , l ' a m p l e u r des m i g r a t i o n s c l a n d e s t i n e s , o ù le m i g r a n t e n s i t u a t i o n i r r é g u l i è r e f a i t t o u t p o u r se s o u s t r a i r e à u n c o n t r ô l e a d m i n i s t r a t i f , est b i e n é v i d e m m e n t u n f a c t e u r i m p o r t a n t d i n c e r t i t u d e q u a n t à la q u a l i t é d e c e t t e s o u r c e .

L ' é t u d e d e s f l u x m i g r a t o i r e s e s t s o u v e n t d é c e v a n t e . T h é o r i q u e m e n t , d e s c o m p t a g e s r i g o u r e u x e f f e c t u é s a u x f r o n t i è r e s des E t a t s p o u r r a i e n t a p p o r t e r d e s é l é m e n t s p r é c i s s u r les f l u x a n n u e l s d ' e n t r é e et d e s o r t i e e t d o n c p e r m e t t r e d e cal- c u l e r les soldes m i g r a t o i r e s . R a r e s s o n t les E t a t s q u i p r o c è d e n t a i n s i ( R o y a u m e - U n i , T u n i s i e ) . D e n o m b r e u x f a c t e u r s l i m i t e n t l ' i n t é r ê t s t a t i s t i q u e d e ce t y p e d e s o u r c e : le c a r a c t è r e f l o u des f r o n t i è r e s d a n s b i e n des E t a t s ( e n A f r i q u e s u b s a h a - r i e n n e p a r ex.), l ' a m p l e u r des f r a n c h i s s e m e n t s c l a n d e s t i n s s u r c e r t a i n e s f r o n t i è r e s difficiles à c o n t r ô l e r ( M e x i q u e - E t a t s - U n i s , T u n i s i e - L i b y e ) e t , d a n s les p a y s à f o r t e f r é q u e n t a t i o n t o u r i s t i q u e , le v o l u m e c o n s i d é r a b l e d e s m o u v e m e n t s a n n u e l s a u x f r o n t i è r e s ( e n F r a n c e , p l u s d e 120 m i l l i o n s e n 1985).

L ' a p p l i c a t i o n d e m e s u r e s i n d i r e c t e s é l a b o r é e s à p a r t i r d e r e c e n s e m e n t s g é n é - r a u x d e p o p u l a t i o n d o n n e u n e a p p r o c h e g r o s s i è r e d u solde m i g r a t o i r e . L a m é t h o d e c o n s i s t e à s o u s t r a i r e l ' a c c r o i s s e m e n t n a t u r e l d e l ' a c c r o i s s e m e n t d é m o g r a - p h i q u e t o t a l e n t r e d e u x r e c e n s e m e n t s . A i n s i p o u r la p é r i o d e i n t e r c e n s i t a i r e 1982- 1990, l ' a c c r o i s s e m e n t t o t a l d e la p o p u l a t i o n f r a n ç a i s e a é t é d e 2 2 4 0 0 0 0 p e r - s o n n e s , le s o l d e n a t u r e l (différence e n t r e n a i s s a n c e s e t décès) e s t d e 1 830 0 0 0 p e r s o n n e s . Le solde m i g r a t o i r e , p o s i t i f , e s t d o n c d e 4 1 0 0 0 0 p e r s o n n e s , soit 51 0 1 0 p a r a n e n m o y e n n e (M. L. L e v y , 1992). L a m a j e u r e p a r t i e d e ce s o l d e c o r r e s p o n d à l ' a p p o r t d e l ' i m m i g r a t i o n é t r a n g è r e , m a i s le solde m i g r a t o i r e i n t è g r e a u s s i le b i l a n m i g r a t o i r e ( e n t r é e s - s o r t i e s ) d e la p o p u l a t i o n f r a n ç a i s e à l ' é t r a n g e r . L a v a l e u r d e ce t y p e d e m e s u r e est f o n c t i o n d e la q u a l i t é des r e c e n s e m e n t s e t d e la j u s t e m e s u r e d u m o u v e m e n t n a t u r e l , d e u x c o n d i t i o n s q u i s o n t l o i n d ' ê t r e r é u - nies d a n s les p a y s à s t a t i s t i q u e s i n c o m p l è t e s e t a f o r t i o r i d a n s les E t a t s a f f e c t é s P a r les c o n f l i t s o u les g u e r r e s civiles ( E t h i o p i e , S o u d a n , e x - Y o u g o s l a v i e ) .

U n e des seules m é t h o d e s p o u r r é d u i r e la m a r g e d ' e r r e u r , q u i r e s t e c e p e n - d a n t i m p o r t a n t e , c o n s i s t e à m e t t r e e n p a r a l l è l e , à c o m p a r e r , à c o n f r o n t e r les i n f o r m a t i o n s recueillies d a n s le p a y s d e d é p a r t e t d a n s le p a y s d ' a r r i v é e . C ' e s t ce q u e f o n t les o r g a n i s a t i o n s i n t e r n a t i o n a l e s o u s u p r a n a t i o n a l e s q u i t e n t e n t d e m e t t r e u n p e u d ' o r d r e d a n s ce d o m a i n e o ù les e n j e u x p o l i t i q u e s s o n t e n f a i t t r è s i m p o r t a n t s .

(25)

1. LES STATISTIQUES DANS LES PAYS DE DÉPART

A / Les obstacles à la c o n n a i s s a n c e

D ' u n e m a n i è r e g é n é r a l e , les s t a t i s t i q u e s o b t e n u e s d a n s les p a y s d ' o r i g i n e et d a n s les p a y s d e d é p a r t s o n t t r è s l a c u n a i r e s e t t r è s i n s u f f i s a n t e s . C e r t a i n s E t a t s s e m b l e n t se d é s i n t é r e s s e r d e c e t a s p e c t d e la q u e s t i o n . Ils n e t i e n n e n t a u c u n e c o m p t a b i l i t é n a t i o n a l e des f l u x d e d é p a r t e t d e r é s i d e n t s à l ' é t r a n g e r e t s o u s - e s t i - m e n t s o u v e n t l ' a m p l e u r de la m i g r a t i o n i n t e r n a t i o n a l e issue d e l e u r p a y s . L e M a r o c c o m p t e , selon des s o u r c e s é t r a n g è r e s , p l u s d ' u n m i l l i o n d e r e s s o r t i s s a n t s à l ' e x t é r i e u r p o u r 23 m i l l i o n s d ' h a b i t a n t s e n 1 9 8 8 ; les r e v e n u s m i g r a t o i r e s c o n s t i - t u e n t la p r e m i è r e r e s s o u r c e e x t é r i e u r e d e l ' é c o n o m i e n a t i o n a l e (1,8 m i l l i a r d d e dol- l a r s US e n 1990). P o u r t a n t , le r e c e n s e m e n t m a r o c a i n d e la p o p u l a t i o n (1982) a c o m p l è t e m e n t i g n o r é la m i g r a t i o n i n t e r n a t i o n a l e , e n d é p i t d e s o n i m p o r t a n c e éco- n o m i q u e et d e sa r é s o n a n c e d a n s l ' o p i n i o n p u b l i q u e . D e m ê m e , e n T u r q u i e , le d e r - n i e r r e c e n s e m e n t (1985) n ' a p a s saisi l ' é m i g r a t i o n i n t e r n a t i o n a l e m a l g r é s o n i m p o r t a n c e h u m a i n e (2,5 m i l l i o n s d e T u r c s à l ' é t r a n g e r ) et sa c o n t r i b u t i o n i m p o r - t a n t e à l ' é c o n o m i e n a t i o n a l e . E n E g y p t e , o ù la m i g r a t i o n v e r s les E t a t s p é t r o l i e r s d u Golfe a pris u n e a m p l e u r s a n s p r é c é d e n t d e p u i s 1973, les e s t i m a t i o n s officielles r e l a t i v e s a u n o m b r e des é m i g r é s v a r i e n t s e l o n les s o u r c e s e n t r e 1,5 e t 3 m i l l i o n s d e p e r s o n n e s .

D a n s d ' a u t r e s cas, o n s u r e s t i m e v o l o n t a i r e m e n t le n o m b r e des r e s s o r t i s s a n t s à l ' é t r a n g e r p o u r des r a i s o n s d e p o l i t i q u e i n t e r n e . C ' e s t le c a s d u L i b a n , E t a t q u i r e p o s e s u r la f i c t i o n d ' u n é q u i l i b r e d é m o g r a p h i q u e e n t r e c o m m u n a u t é s chré- t i e n n e s e t m u s u l m a n e s e t q u i n ' a p a s e f f e c t u é d e r e c e n s e m e n t d e p u i s 1932.

C h a q u e c o m m u n a u t é religieuse o u e t h n i q u e c h e r c h e à g o n f l e r le n o m b r e d e ses é m i g r é s à l ' é t r a n g e r a f i n d e p o u v o i r e n faire é t a t e n c a s d e m o d i f i c a t i o n d u sys- t è m e d e r e p r é s e n t a t i o n p o l i t i q u e .

A u - d e l à d u c a r a c t è r e i n s u f f i s a n t ou v o l o n t a i r e m e n t d é f o r m é des s t a t i s t i q u e s o u des e s t i m a t i o n s , o n p e r ç o i t a u s s i la d i f f i c u l t é i n t r i n s è q u e p o u r u n p a y s d e d é p a r t d ' a p p r é h e n d e r c o r r e c t e m e n t ce p h é n o m è n e l o r s q u ' u n e f a m i l l e e n t i è r e est p a r t i e à l ' é t r a n g e r et q u ' i l n e r e s t e p e r s o n n e p o u r r é p o n d r e a u x e n q u ê t e s des a g e n t s r e c e n s e u r s . I l est t r è s difficile a u s s i p o u r l ' a d m i n i s t r a t i o n d ' a p p r é c i e r a v e c p r é c i s i o n le d e g r é d ' a t t a c h e m e n t d ' u n é m i g r é à sa c o m m u n a u t é , à sa p a t r i e d ' o r i g i n e et d e t r a d u i r e ce lien d ' a p p a r t e n a n c e s u r le p l a n s t a t i s t i q u e . D e s diffé- r e n d s p e u v e n t s u r g i r e n t r e le p a y s d e d é p a r t e t le p a y s d ' a r r i v é e à p r o p o s d e la n a t i o n a l i t é des m ê m e s m i g r a n t s ; a i n s i u n c o n f l i t a v a i t - i l s u r g i e n t r e l ' I t a l i e e t le B r é s i l lors d e la n a t u r a l i s a t i o n m a s s i v e des i m m i g r é s i t a l i e n s e n 1889 (Rosoli, 1986).

L ' i n s c r i p t i o n d a n s u n c o n s u l a t à l ' é t r a n g e r p e u t ê t r e u n e b a s e d ' a p p r é c i a t i o n m a i s la q u a l i t é s t a t i s t i q u e d e c e t t e s o u r c e , q u i e s t d ' a i l l e u r s r a r e m e n t e x p l o i t a b l e p o u r des r a i s o n s d e c o n f i d e n t i a l i t é , est t r è s v a r i a b l e .

(26)

B / L ' e n q u ê t e directe s u r le t e r r a i n

L ' i n f o r m a t i o n s t a t i s t i q u e recueillie d a n s la m a j o r i t é des p a y s d e d é p a r t n ' e s t g u è r e s a t i s f a i s a n t e e t ce c o n s t a t d e c a r e n c e r e n f o r c e p o u r le c h e r c h e u r la n é c e s s i t é de p r o c é d e r à des é t u d e s d e t e r r a i n . L ' e n q u ê t e locale a u s e i n d e la s o c i é t é d ' o r i g i n e est i n d i s p e n s a b l e . E l l e d o i t s ' e f f e c t u e r a u p r è s des m i g r a n t s , d ' a n c i e n s é m i g r é s , d e l e u r s f a m i l l e s , a u p r è s d e n o n - m i g r a n t s , m a i s a u s s i a u p r è s d ' o b s e r v a t e u r s p r i v i l é - giés q u i s o n t e n c o n t a c t d i r e c t a v e c la m i g r a t i o n i n t e r n a t i o n a l e : r e s p o n s a b l e s a d m i n i s t r a t i f s , é c o n o m i q u e s , t r a v a i l l e u r s s o c i a u x , e n s e i g n a n t s , etc. L ' u n e des p é r i o d e s les p l u s f a v o r a b l e s se s i t u e lors d u r e t o u r a n n u e l d e s é m i g r é s a u p a y s . C e p e n d a n t ce t y p e d ' e n q u ê t e s u r le t e r r a i n n e p e u t d o n n e r d e b o n s r é s u l t a t s q u ' à u n e échelle r é d u i t e , e n m i l i e u r u r a l o u d a n s les p e t i t s c e n t r e s u r b a i n s . A u - d e s s u s d u n c e r t a i n seuil d é m o g r a p h i q u e , d a n s les villes i m p o r t a n t e s , l ' a n o n y m a t et la m o b i l i t é r é s i d e n t i e l l e i n h é r e n t s a u x f o r t e s c o n c e n t r a t i o n s d e la p o p u l a t i o n limi- t e n t i n é v i t a b l e m e n t la s i g n i f i c a t i o n et la p o r t é e d e ce t y p e d ' i n v e s t i g a t i o n , à m o i n s d e b é n é f i c i e r d e m o y e n s f i n a n c i e r s e t h u m a i n s t r è s i m p o r t a n t s . L e s m i g r a - t i o n s c l a n d e s t i n e s s o n t p a r n a t u r e e n c o r e p l u s difficiles à saisir. U n e v a s t e e n q u ê t e a u p r è s d e 20 0 0 0 p e r s o n n e s e s t n é a n m o i n s e n c o u r s d u c ô t é m e x i c a i n d e la f r o n - tière a v e c les E t a t s - U n i s (C. D e l a u n a y , J . S a n t i b a n e z , 1993) (cf. c h a p . 8).

C / Les efforts de c e r t a i n s p a y s

Q u e l q u e s p a y s d ' é m i g r a t i o n f o n t c e p e n d a n t o u o n t f a i t u n e f f o r t p o u r a m é - liorer la q u a l i t é d e l e u r s y s t è m e s t a t i s t i q u e s u r le t h è m e m i g r a t o i r e . D a n s u n r e c e n s e m e n t a n c i e n d e la p o p u l a t i o n a l g é r i e n n e e n 1966, u n e r u b r i q u e p a r t i c u l i è r e c o n c e r n a i t les « r é s i d e n t s a b s e n t s à l ' é t r a n g e r » q u i é t a i e n t a i n s i définis d a n s le g u i d e d ' e n q u ê t e : « L e RAE est u n m e m b r e d u m é n a g e r é s i d a n t m a i s a b s e n t e t a c t u e l l e m e n t h o r s d e l ' A l g é r i e à l ' é t r a n g e r . Il s e r a i n s c r i t q u e l l e q u e soit la d u r é e d e p u i s l a q u e l l e il e s t a b s e n t . P o u r ê t r e r e c e n s é e c o m m e RAE, la p e r s o n n e d o i t a v o i r h a b i t é r é g u l i è r e m e n t d a n s le l o g e m e n t a u m o m e n t d e s o n d é p a r t e t elle d o i t c o n t i - n u e r soit à écrire, s o i t à e n v o y e r d e l ' a r g e n t a u m é n a g e . » E n i n s i s t a n t s u r la p e r - s i s t a n c e d ' u n e r e l a t i o n p e r m a n e n t e e n t r e l ' é m i g r é e t s a f a m i l l e r e s t é e d a n s le p a y s d o r i g i n e , le r e c e n s e m e n t a l g é r i e n d e 1966 v a l o r i s a i t le c o n c e p t d e « l ' é m i g r é a b s e n t m a i s e n c o r e t r è s p r é s e n t », il é c a r t a i t d e ce f a i t le m i g r a n t q u i a v a i t e m m e n é sa p r o c h e f a m i l l e a v e c lui o u q u i , à l ' i n v e r s e , a v a i t r e l â c h é ses liens a v e c celle-ci, m a i s se c o n s i d é r a i t t o u j o u r s c o m m e m e m b r e d e la n a t i o n a l g é r i e n n e . L e r e c e n s e m e n t s u i v a n t (1977) m o d i f i a la d é f i n i t i o n d e b a s e : « E s t c o n s i d é r é c o m m e é m i g r é t o u t A l g é r i e n q u i se t r o u v e h o r s d e l ' A l g é r i e d e p u i s p l u s d e s i x m o i s , à la d a t e d e r é f é r e n c e , p o u r des r a i s o n s d e t r a v a i l o u d ' é t u d e s . » C e t t e a p p r o c h e , o ù i n t e r v i e n t d é s o r m a i s la d u r é e d u s é j o u r à l ' e x t é r i e u r , a l ' a v a n t a g e d ' é c a r t e r d e la P o p u l a t i o n m i g r a n t e les v o y a g e u r s , les t o u r i s t e s e t t o u s c e u x q u i f o n t d e c o u r t s s é j o u r s à l ' é t r a n g e r . U n s e u l r e g r e t à p r o p o s d e l ' i n t é r ê t s t a t i s t i q u e d e c e t t e s o u r c e m a i s il e s t d e t a i l l e : les d o n n é e s r e l a t i v e s à l ' é m i g r a t i o n d a n s le r e c e n s e m e n t d e 1977 n e f u r e n t j a m a i s p u b l i é e s , à n o t r e c o n n a i s s a n c e .

C e r t a i n s p a y s d e d é p a r t p o s s è d e n t u n a p p a r e i l s t a t i s t i q u e r e l a t i v e m e n t fiable. C ' é t a i t le c a s d e l ' e x - Y o u g o s l a v i e q u i s u r la b a s e d e ses d e u x d e r n i e r s r e c e n -

(27)

s e m e n t s (1971, 1981) f o u r n i s s a i t des i n d i c a t i o n s assez p r é c i s e s s u r s a p o p u l a t i o n à l ' é t r a n g e r , ses c a r a c t è r e s d é m o g r a p h i q u e s , p r o f e s s i o n n e l s , la r é p a r t i t i o n p a r E t a t d e la c o n f é d é r a t i o n . P a r c o n t r e , la c o n n a i s s a n c e des f l u x a n n u e l s a u x f r o n t i è r e s é t a i t i n s u f f i s a n t e et l ' a d m i n i s t r a t i o n y o u g o s l a v e é t a i t o b l i g é e d e r e c o u r i r a u x i n f o r m a t i o n s des p r i n c i p a u x p a y s d ' e m p l o i ( R F A - A u t r i c h e ) p o u r é v a l u e r le m o u v e - m e n t des r e t o u r s définitifs. L ' é c l a t e m e n t d e ce p a y s d e p u i s 1989, la g u e r r e civile, les e n j e u x e t h n i q u e s e t p o l i t i q u e s v i e n n e n t d e m o d i f i e r r a d i c a l e m e n t l ' é t a t d e la q u e s t i o n . E n 1984, p o u r la p r e m i è r e fois d e s o n h i s t o i r e , le RGP t u n i s i e n i n t è g r e la v a r i a b l e m i g r a t o i r e i n t e r n a t i o n a l e d a n s le q u e s t i o n n a i r e des m é n a g e s . L e c h i f f r e o b t e n u (105 000) n e r e p r é s e n t e q u e le t i e r s d e la p o p u l a t i o n t u n i s i e n n e d é c o m p t é e o u r e c e n s é e a l o r s p a r les p a y s d ' a c c u e i l soit a u t o t a l 320 0 0 0 , d o n t 190 8 0 0 e n F r a n c e s e l o n le RGP d e 1982.

D ' a u t r e s s o u r c e s e x i s t e n t d a n s les p a y s d e d é p a r t m a i s elles n e c o u v r e n t g é n é r a l e m e n t q u ' u n c h a m p l i m i t é . A i n s i le m i n i s t è r e d u T r a v a i l m a r o c a i n , l ' O f f i c e des t r a v a i l l e u r s t u n i s i e n s à l ' é t r a n g e r , l'Office n a t i o n a l d e t r a v a i l et d e p l a c e m e n t e n T u r q u i e p u b l i e n t des s t a t i s t i q u e s a n n u e l l e s m a i s q u i n ' o n t q u ' u n r a p p o r t p a r - tiel a v e c la r é a l i t é , c a r ces o r g a n i s m e s n e c o n n a i s s e n t q u e les f l u x d e l ' é m i g r a t i o n

« officielle », « c o n t r ô l é e » o u « a s s i s t é e » et n e p e u v e n t d o n c faire é t a t des m o u - v e m e n t s s p o n t a n é s o u c l a n d e s t i n s p a r f o i s t r è s s u p é r i e u r s e n n o m b r e a u x p r e m i e r s . D / U n e carence q u a s i générale

Il n e f a u d r a i t p a s d é d u i r e d e c e t t e p r é s e n t a t i o n q u e les l a c u n e s d e l ' i n f o r - m a t i o n t i e n n e n t u n i q u e m e n t a u f a i t q u e la m a j o r i t é des p a y s d e d é p a r t d a n s le m o n d e a c t u e l a p p a r t i e n n e n t à d e s E t a t s o ù « les s t a t i s t i q u e s s o n t i n c o m p l è t e s » selon l ' e x p r e s s i o n des d é m o g r a p h e s . E n F r a n c e , o ù la r i c h e s s e d e l ' i n f o r m a t i o n s t a t i s t i q u e e s t i n d i s c u t a b l e , o n i g n o r e le n o m b r e réel d e F r a n ç a i s q u i r é s i d e n t à l ' é t r a n g e r . L e s s t a t i s t i q u e s d u m i n i s t è r e d e s A f f a i r e s é t r a n g è r e s , f o n d é e s s u r les i m m a t r i c u l a t i o n s e n r e g i s t r é e s d a n s les c o n s u l a t s à l ' é t r a n g e r , a v a n c e n t le chiffre d e 1 7 1 1 3 9 0 a u 1er j a n v i e r 1994 d o n t 8 1 8 0 0 0 i m m a t r i c u l é s , m a i s la d i f f é r e n c e e n t r e ces d e u x n o m b r e s r e p o s e s u r u n e e s t i m a t i o n des n o n - i m m a t r i c u l é s (B. V e r q u i n , 1994). O n e s t t r è s m a l i n f o r m é s u r l ' h i s t o i r e d e l ' é m i g r a t i o n f r a n - çaise d a n s les d i f f é r e n t s p a y s , s u r ses o r i g i n e s g é o g r a p h i q u e s e t sociales, ses s t r u c t u r e s d é m o g r a p h i q u e s e t p r o f e s s i o n n e l l e s , ses r e l a t i o n s a v e c la s o c i é t é f r a n - çaise, les r e t o u r s définitifs, etc.

2. LES STATISTIQUES DANS LES PAYS D'IMMIGRATION

C ' e s t u n f a i t q u e la m a j o r i t é des c h i f f r e s e t i n f o r m a t i o n s q u a n t i t a t i v e s utili- sés d a n s l ' a n a l y s e des m i g r a t i o n s i n t e r n a t i o n a l e s p r o v i e n n e n t des p a y s d ' i m m i g r a - t i o n . Il est é v i d e m m e n t p l u s facile d e r e c e n s e r u n e p o p u l a t i o n i m m i g r é e , d o n c p l u s o u m o i n s fixée d a n s u n p a y s q u e celle q u i a q u i t t é sa p a t r i e . M a i s la p r i n c i p a l e rai- s o n est ailleurs. L ' e n r e g i s t r e m e n t , le d é n o m b r e m e n t , le r e c e n s e m e n t d ' u n e p o p u l a - t i o n v o n t d e p a i r a v e c le c o n t r ô l e a d m i n i s t r a t i f et p o l i t i q u e q u e l u i a p p l i q u e u n E t a t , et c e t t e a t t i t u d e p e u t ê t r e r e n f o r c é e d a n s le c a s d e s i m m i g r é s e t des é t r a n -

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